Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps

Chapter 16

Chapter 163,619 wordsPublic domain

La Maurétanie orientale fut divisée en deux parties: celle de l'est avec Sitifis pour chef-lieu, reçut le nom de Sitifienne; celle de l'ouest conservant Césarée, comme siège du gouverneur, continua à être appelée Césarienne.

Dès lors, l'Afrique fut divisée de la manière suivante:

1° Cyrénaïque, ayant un gouverneur particulier, rattachée au diocèse d'Orient.

2° Diocèse d'Afrique comprenant:

La Tripolitaine depuis la Cyrénaïque jusqu'au Triton.

La Bysacène ou Valérie, du Triton jusqu'à Horréa.

L'Afrique propre, d'Horréa à Tabarka.

La Numidie divisée elle-même en Numidie cirtéenne (avec Cirta), et Numidie militaire avec Lambèse, comme chef-lieu, de Tabarka à l'Amsaga.

La Maurétanie sétifienne, de l'Amsaga à Saldæ.

Et la Maurétanie césarienne de Saldæ à la Malua (Moulouïa).

Ces provinces étaient administrées civilement par des _præses_ relevant du _vicaire d'Afrique_. Le commandement militaire était confié au _comte d'Afrique_, ayant sous ses ordres des _præpositi limitum_ [193].

[Note 193: Pallu de Lessert, _loc. cit._, p. 81.]

3° Et la Maurétanie Tingitane, rattachée au diocèse d'Espagne, et commandée par un _comes Tingitanæ_, relevant directement du _magister peditum_ (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son administration civile était confiée à un præses obéissant au vicaire d'Espagne. Le manque de communication terrestre entre la Tingitane et la Césarienne, ses relations constantes avec l'Hispanie, si proches, expliquent ce rattachement à l'Europe.

CHAPITRE IX

L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE (_Suite_). 297-415.

État de l'Afrique à la fin du IIIe siècle.--Grandes persécutions contre les chrétiens.--Tyrannie de Galère en Afrique.--Constantin et Maxence, usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses dévastations.--Triomphe de Constantin.--Cessation des persécutions contre les chrétiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des Dunatistes. Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; persécution des Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excès des Donatistes.--Exactions du comte Romanus.--Révolte de Firmus.--Pacification générale.--L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Théodose.--Révolte de Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous Honorius.

ÉTAT DE L'AFRIQUE À LA FIN DU IIIe SIÈCLE.--Nous avons vu dans le chapitre qui précède, combien les révoltes des indigènes rendaient précaire la situation de la colonisation africaine. Quatre siècles et demi s'étaient écoulés depuis la chute de Karthage, et les Romains avaient effectué leur conquête avec la plus grande prudence, ménageant les transitions et n'avançant que méthodiquement. Ils avaient fait des efforts considérables pour coloniser l'Afrique et avaient pu croire un instant au succès; mais sous les règnes les plus brillants, les révoltes des Berbères avaient démontré la précarité de celle occupation et, malgré le déploiement d'un appareil militaire formidable pour l'époque, la puissance de l'empereur avait été insultée par les sauvages africains.

Cette situation, dont le danger déjà pressenti allait se démontrer par des faits, était la conséquence d'une erreur ou d'un oubli des maîtres du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient pas assez tenu compte de la race indigène et, se contentant de la refouler dans les plaines livrées aux colons, ils l'avaient laissée se concentrer, se renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contrées comme le pays des Quinquégentiens et le massif de l'Aourès. Ils voyaient bien aussi les tribus nomades du sud se masser sur la ligne du désert, mais ils se contentaient de renforcer leurs postes ou de les reporter plus au sud.

Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne Numidie, la vieille race indigène avait disparu ou s'était assimilée. La langue, la littérature et les institutions de Rome avaient été adoptées par ces Berbères. Ceux-là n'étaient pas à craindre; mais, tout autour d'eux, la race africaine se reconstituait et était prête à entrer en lutte. L'anarchie, prélude du démembrement de l'empire, les luttes religieuses, dont l'Afrique était sur le point de devenir le théâtre, allaient servir merveilleusement la reconstitution de la nationalité africaine et permettre aux nouvelles tribus berbères de s'étendre en couche épaisse sur les restes des anciennes. Il y a là un enseignement que les colonisateurs actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre de vue, car ce fait prouve une fois de plus que, si la conquête est facile, il n'en est pas de même de la colonisation et que, tant que la race autochthone reste à peu près intacte, l'établissement des étrangers au milieu d'elle est précaire.

GRANDES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Les persécutions exercées contre les chrétiens semblaient n'avoir d'autre résultat que de fortifier la religion nouvelle. Les prosélytes étaient très nombreux en Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indigènes romanisés et même dans les tribus berbères. «Il est impossible de ne pas être frappé de ce fait concluant que ce fut le sang indigène qui coula ici le premier pour la foi chrétienne, car les victimes inscrites en tête du martyrologe africain sont bien des berbères: Namphanio, Miggis, Lucitti, Sanaes et d'autres encore dont le nom seul révélerait la nationalité, si l'histoire n'avait eu soin de la constater expressément[194].»

Des bas-fonds populaires où le christianisme avait d'abord pris racine, il s'élevait et pénétrait l'administration et l'armée. Un jour c'était un gardien de prison qui demandait à partager le sort des condamnés; une autre fois c'était un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne de commandement, se dépouillant de sa cuirasse et de ses insignes, refusait de continuer à servir César pour entrer dans la milice du Christ[195]; ailleurs des hommes enrôlés n'acceptaient pas leur incorporation[196]. Pour tous c'était la mort, mais ils supportaient avec joie les affres du supplice.

[Note 194: Berbrugger, _Revue africaine_, N° 51, p. 193.]

[Note 195: Voir les _Actes du centurion saint Marcellus, martyr à Tanger_, 30 Oct. 298. _Acta prim. martyr_, p. 311.]

[Note 196: V. _Actes de saint Maximilien de Théveste_ (12 mars 295).]

Le triomphe de la nouvelle religion était proche. Le trône des empereurs en était ébranlé sur sa base, car le christianisme, à son début, était la négation de tout pouvoir temporel. Depuis l'exécution des édits de Décius et de Valérien, la persécution, tout en continuant, avait subi une certaine modération. Dioclétien n'était pas porté aux mesures extrêmes contre les chrétiens; mais Galère ne voyait le salut de l'empire que dans l'extinction de la religion nouvelle et il suppliait l'empereur de prendre les mesures les plus énergiques. Enfin, en 303, Dioclétien, cédant aux instances de son césar, promulgua l'édit de persécution connu sous le nom d'édit de Nicomédie. Les mesures prescrites étaient terribles: destruction des églises et des livres et ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrétiens dont les biens devaient être saisis et qui devaient, eux-mêmes, être jetés en prison ou livrés au bourreau.

Cet édit fut immédiatement exécuté, sauf dans la partie du diocèse d'Occident qui était soumise au césar Constance Chlore, c'est-à-dire la Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de l'empire, les persécuteurs se mirent à l'oeuvre. En Afrique, ils déployèrent un grand zèle. A Cirta, un certain Munatius Félix, flamine perpétuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Généralement les chrétiens restèrent fermes dans leur foi et des prêtres subirent le martyre plutôt que de remettre aux persécuteurs leurs vases et leurs livres qu'ils avaient cachés; mais un grand nombre faiblirent, renièrent leur foi et livrèrent leur dépôt sacré. L'église de Cirta se signala par sa faiblesse: son évêque Paulus se soumit à tout ce qu'on exigea de lui.

Cette persécution n'était que le prélude de violences plus grandes encore. Il ne suffisait pas d'avoir détruit les églises et les objets extérieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. A la fin de l'année 303, un édit adressé au gouverneur de la Palestine fixait certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux. Ces jours déterminés furent appelés _dies thurificationis_ et l'on avouera que c'était un excellent moyen de reconnaître les chrétiens. Valérius Florus, præses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul de la Proconsulaire, se firent les exécuteurs de ces mesures. Le sang des chrétiens coula à flots en Afrique pendant cette période qui fut appelée l'ère des martyrs[197].

[Note 197: Voir l'intéressante dissertation de M. Poulie à ce sujet dans l'_Annuaire de la Société arch. de Constantine_, 1876-77, pp. 484 et suiv.]

TYRANNIE DE GALÈRE EN AFRIQUE.--En 305, Dioclétien et Maximien Hercule abdiquèrent au profit des deux césars Constance Chlore et Galère, lesquels s'adjoignirent comme césars Sévère et Maximin. Bien que Constance Chlore eût l'Afrique dans son lot, il en abandonna l'administration à Galère qui en confia le commandement au césar Sévère. On sait qu'un des premiers actes de Galère, en prenant le pouvoir, fut de prescrire un recensement général des personnes et des biens de l'empire afin d'augmenter les revenus du fisc. «On procéda à l'exécution de cette mesure avec une rigueur qui répandit partout la terreur et la désolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs étaient réunis et comptés sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait à la délation le fils contre le père, l'esclave contre le maître, l'épouse contre le mari. On obtenait par les tourments des déclarations de biens que l'on ne possédait pas[198].» Il est probable que l'Afrique, qui avait déjà tant à se plaindre de Galère, souffrit beaucoup de ces mesures et de la façon cruelle dont elles furent appliquées. Les troupes seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui quelque fidélité.

[Note 198: Poulle, _loc, cit._, p. 481.]

CONSTANTIN ET MAXENCE. USURPATION D'ALEXANDRE.--A la mort de Constance Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamèrent auguste son fils Constantin. De son côté, Galère donna le titre d'auguste à Sévère.

Peu de temps après, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de Galère, ayant gagné l'appui du préfet du prétoire Anulinus, prit aussi la pourpre et fut acclamé par les soldats (28 octobre 306).

En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain Alexandre, qui avait d'abord reçu le titre de comte et, après le départ du proconsul, avait été élevé aux fonctions de vicaire d'Afrique (mars 306). Il reçut probablement la mission de proclamer l'autorité de Maxence, dans les provinces africaines; mais, nous l'avons dit, les troupes tenaient pour Galère. Elle refusèrent de reconnaître l'usurpateur et prirent le chemin de l'Orient, afin de rejoindre, à Alexandrie, le lieutenant de leur maître. On ne sait au juste quel obstacle elles rencontrèrent sur leur route, toujours est-il qu'elles furent forcées de rentrer à Karthage, où elle retrouvèrent leur chef Alexandre. A quel prince obéissait alors l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle était dans un état voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait y avoir des partisans.

Sur ces entrefaites, Galère étant mort, les troupes exploitèrent habilement un bruit, vrai ou faux, d'après lequel Maxence, doutant de la fidélité d'Alexandre, aurait envoyé des émissaires pour le tuer. Bon gré mal gré, elles le proclamèrent empereur. Alexandre dont l'origine est incertaine, mais qu'on désigne généralement comme un paysan pannonien, était alors un vieillard affaibli par l'âge au moral et au physique, incapable de résistance autant que d'initiative. Il se laissa ainsi porter au pouvoir, mais il ne sut rien faire pour l'affermir et le conserver (308).

TRIOMPHE DE MAXENCE EN AFRIQUE. SES DÉVASTATIONS.--Cependant Maxence, après avoir défait et mis à mort Sévère, s'était emparé de Rome et de toute d'Italie. Absorbé par le soin d'asseoir sa puissance, il ne pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre régnait tranquillement à Karthage; toutes les provinces avaient fini par reconnaître son autorité, mais il ne paraît pas qu'il ait su gagner l'affection des populations.

En 311, Maxence pouvant détacher quelques troupes, les plaça sous le commandement du préfet du prétoire, Rufus Volusianus, et du général Zénas, et les envoya en Afrique. Karthage emportée d'assaut fut mise à feu et à sang. Quant à Alexandre, il avait pu se réfugier derrière les remparts de Cirta. Les généraux de Maxence l'y poursuivirent et s'étant rendus maîtres de cette ville, s'emparèrent de l'usurpateur qui fut étranglé[199].

[Note 199: Voir, pour la révolte d'Alexandre: Aur. Victor, _Épitome_, Eutrope, _Épit._; Zosime. Tillemont, _Hist. des empereurs_, etc. Nous avons adopté en grande partie les opinions de M. Poulle (_Soc. arch. de Constantine_), 1876-77.]

Cirta, comme Karthage, fut entièrement saccagée, puis brûlée par les vainqueurs. Maxence fit cruellement expier à l'Afrique ce qu'il appelait son manque de fidélité: un grand nombre de cités furent livrées aux flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, dépouillés de leurs biens; beaucoup d'entre eux périrent dans les tortures, car toutes les haines, toutes les rivalités purent exercer librement leurs vengeances, et le pays gémit sous la plus épouvantable terreur. Les campagnes, même, n'échappèrent pas à la fureur du vainqueur qui se fit livrer les réserves de grain et porta la dévastation partout.

TRIOMPHE DE CONSTANTIN.--Après avoir ainsi assouvi sa vengeance, Maxence s'appliqua à retirer de l'Afrique tout ce que la contrée pouvait lui fournir en hommes et en argent, afin d'être en mesure de résister à son compétiteur Constantin. En 312, la lutte commença entre les deux empereurs et se termina bientôt par la défaite de Maxence devant Rome. Malgré la supériorité de son armée, où les Berbères étaient en grand nombre, il fut entièrement vaincu par son compétiteur et se noya dans le Tibre (28 octobre).

La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus grande joie; on dit que Constantin envoya la tête du tyran à Karthage qui avait tant eu à se plaindre de lui. Le vainqueur s'appliqua de toutes ses forces à panser les plaies de la Berbérie: il envoya des secours en argent, diminua les impôts, rendit les biens confisqués à leurs propriétaires, et fit relever les cités détruites.

Cirta, reconstruite pas ses ordres, reçut son nom et nous l'ap-pellerons à l'avenir Constantine. Par ces mesures il mérita la reconnaissance de ce pays si maltraité par ses prédécesseurs.

CESSATION DES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS. LES DONATISTES. SCHISME D'ARIUS.--A partir de l'année 305, les persécutions s'étaient ralenties; selon le témoignage d'Eusèbe et de saint Optat, Maxence les fit immédiatement cesser, dès son avènement. Le triomphe de la religion nouvelle était proche, mais, avant même qu'il fût assuré, des divisions se produisaient dans son sein et il allait en résulter de bien graves événements.

Au mois de mars 305, l'évêque de Cirta, Paulus, étant mort, un concile se réunit dans cette ville, chez un particulier, car les églises étaient détruites, pour lui donner un successeur. Dix évêques de Numidie y prirent part. A peine la séance était-elle ouverte, que des discussions s'élevèrent entre les membres: on reprocha à un certain nombre d'entre eux d'avoir faibli pendant les persécutions et d'avoir remis les livres et vases sacrés. Pour la première fois l'épithète de «_traditeurs_» fut lancée. Un certain Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra dans l'assemblée une grande violence. Sylvain avait été proposé pour le siège épiscopal, mais il était traditeur; grâce à l'appui de la populace il fut élu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus éminents étaient enfermés dans le «cimetière des martyrs.» Ce fait qui semblerait de peu d'importance, fut le point de départ de la déplorable scission qui se produisit dans l'église d'Afrique.

Quelque temps après, en 311 mourait l'évêque de Karthage Mensurius, qui avait su résister avec autant de fermeté que de prudence aux violences des persécuteurs et conserver les vases de son église. Les fidèles s'assemblèrent pour procéder à son remplacement et élurent le diacre Cécilien. Il avait de nombreux adversaires, et bientôt l'opposition contre lui se manifesta par le refus de lui remettre les vases sacrés que son prédécesseur avait cachés chez les fidèles. Une véritable conspiration ayant à sa tête Donat, évêque des Cases-Noires[200] en Numidie, s'ourdit contre lui; les prêtres de l'intérieur ne lui pardonnaient pas de s'être fait élire sans leur participation. Ils formèrent un groupe de soixante-dix prélats à la tête desquels était Secundus, évêque de Ticisi[201]. Réunis en concile, ils citèrent Cécilien à comparaître devant eux; mais, comme il s'y refusait, disant qu'il avait été régulièrement sacré et ajoutant qu'il était prêt à recevoir de nouveau l'imposition des mains, Purpurius, dont la violence s'était fait remarquer à Cirta, s'écria: «Qu'il vienne la recevoir et on lui cassera la tête pour pénitence.»

[Note 200: Emplacement inconnu au nord de l'Aourès.]

[Note 201: Actuellement Tidjist (Aïn-el-Bordj), près de Sigus, au sud de Constantine.]

Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre Cécilien, fondée sur les trois points suivants: 1° il avait refusé de se rendre à leur réunion; 2° il avait été sacré par des traditeurs; 3° il aurait, lors des persécutions, empêché des fidèles de secourir les martyrs. Or ces deux derniers chefs n'étaient rien moins que prouvés et, dans le groupe des évêques qui s'érigeaient ainsi en juges, plusieurs s'étaient reconnus eux-mêmes traditeurs. Pour compléter leur oeuvre, ils déclarèrent le siège de Karthage vacant et y élevèrent un certain Majorin, simple lecteur. Une intrigante, du nom de Lucilla, ennemie personnelle de Cécilien, avait, par ses instances et son argent, contribué à ce résultat.

Ainsi fut consommée la scission de l'église d'Afrique, au moment même où sa cause triomphait. L'irritation réciproque des deux partis devint extrême et amena des conflits journaliers.

Constantin tenait essentiellement à la pacification de l'Afrique; bien qu'inclinant vers le christianisme, il ménagea les adhérents de l'ancien culte et fit même ériger un temple en l'honneur de la famille flavienne. Il apprit donc avec peine les divisions de l'église d'Afrique et écrivit au proconsul Anulinus, pour qu'il tâchât de les faire cesser. Dans ces instructions il semble pencher pour le parti de Cécilien. Mais les Donatistes, ainsi les appelait-on déjà, n'étaient pas gens à s'incliner devant des conseils ou même des menaces; ils adressèrent à l'empereur une supplique dans laquelle ils entassèrent toutes les accusations contre leur ennemi.

En présence de cette réclamation, Constantin ordonna la comparution des deux parties devant un conseil d'évêques, et convoqua à ce concile un grand nombre de prélats de la Gaule et de l'Italie. Tous se réunirent à Rome, en octobre 313, sous la présidence du pape Miltiade. Cécilien et Majorin accompagnés de clercs et de témoins, se présentèrent à ce concile qui est dit de Latran, et fournirent leurs explications tant sur les griefs reprochés par eux à leur adversaire, que sur ce qui leur était imputé. On devine ce que purent être de tels débats. Après bien des jours d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il reconnaissait Cécilien innocent et validait son ordination. Il disposait en outre que les prêtres ordonnés par Majorin continueraient à exercer leur ministère et que si, dans une localité, il se trouvait deux prêtres ordonnés l'un par Cécilien, l'autre par Majorin, le plus ancien serait conservé et l'autre placé ailleurs. Quant à Donat, on le condamnait comme «auteur de tout le mal et coupable de grands crimes».

A la suite de cette décision, Cécilien fut retenu provisoirement en Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, sous la promesse qu'il ne reparaîtrait plus à Karthage. Des commissaires ecclésiastiques furent envoyés en Afrique pour notifier cette décision au clergé et faire une enquête qui confirma l'innocence de Cécilien. Celui-ci rentra peu après à Karthage. Donat, de son côté, ne tarda pas à y paraître, au mépris de son serment. Les luttes recommencèrent alors avec une nouvelle violence. Elien, proconsul, chargé d'informer par l'empereur, conclut encore contre les Donatistes.

Mais ceux-ci ayant réclamé le jugement d'un nouveau concile, l'empereur voulut bien faire convoquer les évêques à Arles, pour le mois d'août 314. Ce fut encore un triomphe pour Cécilien; seulement le concile crut devoir donner son avis sur le grand différend qui divisait l'église d'Afrique et il opina «que ceux qui seraient reconnus coupables d'avoir livré les écritures ou les vases sacrés ou dénoncé leurs frères, devraient être déposés de l'ordre du clergé[202].» C'était donner aux Donatistes de nouvelles armes. Cependant ceux-ci ne furent pas encore satisfaits et en appelèrent à l'empereur qui confirma à Milan, en 315, les décisions des conciles de Rome et d'Arles.

[Note 202: _L'Afrique chrétienne_ par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est à cet ouvrage que nous avons emprunté la plus grande partie des documents qui précèdent.]

Constantin avait montré dans toute cette affaire une très grande modération; mais, quand tous les degrés de juridiction eurent été épuisés, il prescrivit à Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter avec sévérité toute tentative de rébellion de la part des Donatistes. Ceux-ci se virent donc bientôt l'objet d'une nouvelle persécution dans laquelle les plus marquants d'entre eux furent bannis. Mais leurs partisans étaient très nombreux, surtout dans l'intérieur, et ils gardèrent souvent par la force leurs positions.

Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme dont le succès devait être encore plus grand prenait naissance en Cyrénaïque. Vers 320, le Libyen Arius se séparait de l'église orthodoxe, par suite de divergences sur des points d'appréciation relativement à la trinité. Là encore, l'empereur intervenait et essayait de faire entendre sa voix pour ramener la pacification dans l'Église; mais le schisme arien était fait.

ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET MILITAIRE DE L'AFRIQUE PAR CONSTANTIN.--En 323, Constantin attaqua brusquement son rival, l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre à mort. Resté ainsi seul maître de l'empire, il s'appliqua à rétablir l'unité de commandement et à régulariser l'administration des provinces. L'empire fut divisé en quatre grandes préfectures.

L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacène, la Numidie et les Maurétanies, sétifienne et césarienne, fît partie de la préfecture d'Italie, et fut placée, pour l'administration civile, sous l'autorité du préfet du prétoire de cette préfecture.

La Tingitane, rattachée à la préfecture des Gaules, était sous l'autorité du préfet du prétoire des Gaules.

La Cyrénaïque dépendit de la préfecture d'Orient.

Le préfet du prétoire d'Italie était représenté en Afrique:

1° Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux légats la proconsulaire;

2° Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires la Byzacène et la Numidie, et par trois præses la Tripolitaine, la Sétifienne et la Césarienne.

Le préfet des Gaules était représenté dans la Tingitane par un præses.

Le _Comte des largesses sacrées_ avait la direction de tout ce qui se rapporte aux finances; et le _Comte des choses privées_ était le directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, qui portaient le titre d'_illustres_, avaient un certain nombre de délégués en Afrique.