Part 9
La réforme d'Angleterre était un germe du temps. Il le couva en lui et hors de lui. Plus chaste que Henri VIII, plus modéré que Cromwell, son intervention fut désintéressée. Il ne songea pas à soi, il ne songea qu'à l'affranchissement de son pays. Il s'efforça de le soustraire au joug du moyen âge. Lui qui avait substitué, selon ses forces, le bon sens à la scolastique, il essaya de substituer la liberté et les Écritures à l'autorité du pape.
Tel fut le dessein de Cranmer. Il se trompa souvent, il fléchit souvent; il commit plus d'une faute, mais il aspira toujours à un magnifique idéal. Voilà pourquoi c'est lui, et non Henri VIII, qui fut le véritable réformateur de l'Angleterre. Henri VIII est un grand inquisiteur; Cranmer est un initiateur, dont le tort fut de ne pas deviner quel effroyable despotisme cachaient ces mots: Henri VIII, pontife et roi!
Au reste, s'abusa-t-il dans l'ensemble de son plan? Diminua-t-il l'Angleterre en l'arrachant à Rome? Le despotisme de Henri VIII passé, la réaction de sa sanguinaire fille Marie expirée, que les prospérités britanniques répondent! Qu'elles répondent en face de l'Italie opprimée, de l'Espagne dégénérée, de la France décimée par la révocation de l'édit de Nantes, et condamnée aux révolutions par l'ultramontanisme!
Le protestantisme a redoublé le sentiment religieux en Angleterre. Plus il y a de sectes, plus il y a d'élan; moins il y a de religion officielle, plus il y a de religion sincère et de foi.
Cette première émancipation de la pensée moderne, le protestantisme, agita puissamment la race anglo-saxonne et l'agite encore. Le protestantisme refit l'âme de l'Angleterre. Il la mit au large. Il lui inspira la poésie, la philosophie, l'éloquence, les voyages, les colonies lointaines, les propagandes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Shakspeare, et Milton, et Byron, et Raleigh, et Bacon, et Newton, et Chatam, et Walter Scott, brilleront successivement au-dessus de l'île rebelle comme autant d'astres. L'Inde sera envahie. Les parages de la Chine et du Japon seront semés de Bibles, de comptoirs, de soldats, de trafiquants et de missionnaires. Les États-Unis, cette Angleterre démocratique et turbulente, prolongeront la traînée de feu du protestantisme. Les Anglo-Saxons des deux hémisphères rempliront de leurs entreprises, de leur langue et de leur génie l'immense continent de forêts qui mugit de l'océan Atlantique à l'océan Pacifique. Leurs pavillons flotteront dans des citadelles redoutables sur le littoral de l'Australie. Un commerce prodigieux reliera les mondes, les archipels. Les câbles et les fils électriques s'ajouteront à la vapeur. La traite des noirs sera battue en brèche. Toutes les terres et toutes les mers seront sillonnées, illustrées par l'Angleterre et par les États-Unis.
Voilà, depuis plus de trois siècles, les développements des contrées protestantes. Cranmer ne prévit pas tous ces développements, mais il les prépara en déchaînant le principe de la liberté. Il creusa le lit profond de cette source intarissable qui devait être le grand fleuve de la sociabilité anglaise. C'est assez pour la mémoire du réformateur.
Si François Ier eût écouté Henri VIII et brisé ses liens avec Rome, un livre, fût-ce la Bible, ne nous aurait peut-être pas suffi comme aux Anglo-Saxons. Qui sait si ébranlés, nous aussi, nous n'aurions pas dépassé le protestantisme, si nous n'aurions pas accompli dans les idées le même 89 que dans les faits, et si un théisme, moralement chrétien, respectueux pour tous les cultes, mais ferme en lui-même, ne serait point la religion de notre patrie, de notre race?
Il n'en devait pas être ainsi. François Ier n'était pas assez théologien; Henri VIII l'était trop.
Tout lui avait réussi. Il était à l'apogée de ses désirs. Son mariage avec Catherine d'Aragon était brisé, son mariage avec lady Anne Boleyn était conclu. La succession au trône avait été transportée des enfants du premier lit à ceux du second, de la princesse Marie à la princesse Élisabeth. Bien plus, le souverain pontife avait été dégradé en Angleterre et Henri VIII était pape contre le pape. Il était le seul pape de la Grande-Bretagne. Tous ses vœux, si longtemps contenus ou traversés, le Parlement les avait sanctionnés, les avait rédigés en lois du royaume.
Henri aurait dû se contenter de l'obéissance à ces lois, mais il exigea sous peine de mort bien autre chose que l'obéissance: il exigea le consentement intérieur. Il viola le sanctuaire. Il fut un tyran abominable.
Et c'est là, quoi qu'en dise l'Angleterre, qu'éclate l'imperfection de sa réforme. Cette imperfection radicale, c'est l'union du sacerdoce et de l'empire. L'alliage du spirituel et du temporel est mauvais à Londres et à Saint-Petersbourg non moins qu'à Rome. La séparation des deux pouvoirs, impossible à de certaines époques, s'accomplira partout enfin, n'en doutons pas; elle sera l'effort et le chef-d'œuvre de la civilisation. Les princes ne seront plus papes, les papes ne seront plus rois, et les peuples ne seront plus froissés dans ce qu'ils ont de plus précieux: la conscience. Alors les âmes se réjouiront, car elles ne relèveront que de Dieu.
CHAPITRE VI.
Premières victimes du pape Henri VIII: Élisabeth Barton, ses instigateurs et ses complices.—La suprématie du roi.—Statut, serment.—Fisher et Morus.—Leur refus d'adhésion.—Emprisonnement de Fisher.—Son portrait.—Son dénûment, son courage, son exécution.—Morus à la Tour.—Sa gaieté avec Kingston.—Sa fermeté.—Ses extraits des Psaumes.—Tendresse de sa fille, Marguerite Roper.—Condamnation de Morus.—Ses épreuves.—Sa famille.—Son supplice.—Ses portraits.—Marguerite Roper recueille la tête de son père.—Cranmer pour la clémence, Cromwell contre.—Henri VIII impitoyable.—Cromwell vicaire général.—Désorganisation des couvents.—Confiscations.—Mort de Catherine d'Aragon.—Joie d'Anne Boleyn.—Amour de Henri VIII pour Jeanne Seymour.—La reine Anne est certaine de son malheur.—Sa jalousie.—Ses anxiétés.
Les premières victimes du roi-pontife furent Élisabeth Barton et ses complices. Élisabeth Barton était une jeune fille d'Aldington, dans le comté de Kent. Sa complexion était délicate et nerveuse. Elle tombait parfois en de longues convulsions pendant lesquelles son imagination surexcitée prophétisait. Le curé d'Aldington et quelques moines partisans de Rome exploitèrent cette pauvre fille malade. Ils lui persuadèrent d'entrer comme religieuse dans un des couvents de Cantorbéry. Élisabeth Barton fut reçue par les sœurs avec admiration. Les extases de la novice redoublèrent. On l'appelait «la nonne de Kent.» Elle devint célèbre à la cour et à la ville. Fisher et Morus la virent. Enclins aux légendes, ils ne louèrent que sa piété. Tout alla bien d'abord. Mais lorsque les patrons de cette fille lui sifflèrent à l'oreille des prédications politiques, ils la mirent et ils se mirent avec elle en grand danger. Voici, par exemple, l'une de ses prophéties: «Que le roi Henri ne répudie pas Catherine d'Aragon, ou il expirera au bout de sept mois et la princesse Marie héritera de la couronne.» Cette prophétie ne fut pas la seule. Élisabeth Barton, moitié illusion, moitié fraude, croyait jouer avec le roi; elle jouait avec le bourreau. Traduite devant la Chambre étoilée, elle confessa ses impostures et celles de ses directeurs: Masters, Brocking, Deering, Gold, Rich et Risby. Masters était curé d'Aldington et les autres étaient des clercs papistes. Ils s'étaient servis d'Élisabeth Barton comme d'un instrument. Ils s'étaient flattés d'effrayer le roi et de prévenir soit le divorce, soit le schisme. Ils payèrent de leur vie cette ridicule intrigue. Eux et la pauvre Élisabeth Barton furent éventrés à Tyburn (21 avril 1534), supplice hors de toute proportion avec l'attentat! Pour Henri VIII, le sang était un plaisir. Il n'admettait pas une échelle de peines correspondante à une échelle de délits. Quand il avait résolu de punir, il tuait. Il n'y avait qu'un article dans son Code criminel et c'était l'immolation.
Plusieurs innocents furent compromis dans cette cause pour non-révélation, Fisher et Morus entre autres. S'étant disculpés de cette accusation, ils succombèrent aux embûches légales du serment.
Fisher, évêque de Rochester, et Thomas Morus, l'ancien chancelier, étaient les deux plus illustres dissidents de toute l'Angleterre. Henri VIII les avait beaucoup aimés. Il souhaitait leur adhésion. «S'ils reconnaissent ma suprématie, disait-il, personne ne la méconnaîtra.»
La suprématie, c'est-à-dire la papauté de Henri VIII, était alors la grande affaire. On déférait le serment de suprématie à tout le monde; on le déféra donc à Fisher et à Morus. Sans s'être concertés, ils firent la même réponse.
Le statut de suprématie était un statut fort compliqué: il touchait politiquement à la succession, et théologiquement au divorce; ou, en d'autres termes, à la nullité du mariage de Catherine et à la validité du mariage d'Anne Boleyn. Par-dessus tout, le statut établissait le sacerdoce du roi et impliquait la déchéance du pape.
Fisher et Morus ne refusaient pas le serment à la succession, mais ils demandaient à garder le silence sur le reste.
Cranmer s'efforça de convaincre Cromwell que le serment de ces grands personnages devait être accepté tel qu'ils l'offraient; il supplia Henri VIII de ne pas exiger davantage. Mais ni Cromwell ni Henri ne se rendirent aux arguments de l'archevêque de Cantorbéry. Ils intimèrent à Fisher et à Morus le serment complet ou l'échafaud.
Les deux amis se laissèrent conduire à la Tour de Londres.
Fisher était un vieillard dont la vertu était plus vénérable encore que les cheveux blancs.
Il avait la figure fervente d'un évêque. Il était très-imposant sous la mitre. On aurait souhaité à son front plus d'ampleur, mais ses yeux clairs étaient intrépides et sa bouche exprimait la foi. Il parlait du billot avec dédain, comme d'un détail insignifiant. La mort n'était pour lui qu'une transition à une vie meilleure. Il ne croyait qu'à la vie éternelle, et cette conviction communiquait à son visage ascétique une sorte de beauté.
Le prélat avait été le directeur de la comtesse de Richmond, grand'mère du roi. Elle lui avait recommandé son petit-fils. Henri, qui n'ignorait pas cette circonstance, s'était prêté de bonne grâce aux soins et aux leçons de Fisher, dont il estimait la science et l'onction. La bienveillance du roi égalait la fidélité de l'évêque. Le schisme seul pouvait les séparer.
Henri relégua dans un cachot humide de la Tour celui qu'il avait appelé son maître, un prêtre généreux, le confesseur de son aïeule. Fisher ne se démentit point. Il languit des mois et des mois sous ces lourdes voûtes. Bientôt il manqua de tout. Sa détresse fut extrême. On le priva de viande et de vin. Ses vêtements étaient sordides et déchirés. Il eut faim, il eut froid. Kingston, le lieutenant de la Tour, était surveillé et avait les ordres les plus rigoureux. Le noble prélat n'avait ni encre, ni plume, ni papier. Kingston lui en fournit un jour, et Fisher écrivit à Cromwell pour réclamer de sa charité un adoucissement à ce long jeûne, une soutane, une fourrure et un livre d'heures. Ces demandes furent exaucées.
Le Parlement, au mois de novembre 1534, avait déclaré traîtres tous ceux qui ne s'inclineraient pas devant le roi comme devant le chef de l'Église d'Angleterre. Le nom du pape avait été rayé de tous les paroissiens. Chaque dimanche, les curés de tous les presbytères du royaume devaient monter en chaire et déclarer que le roi était le vrai pape. C'était une forfaiture irrémissible que de ne pas jurer pour la suprématie de Henri Tudor. La terreur aidait partout aux apostasies.
Interrogé le 14 juin 1535, Fisher persista dans un serment conditionnel. Il ne repoussait pas la loi de succession, mais il réservait les mariages et la suprématie du roi, sur lesquels il était décidé à se taire.
C'en fut assez pour être condamné à Westminster-Hall, par un tribunal où Henri avait mêlé aux juges des commissaires qui avaient toute sa confiance. Fisher fut proclamé coupable d'attaques sacriléges contre les attributions royales.
Son arrêt ne l'étonna point et ne lui arracha que ces magnanimes paroles: «J'ai quatre-vingts ans. Je remercie mes juges d'abréger un peu mon dur pèlerinage.»
Quand, le 22 juin, Kingston lui annonça en tremblant que le fatal moment était venu, il était cinq heures du matin. Le prêtre demanda au soldat l'instant précis de l'exécution. «Neuf heures, répondit le lieutenant.—Je vais donc dormir encore,» repartit Fisher; et, à l'admiration de Kingston, le prélat sommeilla sur son oreiller jusqu'à sept heures. Des songes ineffables le visitèrent sans doute, car son visage était radieux. Rare privilége et récompense merveilleuse des convictions profondes! Fisher pensait trouver le ciel avec la même certitude qu'il aurait eue de trouver son palais de Rochester, s'il eût été acquitté.
S'étant levé à sept heures, il s'agenouilla, médita, puis choisit dans ses pauvres habits tout ce qui pouvait parer sa sublime décrépitude. «Cette recherche vous surprend, dit-il à Kingston. Ah! c'est que je me marie avec la mort. C'est elle qui me présentera aujourd'hui à mon Sauveur.» Fisher se vêtit donc de son mieux, et passant à son cou son chapelet, il mit sous son bras le Nouveau Testament, après quoi il monta en chaise. Il lut l'évangile de saint Jean depuis sa chambre jusqu'à Tower-Hill. Un assez grand concours de peuple y était. Avant de se livrer au bourreau, il promena des regards calmes sur l'assemblée et dit: «Que le Seigneur protége l'Angleterre et le roi Henri VIII! J'expire, comme j'ai vécu, pour notre antique religion.» Alors, tout en se baissant pour le supplice, il entonna le _Te Deum laudamus_, comme autrefois dans sa cathédrale. La hache interrompit son chant. Son corps fut inhumé sans linceul et sans cercueil. Sa tête fut exposée sur le pont de Londres. Elle ne chantait plus, raconte la légende, mais elle remuait les lèvres et priait. Elle fut jetée le cinquième jour à la Tamise.
Elle ne fut jamais ornée du chapeau, quoique Paul III, qui avait remplacé Clément VII, eût fait cardinal l'évêque de Rochester. Le messager de Rome s'arrêta en Picardie, où il apprit le trépas de Fisher. Ce trépas fut même précipité par le don de la barrette. Lorsque le roi sut que le pape honorait de cet insigne son prisonnier, il proféra ce mot féroce: «Fisher ne recevra sa barrette que sur les épaules, car lorsqu'elle arrivera en Angleterre, il n'aura plus de tête.»
Morus, captif aussi à la Tour, interrogea Kingston et fut instruit du sort tragique de son ami. Il en fut ému, mais loin de craindre la même destinée, il y aspira de plus en plus. «Fisher, disait-il, était un juste. Il a fait son devoir, je ferai le mien, et nous nous rencontrerons bientôt dans les demeures du Christ.» (V. les _Biographies du chancelier par Roper, son gendre, et par Stappleton_.)
Les souffrances de Thomas Morus à la Tour furent autres que celles de l'évêque de Rochester. Il eut des manteaux, un bon lit, du feu, une nourriture suffisante. Sa fille Marguerite veillait sur lui comme une providence, et Kingston se prêtait à toutes les tendresses. Le lieutenant avait lui-même ses ruses de cœur. Il aimait Thomas Morus, qu'il avait connu grand chancelier et qui avait été son bienfaiteur. Il s'en souvenait. Malgré les défenses ministérielles, Kingston portait, au crépuscule, les mets les meilleurs de sa propre table à son captif. Il se cachait pour n'être pas compromis. Il avait toujours peur de faire trop et de ne pas faire assez. Sa reconnaissance était plus vive néanmoins que ses appréhensions. «Vous êtes mal ici, monsieur le chancelier, disait Kingston. Vous n'avez pas un ordinaire convenable.—Vous vous trompez, Kingston. Vous agissez en ami avec moi. Je suis très-content de vous et de votre cuisine! Au reste, quoique je ne me plaigne jamais, ajoutait-il, en plaisantant, selon son habitude, ne vous gênez pas, mon cher Kingston, et mettez-moi à la porte de la Tour.»
Kingston ne se lassait pas d'admirer la fermeté indomptable de Morus. Il lui dit un jour: «Votre prédécesseur, le cardinal Wolsey, n'avait pas votre sérénité au couvent de Leicester.—Non, répondit Morus; cela vient, mon cher Kingston, de ce qu'il redoutait le roi plus que Dieu; moi, je crains plus Dieu que le roi.»
Thomas Morus n'était pas mieux muni pour l'étude que Fisher. Mais Kingston qui observait presque en tout ses consignes, oubliait cependant tantôt du papier, tantôt une Bible, tantôt des charbons. Le prisonnier ramassait les charbons, et, par un frottement assidu contre le mur, il en faisait des crayons. Il lisait la Bible, les Psaumes surtout, et il copiait avec bonheur les versets les plus conformes à la situation de son âme. Il y ajoutait des commentaires pleins de ferveur.
Voici quelques-uns de ces versets que transcrivait Morus et qui le soutenaient comme un cordial divin:
«C'est vous, Seigneur, c'est vous qui êtes mon rocher.
«Qui méritera d'habiter votre tabernacle? qui méritera de reposer sur votre montagne sainte?
«Celui qui aura marché dans l'innocence et qui aura pratiqué la justice.
«Mon Dieu, vous m'armerez d'un bouclier de force.
«Mes ennemis se sont entendus pour me perdre; ils ont conspiré ma ruine.
«Et moi, Seigneur, j'ai espéré en vous.
«Faites luire sur moi votre lumière; couvrez-moi de votre miséricorde; sauvez-moi parce que je vous ai invoqué.
«J'ai été jeune et j'ai vieilli; je n'ai point encore vu le juste délaissé, ni ses enfants mendier leur pain.
«Sa postérité sera bénie.»
Rien de plus pathétique, de plus attendrissant que les préoccupations paternelles de Morus.
Il avait peu de fortune, à peine cent cinquante livres sterling de rente, lorsqu'il donna sa démission de chancelier. Que deviendrait sa famille après lui? Elle était nombreuse. Sa femme, son fils John, ses trois filles et ses trois gendres remplissaient sa maison. Cette maison tapissée de rosiers, flanquée d'une petite chapelle et entourée d'un jardin, fleurissait à Chelsea, au bord de la Tamise. Elle avait reçu au milieu de ses parfums tout ce que l'Europe comptait de plus illustre. Érasme en avait passé le seuil; Holbein en avait été l'hôte. Les cardinaux et les légats, les lords et les docteurs l'avaient visitée. Les ducs de Suffolk et de Norfolk s'y étaient assis de longues heures. Le roi lui-même s'y était arrêté souvent. C'est là que Morus avait présenté Holbein à Henri, et c'est là que Henri avait nommé Holbein son premier peintre. Le roi ne dédaignait pas de faire amarrer sa barge en face de l'humble cottage. Il était assez instruit pour apprécier la science de Morus et assez spirituel pour applaudir aux saillies dont le chancelier égayait les sujets les plus sérieux.
Chelsea était joyeux alors. Depuis la rupture avec Rome, il était triste. Plus de bienveillance extérieure, plus d'empressement avec la famille. Elle était solitaire et abandonnée.
Morus habitait la Tour et soit sa femme, soit son fils John, soit ses trois filles, soit ses gendres étaient sans cesse en pleurs ou en route.
Marguerite Roper, la plus aimée et la plus aimante des filles de Morus, celle dont Érasme admirait l'exquise latinité et le génie facile; celle dont Holbein avait multiplié partout les portraits, tant sa physionomie l'inspirait; celle que Henri VIII se plaisait à entretenir, restait autrefois à Chelsea pour suppléer son père au besoin. Maintenant elle était dans un continuel mouvement. Elle couchait à Chelsea, mais elle vivait autant qu'elle pouvait à la Tour, près de son père dont elle avait toujours été l'enchantement.
Marguerite s'était assurée d'une barge qui la menait de Chelsea à la Tour et qui la ramenait de la Tour à Chelsea par la Tamise. Le roi avait permis à Marguerite de voir Morus à toute heure. L'ardente femme était, sans le savoir, la coadjutrice du despote. Ils s'entendaient dans une même conspiration contre le prisonnier. Henri VIII voulait le déshonorer et Marguerite voulait le sauver par le serment de suprématie. Cette fille adorable et cet astucieux tyran, livraient un furieux assaut à Morus. Henri habilement la laissait dire et faire.
Quand Morus avait embrassé Marguerite, à son arrivée, elle lui donnait des nouvelles de Chelsea, elle l'enveloppait de souvenirs, puis elle lui disait avec des larmes dans les yeux et dans la voix: «Mon père, vous n'aurez pas la barbarie de rendre ma mère veuve, et votre fils, vos filles, vos gendres orphelins. Pourquoi ne prêteriez-vous pas le serment de suprématie? le royaume l'a prêté avant vous. Seriez-vous plus sage à vous seul que toute une nation?» Tantôt Morus disait: «Marguerite, ne me tente pas.» Tantôt il disait: «Ne rougis-tu pas, ma fille, de te liguer avec mes ennemis et de préférer la vie de ton père à sa conscience?» Quelquefois il tendait à Marguerite les fragments de psaumes qu'il avait écrits au charbon sur des feuilles volantes et il disait: «Lis, ma fille, lis-moi ces beaux versets du roi-prophète, et prends ta part du courage qu'il a versé dans mon cœur.»
Marguerite parcourait les pages, et finissait par éclater en gémissements. Elle se calmait peu à peu pourtant et feignait de se distraire soit aux contes, soit aux plaisanteries de Morus, avant de le quitter. Elle lui ménageait ainsi de meilleures nuits, mais elle, anxieuse sur son bateau, retournait à Chelsea, seule, ou avec son mari, ou avec son frère John dans les brouillards et dans les mélancolies de la Tamise.
Parmi ces allées et venues, parmi ces lamentations du cœur de Marguerite et des flots de la rivière, un ordre formel fut articulé à Morus. Le tribunal de Westminster-Hall le mandait à sa barre. C'était le 1er juin 1535. Les juges de Morus connaissaient tous son innocence. Ils étaient au nombre de neuf dont les plus considérables, sir Thomas Audley, lord chancelier, Thomas duc de Norfolk et sir Fitz-James avaient témoigné en plus d'une occasion au prisonnier leur admiration sincère. Le solliciteur général Richard Rich, au contraire, avait été un envieux de Morus dès l'université!
Le généreux captif se rendit de la Tour à Westminster. Une estampe dont j'ai vu trois exemplaires à Londres a consacré ce douloureux itinéraire. Morus s'avance dans les rues, au milieu de la foule. Des gardes le précèdent et le suivent. Coiffé d'un chapeau d'où pend une croix, un long bâton à la main, un manteau sur les épaules, l'ancien chancelier, un peu courbé mais très-imposant, marche avec la lenteur d'un malade et avec la majesté d'un martyr.
C'est ainsi qu'il parut devant la cour de Westminster. Ceux qui se le rappelaient avant son emprisonnement remarquèrent vite que son dos s'était voûté et que ses cheveux avaient blanchi.
Morus écouta tranquillement le diffus et interminable réquisitoire de Richard Rich. Ce réquisitoire peut se résumer en quatre chefs.
Morus avait désapprouvé le mariage d'Anne Boleyn avec le roi.
Il avait dénié à son souverain le titre de chef suprême de l'Église.
Il avait encouragé Fisher dans son opposition.
Il s'était défendu par les mêmes arguments que l'évêque de Rochester, ce qui prouvait entre eux une complicité de conspirateurs.
Le prévenu répondit sur le premier chef qu'il s'était borné à donner un conseil au monarque, et que ce conseil était non-seulement son droit, mais son devoir.
Sur le second chef, il affirma que son crime unique était son silence et que jusqu'à présent aucune loi n'avait fait du silence une trahison.
Quant aux deux derniers chefs, il les repoussa avec une énergique dénégation, et il défia le solliciteur général de les démontrer par le moindre document.