Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps
Chapter 12
Quant à Juba, échappé de la mêlée, il évita la poursuite des vainqueurs; en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il parvint à atteindre sa capitale Zama regia, où il avait laissé sa famille et où il espérait trouver un refuge. Mais les habitants, effrayés par les préparatifs de destruction générale qu'il avait faits avant son départ, en prévision d'une défaite possible, refusèrent de lui ouvrir les portes de leur cité: ni les prières ni les menaces ne purent les fléchir, et ils ne voulurent même pas laisser sortir la famille de leur roi. Il fallait, pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa cause bien compromise. Elle l'était en effet, car Sittius avait vaincu et tué Sabura; le roi berbère n'avait plus un asile.
Juba se décida alors à se retirer à sa maison de campagne avec le pompéien Pétréius et quelques serviteurs fidèles. Les Césariens, appelés par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au prince vaincu qu'à mourir. Il fit préparer un festin qu'il partagea avec Pétréius, puis tous deux engagèrent un combat singulier où ils devaient périr l'un et l'autre. Mais là encore la fortune fut contraire au prince numide: il triompha de Pétréius, sans avoir reçu de blessure mortelle et en fut réduit à se plonger lui-même son glaive dans le corps; enfin, comme la mort n'arrivait pas, il se fit achever par un esclave.
Ainsi finit le dernier roi de Numidie.
La partie orientale de ce royaume fut réduite en province romaine (46) sous le nom de _Nouvelle Numidie_ ou d'_Africa nova_. César plaça Salluste à sa tête, avec le titre de proconsul. S'il faut s'en rapporter au témoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien de la guerre de Jugurtha, dans son court passage en Numidie, s'y rendit coupable de telles exactions qu'il fut traduit en justice et couvert de honte et d'infamie (Dion).
Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment résisté à leur roi, furent affranchis d'impôts.
Il restait quelqu'un à récompenser: Sittius, dont la coopération avait été si décisive. César lui donna, ainsi qu'à ses compagnons, les territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires, selon Appien, appartenaient à un certain Masanassès, ami et allié de Juba, et père d'Arabion, qui se réfugia en Espagne. Ainsi s'établit la colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses à Constantine[117].
[Note 117: Selon M. Poulle (_Maurétanie Sétifienne_, p. 86), la colonie des Sittiens ou Cirtésiens s'étendit assez loin au sud-est et se prolongea au nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies de Milevum (Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de bourgs.]
Juba laissait un fils. Le vainqueur l'épargna et l'envoya à Rome, où il reçut une brillante éducation. Nous le verrons plus tard jouer un rôle important dans l'histoire de l'Afrique.
Enfin Bogud I reçut, pour prix de son alliance, la partie occidentale de la Numidie.
CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE.;
Sifax, (ou Syphax), roi des Massésyliens. . | vers 225 Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . . | av. J.-C.
Massinissa, roi des Massésyliens. . . . . . . . | Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . . | 201
Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . . (?)
Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 149 Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . . vers 145
CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE (_Suite_).
Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | vers 118 Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . | av. J.-C.
Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 117
Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . . 112
Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . . | Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . . | 104
Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . . | Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . . | (?) Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . |
Yarbas, Numidie orientale et centrale. | Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 88
Hiemsal, Numidie orientale et centrale. | Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 81
Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . . | Masanassès, sétifienne. . . . . . . . . . . . . | 50
En 46, la Numidie orientale et centrale est réduite en province romaine. La sétifienne est réunie à la Maurétanie orientale.
CHAPITRE VII
LES DERNIERS ROIS BERBÈRES 46 avant J.-C.--43 après J.-C.
Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion rentre en possession de la Sétifienne.--Lutte entre les partisans d'Antoine et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion s'allie à Lélius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous Lépide.--Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la Maurétanie sous son autorité.--La Berbérie l'entre sous l'autorité d'Octave.--Organisation de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de Numidie.--Juba roi de Maurétanie.--Révolte des Berbères.--Mort de Juba; Ptolémée lui succède.--Révolte des Tacfarinas.--Assassinat de Ptolémée.--Révolte d'Ædémon. La Maurétanic est réduite en province Romaine.--Division et organisation administrative de l'Afrique romaine.--CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.
LES ROIS MAURÉTANIENS PRENNENT PARTI DANS LES GUERRES CIVILES.--Après tant de secousses, la Berbérie ne recouvra pas encore la tranquillité qui lui aurait été si nécessaire pour panser ses plaies. Liée désormais au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup de toutes les luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre de César, les compétitions qui en furent la conséquence fournirent aux Africains de nouvelles occasions d'y participer.
Bogud I, fidèle à César, avait aidé le dictateur à écraser en Espagne les restes du parti pompéien (45). Il était logique, ou au moins conforme à l'usage, que Bokkus II se prononçât dans un sens opposé; aussi ses deux fils combattirent-ils à Munda pour Sextus et Cnéus Pompée.
ARABION RENTRE EN POSSESSION DE LA SÉTIFIENNE.--Nous avons vu que le prince berbère Arabion, fils de Masanassès, après avoir été dépossédé du royaume de son père (la Numidie sétifienne), avait rejoint, en Espagne, les fils de Pompée. A la tête d'une bande d'aventuriers, il vécut d'abord de brigandages; puis, sa troupe grossissant, il devint redoutable et lutta, non sans succès, contre les cohortes du dictateur. Après la mort de César (15 mai 44) Arabion jugea le moment favorable pour reconquérir l'héritage de son père. Il passa en Afrique et s'appliqua à former une armée. On dit même qu'il envoya des Numides au jeune Pompée, pour qu'ils apprissent, sous sa direction, à combattre à la romaine[118]. Bientôt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par son courage et son habileté, ne tarda pas à triompher de Bokkus III qui avait succédé à son père Bogud I, et à rentrer en possession du royaume paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services passés, réclama le secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors d'autres occupations et ainsi toute la contrée comprise entre Saldæ et l'Amsaga, la Numidie sétifienne, échappa au prince maure pour rentrer en la possession de son ancien chef.
«Arabion était actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, doué de qualités guerrières, avide de pouvoir[119].» Il n'est pas douteux qu'il n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la Numidie. Son premier acte d'hostilité fut d'attirer Sittius, le spoliateur de son père, dans une embuscade, et de le tuer. Puis il attendit pour voir comment ce nouvel attentat serait jugé à Rome. Mais l'attention était absorbée dans la métropole par des choses autrement graves que les usurpations d'un Numide.
[Note 118: Poulle, _Maurétanie Sétifienne_, p. 94 et passim.]
[Note 119: Poulle _loc. cit_. Nous suivons entièrement son récit, car il est impossible de mieux résumer cet épisode de l'histoire de la Berbérie.]
LUTTES ENTRE LES PARTISANS D'OCTAVE ET CEUX D'ANTOINE.--A la suite du partage effectué entre les triumvirs, l'Afrique était échue à Octave. La Numidie était alors gouvernée par Titus Sextius, tandis que l'ancienne province d'Afrique obéissait à Cornificius. Octave donna à Sextius le commandement des deux provinces réunies, et cet officier voulut prendre possession de la Proconsulaire, mais Cornificius refusa d'évacuer l'Afrique, en déclarant qu'il tenait son poste du sénat et qu'il n'avait cure de ce qui pouvait avoir été fait par les dictateurs. Bientôt la guerre éclata entre eux.
Cornificius, qui disposait des forces les plus considérables, envahit la Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi à la retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumète et des localités voisines. Cornificius, séparant ses forces, chargea son lieutenant Décimus Lélius d'assiéger Cirta, avec une partie de son armée, et confia le reste à P. Ventidius avec mission de repousser Sextius. Cette tactique parut devoir être couronnée de succès, car Sextius, s'étant laissé surprendre, fut battu et réduit à la fuite.
ARABION SE PRONONCE POUR OCTAVE.--Cependant Arabion, qui était sollicité par les deux gouverneurs de se prononcer pour chacun d'eux, gardait une attitude expectante afin de saisir le moment d'intervenir avec profit. Craignant, s'il laissait écraser Sextius, que son adversaire ne devînt trop redoutable, ou, peut-être, prévoyant le triomphe d'Octave, le prince berbère se déclara alors pour ce dernier, et entraîna avec lui les Sittiens. Cette nouvelle rendit la confiance à Sextius alors assiégé par ses ennemis: ayant enflammé le courage de ses soldats, il opéra une sortie heureuse et parvint à triompher de Ventidius, qui resta sur le champ de bataille.
La conséquence de ces événements fut la levée immédiate du siège de Cirta et la retraite de Lélius sur Utique, où se trouvait le camp de Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius arrivait de l'autre côté. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris entre deux ennemis; mais il disposait de forces considérables et aurait été en mesure de résister avec fruit, si la fortune ne s'était tournée si manifestement contre lui.
Lélius envoyé en reconnaissance se heurta contre le corps de Sextius, qui l'attaqua avec violence. Secondé par un habile mouvement d'Arabion, celui-ci parvint à le séparer du camp et à le contraindre à la retraite. La cavalerie du prince numide le força de chercher un refuge sur une montagne escarpée. Cornificius, voyant la position critique de son lieutenant, sort du camp pour aller à son secours. Pendant ce temps Arabion a détaché de son armée un corps d'hommes déterminés qui escaladent par surprise les retranchements du camp, et massacrent les soldats laissés à sa garde.
Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue à pousser hardiment sa marche pour opérer sa jonction avec Lélius; mais celui-ci ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul exposé à l'attaque combinée de Sextius et d'Arabion. Bientôt, tous ses soldats tombent autour de lui, et lui-même trouve la mort du guerrier. Pendant ce temps, Lélius désespéré se perçait de son épée et ses soldais démoralisés n'essayaient pas de résister à leurs ennemis.
«La journée avait été bonne pour Arabion; il avait donné une province à Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilité contre César; il rentra dans ses États chargés de dépouilles et peut-être y annexa-t-il quelques cantons de la Nouvelle Numidie. Cette heureuse campagne eut encore pour résultat de raffermir la couronne sur sa tête et de consacrer son titre de roi[120]».
[Note 120: Poulle, _Maurétanie_, p. 99. Appien, _de bell. civ._, lib. IV. Dion Cassius, lib. XLVII.]
Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise à l'autorité de Sextius. En 43, après la réconciliation d'Octave et d'Antoine et la formation d'un nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifié et remplacé par C, F. Fango. L'Afrique avait été conservée par Octave. Mais, à la suite de la bataille de Philippes, en 42, un nouveau partage intervint entre les triumvirs: Antoine reçut l'Orient et dans son lot se trouvèrent la Cyrénaïque et l'Afrique propre, tandis que la Numidie seule restait à César-Octavien, avec les régions de l'Occident.
ARABION S'ALLIE À SEXTIUS LIEUTENANT D'ANTOINE. SA MORT.--La femme d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus n'avait de féminin que le corps, chargea Sextius resté en Afrique de s'emparer de la province échue à son mari. Fango, ne cédant qu'à la force, alla prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; mais son administration ne l'avait pas rendu sympathique. Il trouva la population en armes, et bientôt une révolte générale éclata contre lui. Arabion et les Sittiens soutenaient les rebelles. Cependant Fango parvint à rétablir son autorité et Arabion, vaincu par lui, alla chercher un refuge auprès de Sextius.
Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbère et, sur son refus, envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage. Mais Sextius, secondé par Arabion et un grand nombre de Numides, ayant marché contre lui, le força à une prompte retraite. Sur ces entrefaites, Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les détails fournis par Dion Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, et il est assez difficile de se rendre compte du motif de ce meurtre. Selon ces auteurs, Sextius aurait redouté la grande influence exercée sur les Berbères par Arabion et aurait agi sous la double impulsion de la jalousie et de la crainte.
Quoi qu'il en fût, ce meurtre détacha de Sextius tous les cavaliers numides, qui allèrent offrir leurs services à Fango et le poussèrent à attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la victoire se prononça pour Sextius: Fango vaincu et mis en déroute se donna la mort. Zama, qui résistait encore, ne tarda pas à être réduite à la soumission. Ainsi Sextius resta maître de toute l'Afrique. Il ajouta sans doute à ses provinces l'ancien royaume d'Arabion, la Numidie sétifienne.
L'AFRIQUE SOUS LÉPIDE.--En l'an 40, Lépide, qui avait reçu l'Afrique pour son lot, vint, avec six légions détachées de l'armée d'Antoine, en prendre possession. Sextius lui remit sans opposition ses provinces, et durant quatre années, les deux Afriques obéirent à son administration. Les auteurs donnent fort peu de renseignements sur cette période. On sait seulement que Lépide retira à Karthage, la Junonia de Gracchus, ses privilèges de colonie romaine, et lui enleva même une partie de ses habitants qu'il déporta au loin. Quelle fut la cause de cette sévérité? Peut-être les colons de Karthage témoignèrent-ils des sentiments peu favorables au triumvir, peut-être celui-ci céda-t-il aux conseils des habitants d'Utique, dont la rivalité contre la colonie voisine était un héritage des siècles. La nouvelle Karthage était en effet devenue très florissante sous le consulat de Marc-Antoine. On est réduit à cet égard à des conjectures.
Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la Maurétanie sous son autorité.--L'année 40 avait vu la mort de Bokkus II, roi de la Tingitane, qui avait été remplacé par Bogud II, son fils. Héritier de la haine de son père contre Octave, Bogud céda aux instances de Lucius Antonius, alors proconsul en Espagne, et en 38, il passa dans la péninsule avec une armée, afin d'arracher cette province aux lieutenants d'Octave. Mais à peine avait-il quitté l'Afrique qu'une révolte éclatait dans sa capitale, à Tingis même.
En même temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait de son absence et des mauvaises dispositions de ses sujets pour envahir son royaume et occuper les principales villes.
Rappelé en Afrique par ces graves événements, Bogud trouva tous les ports fermés et fut repoussé partout où il se présenta. Son absence lui coûtait sa couronne. Il alla chercher un refuge à Alexandrie, auprès d'Antoine, qui lui donna un commandement important. Il devait périr plus tard à Methone[121].
[Note 121: Agrippa, entre les mains de qui il était tombé, lui fit trancher la tête (31).]
Bokkus III réunit ainsi sous son autorité deux les Maurétanies et vit son usurpation ratifiée par Octave. Etabli à Yol (Cherchel), ce Berbère, vassal de Rome, régna assez paisiblement, ou plutôt obscurément, pendant plusieurs années. Il mourut en 33.
LA BERBÉRIE RENTRE SOUS L'AUTORITÉ D'OCTAVE.--En 36, Lépide appelé par Octave en Sicile pour coopérer à la guerre contre Sextus Pompée, quitta l'Afrique à la tête de douze légions. Mais bientôt des discussions s'élevèrent entre les deux triumvirs, et Lépide fut dépouillé de son autorité par Octave qui envoya en Afrique, pour le remplacer, Statilius Taurus. Les historiens parlent, mais sans donner de détails précis, des incursions des Musulames et des Gétules, populations établies sur la limite du désert, et des razzias qu'ils opéraient alors dans le Tel. Le nouveau gouverneur dut faire plusieurs expéditions contre ces pillards pour les forcer à rentrer dans leurs limites.
En l'an 33, Octave vint lui-même en Afrique et réunit les possessions de Bokkus au domaine du peuple romain.
Karthage avait été privée par Lépide de ses privilèges de colonie romaine et même dépeuplée en partie. Octave s'attacha à rendre à la colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois mille citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient essayé de donner à la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave la consacra à Vénus, déesse protectrice de la famille Julia, mais ce dernier vocable fut aussi éphémère que le précédent[122].
[Note 122: Appien, _Punic_. 136. Suétone, _Aug_., 47.]
Vers le même temps, Antoine, entièrement subjugué par les charmes de Cléopâtre, lui rendait la Cyrénaïque, et pour la dernière fois cette province était rattachée à l'empire d'Egypte. Mais trois ans plus tard (en 33), il se déclarait publiquement son époux et partageait ses provinces entre les enfants de sa femme. C'est ainsi que la jeune Cléopâtre Séléné, dont nous aurons bientôt à parler, reçut en dot la Cyrénaïque.
La longue rivalité d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre 31, par la bataille d'Actium. Après sa défaite, le triumvir songea à s'appuyer sur les quatre légions qu'il avait laissées en Cyrénaïque à son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livrées, ainsi que le pays qu'il était chargé de défendre, à Gallus, officier d'Octavien. En vain Antoine essaya-t-il, à Paroetonium, de rappeler ses soldats à la fidélité; sa voix ne fut pas écoutée et, perdant tout espoir, il alla chercher auprès de Cléopâtre un trépas misérable.
Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise à l'autorité d'Octave.
ORGANISATION DE L'AFRIQUE PAR AUGUSTE.--Octave avait conservé sous son autorité directe les Maurétanies depuis la mort de Bokkus et tenté d'y implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement les indigènes à se façonner aux lois et aux usages des Romains et les préparer à accepter sans mécontentement leur réunion définitive à l'empire[123].
Après la mort d'Antoine et de Cléopâtre, leurs enfants furent recueillis par Octave qui les traita avec les plus grands égards. Parmi eux se trouvait la jeune Cléopâtre Séléné; il la donna en mariage au fils de Juba, qui venait de combattre pour lui à Actium, et confia à celui-ci le gouvernement de l'Egypte [124].
[Note 123: Poulle, _Maurétanie_, p. 102.]
[Note 124: La date de cette nomination est incertaine.]
Resté maître incontesté du pouvoir, Octave s'était sérieusement occupé de l'organisation des provinces. Dans les dernières années de la république, elles étaient au nombre de quatorze, gouvernées soit par des préteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de l'an 27, au moment où il constituait le régime impérial, Auguste maintint cette division: les provinces paisibles et depuis longtemps conquises, où peu de forces étaient nécessaires, furent appelées sénatoriales ou proconsulaires; les autres, où stationnèrent particulièrement les légions, furent dites prétoriennes ou de l'empereur, général en chef des armées[125]. L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrénaïque avec la Crète, furent classées parmi les provinces sénatoriales; mais ces divisions changèrent selon les circonstances.
La IIIe légion (Augusta) fut chargée de tenir garnison en Afrique. Auguste plaça son quartier permanent à Theveste (Tebessa), au pied oriental de l'Aourès, à cheval sur les routes de la province de Karthage, de la Numidie et de la région des oasis et de la Tripolitaine. Elle protégeait aussi le pays colonisé contre les invasions des Gétules.
[Note 125: _Hist. des Romains_ par Duruy, t. IV, p. 2.]
JUBA II, ROI DE NUMIDIE.--Vers le même temps, c'est-à-dire entre l'an 29 et l'an 25, Auguste plaça Juba II à la tête de la Numidie, non comme un simple gouverneur, mais comme roi vassal[126]. C'était une nouvelle application de son système qui consistait à chercher à se rallier les indigènes en les amenant à l'assimilation; il pensait ne pouvoir trouver un meilleur intermédiaire qu'un compatriote parfaitement romanisé.
Nous avons vu qu'après la mort de son père, le jeune Juba avait été élevé à Rome avec le plus grand soin, sous l'oeil de César. Les maîtres les plus célèbres de la Grèce et de l'Italie l'initièrent à toutes les connaissances de l'époque et firent de ce jeune Berbère un savant et un raffiné[127]. C'était, au dire de Plutarque, un homme beau et gracieux[128]. Ces dons naturels, rehaussés par la culture, lui gagnèrent l'amitié d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune. Hâtons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait placé en lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu l'espérer, les indigènes à l'assimilation, c'est que la tâche était beaucoup trop difficile et ne pouvait être l'oeuvre d'un homme.
[Note 126: De la Blanchère: _De rege Juba, regis Jubæ filio_, Paris 1883.]
[Note 127: Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.]
[Note 128: _Auton_, c. VII.]
Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigène sur le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en exerçant sur lui son autorité gouvernementale, il lui laissa ses franchises communales et n'administra, à proprement parler, que la partie orientale de la Numidie, cette _Africa nova_ que César avait érigée en province après sa victoire.
Que se passa-t-il en Numidie pendant les années qui suivirent l'élévation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous en sommes réduits à supposer que son règne fut tranquille. La nouvelle fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble indiquer que son administration avait été paisible et heureuse.
JUBA, ROI DE MAURÉTANIE.--Nous avons vu qu'après la mort de Bokkus le trône de Maurétanie était demeuré vacant. En l'an 17[129], Auguste, renonçant à l'administration directe qu'il exerçait sur cette vaste contrée, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souveraineté des deux Maurétanies. Le prince numide vint régner, non sans éclat, à Yol sur un vaste territoire s'étendant de Sitifis, ou peut-être de Saldæ[130] jusqu'à l'Atlantique, et de la mer jusqu'au désert, c'est-à-dire en englobant une partie des tribus gétules.
Les deux Afriques ne formèrent qu'une seule province sous les ordres d'un gouverneur nommé par le Sénat. La IIIe légion (_Augusta_) y fut maintenue comme corps permanent d'occupation.
Dans sa nouvelle capitale, à laquelle il donna le nom de Césarée, pour complaire à son protecteur, Juba put s'adonner tout entier à ses chères études. On le comparait aux Grecs les plus instruits et sa renommée s'étendit jusqu'en Grèce: Athènes, selon le dire de Pausanias, lui aurait élevé une statue[131]. Il composa un grand nombre d'ouvrages d'histoire, de géographie, de botanique, etc.