Part 7
Henri VIII ne fut pas aussi compatissant que le marquis de Dorset. Quand il apprit de Kingston les derniers moments de son grand ministre, il eut néanmoins une explosion de sensibilité. Il ne put retenir ses larmes, soit que chez ce tyran, l'un des plus noirs qui furent jamais, l'amitié eût des réveils subits et fugitifs, soit qu'il fût jaloux d'une mort naturelle qui attentait à ses droits et qui l'empêchait de faire couper la tête au cardinal.
Le roi avait beau se distraire de la politique par la théologie et par la musique, son divorce l'inquiétait, le troublait. Il y eut des jours où il brûla jusqu'à dix volumes, où il brisa jusqu'à trois flûtes, où il lassa jusqu'à six chevaux.
Au milieu des plaisirs, il était obsédé par les affaires, par sa grande affaire surtout. Comment se passer de Wolsey? Comment suppléer au puissant ministre? Comment combler le gouffre immense que le trépas du cardinal laissait après lui?
Thomas Morus avait succédé au chancelier. C'était un homme savant et habile. Il aurait pu être très-utile, s'il n'eût pas été si attaché aux traditions catholiques.
Suffolk et Norfolk n'étaient que des courtisans. Lady Anne Boleyn, le vrai premier ministre, n'était pas assez grave. Ce n'était pas par elle, c'était pour elle qu'il fallait manœuvrer avec Rome.
Les difficultés ne s'aplanissaient pas.
Le fond de Clément VII, comme de Henri VIII et de lady Boleyn, était l'égoïsme le plus âpre. Clément ne voulait pas être déposé pour bâtardise et il voulait garder le gouvernement de Florence. Il songeait moins aux intérêts du saint-siège qu'à ses propres intérêts. Il était plus Médicis que pape. Il craignait moins de perdre l'Angleterre par le schisme que d'offenser l'empereur dont les armées couvraient l'Italie. Henri VIII voulait le triomphe de sa passion pour lady Anne. Mlle de Boleyn voulait la couronne d'Angleterre. Catherine d'Aragon et l'empereur étaient plus nobles. L'une s'obstinait afin de sauver son honneur et l'honneur de sa fille en maintenant ses droits d'épouse; l'autre, en conjurant la répudiation de sa tante, sauvegardait la dignité du sang royal d'Espagne.
Henri VIII était à bout d'intrigues, d'efforts, de menaces. Les tergiversations de Clément VII, sa fausseté dont il avait eu tant de preuves, lui fermaient toute issue vers une solution.
Que faire?
Deux hommes se présentaient, le premier un homme religieux, l'autre un homme politique. Ils avaient tous deux le secret du destin. Ils s'appelaient Cranmer et Cromwell.
Cranmer avait composé son livre. Le mariage entre le beau-frère et la belle-sœur est interdit, démontrait-il, le Lévitique à la main. Il y joignit l'opinion des théologiens de toute l'Europe, des universités de l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie. Il parcourut ces contrées, répandant son livre, le développant dans des discours, le fortifiant par des duels de paroles où il se montrait tout ensemble exégète, casuiste, logicien et orateur. C'était le chevalier de la Bible. Il fit une campagne retentissante où il proclama fièrement à la face du monde le grand principe de la Réforme, le principe qui la contient tout entière: la supériorité de l'Écriture sur les bulles.
Il contesta, limita et sapa dans cette question brûlante du mariage de Henri VIII, la suprématie du pape.
Il avait été de l'ambassade du comte de Wiltshire à Bologne, où le pape et Charles-Quint résidaient dans le même palais.
Le père de lady Anne, nommé récemment comte de Wiltshire, était un négociateur adroit. Il avait toutes les élégances. Il était homme du monde et homme de cour. Il avait vécu à l'étranger, beaucoup observé et beaucoup appris. D'un extérieur séduisant et d'une bouche d'or, il plaisait à tous soit qu'il se tût, soit qu'il parlât. Il avait un mélange de douceur et de fermeté. Il flattait ou menaçait à propos. Il avait toutes les éloquences de la diplomatie: la justesse, la grâce, le tact. Il avait le don de s'insinuer et le talent de réussir à moins que le succès fût impossible.
Clément VII reçut très-bien cet ambassadeur. Lui, le pape, ignorant de son propre aveu et simoniaque de l'aveu de tous, lui qui, laissé à son inspiration personnelle, répétait à l'évêque de Tarbes: «Je serais content que le mariage du roi et de lady Anne fust jà faict, mais que ce ne fust par mon autorité ny aussi par diminution de ma puissance;» lui, qui n'aurait demandé qu'à se réconcilier avec Henri VIII, fit fête à l'ambassade d'Angleterre et particulièrement au comte de Wiltshire. Il n'en fut pas de même à l'audience de Charles-Quint. Ce prince, si compassé et si patient d'ordinaire, eut un mouvement d'irritation à la vue du comte de Wiltshire qui se disposait à le haranguer: «Monsieur, s'écria l'empereur avec amertume, cédez la parole à vos collègues; vous êtes partie dans la cause.» Le comte ne se résigna point à une insulte lancée de si haut. Il revendiqua son droit, disant qu'il n'était pas à Bologne comme père, mais comme ambassadeur. Il déclara, au nom de son souverain, que l'approbation de l'empereur serait précieuse à Henri VIII, mais que nulle force humaine ne ferait renoncer le roi à sa résolution d'obtenir justice du pape.
Les diplomates anglais exprimèrent à Charles combien son consentement serait désirable dans cette conjoncture. Ils offrirent quatre cent mille couronnes, la restitution de la dot de Catherine et une pension viagère convenable au rang d'une telle princesse. L'empereur répondit: «Je ne suis point marchand, pour vendre l'honneur de ma tante. Le procès est devant son tribunal naturel: c'est au pape de prononcer.»
Clément VII aurait bien souhaité de s'abstenir, mais il était entre l'enclume et le marteau. Le marteau, c'était l'empereur, et, sous la terreur d'un coup mortel, le pape défendit à Henri de se remarier jusqu'à ce que la sentence pontificale fût rendue.
L'ambassade du comte de Wiltshire échoua donc. Le comte revint à Londres. Lady Anne éclatait malgré elle. L'ironie acérée envenimait sa colère contre Rome. Henri était furieux et embarrassé.
C'est alors que Thomas Cromwell sollicita une audience du roi.
Ce Cromwell était né pour fouler la délicate tunique de la papauté, comme son père le foulon foulait le drap grossier du matelot anglais.
Thomas Cromwell était avant tout un aventurier: un aventurier de guerre, il avait été l'un de ces soldats du connétable de Bourbon qui mirent Rome à sac et qui battirent en brèche le château Saint-Ange; un aventurier de loi, il remplacera dans les îles Britanniques, par le roi Henri VIII, le successeur de saint Pierre. Il ajusta deux fois de son arquebuse et de sa politique la papauté, et il renversa dans les décombres des monastères la dictature romaine.
Il avait le crâne dur, le front hardi, le nez acéré, les yeux fixes, la bouche déterminée, la physionomie opiniâtre, l'attitude populaire, la tête penchée du taureau lorsqu'il va donner un coup de corne.
Il entama sans préambule avec le roi la question du divorce. Il avait l'élan d'un reître et les ressources d'un légiste. Ce n'était certes pas trop pour défaire un pape sacré et pour faire un pape profane. «Sire, dit Cromwell à Henri, vous devriez remercier Dieu de la situation qu'il vous a préparée. Tout vous favorisera, si vous le voulez.—Je le veux, répliqua Henri.—Eh bien, reprit Cromwell, vous avez contre vous l'évêque de Rome, vous avez pour vous l'Ecriture, les universités, saint Thomas, le droit et la force. Pourquoi hésitez-vous? Ne vous serait-il pas facile d'être déclaré par votre Parlement chef de l'Église dans votre royaume?—Comment! s'écria Henri; mais le clergé?—Le clergé, répondit Cromwell, est à votre discrétion. Les évêques, tous les jours, prévariquent. Leur serment au pape, à un souverain étranger, est une forfaiture envers leur souverain national.»
Alors Cromwell démontra au roi que le clergé n'était pas à craindre. Il y avait de vieux statuts des règnes d'Édouard III et de Richard II renouvelés sous Henri IV en 1401. Ces statuts de _præmunire_ ou, ce qui serait mieux, de _præmonere_, défendaient de poursuivre des provisions en cour de Rome ou de déférer aux tribunaux ecclésiastiques des causes séculières sans une autorisation spéciale de la couronne. Les infracteurs du _præmunire_ étaient passibles de la confiscation des biens et de l'emprisonnement.
Or, le clergé tout entier était coupable de la violation de ces bills. «Sans doute, dit Cromwell en se résumant, ils sont tombés en désuétude, mais il faut les faire revivre. »
Henri VIII fut ravi et nomma Cromwell de son conseil privé.
Le nouveau ministre, dans une convocation spéciale (janvier 1531), prouva judaïquement devant le clergé que le clergé vivait en pleine forfaiture. Il cita les lois violées. Le clergé, pour se racheter, vota cent mille livres.
Le Parlement ne fut pas plus récalcitrant. A l'exemple du clergé, il conféra, le même mois et la même année, au roi Henri VIII, le titre de «seul chef de l'Église anglicane.»
Le roi fut oppresseur, le clergé et le Parlement furent timides. Cependant la violence et la peur n'expliquent pas tout. En réalité le gouvernement, les évêques et les Chambres ne s'entendirent si vite que parce que leur foi à tous s'était modifiée.
Le roi et les lords avaient prêté l'oreille aux récits fantastiques des richesses monacales. Le prince qui avait maintenu les traditions contre Luther retirait peu à peu la tête de son nimbe orthodoxe et se courrouçait contre Rome. Il avait reçu bien des confidences d'humanistes et souri à bien des épigrammes d'Anne Boleyn. Il se disait en lui-même et il avouait aux admirateurs de sa science que son infaillibilité valait certes celle du Vatican.
Il ne disconvenait pas qu'il ne fût un autre théologien que tous ces pontifes caducs des bords du Tibre. Ils lui semblaient en comparaison de lui de bien petits cuistres sous la tiare. Les uns avaient été bergers, les autres professeurs, les autres moinillons. Clément VII était un bâtard. Avaient-ils eu le temps ou le goût de s'instruire? Qui, parmi eux, aurait vaincu le docteur de Wittemberg? Parmi eux, qui avait eu l'intelligence d'Aristote, l'intuition de saint Thomas?
Et tandis que le roi, malgré sa modestie, ne pouvait s'empêcher de se rendre cette justice, les nobles, les bourgeois, les prêtres s'enhardissaient contre le joug romain. Tous avaient causé soit avec un protestant, soit avec un philosophe. La raillerie d'Érasme, la véhémence de Luther, l'héroïsme de Zwingle avaient pénétré avec l'air par-dessus l'Océan. Les ouvrages des réformateurs étaient partout, dans les palais, dans les universités, dans les monastères. Cranmer, presque inconnu, amoureux de l'étude et de l'obscurité, s'imbibait comme d'une huile de lutteur des doctrines nouvelles et s'assouplissait au rôle d'initiateur.
Henri VIII, au milieu de tant de fluctuations, n'avait qu'un but: le divorce. Il aurait payé bien cher l'assentiment de Catherine, qui eût tout arrangé. Dès que le clergé et le Parlement lui eurent donné leur adhésion solennelle, il avertit Catherine par des commissaires chargés de la plier aux vœux du roi, des évêques et des lords; mais Catherine fut inflexible. «Que Dieu, dit-elle, donne à Henri le repos de l'âme! Quels que soient les desseins de mes ennemis, quels que soient leurs subterfuges, ils ne pourront faire que je ne sois pas la femme légitime du roi. C'est un pape qui nous a unis; jusqu'à ce qu'un pape nous désunisse, je ne résignerai pas, je soutiendrai au contraire, avec l'aide de mon Sauveur, ma triple dignité de reine, d'épouse et de mère.» Les commissaires n'eurent pas d'autre réponse.
Henri avait estimé Catherine à toutes les époques; mais elle avait peu d'esprit et il s'était ennuyé auprès d'elle. En vieillissant, d'ailleurs, elle lui avait déplu et, en résistant à ses ordres, elle l'avait irrité. Cette dernière obstination de l'appel au pape l'avait endurci contre elle.
Le 13 juillet 1531, il l'exclut de tous ses palais et lui assigna pour résidence le château d'Ampthill. C'est à Windsor qu'il lui notifia cette cruelle déportation. Le duc de Suffolk, grand maître, insinua à Catherine d'Aragon, à ses officiers, à ses filles d'honneur miss Parr et miss Askew, entre autres, qu'il serait séant à Ampthill de substituer les titres d'altesse et de princesse au titre de reine. Catherine releva hautainement ces prescriptions du grand maître. Elle déclara qu'elle ne s'y soumettrait point et qu'elle ne souffrirait pas que personne s'y soumît dans sa maison. Elle partit de Windsor sans sa fille, qui fut confiée à lady Salisbury. Elle s'éloigna des demeures souveraines, ulcérée et indomptable, s'enveloppant dans la pourpre de son droit plus majestueusement que dans le manteau royal dont une maîtresse effrontée se drapait.
Anne Boleyn remplaça ce jour-là Catherine sous tous les toits de Henri VIII. Elle avait enfin triomphé.
CHAPITRE V.
Diplomatie d'Anne Boleyn.—Elle supplante Wolsey et Catherine d'Aragon.—L'orthodoxie décline en Angleterre.—Thomas Cromwell vient en aide à Henri VIII.—Morus donne sa démission de chancelier.—Audley le remplace.—Anne Boleyn, pairesse du royaume, marquise de Pembroke.—Elle décide l'ambassadeur de France, le cardinal Jean du Bellay, à solliciter entre les deux rois, soit à Boulogne, soit à Calais, un rendez-vous où seraient la marquise de Pembroke avec Henri VIII, la reine de Navarre avec François Ier.—Du Bellay échoue.—Le rendez-vous a lieu, mais la reine de Navarre n'y est pas.—Bal à Calais.—Retour en Angleterre.—Grossesse de la marquise de Pembroke.—Son mariage à York-Palace.—Thomas Cromwell, le légiste de Henri VIII.—Cranmer, archevêque de Cantorbéry.—Catherine d'Aragon vainement sommée de comparaître à Dunstable.—Arrêt qui casse son mariage.—Autre arrêt qui valide le mariage de la marquise de Pembroke avec Henri VIII.—Le couronnement.—Notification des sentences à Catherine.—La nouvelle reine accouche à Greenwich d'Élisabeth.—Excommunication.—Henri VIII.—L'archevêque de Cantorbéry.—Son portrait.—Le schisme.
Lady Anne Boleyn avait connu les splendeurs de la cour de France. Confondue parmi les filles d'honneur de la reine Claude, au camp du Drap d'or (1520), elle avait vu la reine d'Angleterre appuyer ses pieds sur un tapis bordé de perles fines. Ce luxe, cette puissance, ces pompes dont Catherine était entourée effleurèrent de vagues désirs l'imagination de Mlle de Boleyn. Plus tard elle avait remarqué l'amour du roi pour elle, et son astuce fut d'exploiter cet amour, de façon à devenir épouse en sacrifiant l'épouse.
Cette jeune étourdie développa son plan comme un homme d'État. Elle déploya une adresse rare, une patience inouïe. Elle attira Henri avec l'amorce de la vertu; elle le tenta sans cesse avec tous les artifices combinés d'une Française et d'une Anglaise. Henri, subjugué, enivré, ne reculera devant rien, pas même devant Rome.
Anne s'était introduite dans la maison royale. Elle s'y glissa comme l'eau. Elle usa en le caressant le ciment de cette maison. Elle en détacha peu à peu les deux pierres des deux angles principaux: l'ami et la femme, Wolsey et Catherine d'Aragon. Ces deux pierres étaient des pierres vives, pleines de gémissements. Qu'importait à Mlle de Boleyn? L'ami était mort de la disgrâce, la femme mourait de la répudiation. Lady Anne s'en réjouissait. Elle redoubla ses assauts et ses outrages. Elle se nourrit de sanglots. Elle se fit redire les paroles, les pleurs, les désolations de Catherine chassée de Windsor. Les temps étaient bien changés. Elle, la fille d'honneur, qui s'était présentée avec de timides évolutions et de doux entrelacements au foyer de la reine, elle avait expulsé la reine de ce foyer. C'est elle, Anne Boleyn, qui serait la seule reine! Catherine n'était plus que princesse. Anne a vaincu et, ce qui est horrible, elle a vaincu sans remords du mal qu'elle a fait, du supplice qu'elle a infligé, de la dégradation qu'elle a accomplie.
La femme est féroce pour la femme. Elle tue en souriant, elle sourit en tuant. Mais il y a une logique divine ici-bas. On est puni par où l'on a péché, et le plus souvent dès cette vie. Catherine d'Aragon sera vengée.
En attendant, l'étoile de l'orthodoxie s'éteignait dans le ciel de l'Angleterre et l'étoile d'Anne Boleyn s'y allumait.
Le schisme tombait des plis flottants de la robe de cette nouvelle Ève.
Cromwell n'était pas homme à s'arrêter en chemin. Il avait obtenu du clergé et du Parlement la suprématie de l'Église anglicane pour Henri VIII. Il attaqua Rome sans relâche dans les points les plus vulnérables. Il fit décréter par le Parlement de 1532 l'abolition des annates, impôt du revenu d'une année sur tous les bénéfices dont une bulle inaugurait la possession. Cet impôt supprimé, une ordonnance royale défendit aux prêtres et aux évêques, sous des peines aussi indéfinies que l'arbitraire, toute correspondance avec Rome. Un comité de trente-deux membres, moitié clercs, moitié laïques, fut érigé en sacré collège pour toutes les affaires de l'Église nationale. Le roi, placé au sommet de ce comité, fut désormais le vrai pape (1532).
Thomas Morus donna la même année (16 mai) sa démission de chancelier. Les sceaux furent remis à Audley, le président des Communes. Morus, l'ami d'Érasme, l'hôte vénéré d'Holbein, le père admirable, l'intègre magistrat, eût été le sage le plus vertueux de son siècle s'il n'avait pas été persécuteur. Il eut le malheur d'incliner Henri aux rigueurs contre les hérétiques, afin de l'enfermer par ces rigueurs mêmes dans l'orthodoxie. Le roi se prêta gaiement aux bûchers pour prouver que sa haine du pape ne dégénérait pas en luthéranisme. La perversité de Henri et le sophisme de son ministre furent bien funestes à l'humanité. Trois protestants: Bilney, Bayfield et Baynam, furent brûlés vifs, immolés à la politique. On voudrait effacer de l'hermine pure du chancelier ces tâches de sang: car en appliquant des lois barbares dans une arrière-pensée ultramontaine, il crut obéir à un devoir. Il est à plaindre autant qu'à blâmer, tandis que Henri VIII n'est qu'à exécrer.
Lady Anne cependant, qui n'était pas reine de fait, l'était en réalité. Tous les hommages lui étaient rendus. Henri, si hardi à l'intérieur, voulant être prudent au dehors, demanda une entrevue en France au roi chevalier. Le Tudor méditait de consolider son alliance avec le Valois et de le pousser aussi au schisme. Anne désirait être du voyage de Calais.
Elle était pairesse du royaume.
«Le 1er septembre 1532, dit un procès-verbal authentique, la vingt-quatrième année du règne de Henri VIII, au château de Windsor, Sa Grâce le roi étant accompagné des ducs de Norfolk et de Suffolk, de plusieurs autres seigneurs, comtes et barons, de l'ambassadeur de France et des membres du conseil; le dict roi étant dans la chambre de réception, lady Anne Boleyn fut amenée en sa présence, précédée de plusieurs seigneurs marchant deux à deux, des officiers d'armes et du roi d'armes ayant la patente de création, et de lady Marie, fille du duc de Norfolk, laquelle portoit la couronne et le manteau de velours cramoisi fourré d'hermine. Venoit ensuite la marquise, tête nue et vêtue aussi d'une robe cramoisie aussi fourrée d'hermine, ayant à sa droite la comtesse de Rutland, à sa gauche la comtesse de Sussex, et suivie de plusieurs autres dames et seigneurs. En s'approchant du roi, elle s'agenouilla, la dame qui tenoit le manteau et la couronne placée à sa droite, et le roi d'armes de l'ordre de la Jarretière placé à sa gauche. Ce dernier présenta au roi les lettres patentes de la nouvelle marquise. Le roi les remit à l'évêque de Winchester, qui les lut à haute voix. Toutes les dames restèrent à genoux jusqu'à ce que l'évêque eût prononcé le mot _investimus_. Alors le roi reçut le manteau de la marquise; et après qu'il lui eut posé la couronne sur la tête, et délivré les lettres, l'une du titre et l'autre d'une donation de mille livres sterling par an, pour soutenir sa dignité, elle remercia le roi, et se rendit dans son appartement avec tout cet appareil et la couronne sur la tête. La marquise donna au roi d'armes huit livres sterling, aux officiers d'armes onze livres sterling, treize shillings et quatre pence; le roi donna aux officiers d'armes cinq livres sterling.»
Lady Anne était donc marquise (marquise de Pembroke). Elle allait être reine. Elle qui, au camp du Drap d'or, n'était que simple fille d'honneur, souhaitait vivement de se montrer à la cour de France dans ses splendeurs croissantes.
De concert avec Henri VIII, elle s'assura de l'ambassadeur du cabinet de Fontainebleau. C'était le cardinal Jean du Bellay, l'un des prélats les plus spirituels du monde. Il protégeait les lettres avec une sorte de passion et il les cultivait avec supériorité. Favori du roi chevalier, c'est sur son instance et sous ses auspices qu'avait été fondé le collège de France, l'année précédente (1531). La famille du cardinal était fort distinguée. Son frère Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, général et diplomate de François Ier, a laissé de curieux mémoires qu'acheva leur cadet, Martin du Bellay, homme de guerre aussi et négociateur. Ce qui complète la gloire des trois frères, c'est leur parenté avec Joachim du Bellay, le plus grand disciple de Ronsard et son émule.
De cette maison si bien douée, le plus illustre était certainement le cardinal. Fort libre penseur, Rabelais, dont il fut toujours le Mécène, était son chapelain dans la gaie science. Ce choix révèle son humeur. Aussi n'était-il pas insensible aux avances de Mlle de Boleyn, ni hostile à sa fortune. Plus courtisan que prêtre, il s'employa de bon cœur dans une négociation où la vanité de lady Anne était engagée tout entière.
Solliciter un rendez-vous entre les deux souverains de France et d'Angleterre, soit à Boulogne, soit à Calais, et déterminer promptement ce rendez-vous, c'était chose facile à du Bellay; mais persuader à François Ier d'amener sa sœur, la reine de Navarre, pour honorer Mlle de Boleyn, c'était beaucoup hasarder.
Le galant évêque s'adressa au grand maître Montmorency, depuis connétable, afin de dénouer par lui l'inextricable nœud.
«Monseigneur, je sais véritablement et de bon lieu que le plus grand plaisir que le roi pourroit faire au roi son frère et à Mme Anne, c'est que ledit seigneur m'écrive que je requière le roi son-dit frère qu'il veuille mener ladite dame Anne avec lui à Calais pour la voir et pour la festoyer, afin qu'ils ne demeurent ensemble sans compagnie de dames, pour ce que les bonnes chères en sont toujours meilleures; mais il faudroit que en pareil le roi menât la reine de Navarre à Boulogne pour estre festoyée du roi d'Angleterre. Je ne vous écrirai d'où cela vient, car j'ai fait serment. Monseigneur, je crois que vous entendez bien que je ne vous l'écris sans fondement. Quant à la reine (Catherine d'Aragon), pour rien le roi ne voudroit qu'elle vînt: il déteste cet habillement à l'espagnole tant, qu'il lui semble voir un diable.... Surtout je vous prie que vous retranchiez de la cour deux sortes de gens: ceux qui sont impériaux, si aucuns y en a, et ceux qui ont la réputation d'être moqueurs et gaudisseurs: car c'est bien la chose en ce monde la plus haïe de cette nation (la nation anglaise).