Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps
Chapter 15
Sous le règne de Marc-Aurèle, nouvelle insurrection des Maures Maziques et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en Espagne. «Ni les garnisons romaines, ni le détroit de Gadès, n'empêchèrent les hordes de l'Atlas de prendre l'offensive, de pénétrer en Europe et de ravager une grande partie de l'Espagne[176].» Peut-être, comme le fait remarquer Lacroix[177], ne s'agit-il ici que d'expéditions maritimes. Il est certain d'autre part, que les proconsuls d'Afrique luttèrent pour ainsi dire sans relâche contre les invasions des indigènes maures et gétules. «Rome, dit encore Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de préserver ses frontières.» Marc-Aurèle dut envoyer de nouvelles troupes. L'Afrique cessa d'être une province sénatoriale, et le gouverneur de la Maurétanie ne fut qu'un légat propréteur.
En 188, les Maures étaient de nouveau en état de révolte. L'empereur Commode parla d'aller les combattre en personne; mais après avoir obtenu du Sénat l'argent nécessaire, il préféra l'employer à ses débauches et se contenta d'envoyer en Afrique des lieutenants[178]. Pertinax dont le règne éphémère devait faire suite au sien, opéra la pacification de l'Afrique (190).
[Note 175: _Loc. cit._, p. 194.]
[Note 176: Jul. Capitolin.]
[Note 177: _Numidie et Maurétanie_, p. 180.]
[Note 178: Lampride_; Commode_, ch. IX et suiv.]
LES EMPEREURS AFRICAINS. SEPTIME SÉVÈRE.--Septime Sévère, natif de Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclamé empereur par les légions de Pannonie. Ce prince fit largement profiter l'Afrique de la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout à punir, et à repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine, ayant pu apprécier par lui-même le tort que les incursions des nomades faisaient à la colonisation. Les troupes romaines pénétrèrent encore dans la Phazanie et établirent une ligne de postes fortifiés de Tripoli à Garama[179]. Karthage et Leptis reçurent de lui le droit italique.
Sévère montra constamment pour l'Afrique une grande prédilection. Il y fit exécuter des travaux considérables dont de nombreuses inscriptions ont conservé le souvenir. A Rome il s'entoura d'Africains et composa sa garde personnelle, en grande partie, de ses compatriotes. Les Africains, en Italie, se distinguèrent particulièrement dans le barreau et à l'armée. La langue punique, ou peut-être berbère, car les historiens de l'époque ne paraissent pas soupçonner qu'il en existât une, était parlée dans l'entourage de l'empereur. L'impératrice Julia Domna, syrienne d'origine, était très favorable aux orientaux. L'Afrique rendait à Sévère l'affection qu'il lui témoignait; l'on dit qu'après sa mort les Berbères le mirent au rang des dieux[180]; dans tous les cas, aucune révolte n'est signalée sous son règne, dans cette Afrique, depuis si longtemps en proie à l'insurrection.
[Note 179: Le Docteur Barth en a retrouvé les traces.]
[Note 180: Hérodien].
On est porté à supposer que ce prince sépara la Numidie de la proconsulaire, et envoya à celle-ci un légat impérial, tandis que l'ancienne Afrique restait sous l'autorité administrative du proconsul.
PROGRÈS DE LA RELIGION CHRÉTIENNE EN AFRIQUE; PREMIÈRES PERSÉCUTIONS.--La religion chrétienne s'était introduite dans les villes de l'Afrique à peu près en même temps qu'en Italie. La Cyrénaïque fut une des premières contrées où les apôtres allèrent prêcher la nouvelle doctrine. Dès l'an 40, saint Marc qui était juif cyrénéen, vint dans son pays faire des prosélytes, jusque vers 61, époque où il alla à Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette église, il n'oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on, les premiers évêques.
Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pénétra avec moins d'éclat; néanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas à devenir considérable. On sait quel était l'esprit de ces premiers chrétiens: la vieille société devait disparaître pour faire place au règne du Christ. Ce n'était rien moins qu'une profonde révolution sociale qui se préparait et, si les Romains s'étaient montrés très tolérants pour les dieux des peuples qu'ils avaient conquis, ils ne pouvaient recevoir dans leur panthéon celui qui disait: «Mon royaume n'est pas de ce monde», et qui prêchait l'égalité absolue de tous les hommes. L'empereur, souverain pontife, divinisé après sa mort, était directement attaqué, de même que l'état social reposant sur l'esclavage. Enfin les chrétiens refusaient le service militaire. Il n'est donc pas surprenant que le pouvoir cherchât à s'opposer aux progrès de pareils adversaires. Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande modération. Domitien, se servant de la loi qui avait été édictée au sujet des druides, prit les premières mesures contre ceux qui _christianisaient_ ou _judaïsaient_, car, dans le principe, on confondit les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger d'une secte qui ne faisait de prosélytes que parmi les petites gens, ne furent pas plus sévères. Mais la population des villes, moins tolérante, commença à faire des exécutions sommaires sur lesquelles on ferma les yeux.
Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. «S'ils sont accusés et convaincus,--écrivit-il à ses gouverneurs,--punissez-les.» Les chrétiens furent rendus responsables des troubles qui se produisaient dans les cités. Quand un chrétien manifestait publiquement sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa déclaration, on l'incarcérait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les chrétiens du haut de son tribunal, en présence du peuple, que les soldats avaient peine à contenir. S'ils persistaient, on les condamnait à mort[181].
[Note 181: Duruy, _Hist. des Romains_.]
Sous les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle, la religion chrétienne fit de grands progrès. Les néophytes, loin d'être terrifiés par les mauvais traitements, recherchaient le martyre. La crédulité publique, les révélations arrachées aux esclaves par la torture, étaient cause qu'on les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors c'était plutôt la vindicte publique que le représentant de la loi qui les châtiait.
Septime Sévère fit poursuivre avec rigueur les chrétiens d'Afrique. Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au génie de l'empereur, était puni de mort. En l'an 200, douze chrétiens, sept hommes et cinq femmes, ayant été amenés à Saturnin, proconsul de la province d'Afrique, subirent le martyre. On les considère comme les douze premiers confesseurs de l'église d'Afrique. Peu après avait lieu à Karthage le supplice de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Les chrétiens, dès lors, se mirent à chercher le martyre avec avidité et l'on vit des épouses résister aux larmes de leur famille, repousser leurs enfants, répondre aux exhortations, aux conseils du représentant de l'autorité par des provocations, et ne chercher qu'à apaiser leur soif de souffrance et de tourments.
Tertullien avait vu le jour à Karthage en 160. Il était, à l'époque de la mort de Sévère, dans toute la force de son talent. Comme tant d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu des supplices qui l'avait attiré vers la religion chrétienne. Ainsi les persécutions allaient directement contre leur but.
CARACALLA. SON ÉDIT D'ÉMANCIPATION.--Caracalla continua les travaux commencés en Afrique par son père; aussi ce prince fut-il cher aux Africains, qui ont inscrit sur la pierre le témoignage de leur reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillité dont il avait si grand besoin.
Par son édit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen à tous les habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en principe que deux catégories, le citoyen et l'esclave. Mais, dans la pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un réel changement, «Si cet édit[182] proclamait une émancipation générale, pourquoi les désignations de villes libres, ou municipales, ou coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continué à subsister? A-t-il empêché les nouveaux citoyens d'être décapités par le bourreau ou cloués au gibet?»
En réalité cette mesure n'avait de libéral que l'apparence: son but était de se procurer de l'argent et des hommes, en étendant l'impôt à tous et en supprimant les exemptions.
[Note 182: Poulle, _loc. cit._, p. 115.]
MACRIN ET ELAGABAL.--Macrin, le troisième empereur africain, était né à Yol-Césarée. C'était un avocat que son audace et son succès portèrent au poste de préfet du prétoire. Le meurtrier de Caracalla fut d'abord bien accueilli par le sénat (217), mais bientôt on apprit qu'Elagabal, grand-prêtre du soleil à Edesse, âgé seulement de 17 ans, avait été proclamé par les soldats à l'instigation de Julia Moesa, soeur de l'impératrice Julia Domna. Ayant essayé de lutter contre son compétiteur, Macrin périt avec son fils Diadumène à Chalcédoine (avril 218). Dans son règne aussi court qu'agité, il avait trouvé le temps de réduire sensiblement les impôts.
Bassien-Elagabal était fils de Socuzis, ancien légat de la IIIe légion, et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans en Afrique [183]. Dans le cours de son règne, ce prince, qui avait importé à Rome les rites et coutumes de l'Orient, procéda en grande pompe à une ridicule cérémonie par laquelle il maria la déesse _Tanit_ de Karthage, représentée par une pierre triangulaire, avec le Dieu _Gabal_ (Alah-Gabal), un aérolithe rapporté de Syrie[184].
En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'était attribué les noms de Marc-Aurèle Antonin. Après un court règne de cinq ans, il fut à son tour mis à mort par les soldats. Une révolte avait eu lieu dans la Césarienne peu de temps auparavant (222).
[Note 183: Voir l'intéressante communication de M. L. Rénier à l'Académie des Inscr. et Belles-Lettres, séance du 21 juin 1878.]
[Note 184: Voir les _Comptes-rendus_ de cette Académie.]
ALEXANDRE SÉVÈRE.--L'arrivée au pouvoir d'Alexandre Sévère mit fin à l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'était que le prélude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce prince les affaires reprirent leur marche régulière et chacun dut revenir à l'obéissance. L'Afrique eut beaucoup à se louer de son administration. Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta très loin au sud les frontières de l'occupation[185]. La Tingitane aurait, paraît-il, été alors le théâtre d'une révolte, mais Lampride, qui cite ce fait, ne fournit aucun détail.
[Note 185: Ragot, p. 200.]
En 229, Marcus Antonius Gordianus avait été nommé par le sénat proconsul d'Afrique, avec son fils comme légat. Pendant sept années, ses pouvoirs lui furent prorogés, et l'Afrique vécut tranquille sous son autorité.
LES GORDIENS. RÉVOLTE DE CAPELLIEN ET DE SABINIANUS.--Mais en 235, Sévère tomba sous le poignard du Goth Maximin, et aussitôt l'anarchie reparut dans le monde romain. L'Afrique saisit cette occasion de produire un empereur. Des citoyens de Karthage, irrités par la dureté et les violences d'un intendant du fisc, le mirent à mort et, pour s'assurer l'impunité, soulevèrent la province et proclamèrent empereur le vieux Gordien, leur gouverneur, alors âgé de quatre vingts ans.
Les soldats de la IIIe légion ratifièrent ce choix et, malgré la résistance du proconsul, lui conférèrent le pouvoir, à Thysdrus, en lui laissant son fils comme lieutenant. Des députés furent alors envoyés au Sénat qui approuva l'élection et déclara Maximin ennemi public (237). A cette nouvelle, le sénateur Capellien qui gouvernait la Maurétanie et, disposant de forces importantes, était chargé de garder les limites, se déclara pour Maximin. En même temps Gordien, avec lequel il avait eu des démêlés, prononçait sa destitution.
Bientôt Capellien envahit la Numidie à la tête de troupes aguerries depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient contre les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens réunissaient et armaient à la hâte des adhérents nombreux, mais indisciplinés, et se portaient bravement à la rencontre de l'ennemi. La bataille eut lieu en avant de Karthage, elle se termina bientôt par le triomphe de Capellien et la mort du jeune Gordien. Pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi, le vieil empereur se donna la mort en s'étranglant avec sa ceinture, six semaines après son élévation.
Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et commit en Afrique les plus grandes cruautés[186]. Il suivait en cela les ordres de son maître qui, furieux contre l'Afrique, avait promis à ses soldats les biens des habitants de cette province, de même qu'il leur avait octroyé les propriétés des sénateurs. Il voulait ainsi assouvir sa vengeance contre ceux qui s'étaient prononcés contre lui. Il est probable que, pour punir la IIIe légion, il la licencia[187].
[Note 186: Hérodien, _Hist._, 1. VIII.]
[Note 187: Ragot, p. 205. Cela est constaté par une inscription trouvée à Gemellæ, et d'où il résulte que cette légion fut rétablie en 253.--Voir l'article de M. Pallu de Lessert dans le _Bulletin des Antiquités africaines_, fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 26 mars 1886.]
Sur ces entrefaites, Maximin fut assassiné par les soldats lassés de ses cruautés (238). Le sénat, malgré la mort des Gordiens, avait persisté dans son refus de reconnaître Maximin: deux sénateurs avaient été élus empereurs et on leur avait adjoint comme césar, un petit-fils de Gordien Ier, âgé de 13 ans. Après s'être défaits de Maximin, les prétoriens mirent à mort les deux fantômes d'empereurs et proclamèrent à leur place le jeune Gordien, sous le nom de Gordien III.
Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne nous le dit pas, et nous en sommes réduits aux conjectures. Il est probable que la restauration de la famille de Gordien fut bien accueillie dans la Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, mais il n'est pas téméraire de conjecturer qu'il fut mis à mort. En 240 un certain Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son exemple, se proclama empereur et voulut soulever sa province. Le præses de la Maurétanie restait fidèle à Gordien. L'usurpateur marcha contre lui et obtint d'abord quelques succès; mais, l'empereur ayant envoyé du renfort en Maurétanie, le præses reprit l'offensive, chassa devant lui les envahisseurs, et vint, à son tour, mettre le siège devant Karthage. Les habitants de cette ville, pour obtenir leur pardon, livrèrent Sabinianus aux troupes fidèles.
PÉRIODE D'ANARCHIE. RÉVOLTES EN AFRIQUE.--A l'époque que nous avons atteinte, les empereurs se succèdent au pouvoir avec une rapidité qui démontre à quel état d'anarchie l'empire est tombé.
L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu à l'emploi de préfet du prétoire, tue Gordien III et se fait proclamer à sa place (244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), passent successivement au pouvoir et périssent tous sous les coups des soldats. En 253, Valérien ancien chef de la IIIe légion, s'empare de l'autorité et la conserve pendant quelques années, mais en 260, il est fait prisonnier par Sapor, roi des Perses.
Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence de l'histoire est suppléé ici par les inscriptions relevées en Algérie. Les tribus indigènes, particulièrement celles qui occupaient la région montagneuse comprise entre Cirta, Sétif, Rusucurru (Dellis) et la mer en profitèrent pour attaquer les colonisations latines. Les maures du sud-ouest paraissent les avoir soutenues. En 260 un officier du nom de Q. Gargilius, chef de la cohorte des cavaliers auxiliaires maures cantonnés à Auzia (Aumale), prend et met à mort un rebelle du nom de Faraxen, chef des Fraxiniens. Après ce succès, Gargilius se met en marche vers l'est pour rejoindre le légat de la Numidie qui accourt avec les troupes disponibles, niais il tombe dans une embuscade dressée par les Babares et périt en combattant.
Vers le même temps, ou peu après, les Babares habitant le massif du Babor, soutenus par quatre chefs berbères, envahirent les environs de Mileu (Mila) et de là, portèrent le ravage jusque sur la limite de la Numidie. Le légat C. M. Decianus propréteur de Numidie et de Norique, les mit en pièces; puis il dut réduire les Quinquegentiens, réunion de cinq peuplades, établies dans le territoire de la grande et de la petite Kabilie [188]. Ces succès partiels ne furent pas suivis de pacifications bien solides.
[Note 188: Poulle, _Maurétanie_, p. 119-120. Berbrugger, _Époques militaires de la grande Kabylie_, p. 212.]
PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Malgré les persécutions, la religion chrétienne faisait de rapides progrès en Afrique. Dans la Cyrénaïque surtout, un clergé organisé relevait directement du pape. L'édit de Decius, rendu en 250, organisa d'une manière régulière la persécution contre ceux qui refusaient de sacrifier aux Dieux. C'est à la suite de cette mesure que saint Denis d'Alexandrie fut exilé dans une petite bourgade de la Cyrénaïque. Valérien prescrivit de nouvelles rigueurs contre les chrétiens et, comme un certain nombre de tribus de la Proconsulaire avait embrassé le nouveau culte, ce fut une cause de plus de troubles en Afrique et de résistance au pouvoir central. Les pasteurs, décorés du nom d'évêques, se réunirent plus d'une fois en conciles pour traiter des points de doctrine, car déjà des hérésies se produisaient et souvent le clergé africain était en lutte avec ses chefs spirituels. Saint Cyprien qui, à Karthage, avait recueilli l'héritage de Tertullien, était en butte aux haines de la populace.
En 254 à Lambèse, et en 255 à Karthage, se réunirent deux conciles d'évêques de la Numidie et de la Maurétanie, auxquels assistèrent, pour le premier, soixante et onze, et, pour le second, quatre-vingt-cinq membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait failli être jeté aux bêtes; sous Valérien il trouva le martyre ainsi qu'un certain nombre d'évêques.
Période des trente tyrans.--Après la chute de Valérien, avait commencé le règne de Gallien et la période dite des trente tyrans. L'Afrique ne pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul Vibius Passienus et F. Pomponianus «duc de la frontière libyque,» allèrent chercher dans ses terres un ancien tribun, nommé Celsus, et l'ayant revêtu du manteau de pourpre de la déesse Tanit à Karthage, le proclamèrent Auguste. Quelques jours après, le tyran était mis à mort par la populace, qui l'avait élevé, et son cadavre livré en pâture aux chiens.
Vers la même époque, un parti de Franks, après avoir ravagé la Gaule et l'Espagne, fit une descente en Maurétanie: c'était un prélude à l'invasion Vandale.
En 268, Claude II succède à Gallien, et est à son tour remplacé par Aurélien (270). On devine ce que pouvaient faire les indigènes de l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir tête à la puissance romaine sous Hadrien et sous Sévère: la révolte fut l'état permanent. «Le débordement général des barbares fut comme une tempête qui brise tout[189]». L'évêque de Karthage sollicitait la charité des fidèles pour racheter les captifs faits par les «barbares» qui avaient envahi la Numidie. C'est du massif de la Grande-Kabilie (Mons-ferratus) habité par les cinq nations (quinquegentiens), que l'étincelle était partie. De là, la révolte s'était répandue, pendant le règne de Gallien (265), sur la Maurétanie orientale et la Numidie occidentale.
Le général Probus, après avoir rétabli la paix dans la Marmarique insurgée, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le titre de chef des troupes. Un Berbère, du nom d'Aradion, avait soulevé les populations de la Numidie. Tout était en révolte jusqu'aux portes de Karthage. Probus attaqua vigoureusement les rebelles, les mit en déroute et tua Aradion en combat singulier. Pour honorer le courage de ce chef, il lui fit élever par ses troupes un tombeau de deux cents pieds de largeur[190]. Il est assez difficile de se rendre compte du théâtre de cette campagne; mais les probabilités semblent indiquer que c'est vers Sicca Veneria (le Kef) que le chef berbère trouva la mort[191].
[Note 189: Aurélius Victor.]
[Note 190: Vopiscus, _Hist. de Probus_, cap. IX.]
[Note 191: V. _Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, 1854-1855.]
Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transportés par lui en Asie-Mineure, parvinrent à s'échapper sur quelques navires. En passant devant les côtes de la Maurétanie césarienne, ils y firent une descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi de troupes de Karthage pour les forcer à reprendre la mer. Ils traversèrent le détroit et rentrèrent chez eux par l'embouchure du Rhin.
Lorsque Probus eut été proclamé empereur, l'Afrique, au lieu de se souvenir de ses services, soutint son compétiteur Florien. Sous le règne de son successeur Carus (282), eut lieu le premier partage du monde romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident, fut donnée à Carus.
DIOCLÉTIEN. RÉVOLTE DES QUINQUEGENTIENS.--Dioclétien parvenu au trône en 284, essaya en vain de gouverner seul: deux années plus tard, il s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage l'Italie, l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'était pas encore assez de deux maîtres pour gouverner le monde romain dans l'état de désagrégation où il se trouvait, et sous la pression générale des barbares qui l'entouraient. Afin d'arrêter le débordement, les deux augustes s'adjoignirent deux césars, Galere et Constance Chlore. Il fallut partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva l'Afrique, moins peut-être la Tingitane. La Cyrénaïque et la Libye échurent à Dioclétien qui avait l'Orient pour lot.
Le moment était trop opportun pour que l'Afrique le laissât échapper, et du reste la révolte était pour ainsi dire à l'état permanent dans la Maurétanie. Dès 288, la grande confédération des Quinquégentiens était en pleine insurrection. Le præses de la Césarienne, Aurélius Litua, obtint contre eux quelques avantages et les contraignit à une soumission éphémère.
Mais bientôt les Quinquégentiens reprennent les armes et portent le ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage à l'est. Un certain Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues, est proclamé à Karthage. La situation devient si grave que Maximien passe lui-même en Afrique pour prendre la direction des opérations. Il combat les farouches Quinquégentiens, les repousse chez eux et les poursuit jusque sur les sommets de leurs montagnes inaccessibles. Cette fois la répression est sérieuse et la soumission réelle. Pour en assurer les effets, Maximien juge nécessaire de transporter une partie de ces tribus indomptées[192] (297).
Vers le même temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant la révolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en vain que l'empereur essaya de la réduire.
[Note 192: Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1. IX, 14. Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit où ces tribus ont été transportées, M. Fournel penche pour le désert, mais cette conjecture nous semble peu justifiée.]
NOUVELLES DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE.--Sous le règne de Dioclétien, les divisions administratives de l'empire furent modifiées et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose que ces remaniements ont été effectués par Maximien, après sa victoire sur les Quinquégentiens (297). Morcelli les place en 297, à la même date que la reconstitution générale de l'empire. Il est probable que la confédération des _cinq_ républiques cirtéennes, (_Cuicul_ (Djemila) avait été ajoutée aux quatre précédentes), fut dissoute un peu auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis l'époque d'Alexandre Sévère. La séparation de la Numidie en territoire militaire et territoire civil, fournit naturellement l'occasion de faire cesser une anomalie qui ne pouvait être que préjudiciable au bon ordre, dans une époque aussi troublée.