Part 5
Un frisson d'intérêt agita l'assemblée. L'impression produite par ces paroles fut électrique d'abord, mais Henri se taisant, cet auditoire de flatteurs se glaça peu à peu. La reine se releva tout éperdue de douleur, salua le roi, et, s'appuyant sur le bras de Griffith, un officier de sa maison: «Retirons-nous, dit-elle, mon cher Griffith, il n'y a pas ici d'équité.» Le trône de la reine demeura vide.
Le roi fut impassible. Il fit l'éloge de Catherine, rendit hommage à ses vertus, et déclara que sa conscience éveillée par de saints évêques l'avait jeté dans ces procédures. «Le Lévitique, ajouta-t-il, défend le mariage entre un frère et la femme de son frère. J'ai commis ce péché. Le même Lévitique menace de mort les enfants qui naîtront d'un tel mariage. Hélas! j'ai subi ce malheur. Tous les enfants hors un que m'a donnés Catherine, je les ai perdus. C'est que la loi de Dieu a été violée par mon mariage. Elle sera réhabilitée par mon divorce. Quelle que soit d'ailleurs la sentence de la cour, je m'y soumettrai.»
Les débats s'ouvrirent contre la reine, qui fut reconnue contumace. Les avocats du roi démontrèrent avec facilité que le mariage avait été consommé entre Catherine et Arthur, frère aîné de Henri. Comment ne pas admettre cette évidence? Catherine et Arthur avaient à l'époque de leurs noces quinze ans accomplis. Ils n'avaient eu qu'un toit et souvent qu'un lit pendant quatre mois, au château de Ludlow, dans le comté de Shrop. Il était naïf à la reine et à ses partisans de soutenir qu'elle était restée vierge; il était grossier et sauvage au roi de prouver le contraire. C'est cependant ce qu'il fit. Car plus son mariage serait déclaré incestueux, plus le divorce paraîtrait indispensable.
Il manda donc des témoins qui affirmèrent la co-habitation du prince Arthur et de Catherine. Robert, vicomte de Fitz-Water, Thomas, duc de Norfolk, et le chevalier Antoine Willoughby déposèrent avec serment que le lendemain des noces, le prince Arthur leur avait dit: «Milords, j'ai été cette nuit tout à travers l'Espagne.» Ni le roi, ni les évêques, ni les avocats ne respectèrent aucune bienséance. Henri dévoilait les mystères du premier lit nuptial de sa femme pour la chasser du second. Il s'obstinait à s'en délivrer à tout prix.
Il importait au roi que le divorce fût prononcé en Angleterre par le tribunal des légats et confirmé par le pape, selon sa pollicitation et sa bulle décrétale. Rien n'aurait désolé Henri comme un appel de Catherine au souverain pontife, puisque cet appel aurait aidé les fourberies de Clément VII en lui suggérant d'évoquer la cause à Rome.
Dans de telles conjonctures, il était urgent de déterminer Catherine à se confier de tout au roi. Henri ordonna impérieusement par Thomas Boleyn à Wolsey d'incliner la reine à cette résolution.
Wolsey obéit. Il se rendit par la Tamise avec Campeggio à Bridewell, résidence de Catherine. La pauvre reine était entourée de ses filles d'honneur. Elles brodaient, faisaient de la tapisserie et causaient tout ensemble. La reine filait, selon sa coutume. On lui annonça les cardinaux. «Que voulez-vous, milords,» leur dit-elle, en les rejoignant dans le salon d'attente. «Entretenir un instant Votre Altesse dans son oratoire,» répondirent les légats. Catherine avait passé la quenouille et le fuseau à l'une de ses filles. Elle avait les mains libres. Elle présenta la droite à Campeggio, la gauche à Wolsey et elle les introduisit, suivant leur vœu, dans son oratoire.
Quand ils sortirent tous trois, les filles de la reine remarquèrent sur leurs visages des traces profondes d'émotion. La reine avait beaucoup pleuré. Campeggio était triomphant et Wolsey soucieux, abattu. La reine leur avait appris, au milieu des larmes, des soupirs et des sanglots, qu'elle avait envoyé déjà au Vatican sous un pli fermé de son sceau et par un de ses gentilshommes son appel au pape.
Assuré de cet appel, certain par Campana, l'un des secrétaires de Clément VII, que le saint-père venait de conclure un traité avec Charles-Quint, Campeggio escamota le jugement des légats en ajournant dérisoirement le procès au 1er octobre. C'était le 23 juillet. Les avocats réclamèrent en vain, malgré leur véhémence, l'arrêt des légats. Wolsey était accablé, Campeggio inébranlable. Le roi, caché dans une pièce voisine, entrevoyait tout et entendait tout. Il s'efforçait de se contenir, mais sa figure bouleversée et ses brusques mouvements trahissaient sa fureur. Ceux qui le connaissaient comprirent que Wolsey était perdu, que Campeggio serait outragé et le pape vomi. La physionomie de Henri VIII fut pendant toute une semaine farouche et tragique. Il dissimulait pourtant de son mieux.
Sa rage intérieure excitée par l'appel de Catherine, par la perfidie de Wolsey, par l'audace de Campeggio, redoubla aux nouvelles de Rome.
Le pape avait conclu son traité avec Charles-Quint. L'empereur avait signé ce traité à Barcelone, le 29 juin 1529. Il y avait une clause secrète par laquelle Charles renonçait à poursuivre devant un concile la déposition de Clément VII pour raison de bâtardise. L'empereur restituait au saint-père Ravenne, Cervia, Modène et Reggio. D'autres avantages étaient encore stipulés. Le plus grand de tous aux yeux du pontife était la réintégration de la maison de Médicis dans le gouvernement de Ferrare.
Le bâtard de cette maison la relèverait de l'abaissement. Clément VII ne pouvait payer assez cher un tel honneur. Il risqua le schisme d'Angleterre sans balancer. Il lança dans le monde catholique sa bulle d'évocation qui, en déracinant le tribunal des légats, violait, par le pape, la _pollicitation_ et la bulle décrétale émanées du pape. Henri VIII était bafoué. Il s'en souviendra.
Si Clément VII eût sauvegardé l'inviolabilité du mariage, au nom du principe évangélique et de la morale de l'Église, cette noble inflexibilité eût racheté même le dommage d'un schisme en pleine éclosion. Mais il n'en fut pas ainsi. Tels furent les démentis que se donna le pontife, ses circuits, ses embûches, ses lâchetés, qu'il n'eut guère sur le roi, en cette circonstance, que la supériorité d'un fourbe sur une dupe. Les légats aussi eurent bien des astuces, Henri bien des duplicités, de sorte qu'il serait difficile de dire quel vêtement, dans cette longue négociation, recouvrit plus de trahisons et de vices, de la tunique blanche du pape, de la robe rouge des cardinaux, ou du manteau d'hermine du roi!
Henri VIII ne fit pas d'abord explosion. Mais il était ulcéré contre Catherine qui s'opiniâtrait à demeurer reine d'Angleterre, et contre Wolsey qui avait misérablement louvoyé entre Rome et Greenwich. Le roi était exaspéré aussi contre Campeggio et contre le pape. Il ne se gênait pas dans l'expression de son mépris. Les ducs de Norfolk et de Suffolk, le vicomte de Rochefort fomentaient les colères du roi. Lady Anne exaltait l'ambition pontificale de Henri. Elle lui montrait une tiare anglaise en perspective. «Le pape n'est qu'un évêque, l'évêque de Rome,» disait-elle. «Oui, répondait Henri, Clément n'est qu'un évêque et un évêque ignorant. Il est de plus un bâtard, un charlatan et un parjure.»
Wolsey cependant vivait dans une tempête. Ses ennemis avaient hâte d'en finir avec lui. Anne «l'oiseau de nuit» chantait à l'oreille du roi contre le cardinal une chanson de mort. Elle était bien dangereuse: car elle était toute-puissante. Les courtisans s'inclinaient devant lady Anne comme devant une reine et un premier ministre. Wolsey qui l'avait combattue dans l'ombre, qui l'enviait en favori, qui la haïssait comme son mauvais génie, elle allait le précipiter. Elle lui rendait guerre pour guerre. Les grands seigneurs de la cour, Norfolk et Suffolk en tête, poussaient lady Anne. Wolsey était un obstacle à leurs rapines. Ils s'adjugeaient, après sa chute, les propriétés des monastères. «La fantaisie de ces milords, écrit du Bellay, est, que le cardinal mort ou ruiné, ils déferont incontinent l'Estat de l'Église, et prendront tous ses biens. Ils le crient en pleine table.»
Les rancunes du roi contre Wolsey qui n'avait pas été net avec Rome, correspondaient à l'animosité des lords contre le cardinal.
Henri, qui avait besoin de se distraire, fit un petit voyage avec une partie de sa cour et avec sa maîtresse dans le Northampton-shire. Il s'y installa à sa résidence de Grafton. Cette résidence plaisait au roi, qui avait là ses plus beaux haras et ses plus riches forêts. Mlle de Boleyn était très-friande des cerises de ce comté, les meilleures d'Angleterre. Quand elle ne pouvait plus les manger sur l'arbre, elle les mangeait en conserves. Aujourd'hui encore le pays est planté de cerisiers, mais il a moins de bois. Ces bois sont en grande partie remplacés par des pâturages. Je connais un de ces pacages, le plus grand de tous, appelé _Peterboroughfen_ où plus de trente communes nourrissent leurs troupeaux de moutons et leurs vaches grasses.
Le comté de Northampton est encore féodal. Il l'était beaucoup plus, lorsqu'au mois de septembre 1529, Henri VIII s'y établit avec sa maîtresse, dans sa maison de chasse de Grafton.
Il paraît que le roi avait dès lors en sa possession une lettre de Wolsey soit au pape, soit à un prélat italien, par laquelle le cardinal légat conseillait la bulle d'évocation. Cette lettre que Henri ne pouvait pardonner à son ancien favori, il l'avait serrée précieusement dans son pourpoint et ne l'avait pas même confiée à lady Anne. Il attendait l'occasion d'en écraser le cardinal. Elle se présenta naturellement à Grafton où Wolsey avait suivi la cour. Le soir de son arrivée, comme le cardinal saluait le roi dans la chambre de parade, Henri l'attira à l'écart, sous la tenture d'une fenêtre. Un dialogue s'engagea entre eux. Wolsey baissait les yeux et répondait timidement aux questions amères du roi. Soudain le roi s'animant, tira de son sein un papier qu'il déplia et qu'il secoua convulsivement devant la face pâle du chancelier. «Lisez, lisez, disait Henri, est-ce bien votre écriture?» Le cardinal balbutiant et tremblant, le roi se calma un peu, et déroba Wolsey aux regards avides des courtisans. Il l'emmena dans son cabinet où la conversation continua. Le cardinal essaya-t-il de nier? Henri, soit doute, soit commisération, remit la justification au lendemain. Le chancelier rentra dans la chambre de parade où, par la dignité de son maintien et par la sérénité de sa physionomie, il dérouta les curiosités. Toutefois ses ennemis ne furent pas longtemps dans l'anxiété. Le duc de Suffolk, aïeul de Jane Grey, beau-frère du roi et grand maître du palais, fit dire au cardinal, qu'il n'y avait pas d'appartement pour lui au château. Wolsey fut atterré. La nuit était noire et orageuse. Il fut obligé de remonter sur sa mule et d'aller s'abriter à plus d'une lieue de Grafton dans la maison d'un ami.
Le lendemain, lorsqu'il vint au château, le roi partait pour la chasse. De la selle de son cheval, Henri dit au cardinal, s'il avait à lui parler, de s'entendre avec ses ministres. Il l'invita cruellement à ne pas l'attendre et à ne pas quitter le légat Campeggio, qui avait pris congé. Le roi s'enfonça ensuite dans les hautes futaies, accompagné de lady Anne et d'une troupe de joyeux chasseurs. Il dîna à Harewell-Park, et ne revint que fort tard au château pour être certain de n'y plus trouver Wolsey. Le chancelier s'était éloigné, en effet, le cœur brisé, en compagnie de son collègue le cardinal Campeggio.
C'est à ce moment précurseur du schisme que je découvre pour la première fois sous les voûtes de Waltham-Abbey un homme encore obscur, mais qui exercera une influence prodigieuse. Cet homme est le docteur Cranmer.
Il était né dans le comté de Nottingham à Aslacton. Son nom était ancien, sa famille illustre. Son père, retiré dans un manoir modeste, était aimé du peuple et fort considéré de la noblesse. Il avait soigné l'éducation de son fils.
Le jeune Cranmer se distingua bientôt à Cambridge. Un mariage d'amour, que la mort trancha vite, ne fut pas un long obstacle à sa carrière ecclésiastique. Oxford et Cambridge se le disputèrent. Il opta pour Cambridge, où il reçut le grade de docteur.
Cranmer avait une âme élevée, un esprit lumineux, le goût de la vérité et le talent de la controverse. Il était très-savant. Il haïssait le moyen âge. Il était révolutionnaire, sans le vouloir, par une pente naturelle de son intelligence. Il croyait que son devoir envers Dieu était de substituer le bon sens et l'Écriture sainte à la scolastique et aux traditions. En 1529, il avait quarante ans. Réfugié, loin de la peste qui dévastait Cambridge, à Waltham-Abbey, chez sir Cressy, ami de son père, il instruisait les enfants de son hôte, et payait ainsi une hospitalité passagère.
Gardiner et Fox, qui visitèrent sir Cressy après que Wolsey eut quitté Grafton, rencontrèrent le docteur Cranmer au château. Il y était traité en égal, presque en supérieur. Ses belles manières, son attitude fière et modeste, son tact exquis annonçaient sa condition. L'insinuation et la justesse de sa parole révélaient un initiateur. C'était un gentilhomme sacerdotal. Il avait lu les novateurs allemands et suisses. Il admirait Luther, et il devait le dépasser en hardiesse sur la grande question de la présence réelle; mais il s'enveloppait de prudence, et il voilait l'audace du fond sous les convenances de la forme. Le moine de Wittemberg, au contraire, rachetait parfois ses timidités de doctrine par les éclats et les fougues d'une téméraire éloquence.
Fox et Gardiner prirent un singulier plaisir à causer de toutes choses, à Waltham-Abbey, avec Cranmer. Un jour, à dîner, ils déroulèrent toutes les difficultés que suscitait au roi le divorce qu'il poursuivait à Rome contre Catherine d'Aragon.
Cranmer, d'abord silencieux, se laissa entraîner à la logique de ses idées. Il dit sans effort le mot de la situation. Gardiner et Fox furent éblouis.
«Comment pouvez-vous être embarrassés? D'un côté, le Lévitique, la loi divine qui condamne le mariage du roi; d'un autre côté, Jules II qui l'a permis, Clément VII qui le maintient. Ici la Bible, là le pape! N'est-ce pas la Bible qui doit l'emporter?
—Et qui, reprit Fox, prononcera entre la Bible, le livre sacré, et le pape, le chef de l'Église visible?
—Qui? s'écria Cranmer, plein déjà du principe vital de la Réforme; qui? le premier chrétien venu, armé du texte souverain. Dans cette grande cause du roi et du pontife, si la conviction individuelle ne suffit pas, pourquoi ne pas consulter toutes les universités de l'Europe? Leur science biblique ferait bientôt fléchir l'autorité très-faillible du pape.»
Gardiner et Fox, le lendemain, rejoignirent la cour. Ils racontèrent au roi leur bonne fortune à Waltham-Abbey. Gardiner avait tenté de donner l'expédient comme de lui et de s'en attribuer l'honneur, mais Fox ne le souffrit pas; il ne consentit pas à omettre Cranmer. Henri VIII fut pénétré de joie.
«Ah! docteur Cranmer, docteur Cranmer, dit-il, de quel labyrinthe vous avez le fil? Oui, nous interrogerons les universités. Je vaincrai par là. Cette fois, je tiens Rome! je tiens la truie par l'oreille.»
Le roi manda aussitôt Cranmer, qui répéta ses arguments et qui réitéra son conseil. «C'est bien, c'est bien, dit Henri; mais il faut écrire ces bonnes preuves.» Et s'adressant au vicomte de Rochefort, qui était là: «Emmenez le docteur Cranmer, ayez soin de lui et qu'il ne manque de rien. Installez-le dans votre hôtel à Durham-House, sous le toit de lady Anne, et qu'il compose là un traité sur la nécessité de mon divorce, sur sa légitimité, autant que sur l'opportunité de consulter à cet égard les universités, soit anglaises, soit étrangères.» Cranmer ne recula point; il était d'un siècle qui avait une séve vigoureuse, d'un siècle héroïque et inventeur, d'un siècle antiromain, du siècle des penseurs et des novateurs.
Machiavel avait écrit (1516) ces lignes froidement implacables et mathématiquement prophétiques, à la veille de la Réforme de Luther:
«On ne peut donner une plus forte démonstration de la décadence de Rome et de sa chute prochaine, que de voir les peuples les plus voisins de la capitale de l'Église d'autant moins religieux qu'ils en sont plus près.
«Puisque certaines personnes estiment que la prospérité de l'Italie dépend de l'Église de Rome, qu'il me soit permis d'apporter contre cette opinion quelques raisons, dont deux, entre autres, me paraissent sans réplique. Je soutiens d'abord que le mauvais exemple de cette cour a détruit en Italie tout sentiment de piété. C'est le premier service qu'elle nous a rendu; mais elle nous en a rendu un plus grand qui entraînera la ruine de l'Italie: elle nous a toujours maintenus divisés.
«Un pays ne peut véritablement prospérer que lorsqu'il n'obéit en entier qu'à un seul gouvernement, soit monarchie, soit république. Telle est la France, telle est l'Espagne. Si le gouvernement de toute l'Italie n'est pas ainsi organisé, c'est à l'Église seule que nous en sommes redevables.... N'ayant jamais été assez puissante pour s'emparer de toute l'Italie et n'ayant pas souffert qu'un autre l'occupât, l'Église a été cause que ce pays n'a pu se réunir sous un chef de gouvernement; il a été divisé entre plusieurs petits princes et seigneurs. De là son fractionnement et sa faiblesse, qui l'ont livré en proie non-seulement à des étrangers puissants, mais à quiconque l'a attaqué.
«Or, tout cela, c'est à la cour de Rome que nous le devons.» (_Discours sur Tite-Live_, t. II, p. 445-446.)
Voilà ce que démêlait Machiavel avec l'infaillibilité de son coup d'œil d'aigle italien, et voici ce que criait Luther du fond de son tourbillon germanique.
Il appelle le pape «monstre papalin.» «Le pape, dit-il, est une tête d'âne qui ne saurait être la tête de l'Église; car l'Église est un corps spirituel qui ne peut ni ne doit avoir de tête officielle. Christ seul est le seigneur et le chef de l'Église.»
Il écrit au pape Adrien (1523): «Je suis fâché de donner de si bon allemand contre ce pitoyable latin de cuisine dont vous faites usage.»
Il répond au pape Clément, qui annonçait dans deux bulles un jubilé pour 1525: «Cher pape Clément, toute ta clémence ne te sera comptée. Nous n'achèterons plus d'indulgences. Chères bulles, retournez à Rome d'où vous venez; faites-vous payer par les Italiens. Qui vous connaît ne vous achète plus. Nous savons, Dieu merci, que ceux qui croient le saint Évangile ont à toute heure un jubilé. Bon pape, qu'avons-nous affaire de tes bulles? Épargne le plomb et le parchemin; cela est désormais d'un mauvais rapport.» (Luth., Werke IX, p. 204.)
Le réformateur disait du pape Jules II: «C'était un diable incarné,» et du pape Clément VII: «Il n'y a jamais eu de plus rusé trompeur sur la terre que ce pape-là.»
Érasme disait à son tour de Luther: «Il est insatiable d'injures et de violences; c'est un Oreste furieux.» A quoi Luther répliquait: «La colère m'est bonne; je ne sais si de sang-froid je pourrais aussi bien dire. Dans la colère, mon tempérament se retrempe, et toutes les tentations, tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne parle jamais mieux qu'en colère.»
La papauté chancelait donc sous les assauts redoublés de l'intelligence moderne, lorsque le docteur Cranmer (1529) attira Henri VIII dans le courant électrique des temps. Henri ne doit pas être confondu néanmoins avec les philosophes et les protestants qui résistaient au nom de leurs lumières ou de leur conscience, car lui ne résista qu'au nom de ses voluptueux caprices aiguisés de scrupules. C'est ce qui justifie les réformés de ne le pas reconnaître pour un des leurs. Il n'est guère à leurs yeux qu'un «catholique révolté.»
Il a été le tyran de l'Église anglicane; c'est Cranmer qui en fut le père, le fondateur.
Moins indifférent que Machiavel, moins impétueux que Luther, le docteur Cranmer condamnait comme l'un la papauté temporelle, et comme l'autre la papauté spirituelle, mais il n'insultait pas. L'ardeur du théologien s'alliait chez lui avec la courtoisie du gentilhomme. Il sera un réformateur de cour. Aussi s'empressa-t-il d'obéir aux ordres du roi, qui correspondaient en lui à une conviction. Il accepta un appartement à Durham-House, chez le vicomte de Rochefort, père d'Anne Boleyn. Il devint l'hôte, l'ami, le chapelain de cette maison. Il faisait de petits séjours à Waltham-Abbey, dans la demeure de sir Cressy. C'est sous ces deux toits qu'inspiré tour à tour par les conversations de lady Anne et par le recueillement de la solitude, il préparait savamment le schisme de l'Angleterre et le divorce de Henri VIII. Pendant qu'il travaillait ainsi à la ville et à la campagne, il entendit de ses retraites l'écroulement de Wolsey.
CHAPITRE IV.
Wolsey se sépare à Londres de Campeggio, son collègue.—Le légat romain fouillé à Douvres et insulté par la police.—Wolsey accusé devant le Parlement et absous.—Malgré son acquittement, le cardinal découragé, déchu.—Le roi le dépouille peu à peu, lui donne et lui retire l'espérance.—William Cavendish.—Patch.—Norris.—Russel.—Butts.—Wolsey à Esher, à Richmond, à Peterborough, à Newark, à Cawood.—Le _Minster_ d'York.—Wolsey arrêté à Cawood par le comte de Northumberland et sir Walter Walsh.—Il est conduit à Sheffield.—Kingston, le constable de la Tour, joint le cardinal à Sheffield et l'escorte avec vingt-quatre gardes jusqu'à l'abbaye de Leicester.—Cette abbaye, voisine de Bradgate, le château des Grey.—Maladie de Wolsey.—Sa mort.—Sa légende.—Bonté du marquis de Dorset.—Douleur énigmatique du roi.—Thomas Morus.—Suffolk, Norfolk.—Lady Anne Boleyn, Clément VII, Henri VIII, Catherine d'Aragon, Charles-Quint.—Cranmer et son livre.—Ambassade du père de lady Anne auprès du pape et de l'empereur.—Thomas Cromwell et la question du divorce.—Le clergé et le Parlement cèdent.—Henri VIII relègue Catherine d'Aragon à Ampthill.—Anne Boleyn installée à sa place.
Le cardinal Wolsey n'avait pas revu Henri VIII depuis Grafton. «Mlle de Boleyn, écrit du Bellay à Montmorency, a fait promettre à son amy que il n'escoutera jamais monseigneur d'York.»
Wolsey s'était séparé à Londres de son collègue. Campeggio allait s'embarquer à Douvres, lorsque son appartement fut envahi par la police. Ses malles furent fouillées. On l'accusait d'emporter les trésors de Wolsey afin de les soustraire aux confiscations. La vérité, c'est qu'on cherchait dans les bagages du légat la bulle décrétale qu'il avait brûlée, et les lettres de Henri VIII à Anne Boleyn que Rodolphe, l'un des fils de Campeggio, avait déjà déposées à Rome, où elles sont encore. Campeggio se plaignit; mais le roi, content de l'avoir effrayé et outragé, défendit qu'on lui fît aucune réparation.
Wolsey ne fut pas quitte pour si peu. Il fut accusé devant le Parlement, et difficilement libéré sur les habiles discours de Thomas Cromwell.
Le cardinal n'était plus que l'ombre de lui-même. Les lords, qui lui devaient tout, l'abandonnaient. Le roi le dépouillait successivement de ses palais, de ses mobiliers, de son or. Wolsey buvait l'ingratitude et l'insulte jusqu'à la lie. Tout son orgueil s'était évanoui. Il était si accablé de son malheur, qu'il ne gardait plus ni le moindre courage ni la moindre dignité. Sa racine était coupée. Le roi manquant, Dieu lui-même ne le soutenait pas. Tous ses rêves de domination universelle s'étaient envolés. «J'ay esté voir le cardinal en ses ennuis, écrit du Bellay. J'y ay trouvé le plus grand exemple de fortune. Il m'a remonstré son cas en la plus mauvaise rhétorique: cueur et parolles lui failloient entièrement. Il a bien pleuré.... De légation, de sceau, d'auctorité, de crédit, il n'en demande point; il est prest à lâcher tout, jusqu'à la chemise, et qu'on le laisse vivre en un hermitage, ne le tenant le roi en sa malle grâce. Je l'ay réconforté au mieulx que j'ay pu, mais je n'y ay su faire grant chose.»
Après la scène de Grafton, voilà Wolsey à York-Palace, son riche hôtel de Londres!