Part 3
«Ma demeure, dit-il, est somptueuse; l'or brille sur mes toits comme le soleil en plein midi; des arabesques en ronde bosse serpentent sur les murs, affectant les figures les plus fantasques; mes galeries, larges et spacieuses, ressemblent à des parterres; dans mes jardins protégés par d'épaisses murailles, des fleurs aux mille couleurs embaument l'odorat. J'ai des bancs ombragés de chèvrefeuille pour me reposer, des labyrinthes pour égarer mes pas; plus loin de vastes allées pour rêver à loisir. Voyez mon salon, quelles belles tapisseries! C'est la main d'un artiste qui en a dessiné les sujets: on dirait de la peinture! Quand vient l'heure du repas, ma table étale des mets exquis; je dîne dans une atmosphère de parfums; ma vaisselle est l'œuvre de ciseleurs habiles; je bois dans des coupes précieuses. Si je sors, deux croix d'argent me précèdent; devant moi marchent des valets une hache dorée sur l'épaule; on me contemple comme un saint quand je parais sur ma mule empanachée.»
Skelton, que M. Philarète Chasles a traduit avec l'originalité d'un créateur, est inépuisable sur les désordres du clergé: «Bâtiments royaux, domaines splendides, tours, tourelles, tourillons, salles, bosquets, palais qui fendent la nue, fenêtres à vitraux, tapisseries d'or et de soie, où l'on voit Mme Diane nue, Vénus la gaillarde prenant ses ébats, Cupidon le dard à la main, Pâris de Troie dansant avec Mme Hélène.... Ce sont là leurs maisons, leurs soins et leurs plaisirs, tandis que les églises négligées se vident et que les cathédrales sont en ruines.»
Selon Skelton, Wolsey encourage et résume en lui tous ces luxes, tous ces vices.
«Pourquoi ne vous voit-on pas à la cour? demande-t-on au poëte.—Pourquoi? C'est qu'il y a près du roi un homme plus grand que le roi, si élevé dans la hiérarchie de son arrogance, que l'on ne peut le regarder en face. Au conseil d'État, dans la chambre étoilée, savez-vous comment il se tient? Sa baguette frappe la table; toutes les bouches se ferment, nul n'ose prononcer un mot; tout fait silence, tout plie. Wolsey parle seul; nul ne le contredit; et quand il a parlé, il roule ses papiers en s'écriant:—«Eh bien! qu'en dites-vous, messeigneurs? Mes raisons ne sont-elles pas bonnes,—et bonnes,—et bonnes?» Puis il s'en va, sifflant l'air de _Robin-Hood_. C'est là l'homme qui nous gouverne, que la pompe et l'orgueil environnent de toutes parts, et qui, pour garder mieux le vœu de chasteté, ne boit que le fin hypocras, ne se nourrit que de gros chapons cuits dans leur jus, de perdrix, de faisans merveilleusement assaisonnés, et n'épargne ni femme ni fille. Belle vie pour un apôtre!»
Henri VIII feignait parfois de l'indignation, mais au fond il s'amusait de l'audace de son ancien précepteur, et il ne le faisait pas taire.
Wolsey, assuré de son ascendant sur Henri, vivait dans le mirage de la papauté. Il traitait les rois et les empereurs en égal, sans cesser un instant de préparer le jour où il les traiterait en supérieur. Il avait dans son oratoire un plan du Vatican, son futur château. Il s'y créait d'avance toutes les mollesses d'un épicurien, toutes les puissances d'un prêtre, tous les fastes d'un satrape, toutes les délices d'un sultan catholique, toutes les joies d'un demi-dieu.
Quelquefois, à travers son inextinguible cupidité des clefs, le cardinal rappelait son humble enfance, ses lents travaux, chaque échelon de cette échelle de Jacob qu'il avait gravi jusqu'à l'avant-dernier, lui, le pauvre écolier d'Oxford, le secrétaire de Fox, le précepteur des fils du marquis de Dorset! Il venait de loin. Ces moments de modestie étaient courts, et Wolsey, il est vrai, en sortait plus superbe qu'un Titan.
Il était le roi du roi, lorsque Anne Boleyn reparut en Angleterre. Nous avons laissé à Paris cette enfant d'un peu moins de huit ans alors. Elle avait accompagné avec son grand-père le duc de Norfolk et son père Thomas Boleyn la princesse Marie. Quand cette princesse, veuve de Louis XII, se fut unie au beau Suffolk et partit pour Londres, elle eut soin de recommander la petite Anne à la reine Claude, femme de François Ier. La reine fit avec le temps d'Anne Boleyn une de ses filles d'honneur.
Anne était d'une famille picarde, qui, après la conquête de Guillaume, se transplanta des environs de Péronne dans le comté de Norfolk.
Le bisaïeul d'Anne, Geoffroy Boleyn, fut lord-maire. Il avait amassé dans le commerce une immense fortune. Il obtint la main de la fille de lord Hastings. Son fils, William Boleyn, épousa la fille du comte d'Ormond, et son petit-fils, Thomas Boleyn, père d'Anne, épousa à son tour Élisabeth, fille du comte de Surrey, depuis duc de Norfolk. Voilà de grandes alliances.
Anne naquit et fut élevée au château de Blickling, dans le comté de Norfolk. Ses premiers compagnons dans les prairies de Blickling furent sa sœur aînée Marie, son frère George et le poëte Wyatt. Elle suivit son père dans le comté de Kent, au château de Hever, où Thomas Boleyn s'établit plus près de la cour. Anne avait dès lors une gouvernante française.
Elle vécut trois mois chez la reine Marie, femme de Louis XII, et huit ans soit chez la reine Claude, soit chez la duchesse d'Alençon, la sœur de François Ier.
Elle rentra en Angleterre à seize ans. Elle fut fort admirée. Ce n'est point en 1525 qu'elle quitta la France, comme le prétendent certains historiens, ni en 1524, à la mort de la reine Claude, qu'elle fut admise parmi les filles d'honneur de la duchesse d'Alençon. Car elle revit les foyers paternels de Hever à la fin de 1522, époque où, sur les instances de Thomas Boleyn, le cardinal Wolsey la fit admettre parmi les filles d'honneur de la reine Catherine, femme de Henri VIII.
Henri avait trente-deux ans. Il avait eu beaucoup de maîtresses, entre autres Élisabeth Blount, veuve de sir Gilbert Talbois, et Marie, sœur aînée d'Anne Boleyn. Anne n'eut d'abord que de la répulsion pour le séducteur de Marie. Le poëte Wyatt fut moins heureux encore que le roi. Car le roi du moins avait la haine d'Anne, et Wyatt n'eut que son amitié. Ce fut lord Percy, fils du comte de Northumberland, qui eut tout son amour.
Percy et Anne s'étaient avoué leur passion mutuelle, à York-Palace, chez Wolsey, dans une de ces fêtes où le cardinal prodiguait les fleurs, les lumières, l'or, les collations, toutes les magnificences. Les amants se cherchèrent dès lors et se rencontrèrent dans les soirées soit de Hampton-Court, soit d'York-Palace, soit de Greenwich. Bien plus, lord Percy, que son père avait attaché à la personne de Wolsey, profitait de toutes les affaires d'État qui amenaient le cardinal chez Henri VIII. Pendant que Wolsey s'entretenait d'administration, de finances ou de politique avec le prince, lui Percy, sous prétexte de rendre ses hommages à la reine Catherine, ne manquait pas l'occasion d'enchanter Anne et de s'enchanter lui-même par des confidences à voix basse, par les perspectives de leur bonheur, lorsqu'ils seraient l'un à l'autre, à la face de la cour et du monde. Le mariage serait leur Éden.
L'année 1523, dans ses deux premières saisons, fut l'aube riante de la vie d'Anne Boleyn.
Elle aimait, elle était aimée. Elle avait été fille d'honneur soit de la reine Claude, soit de Marguerite, la duchesse d'Alençon, qui plus tard fut reine de Navarre. Elle avait respiré cette fleur de civilisation française, dont elle emportait le parfum en Angleterre. Anne Boleyn avait plu à Marguerite, et Marguerite avait été adorée d'Anne. Il tomba des conversations de la princesse sur la fille d'honneur des étincelles d'esprit, des hardiesses de conscience et le goût de toutes les nouveautés. Anne profita vite à cette école de galanterie et de philosophie. Elle connut le roi chevalier, les jeunes seigneurs et les penseurs audacieux de Paris et de Nérac. Elle préluda par les escarmouches de Saint-Germain, de Chambord, de Fontainebleau et du Louvre, aux sérieux combats qui l'attendaient à York-Palace, à Hampton-Court, à Greenwich et à Richmond.
Elle fut la grâce de la France en Angleterre, la grâce moins insouciante et plus réfléchie.
Lorsqu'elle fut devenue fille d'honneur de Catherine d'Aragon, une reine ignorante, superstitieuse, hautaine comme il convenait à une fille de Ferdinand le Catholique et à une tante de Charles-Quint, Anne Boleyn ne succomba point à la monotonie castillane. Elle fut dans la cour de Catherine une sédition à elle toute seule. Elle eut des coquetteries pour plusieurs, et pour lord Percy de l'amour. Elle contait bien, elle se moquait encore mieux. Un mot lui suffisait pour graver à jamais un ridicule. Son ironie pleine d'imagination se jouait à tort et à travers à coups de pinceau.
Anne n'avait pas de pareille, soit pour sa mise assaisonnée très-habilement des modes de deux nations, soit pour sa danse aérienne, soit pour son accent d'une vibration légère ou tragique, selon l'heure. La voix d'Anne Boleyn avait des notes singulièrement électriques. Il en sortait des effluves ardentes qui donnaient la fièvre, ou des caprices de gaieté qui communiquaient l'ivresse. Nul ne restait froid auprès d'elle: nul ne l'aimait, nul ne la haïssait à demi.
Et, avec tant de dons, une mollesse de poses, ou un agrément de dignité, ou des fantaisies d'attitudes à rendre fous les plus sages. Les témoignages contemporains sont unanimes. Les portraits varient sans se contredire. Ils sont nombreux et quelques-uns d'Holbein. Ils m'ont tous paru plus délicats que celui de Windsor, un peu endommagé et massif.
Les cheveux châtains avaient poussé au roux. La physionomie était aussi mobile que la taille était souple. Anne avait le front élevé, le nez droit, les yeux brillants, la bouche railleuse, en tout un visage où, sous la fluctuation des sentiments, les rayons devaient succéder aux ombres. Ce visage rose comme le sein était ordinairement surmonté d'un béret de velours d'où retombaient des dentelles, des glands d'or et des perles sur un cou de cygne par la blancheur, par la flexibilité et par la ténuité.
Voilà Anne Boleyn.
Tout le monde fut frappé de cette beauté un peu provoquante, le roi plus que personne. Il devina dans lord Percy un rival, et ne le ménagea pas. Il chargea Wolsey de lui imposer un prompt mariage avec une autre que Anne Boleyn. Telle était la décision du roi. Wolsey eut une explication avec le jeune lord, qu'à sa grande surprise il trouva résolu dans son amour et tout frémissant de colère contre Henri VIII. Le cardinal manda aussitôt le comte de Northumberland, qui dompta son fils et le contraignit à épouser Marie Talbot, fille du comte de Shrewsbury. Ces deux pères, qui étaient de si grands seigneurs, furent dénaturés sans hésitation et sans remords. Plaire au roi n'était-il pas leur plus saint devoir? Après cette longue guerre civile entre les maisons d'York et de Lancastre, sous Henri VIII, qui avait hérité les deux roses réconciliées par les noces de Henri VII, la pente à l'obéissance était glissante, et les fronts les plus fiers se courbaient d'eux-mêmes à la servitude.
Lord Percy mena donc Marie Talbot à l'autel, au mépris de ses serments et malgré son cœur. C'est le 12 septembre 1523 qu'il accomplit solennellement ce crime contre Marie Talbot, contre Anne Boleyn et contre lui-même. Ce fut chez lui faiblesse; pour son père et son beau-père, ce fut abjection. Cette date de 1523 fixe avec certitude l'entraînement du roi vers Anne Boleyn.
La jeune Anne cessa d'être fille d'honneur de la reine Catherine. Thomas Boleyn, un autre père courtisan, s'empressa de quitter Greenwich. Il emmenait Anne dans son château de Hever. Il était désolé d'avoir manqué cette belle alliance avec lord Percy, le plus éclatant parti d'Angleterre, mais il contenait l'expression de son cruel désappointement. Anne, elle, indignée contre son amant, contre le roi et contre Wolsey, les maudissait tour à tour.
L'exil des Boleyn dura seulement quelques mois. Anne fut bientôt réintégrée dans ses fonctions de palais. Elle avait eu le temps de sécher ses larmes. Elle n'avait plus d'amour, elle n'avait que de l'ambition. Elle était prête à l'avenir qui allait se dérouler devant elle, lorsque son père fut nommé vicomte de Rochefort en passant de Hever à Greenwich.
Anne accepta de beaux présents du roi. Il se sentit encouragé et se hasarda plus loin. Mais il trouva une jeune fille invincible à ses audaces, comme à ses soumissions. Ce qui la rendait irrésistible, c'est qu'elle semblait, en refusant, lutter contre son propre amour autant que contre celui du roi. Quatre ans après les premiers stratagèmes de Henri, son goût était une passion effrénée. Anne avait attisé le feu sans se laisser atteindre. Elle avait dit à Henri VIII, comme autrefois Élizabeth Grey à Édouard IV: «Je serais heureuse d'être votre femme, mais je ne serai pas votre maîtresse.» Le roi croyait à la sensibilité d'Anne autant qu'à sa vertu inébranlable. Il la plaignait, il la respectait et il l'en aimait davantage. La jeune fille, cédant à l'émotion et ne cédant pas à la passion, avait irrité, exaspéré les sens du roi. En refoulant les désirs de Henri dans l'âme du prince, comme on comprime la poudre dans le canon d'une arme, elle avait lentement préparé une explosion terrible.
Henri est tout entier à sa convoitise d'Anne Boleyn, et cette convoitise est formidable. Elle s'est aiguisée par les retards. Il lui faut Anne enfin, et il l'aura. Qu'a-t-il obtenu jusque-là? des paroles; plus que des paroles, des complaisances, les avant-dernières faveurs peut-être. Mais il veut Anne elle-même, et il ne la veut pas comme maîtresse, il la veut comme femme légitime: il la veut sans cesse et à toujours. Ce n'est pas trop pour satisfaire les violents transports, les longues soifs dont il est consumé.
La volupté, voilà le fond de cet homme. Il y joint la théologie. C'est une belle science, à laquelle il s'est livré dès sa jeunesse. Elle aussi lui sera propice. Son amour est son unique pensée. Malheur à sa femme Catherine, puisqu'elle est un obstacle à cet amour. Et si Wolsey ne l'aide pas, si Rome le retient, malheur à Wolsey, malheur à Rome!
Son premier, son meilleur secours lui vient des Écritures. Dans quel état de péché il avait vécu! cela faisait frémir.
Le Lévitique a dit: «Tu n'épouseras pas la femme de ton frère.» Le Lévitique a dit encore: «Celui qui prendra la femme de son frère mourra sans postérité.»
Et saint Thomas, le plus grand des hommes, l'ange de l'école, saint Thomas, son ami, son guide, qu'il a médité dès l'enfance, saint Thomas a gravé ces mots sacramentels: «La loi du Lévitique sur le mariage et sur les degrés défendus est obligatoire. Le pape peut bien dispenser de la loi de l'Église, mais non des prescriptions du Lévitique, car ces prescriptions sont la loi des lois, la loi de Dieu.»
Quand il songeait à de telles autorités, Henri était glacé de terreur. Il était incestueux non moins que Catherine d'Aragon; et leur fille Marie était un fruit incestueux. Henri respirait l'inceste, il nageait dans l'inceste. Il avait, malgré le Lévitique, la femme de son frère Arthur. Il méritait d'être puni. Tous ses enfants, excepté un, étaient morts en bas âge. La prophétie du Lévitique l'avait déjà frappé. Elle s'accomplirait toute. Lui, Henri, mourrait sans postérité. Ah! il comprenait trop tard les scrupules de Warham, archevêque de Cantorbéry, contre ce mariage, les scrupules de son père Henri VII, qui lui conseilla dans ses derniers moments de rompre ce lien funeste. S'il passa outre, c'est son conseil qui l'entraîna. Il s'en repentait. Catherine, d'ailleurs, était vieille. Elle ne pouvait plus lui donner d'héritier et contenter par là le vœu de son peuple. Si elle le pouvait, cet héritier tardif serait retranché. Ne serait-il pas souillé de l'inceste paternel et maternel? Henri ne demeurerait pas plus longtemps ainsi dans l'opprobre et dans l'anathème.
Catherine était bornée et vertueuse; elle ne se faisait guère lire que des prières et la Vie des saints. Elle occupait toutes ses journées en matrone féodale. Elle assemblait des laines, travaillait à des ouvrages de tapisserie au milieu de ses filles d'honneur, ou bien elle filait comme la reine Berthe, rêveuse, au bruit des fuseaux et des rouets. Elle était dévouée à son époux, à la princesse Marie, à tous les devoirs; Henri le reconnaissait plus que personne. Il lui rendait justice. Il supporterait même cette monotonie, cet ennui des habitudes domestiques de la reine, il les supporterait; mais ce qu'il ne supportera pas, ce que sa tendresse même pour Catherine lui interdisait de supporter davantage, c'était l'inceste dans lequel ils étaient plongés l'un et l'autre. A ce mal, il y avait un remède douloureux, mais souverain, et ce remède, quoiqu'il lui en coûtât, il y aurait recours héroïquement. Il obtiendrait le divorce.
S'il n'eût pas eu déjà la pensée du divorce, les États de Castille, le premier président du parlement de Paris et l'évêque de Tarbes, depuis cardinal de Gramont, la lui auraient suggérée, en contestant la légitimité de la princesse Marie, à l'occasion des noces projetées entre elle et successivement Charles-Quint, puis François Ier, puis le duc d'Orléans, second fils du roi chevalier. Henri VIII ne fit pas jouer la comédie à l'évêque de Tarbes, comme l'a prétendu superficiellement un écrivain moderne, car, avant l'évêque de Tarbes, le premier président du parlement de Paris et les États de Castille, je le répète, s'étaient gravement prononcés.
Convaincu d'ailleurs, et pressé par sa passion bien autrement que par sa science, le roi se mit une seconde fois à l'œuvre. Il avait écrit un livre contre Luther; il en écrivit un pour saint Thomas d'Aquin et pour le Lévitique. Ces deux autorités prescrivaient au roi de réclamer le divorce, qui seul dénouerait, à la gloire de Dieu et à la satisfaction d'Anne Boleyn, le mariage incestueux de Catherine d'Aragon.
Le divorce! quand il se fut dit et redit ce mot, il ne cessa plus de se le redire. Ce mot fiévreux lui battait dans le cœur et dans les tempes. Il manda Wolsey et le lui cria sur tous les tons. Wolsey fut étourdi d'une telle responsabilité! Certes, il ne se souciait pas de Catherine, mais c'était une reine commode qui ne lui disputait ni le roi, ni le pouvoir. Le cardinal appréhendait un changement. Néanmoins, il fut entraîné par l'impétuosité de Henri. C'eût été trop risquer à la fois que de ne pas s'incliner devant le roi, devant saint Thomas d'Aquin et devant le Lévitique. Wolsey sembla persuadé par les arguments du prince théologien. Mais quand Henri eut déclaré qu'après le divorce il épouserait Anne Boleyn, le cardinal se précipita aux genoux de son maître, le suppliant de ne pas commettre une telle mésalliance. Henri dissimula. C'était beaucoup pour lui d'avoir enlevé la question du divorce. Il feignit d'entrer dans les vues de Wolsey. Il lui donna même la mission occulte de demander pour lui la duchesse d'Alençon, et, s'il n'était pas agréé par elle, la princesse Renée. Le cardinal partit pour la France. Il sollicita la main de Marguerite à Paris, et à Compiègne la main de Renée. Vains efforts! Marguerite et Renée, en nobles femmes qu'elles étaient, répondirent que, fussent-elles libres, jamais elles ne consentiraient à remplacer Catherine vivante. Elles ajoutèrent que leur parole était engagée. Marguerite, en effet, était promise au roi de Navarre, et Renée au fils du duc de Ferrare. Wolsey fut confondu. Son maître s'était moqué de lui. Si le cardinal avait ignoré que les princesses fussent enchaînées déjà, le roi le savait. Il l'avait aventuré méchamment dans ce rôle ridicule, et il en riait probablement avec Anne. Le cardinal eut l'air de ne pas deviner l'astuce de Henri, et il revint fort triste en Angleterre, quoique calme en apparence et même enjoué.
Il allait entamer avec la cour de Rome la négociation du divorce. C'était pour lui une nécessité. Wolsey se trouvait pris dans un dilemme à deux tranchants. S'il échoue, il sera la victime du roi; s'il réussit, il sera la victime d'Anne Boleyn.
«Je suis l'oiseau de jour, disait-il à l'un de ses confidents; si j'installe au chevet de Henri cet oiseau de nuit, il me supplantera.»
Le cardinal comptait sur les mois, sur les années, sur l'inconstance du roi, sur les mille incidents de la casuistique, de la politique et sur son étoile.
Le pape avec lequel il allait se concerter tendrait à peu près au même but que Wolsey et seconderait probablement le ministre dans les détours de ce labyrinthe inextricable, où l'un et l'autre essayeraient de tromper le Minotaure, sous beaucoup d'apparences de zèle, pour n'en être pas dévorés.
Ce pape était un Médicis, Clément VII, aussi poltron que Jules II était intrépide. Il avait échappé comme par miracle au siège et au sac de Rome. Frundsberg n'avait pu se servir de la chaîne d'or qu'il apportait à son cou pour étrangler le pape. Le terrible chef de lansquenets était tombé de son cheval de guerre, avant l'assaut de la ville éternelle.
Le connétable de Bourbon avait été frappé pendant l'assaut et il avait rendu le dernier soupir sur les marches de la cathédrale de Saint-Pierre. Le pape, qui l'avait tant redouté, le regretta. Il trembla plus convulsivement dans son palais à cette nouvelle et les clameurs d'une soldatesque sans chef montèrent plus menaçantes jusqu'à lui. «Sang! sang!» criaient à l'envi les Allemands et les Espagnols. Ils pillèrent tout. Ils violèrent les filles et les femmes. Ils massacrèrent les enfants à la mamelle, et les vieillards à l'agonie. Ils couchèrent avec leurs maîtresses d'une nuit sur les tapis des autels, sur les vêtements de pourpre des prélats, sur les soutanes blanches du vicaire de Jésus-Christ. Ils burent jusqu'à l'orgie dans les vases consacrés. Ils tentèrent de faire administrer le viatique à des chevaux malades. Ils crachèrent au visage des cardinaux, après les avoir dépouillés, et les promenèrent par les rues et les carrefours avec leurs barrettes et leurs robes rouges, sur des ânes et la face tournée vers la queue. Le jeune prince d'Orange nommé généralissime au milieu de ce chaos, rançonna le pape avant d'être lui-même chassé de Rome par la peste ainsi que ses bandits «plus diables, dit un contemporain, que les diables d'enfer.» Les Allemands de Luther avaient plus profané Rome que les Espagnols de la Vierge Marie, mais ils l'avaient moins ensanglantée. En un mot, ce que les uns osèrent en blasphêmes, les autres l'osèrent en atrocités; il y eut entre eux une émulation de férocités et de sacriléges.
Clément VII, évadé de Rome, se réfugia tout effaré d'horreur et de peur à Orviette. Il y fut encore prisonnier de Charles-Quint, mais avec plus de sécurité.
Ce fut là qu'il donna audience aux ambassadeurs et aux agents de Wolsey. Les plus éminents dans l'intrigue, Casale et Knight avaient les mains pleines et leurs instructions étaient de tout corrompre autour du pontife. Les prélats n'avaient jamais eu si grand besoin d'argent. Ils avaient été ruinés par les insatiables bandes du connétable de Bourbon. Knight avait offert une somme énorme au cardinal des Santi-Quatri, le favori du pape. Wolsey voulant tenir ce prélat à sa discrétion écrivait à Casale: «Tâchez d'avoir un entretien particulier avec lui et démêlez adroitement ce qui pourrait me le conquérir. Dites-moi s'il aurait envie de riches vêtements, de vases d'or, de chevaux.» Voilà ce qu'un cardinal tentait sur un cardinal pour l'amener doucement à la plus effroyable des simonies.
C'était au mois de décembre 1527. Les négociateurs anglais réclamaient du pape deux décisions rédigées d'avance par Fox, aumônier de Henri VIII. La première de ces décisions était la nomination de Wolsey comme juge suprême du divorce, la seconde était une conséquence de la première, c'est-à-dire l'autorisation conférée au roi de se remarier après la répudiation de Catherine.