Part 4
Le pape hésita, distingua. Il était dans une odieuse alternative entre le roi d'Angleterre qui le menaçait sourdement d'un schisme et l'empereur Charles-Quint dont il était le captif et qui le menaçait d'une déposition. Clément VII était fils naturel de Julien de Médicis, et, les clefs étant incompatibles avec la bâtardise, Charles pouvait en effet les lui faire arracher honteusement par un concile, situation cruelle et qui explique bien les tergiversations du pape! Il penchait tantôt du côté du roi, tantôt du côté de l'empereur, selon les oscillations d'effroi qui lui venaient du mari ou du neveu de Catherine d'Aragon.
A travers des perplexités diverses, des rédactions, des rétractations, des amendements et des formules innombrables, Clément finit par décerner à Wolsey qui consulterait des docteurs de son choix, l'arbitrage souverain de toute la cause. Le cardinal deviendrait ainsi pape dans ce débat.
Wolsey fut épouvanté. Il ne désirait pas le divorce dont il redoutait si âprement les suites. Il ne pouvait cependant pas se récuser. Il était serf de cette glèbe de la faveur royale. Il était condamné à suer et à tracer en gémissant le dur sillon sous l'aiguillon redoublé de Henri.
Il dit au roi néanmoins qu'une sentence émanée de lui seul Wolsey, ne paraîtrait pas assez impartiale à l'Europe, qu'il serait opportun de faire nommer un autre légat, le cardinal Campeggio, par exemple. L'arrêt prononcé alors par un légat anglais et par un légat romain ne serait pas moins sûr et serait plus imposant. Il ajouta qu'il exigerait du pape une «pollicitation» ou promesse de ne jamais révoquer la commission des deux légats et une bulle décrétale qui confirmerait d'avance leur verdict, c'est-à-dire l'annulation certaine du mariage de Henri avec Catherine d'Aragon.
Le roi vit une bonne intention et une profonde politique dans ce stratagème inventé par Wolsey pour gagner du temps. Traîner les choses en longueur était aussi la préoccupation de Clément VII. L'intérêt du pape et du cardinal était le même; ils s'entendaient. Éviter le divorce par des retards, le tuer à doses de minutes et d'heures, tel était leur effort réciproque. Aussi Clément se hâta-t-il d'accorder Campeggio pour collègue à Wolsey. Mais ce fut sa seule précipitation. Le légat italien devait être comme eux l'homme des temporisations. Il se mit en route pour Paris où il n'arriva que le vingt-sixième jour depuis son départ. Il alléguait pour excuser ses lenteurs sa mauvaise santé. Il avait la goutte et mille autres infirmités dont il se proposait de faire autant de protocoles diplomatiques.
CHAPITRE III.
La peste en Angleterre sous le nom de _suette_.—Relation du cardinal du Bellay.—Situation de la cour pendant la suette.—Henri VIII.—Anne Boleyn.—Wolsey.—Lettres, courriers du roi.—Visite de Henri à sa maîtresse (sept. 1528).—Le roi plus amoureux que jamais après le fléau.—Il poursuit son divorce.—Campeggio à Londres et Clément VII à Rome se jouent de Henri VIII.—Wolsey cherche vainement à concilier l'inconciliable.—Procès du divorce à Blackfriars.—Entrevue des légats et de Catherine d'Aragon à Bridewell.—La reine leur apprend son appel au pape.—Fureur de Henri VIII.—Traité de Clément VII et de Charles-Quint.—Voyage de Henri à Grafton.—Commencement des disgrâces de Wolsey.—Le docteur Cranmer à Waltham-Abbey.—Il trouve la solution des difficultés du roi.—Henri le confie au vicomte de Rochefort, père d'Anne Boleyn.—Cranmer conspire théologiquement contre la reine et contre le pape.
Pendant le voyage du cardinal Campeggio la peste s'abattit sur l'Angleterre qu'elle décima. Anne Boleyn n'était plus à la cour depuis le mois de mai (1528), quand le fléau commença à sévir au mois de juin.
C'était le roi qui, sur le conseil de Wolsey, avait arrangé le départ de Mlle de Boleyn. Le cardinal avait persuadé Henri. Il lui avait démontré la convenance d'une éclipse d'Anne, aux approches du grand jugement qui allait abolir le mariage du roi. Henri approuva son ministre, et, pour écarter tout prétexte de blâme, il avait ménagé l'éloignement momentané de sa maîtresse.
Anne, fort irritée de cette complaisance du roi pour Wolsey, se retira en protestant qu'elle ne reviendrait plus. Henri inquiet lui adressait de Hampton-Court message sur message, soit à Londres, soit à Hever.
Telle était la situation agitée des deux amants, lorsque la _suette_ éclata. Le cardinal du Bellay, ambassadeur de France, écrivait le 18 juin: «La _suée_ est une maladie survenue ici (Londres) depuis quatre jours, la plus aisée du monde pour mourir. On a un peu de mal de tête et de cœur; soudain on se met à suer. Qui se découvre un peu ou se couvre un peu trop, en deux, trois, ou quatre heures est dépêché sans languir.» Le 30 juin le cardinal du Bellay écrivait encore: «La Damoiselle (Anne Boleyn) est chez son père. Le roi s'en va changeant de logis pour cette peste: assez de ses gens en sont morts.... Depuis mes lettres, j'ai été averti que le frère du comte de Derby et un gendre du duc de Norfolk sont morts subitement chez M. le légat (Wolsey) qui s'est coulé par derrière avec peu de gens et n'a voulu qu'on sçeût où il allait pour n'estre suivy de personne. Le roi s'est arrêté à vingt milles d'icy.» Le 21 juillet M. du Bellay écrivait de nouveau: «Mademoiselle de Boleyn et son père ont sué, mais sont échappés. Le jour que je suai chez M. de Cantorbéry, dix-huit moururent en quatre heures. Ce jour-là, ne s'en sauva guères que moi qui ne suis pas encore bien ferme.... Les notaires ont eu beau temps deça: je crois qu'il s'est fait cent mille testaments.»
Plusieurs historiens ont accusé Henri VIII d'avoir complétement oublié Anne Boleyn pendant la durée de l'épidémie, tant il était absorbé par la terreur! Ces historiens, estimables du reste, n'ont eu qu'un tort, c'est d'avoir négligé les sources. Ils ont été, par ignorance, des calomniateurs. Henri est bien assez coupable de ses propres vices et de ses crimes avérés. Il n'est pas nécessaire de le flétrir à faux.
Il y a de lui, soit en français, soit en anglais, dix-sept lettres à sa maîtresse qui furent volées dans un coffret d'Anne Boleyn et expédiées à Rome par un des agents du pape. Copiées avec soin par M. Méon, elles ont été pendant dix-huit ans à la bibliothèque impériale, de 1797 à 1815, époque à laquelle toutes furent restituées à la bibliothèque du Vatican. On distinguera facilement à la vétusté de l'idiome ce qui dans ces lettres a été écrit en français par Henri VIII. Tout ce qui a été traduit est en langue moderne.
C'est dans ces confidences que la vérité est toute vive.
Or, la troisième de ces dix-sept lettres rassure Anne. Le roi y est fort tendre: «Une chose, dit-il, vous peut comforter. Peu ou nulle fame ont cette malady. Par quoy je vous supply, ma entière aymie, de ne avoir point peur, ny de nostre absence vous trop ennuyer, car, où que je soy, vostre suy.»
La quatrième lettre est fort curieuse. Elle précise la date où le goût du roi devint passion. En 1523, lorsque Henri fit manquer le mariage de Mlle de Boleyn avec Percy, elle lui plaisait, sans doute, mais il ne l'aima d'amour que depuis 1526 ou 1527, «ayant esté, écrit-il, en 1528, plus que une année attaynt du dart d'amours.»
Dans la douzième lettre, le roi se désole. Sa maîtresse a été malade; ce sera probablement un prolongement de séparation. La treizième lettre de Henri s'adresse à une convalescente presque guérie. Il la désire plus près de Hampton-Court dans une maison qu'il lui a choisie.
«Quant à votre demeure à Hever, je vous laisse libre de vos actions; vous savez quel air vous convient le mieux, mais je voudrais que ni l'un ni l'autre de nous deux n'eût besoin de cela, car je vous assure que le temps me dure bien. Suche est tombé malade de la suette, et c'est pour cette raison que je hâte cet autre messager. Je pense que vous êtes impatiente d'avoir de nos nouvelles comme nous le sommes d'en recevoir des vôtres. Écrite de la main de votre seul.
«H. REX.»
On le sent, le roi n'abandonnait pas sa maîtresse. Il avait été la voir au mois de septembre (1528). Ce fut alors et sous les yeux de Henri qu'elle écrivit une lettre à Wolsey. Anne se réjouit de l'arrivée prochaine du cardinal Campeggio. Elle espère tout de lui et de Wolsey particulièrement.
«Je prie Dieu, monseigneur, de vouloir bien vous accorder pour longtemps la santé et cette prière n'est que de la reconnaissance! En effet tous les tourments que vous vous êtes infligés pour moi jour et nuit ne pourront jamais être récompensés de ma part qu'en vous aimant, après le roi, plus que tout autre.»
Henri prit la plume à son tour et traça ce post-scriptum:
«Celle qui vous écrit cette lettre n'a point de cesse que je n'y mette aussi la main. Je vous assure que nous souhaitons beaucoup tous deux vous voir et que nous éprouvons un véritable plaisir en pensant que vous avez évité la peste qui perd maintenant de sa violence, surtout envers ceux qui observent une diète rigoureuse, comme je ne doute point que vous ne le fassiez. Nous sommes un peu troublés de ne savoir point encore l'arrivée du légat en France. Nous comptons cependant que par votre zèle et votre activité (et avec l'aide du Tout-Puissant) nous serons bientôt rassurés là-dessus. Je ne vous en dis pas davantage pour le moment, si ce n'est que je prie Dieu de vous départir une aussi bonne santé et autant de bonheur que vous en souhaite,
«Votre affectionné maître et ami,
«Henry REX.»
Après le départ du roi d'auprès d'elle, Anne écrivit une autre lettre au cardinal Wolsey.
«Monseigneur, je remercie Votre Grâce dans toute l'humilité de mon pauvre cœur, pour votre lettre obligeante et votre magnifique présent, que je ne croirais jamais mériter sans votre indulgence. Vous m'en avez si pleinement gratifiée jusqu'à ce jour, que tant que j'existerai, je me regarderai comme celle de toutes les créatures qui doit le plus aimer et servir Votre Grâce après le roi: vous suppliant de ne jamais douter que je puisse avoir d'autres sentiments tant qu'il me restera un souffle de vie. Et quant à la maladie dont a été attaquée Votre Grâce, je remercie Dieu que les personnes, c'est-à-dire le roi et vous, pour la vie desquelles je n'ai cessé de former des souhaits, aient échappé au fléau de la peste, ne doutant pas que Dieu ne vous ait conservés tous deux pour de grandes raisons qui ne sont connues que de sa haute sagesse. Je désire beaucoup l'arrivée du légat, et je prie Dieu d'amener promptement cette affaire à une bonne fin. Alors, monseigneur, j'espère m'acquitter en partie des grandes peines que vous vous êtes données pour moi. En attendant, je vous supplie de recevoir l'hommage de ma bonne volonté, à défaut de celui de mon pouvoir qui doit provenir en partie de vous. J'adresse des vœux au ciel pour qu'il vous accorde une longue vie et la continuation de tous les honneurs. Écrite de la main de celle qui est entièrement
«Votre humble et obéissante servante,
«Anne BOLEYN.»
Le roi, à cette époque, était comme Anne au mieux avec Wolsey, dont ils connaissaient l'ascendant sur Campeggio, et dont ils attendaient une sentence de divorce. Tous les nuages étaient dissipés. Wolsey n'était pas, mais paraissait réconcilié avec les amants. Henri n'avait jamais été si épris de sa maîtresse. Avant et après la peste, il lui envoyait des bijoux et des chevreuils; pendant l'épidémie il lui envoya des médecins, des messagers et des déclarations. Il vint même la visiter, et il y avait, il faut le redire, du danger à se déplacer: le fléau enlevait en trois ou quatre heures.
Quand la foudre éclate dans l'orage, les troupeaux effarés se dispersent, et ils se cachent la tête sous les buissons. L'homme, au contraire, prévoit et use de son intelligence, de son courage pour se disposer un abri. Ses précautions bien combinées, il se soumet plus paisible au destin. C'est ce qu'exécuta le roi.
Plus de deux mille personnes périrent à Londres en quarante-huit heures. Henri confina sa maîtresse sous les auspices de Thomas et de George Boleyn, un père et un frère dans leur château très-salubre de Hever, au milieu des prairies du comté de Kent. Il leur adjoignit Butts, le médecin en qui il croyait. Il lui nomma plus tard un coadjuteur. Butts, qui était l'Ambroise Paré des Tudors, eut ordre de s'enfermer à Hever avec Anne Boleyn, et de veiller assidûment sur cette jeune fille dont Henri se proposait de faire une reine.
Lui, partit de Hampton-Court avec sa femme Catherine, sa fille Marie, et se réfugia à quelques milles de Londres, de résidence en résidence, jusqu'à une résidence définitive que Wolsey avait préparée pour la famille royale et pour lui-même. Butts y manquait.
Henri y suppléa par d'autres médecins et par sa direction attentive. Il fut lui-même le médecin des médecins. Il prescrivit à tous et à toutes la diète et la chambre, à quelques-uns le lit. Il donnait l'exemple. Il complétait cette hygiène par la prière, par la lecture, par la confession, par les communions fréquentes. Il rédigea son testament en compagnie de Wolsey.
Son amour pour Anne Boleyn semblait suspendu, mais cette interruption, nous l'avons prouvé, ne fut pas réelle. Les messagers allaient et venaient du roi à sa maîtresse. Cet amour contenu ne fut que plus fort. Le poids du fléau en centuplait, par la compression, la profonde intensité. Au sortir de la crise, cet amour fera sauter Rome, si Rome tente de l'étouffer.
Dès que la peste diminua, le roi reprit son livre et ses citations des Pères, de saint Thomas et du Lévitique. C'étaient autant d'arguments contre son mariage avec Catherine d'Aragon et pour le divorce. Ses dispositions sont les mêmes qu'à la veille de l'épidémie, lorsqu'il écrivait à sa maîtresse:
«Mon petit cœur, cette lettre est pour vous avertir du chagrin que j'ai éprouvé depuis votre départ.... Je pense que votre bonté et la ferveur de mon amour en sont cause, car autrement je ne croirais pas possible qu'une aussi courte absence ait pu me causer tant de douleur. Mais maintenant que je vais vous joindre, mes peines disparaissent à moitié, et j'ai aussi une grande consolation à composer mon livre qui rentre dans mon amour. Aujourd'hui même j'y ai consacré plus de quatre heures, ce qui, outre un mal de tête, fait que je vous écris si peu, désirant surtout le soir me trouver dans les embrassements de ma mignonne....»
On ne peut citer textuellement les deux dernières lignes du roi. L'histoire dédaigne le scandale, pourvu qu'elle ait l'information exacte. Ici Henri VIII est Henri VIII. Son audace, quoique très-grande, a des bornes. Il éprouve des amours de casuiste et de moine comme François Ier des amours de chevalier et de soudard. Henri VIII est à coup sûr le moins entreprenant et le plus corrompu.
Au mois de mai 1529, à l'ouverture du procès royal, Henri écrivait à sa maîtresse: «La maladie de ce légat (Campeggio) a mis quelque retard à la visite qu'il se propose de vous faire; il ne manquera pas de réparer ce retard.»
Il se jouait à ce moment-là dans le monde un grand drame d'idées, le drame de la Réforme, au-dessus du drame privé de la cour d'Angleterre. La tragédie royale du divorce se rattacherait-elle à la tragédie universelle de la liberté humaine? l'affranchissement par Luther et les autres initiateurs entraînerait-il le schisme de Henri VIII, et ce tyran agiterait-il son drapeau contre Rome? telle était la question.
Campeggio, à Londres, se concertait astucieusement avec Wolsey. Tandis que les deux légats méditaient des délais interminables et ourdissaient des lenteurs fabuleuses, trois personnages aspiraient dans un tumulte intérieur à une conclusion.
Anne Boleyn avait toutes les ardeurs du trône. Elle enflammait Henri, elle l'enivrait par les filtres d'une coquetterie savante. Elle réservait certainement quelque chose. Elle ne lui livrait pas la dernière coupe des voluptés. Elle le rendait fou de convoitise.
Cette convoitise du roi était diabolique. Lui, un prince et un docteur, il était sensuel et orgueilleux. Il voulait triompher comme amant et comme théologien. Si Rome cède, à la bonne heure; si elle s'obstine, et que Henri en cherchant passionnément une femme, trouve par surcroît une tiare, il embrassera la femme d'une étreinte hardie, et ramassera la tiare qu'il rivera au-dessus de sa couronne. Il sera pape et roi. Il aura toutes les délices: le plaisir inextinguible et la domination absolue des âmes.
Catherine d'Aragon aussi brûlait d'impatience. Le cardinal Campeggio, qui souffrait de la goutte, fut reçu le 1er octobre 1528, par le duc de Suffolk. Le 22, il rendit une première visite au roi; le 27, il alla chez la reine avec Wolsey.
Campeggio avait pressé le roi de renoncer au divorce, et ne l'avait pas persuadé. Il insinua le couvent à la reine. C'eût été une solution admirable. Par cela seul, le schisme était conjuré. Catherine était bonne catholique, mais elle était meilleure Espagnole et meilleure mère. Sa fierté et sa tendresse se révoltèrent à la fois. «Non, milords, dit-elle aux deux légats, je ne déshonorerai volontairement ni moi, ni ma fille. J'ai été une fiancée vierge et une épouse pure. Depuis bientôt vingt ans je suis la reine respectée de cette île. Mon mariage s'est formé sous les auspices de Henri VII, mon beau-père, de mon père Ferdinand et de Jules II, le souverain pontife de la catholicité. Ce mariage est donc sacré. Jamais je ne consentirai soit à le rompre, soit à le dénouer; jamais je n'abdiquerai les titres qu'il me confère.»
Puis elle s'adressa particulièrement à Wolsey qu'elle croyait à tort l'instigateur du divorce: «Cardinal d'York, c'est vous que j'accuse.... J'ai été trop franche sur vous. J'ai approuvé Charles mon neveu de ce qu'il n'a pas favorisé vos brigues mondaines pour obtenir les clefs. Je n'ai dissimulé ni votre arrogance, ni vos exactions, ni vos désordres. Vous vous vengez maintenant de moi et de l'empereur. Vous vous vengez trop.» Le cardinal pouvait se justifier; il l'essaya, mais la reine se déroba vivement à des excuses qu'elle tenait pour autant de mensonges.
Le roi se montrait fort aimable. Il caressait Campeggio. Il lui offrit le riche évêché de Durham, et nomma chevalier l'un des fils du cardinal. Directement et indirectement, le roi sollicitait deux choses de Campeggio: une visite à lady Anne Boleyn, comme on l'appelait depuis peu, et la sentence du divorce.
Le rusé cardinal était tout prêt à complaire au roi, seulement il était si incommodé de la goutte, qu'il se voyait obligé d'ajourner toute courtoisie envers Mlle de Boleyn. Quant à la sentence du divorce, il se flattait qu'elle ne serait pas nécessaire.
Il la remettait de semaine en semaine. Henri s'irritait, s'emportait, puis il se calmait, lorsque Clément VII à Rome et Campeggio à Londres, disaient: «Un peu de patience, nous réservons au roi une surprise.» Or, quelle était cette surprise? Ils la laissaient deviner avec la ferme intention de manquer de parole au dernier instant. Le pape épiait l'occasion d'annuler le mariage du roi, et de lui en permettre un autre sans procès. Voilà ce qui leurait Henri. Voilà le mirage qui flottait pour lui à l'horizon, et qui se dissipa enfin.
Ne pouvant parvenir au divorce sans procès, il résolut d'y arriver par le procès. Il somma Wolsey et Campeggio de décider la question du divorce, comme ils y étaient autorisés par la _pollicitation_ du pape, dont la bulle décrétale avait confirmé d'avance le jugement des légats.
Forcés dans les retranchements, inextricables pendant dix mois, de leurs manèges, de leurs stratagèmes et de leurs ambages, ils fixèrent au monastère de BlackFriars, et au 18 juin 1529, le lieu et la date de leurs assises ecclésiastiques.
Une salle fut préparée pour ces augustes et redoutables séances.
Les deux trônes surmontés de leurs dais dominaient tout. A la droite du trône du roi était le fauteuil de Campeggio, et à la droite du trône de la reine, le fauteuil de Wolsey. Les deux cardinaux avaient choisi pour coadjuteurs: Longland, évêque de Lincoln et confesseur du roi; Clerk, évêque de Bath; John Islip, abbé de Westminster, et John Taylor, maître des rôles. Le secrétaire de ce tribunal exceptionnel était Gardiner, et l'appariteur, Cook, un jurisconsulte, un humaniste et un commentateur biblique. Les avocats du roi étaient Trigonel et Peter, John Bell et Richard Sampson. Les conseillers de la reine étaient Warham, Fisher et Standish, trois évêques.
Les simples fauteuils des légats étaient moralement plus élevés que les trônes du roi et de la reine. Car, que représentaient les trônes? des sièges d'accusés ou de parties; et les fauteuils? des sièges de juges.
La cour se fonda dans la première séance. Le confesseur du roi présenta la _pollicitation_ du pape. Campeggio la lut. Cette pollicitation était l'acte constitutif du tribunal des légats. Pleins pouvoirs leur étaient donnés. Mais la bulle décrétale par laquelle Clément VII s'engageait, dans l'hypothèse d'un arrêt de divorce, à casser le premier mariage du roi et à lui en permettre un autre, la bulle décrétale montrée à Wolsey et à Henri, où était-elle? probablement Campeggio l'avait brûlée. Le pape et lui s'étaient raillés du roi et ourdissaient artificieusement, à force de mensonges, de réticences, d'hypocrisies accumulées, une comédie d'intrigue devant l'Europe. Clément VII ne cherchait qu'à endormir et à duper Henri VIII, jusqu'au traité que le saint-père élaborait mystérieusement avec l'empereur.
La cour des légats était un piége flagrant pour Henri. Elle cita le roi et la reine à comparaître dans son enceinte.
La reine se présenta, le 18 juin 1529, et déclina la compétence des légats. Elle se présenta de nouveau le 28 juin. Le roi prit place sur son trône, elle sur le sien et les deux légats occupèrent leurs fauteuils. Les autres assistants étaient soit sur des chaises, soit sur des tabourets, soit debout.
Cook, qui remplissait les fonctions d'appariteur, appela le roi, et le roi répondit: «Me voici.» La reine fut appelée à son tour; elle descendit silencieusement de son trône, et, se rapprochant du trône du roi, elle en monta les degrés. Alors tombant à deux genoux devant Henri, et les mains suppliantes comme la voix, elle dit avec une inexprimable émotion: «Sire, pitié et justice, voilà ce que j'implore. Soyez pour moi, car tous ici sont contre moi. L'un des légats est votre chancelier, l'autre votre évêque de Salisbury. Je ne suis qu'une femme, seule, sans parents, sans amis, sur une terre étrangère. Je n'ai d'autre protecteur que vous. En quoi, monseigneur, ai-je pu vous offenser? Depuis plus de vingt ans j'ai presque oublié Dieu et ses saints, tant j'ai été absorbée en vous. Je n'ai mis aucune borne à ma tendresse, à mes complaisances. Vous avez eu de moi plusieurs enfants. Quand j'entrai dans votre couche, j'étais vierge, vous le savez, et je suis restée pure. Comment ose-t-on attenter à un mariage cimenté par votre père Henri VII, par mon père Ferdinand le Catholique et par le pape Jules II, de glorieuse mémoire? Nul n'a le droit de briser les liens qui nous unissent. Les légats sont mes ennemis, je les récuse. Sire, je ne veux que vous pour juge. Ah! soyez miséricordieux. Rendez-moi mes droits anciens, mes droits sur votre cœur, mes droits d'épouse, de reine et de mère. Si vous m'abandonnez, Sire, je n'aurai plus que Dieu. Ah! mon Seigneur, mon bien aimé Henri, pitié pour votre compagne fidèle, pitié et justice!»