Part 22
Dans sa détresse, il demanda du renfort au Conseil privé. Ce fut un sauve qui peut. Chacun des lords du Conseil s'en alla de la Tour sous prétexte de convoquer ses amis. En réalité ils aspiraient à changer de cocarde. Ils s'échappèrent ainsi de la forteresse et les plus illustres se rassemblèrent, le 19 juillet, au château de Baynard, chez le comte de Pembroke.
Là, le comte d'Arundel avoua ses préférences pour Marie Tudor. Il fut soutenu. Le vent courait de ce côté et entraînait tout. Le maître du château, le comte de Pembroke, tira son épée, et, la brandissant dans la galerie où ils étaient en délibération, il s'écria que Marie Tudor régnerait ou qu'il y perdrait la vie. Ces conspirateurs tardifs et d'autant plus violents parcoururent Londres indécis, échauffèrent la foule, illuminèrent les places et les maisons, proclamant partout Marie d'Angleterre. Ils firent chanter le _Te Deum_ dans toutes les églises et allumer des feux de joie dans tous les carrefours. S'étant reformés en Conseil privé, ils sommèrent le duc de Suffolk de leur remettre la Tour, le premier poste du royaume. Le duc obéit, après avoir consulté Jane Grey. Quand son père tout effaré lui annonça cette réaction et cette sommation, Jane se soumit aussitôt sans manifester le moindre trouble. Elle éprouva comme une délivrance. Elle qui avait reçu le sceptre dans les larmes, elle le déposa dans une espèce de soulagement. C'était le 19 juillet au soir. Jane se coucha et dormit. Le 20, dès le matin, elle se jeta dans une barque sans armoiries et remonta la Tamise jusqu'à Sion-House. Elle en était sortie reine d'Angleterre une semaine auparavant; elle y rentrait une simple femme. Elle était pâlie et maigrie. Tourmentée des affaires publiques, elle avait souffert encore plus de ses orages domestiques. Guildford, un instant fou de l'orgueil de sa race, avait voulu être roi. Jane avait d'abord déféré à ce désir. Elle avait consenti à se laisser découronner pour Guildford par la main du Parlement. Mais, le devoir, triomphant à la fin d'un amour insensé, Jane avait déclaré qu'elle ne résignerait pas le diadème, que Guildford ne serait pas roi, qu'il serait époux de la reine et duc. Le jeune Dudley s'était oublié. Il s'était livré à une colère furieuse. Il avait quitté la table et le lit de Jane. La duchesse de Suffolk, qui regrettait peut-être d'avoir cédé le rang suprême à sa fille, lui suscita de telles scènes intérieures que Jane, malade d'émotion, crut avoir été empoisonnée par ses proches. Son règne, ou plutôt son enfer, avait duré neuf jours.
Les lords du Conseil mandèrent à Northumberland de licencier ses troupes et de prêter serment de fidélité à Marie. Il avait devancé cet ordre. Il avait acclamé Marie Tudor en lançant son chapeau en l'air, sur la grande place de Cambridge, devant les soldats et devant le peuple.
Le lendemain, il fut arrêté par le comte d'Arundel et conduit à la Tour. A quelques toises de la citadelle, une femme se dressa du milieu de la foule, et, secouant un mouchoir trempé dans le sang de Somerset, elle l'agita sous les yeux de Northumberland, en signe de malédiction.
Il y eut beaucoup de captifs. Les principaux, saisis çà et là sur des mandats du Conseil, furent, indépendamment du duc de Northumberland: le duc de Suffolk, lady Jane Dudley; les lords Robert, Henri, Ambroise et Guildford Dudley; le marquis de Northampton; les comtes de Huntingdon et de Warwick; l'archevêque de Cantorbéry; les évêques d'Ely et de Londres; les lords Ferrers, Cobham et Clinton; les juges Mountague et Cholmeley; André Dudley, John Gates, Henri Gates, Thomas Palmer, Henri Palmer, John Cheek, John York et le docteur Cocks.
Le plus coupable de ces illustres prisonniers était le duc de Northumberland. D'une famille de jurisconsultes, il chicana trop sa vie. Il était pourtant brave, mais insidieux et retors. Tout lui avait réussi jusque-là. Il aurait aimé à recommencer la partie. Ce fut son erreur et sa honte.
Les hommes politiques éminents ne devraient pas rédiger protocole sur protocole avec la mort. Car ils ne l'évitent pas pour cela et ils perdent l'honneur par surcroît. Il vaut mieux tomber en héros qu'en diplomate. Northumberland n'eut pas cette gloire.
Il cherchait à nouer des négociations inutiles à la Tour, lorsque Marie Tudor s'y présenta, sous des arcs de verdure et de fleurs, en fille de Henri VIII, en reine légitime.
Lady Élisabeth, au lieu de rejoindre la princesse Marie à Framlingham, s'était mise au lit, attendant quelle serait la victorieuse, de sa sœur ou de sa cousine.
Dès qu'elle se fut assurée que c'était sa sœur, elle accourut près d'elle et l'accompagna soit dans les rues de Londres, soit à la Tour.
Le contraste était frappant entre la fille de Catherine d'Aragon et la fille d'Anne Boleyn.
Élisabeth avait vingt ans (1553). Elle était blonde. Elle avait les yeux bleus, la taille belle quoiqu'un peu roide, le maintien noble sans souplesse, les mains admirables.
Marie, elle, avait la stature ramassée, l'air aigre et chagrin d'une vieille fille de trente-sept ans. Ses regards étaient fixes, impitoyables. Ils faisaient trembler. Elle avait le front menaçant, les sourcils très-rudes, et le menton accentué sous une bouche aussi féroce que celle de Henri VIII.
La physionomie de Marie Tudor, cette physionomie farouche, aux plis tragiques, s'adoucit un instant sous les ombres de la Tour, lorsqu'elle rendit la liberté aux prisonniers du dernier règne, agenouillés devant son cheval. Ces prisonniers étaient le duc de Norfolk, la duchesse de Somerset, Courtenay le fils du marquis d'Exeter, et Gardiner l'ancien évêque de Winchester.
Marie s'éprit de Courtenay, mais il la dédaigna. Elle fit de Gardiner, dont elle connaissait les talents et les sévérités, son premier ministre. L'attendrissement de la princesse dans l'intérieur de la Tour ne fût pas long et ne s'étendit pas à ses ennemis. Elle demeura elle-même. Son caractère allait mieux éclater sous la couronne.
Elle apportait, dans les plis de son manteau royal, des vengeances innombrables,—des supplices pour la conspiration de Northumberland;—des supplices à l'occasion de son mariage avec le prince d'Espagne;—des supplices encore pour la restauration du catholicisme en Angleterre. Elle était guidée de loin par Charles-Quint, dont l'ambassadeur, Simon Renard, était l'oracle de la reine, pourvu qu'il inclinât aux atrocités.
Northumberland fut mis en cause avec ses complices les plus intimes: le comte de Warwick, son fils; le marquis de Northampton, sir John et sir Henri Gates; sir Thomas Palmer et sir André Dudley. Après quelques objections captieuses proposées aux juges et promptement écartées par eux, le duc s'avoua coupable. Il implora les bontés de la reine pour ses enfants et particulièrement pour Jane Grey. Il affirma qu'elle n'avait pas cessé de reconnaître le droit de Marie, et que, si elle avait touché au sceptre, c'était par contrainte.
Jane et Guildford furent ajournés, malgré l'avis de Simon Renard, l'interprète de Charles-Quint. L'empereur (papiers Granvelle) pensait que Jane était de trop comme sujette dans une contrée dont elle avait été la reine, et qu'il était indispensable d'immoler cette rivale à la sécurité de Marie.
Le duc de Northumberland fut condamné avec les six complices le plus âprement désignés par la réaction. C'étaient, je l'ai dit, le comte de Warwick, le marquis de Northampton, sir John et sir Henri Gates, sir André Dudley et sir Thomas Palmer. Le duc choisit, parmi les théologiens qui se disputaient son âme, un confesseur catholique, et il sollicita une conférence avec deux lords dévoués à la reine. Il désirait, insinuait-il, révéler certains secrets très-importants dont il avait été dépositaire pendant son administration. Gardiner et un autre conseiller l'entretinrent longtemps. Northumberland supplia l'évêque de Winchester de le sauver. Le prélat, sans rien promettre, feignit de se laisser convaincre, tandis que Renard poussait Marie à l'implacabilité en invoquant la raison d'État et l'opinion personnelle de Charles-Quint.
Le souple Northumberland eut beau se plier, s'humilier; il eut beau se déclarer catholique et prêcher au peuple le papisme du haut de sa dernière tribune, l'échafaud; tant d'abaissement et tant d'hypocrisie ne l'empêchèrent pas d'avoir la tête tranchée à Tower-Hill, le 22 août 1553. Ses deux complices les plus énergiques et les plus ardents, sir John Gates et sir Henri Palmer furent décapités après lui par le même bourreau.
Aucun personnage historique n'offre peut-être autant que Dudley le spectacle du néant de l'égoïsme machiavélique.
Il avait tout subordonné à l'ambition: devoir, amitié, reconnaissance, pitié. Il avait tué l'un par l'autre ses bienfaiteurs. Il avait ourdi des trames, amassé des trésors, violé des serments, veillé, combattu, afin d'obtenir le pouvoir. Et il se trouva qu'il n'avait tant fait que dans l'intérêt de la princesse Marie dont le droit parut plus évident par l'usurpation de Dudley.
Craint de ses enfants, il était avec eux impérieux et rusé. Quand il n'avait pas triomphé par la colère, il employait parfois la tendresse et alors il était irrésistible. Cet homme accoutumé à commander ne priait pas en vain. Il était très-difficile à l'émotion, impossible aux larmes. Dans l'algèbre de ses visées ténébreuses, il trafiqua de ce qu'il y a de plus divin: du premier amour de deux jeunes cœurs qui se confiaient à lui. Il n'était pas moins dépravé que dénaturé. Il y avait en lui la dureté du soldat des guerres civiles et l'astuce du juge des contre-révolutions. Il était d'origine normande; rompu à la jurisprudence et dressé aux armes, c'était un légiste subtil sous la cotte de mailles d'un capitaine expérimenté.
Il était fort madré, avide d'autorité et de gain. Il était redoutable sur terre et sur mer, général et amiral tout ensemble. Il ne tenait pas à faire de grandes choses, mais des choses utiles.
Le duc de Northumberland était hautain, quand il ne se contenait pas. Son orgueil était sans bornes. Il condescendait néanmoins à toutes les flexibilités pour réussir. Il était obséquieux à la cour, brave à la guerre, cupide partout. Nous avons dit qu'il était ambitieux. Il ne l'était pas seulement une heure, une semaine; il l'était sans interruption et capable des plus sinistres attentats pour avancer. Il proportionnait les efforts aux obstacles, tantôt patient, tantôt fougueux. S'il différait ses prétentions, il ne les sacrifiait jamais. Un serment n'était pour lui qu'un fil d'araignée et ne le refrénait point. Il n'avait pas d'entrailles. Il équilibra dans une sorte de balance Thomas Seymour et le duc de Somerset, puis il renversa un bassin après l'autre et jeta les deux frères au fond de l'abîme. Propre aux affaires et aux périls, il était toujours prêt. Il n'avait de bonne foi que pour stipuler ses rapines. Ses mensonges égalaient soit ses bassesses, soit ses insolences. Il ne s'interdisait rien même dans le crime. Ce fourbe cherchait à étonner, afin d'accomplir, dans l'atonie qui suit la surprise, tout ce que son imagination insatiable lui déroulait. Avec des parties supérieures pour un rôle de ministre, il avait un égoïsme intense qui lui offusquait trop le génie et la volonté. Par là, il se réduisit à n'être qu'un pirate de cour. Ne pouvant saisir le sceptre pour lui-même, il le passa, sous le prétexte spécieux de la religion, à la femme de son fils, mais il ne parvint pas à la préserver après l'avoir compromise.
Il calcula bien que le peuple anglais, accoutumé à toutes les vicissitudes, irait indifféremment d'un Seymour à un Seymour, et de deux Seymour à un Dudley; où il se trompa, ce fut de croire que ce peuple blasé sur le sort de ses chefs s'arrêterait à lui, Northumberland. Erreur vulgaire! Le duc, du reste, fut malheureux autant que coupable. Ses plans bien médités avaient besoin de l'opinion et l'opinion le trahit. Il avait marché vite sur le terrain ferme d'une conjuration obscure avec le jeune roi, mais lorsqu'il rencontra le sable mouvant de l'esprit public, il y enfonça et fut submergé. Il eut de grandes qualités d'homme d'État, mais la fortune lui manqua précisément parce qu'il n'avait travaillé que pour lui-même. Les autres qu'il n'avait jamais comptés, l'abandonnèrent.
Ce qu'il y eut de tragique, c'est qu'il entraîna dans la ruine cette incomparable Jane Grey dont un seul cheveu valait mieux que Dudley et toute sa famille.
Le duc de Northumberland, sir John Gates et sir Thomas Palmer exécutés, plusieurs des partisans de Jane, entre autres sir Henri Gates et le marquis de Northampton, furent graciés. La captivité des autres conjurés, soit des fils de Northumberland, soit de leurs amis, soit de Jane Grey elle-même fut adoucie.
La duchesse de Suffolk rentra à la cour. Fille de Marie veuve de Louis XII, elle y représentait la branche anglaise, comme la comtesse de Lennox, fille de Marguerite la sœur aînée de Henri VIII, y représentait la branche écossaise. Toutes deux, la duchesse de Suffolk et la comtesse de Lennox précédaient la princesse Élisabeth déclarée implicitement bâtarde par l'acte du parlement (1553) qui reconnaissait la légitimité de Marie Tudor et nul le divorce de sa mère Catherine d'Aragon.
Moins favorisé que la duchesse sa femme, le duc de Suffolk était cependant sorti de la Tour sur parole.
Jane Grey continuait d'être enfermée dans la sombre forteresse. Elle n'habitait plus l'appartement des reines. Elle avait été reléguée dans la maison de maître Partridge, un des gardes du triste donjon. Là, sous les noires silhouettes de la Tour, elle était servie par deux femmes et séparée de lord Guildford.
CHAPITRE XIV.
La reine Marie se propose d'épouser le prince d'Espagne qui plaît à son imagination.—Malgré l'opposition de l'Angleterre, elle le choisit.—Conspirations.—Pierre Carew.—De Wyatt.—Le duc de Suffolk.—Noces de la reine et de Philippe.—Gardiner.—Victimes de Marie.—La plus illustre, Jane Grey.—Visite de Feckenham à la Tour.—Il ne peut convertir Jane au catholicisme.—Loin de l'insulter, il la respecte et la loue.—Jane dans la loge de maître Partridge.—Ses sentiments, ses lectures.—Sa foi en Dieu et en l'immortalité de l'âme.—Lettres de Jane Grey à son père, à Harding, à sa sœur Catherine.—Nuit du 11 au 12 février 1554.—Mistress Tylney.—Holbein.—Légende sur la Tour.—12 février.—Jane s'habille avec soin.—Elle refuse de voir Guildford.—Elle craint de l'amollir et de s'amollir elle-même.—Guildford l'approuve et meurt bien.—Jane est conduite au supplice.—Elle rencontre la charrette qui ramène les restes sanglants de Guildford.—Son trouble.—Son courage.—Son refuge en Dieu.—Sir John Bridges.—Discours de Jane.—Son horreur soudaine du billot.—Sa mort.—Indignation de l'Europe.—Pleurs de la duchesse de Vendôme.—Lettre de Diane de Poitiers.—La reine Marie odieuse sur son trône.—Jane Grey admirable sur son échafaud.
Marie Tudor cependant songeait à épouser quelqu'un, elle ignorait qui. Elle souhaitait des héritiers. Jamais elle ne s'était satisfaite. Elle avait eu des goûts qu'elle avait domptés. Son tempérament, maté par l'ascétisme, se réveillait par la toute puissance. Sa longue virginité lui pesait. Sa passion sans cesse comprimée éclatait en elle. Tout lui étant facile maintenant, elle brûlait d'autant plus, cette passion, qu'elle était la première et la dernière.
La reine déployait un luxe de parure inconnu sous Édouard VI. La profusion romaine s'étalait partout à la cour et narguait la modestie protestante.
On proposait à Marie le cardinal Polus: elle le trouvait trop vieux; Courtenay, comte de Devonshire, celui qu'elle avait arraché des cachots: il était trop libertin. Elle l'aima d'abord, ne fut pas payée de retour et y renonça.
«Cette reine, dit l'ambassadeur de France, M. de Noailles, est en mauvaise oppinion de luy pour avoir entendu qu'il faict beaucoup de jeunesses et même d'aller souvent avecques les filles publiques.»
Un troisième prétendant plus sérieux était le prince d'Espagne.
«Nous ne voudrions (papiers Granvelle) choisir autre parti en ce monde, écrit Charles-Quint à Simon Renard, que de nous allier nous-même avec elle, mais, au lieu de nous, nous ne lui saurions mettre en avant personnage qui nous fut plus cher que notre propre fils.»
Rien de plus impopulaire que ce projet de noces. L'orgueil anglais se roidit contre l'orgueil espagnol. Gardiner lui-même, le chancelier, ne voulait point de Philippe. La reine, elle, en voulait. Il avait douze ans de moins qu'elle. Il était castillan et papiste, du pays et de la religion de Catherine d'Aragon. Il devait avoir toutes les flammes qui dévoraient Marie Tudor sous les voiles de son orthodoxie.
Dans sa colère contre l'opposition de l'Angleterre, elle manda Simon Renard, l'ambassadeur de Charles-Quint. Elle le reçut au fond de son oratoire. Elle s'agenouilla sur l'une des marches de l'autel, et, après avoir récité devant le saint des saints l'hymne: _Veni, Creator_, elle engagea sa foi comme épouse, à Philippe, prince d'Espagne. L'ambassadeur fut son témoin.
Le seul pressentiment de cette union incendia l'Angleterre.
Sir Pierre Carew s'efforça de soulever le Devonshire au nom de Courtenay qui n'eut pas l'audace de son désir et qui recula devant le champ de bataille.
Le duc de Suffolk, s'il n'eut pas le génie d'une seconde révolte, en eut du moins le courage. Il partit avec ses deux frères, les lords John et Thomas Grey, pour ses terres du comté de Warwick. Là, il poussa son cri de guerre. Vaincu dans une escarmouche près de Coventry, il congédia ses amis et fut livré par Underwood, un tenancier qui désigna la retraite du duc dans un labyrinthe du parc d'Astley. Suffolk fut ramené à la Tour par le lord Huntingdon comme sir Pierre Carew fut mis en fuite par Bedford.
Carew aspirait à faire de Courtenay l'époux de la reine, et le duc de Suffolk à préserver la réforme de l'oppression catholique. Wyatt, lui, qui avait été ambassadeur en Espagne, se proposait de défendre l'Angleterre contre la domination mesquinement et superstitieusement terrible de cette Afrique européenne. Ainsi que dans Pierre Carew il y eut une prédilection franche pour Courtenay, il y avait probablement dans le duc de Suffolk une arrière-pensée pour Jane Grey, et soit dans Wyatt, soit dans beaucoup de ses adhérents, un penchant secret vers Élisabeth.
Thomas Wyatt était le fils du poëte. Il était plein d'honneur et de patriotisme. Il était catholique sans curiosité et sans colère pour ou contre aucune secte. Il n'avait d'enthousiasme que pour la vieille Angleterre. Son rêve était non de la chanter comme son père, mais de la protéger, de l'illustrer par des strophes qui seraient des actions. M. de Noailles qui parle avec mépris de Courtenay, dit de Wyatt:
«Un gentilhomme le plus vaillant et assuré que j'aie oncques vu.»
Wyatt en effet insurgea le comté de Kent, en haine du prince d'Espagne. Il envahit Londres le 7 février 1554. La reine, il faut lui rendre cette justice, refusa courageusement de s'enfermer dans la Tour. Elle demeura au palais de Saint-James, malgré les supplications de ses ministres. Elle diminua par sa résolution les alarmes. Wyatt pénétra jusqu'à Hyde-Park. Il avança toujours. Lord Pembroke et l'amiral Clinton le coupèrent par une manœuvre habile et l'isolèrent du gros de sa troupe. Lui, l'épée à la main, et avec une poignée de braves traversa Piccadilly et arriva jusqu'à Ludgate où lord William Howard lui barra le chemin. Wyatt criait aux bourgeois:
«Mes camarades, à moi, à moi tous ceux qui ont une âme anglaise et qui ne veulent pas pour maître un prince espagnol.»
Il rétrograda sur Temple-Bar combattant les soldats de la reine et adjurant la foule. A bout d'efforts, n'ayant plus que quarante compagnons et ne pouvant électriser Londres qui cependant était pour lui, environné d'ailleurs d'une armée, il se rendit à sir Maurice Berkeley, afin d'éviter un carnage inutile. En cette extrémité, il souhaita d'épargner le sang des autres, non pas le sien qui appartenait à Marie Tudor.
Il fut maltraité par ses vainqueurs. A la grille de la Tour, sir Philippe Denny l'aborda du dedans.
«Viens, traître, lui dit-il, jamais il n'y en eut un semblable à toi.
—Tu mens, répondit Wyatt, il n'y a qu'un traître devant cette grille et ce traître, c'est toi-même. Va, un homme de cœur ne m'eût pas insulté ici.»
Plus loin, au moment où il allait franchir le seuil de son cachot, sir Thomas Bridges, lieutenant de la Tour, l'apostropha brutalement:
«Comment, infâme, lui cria-t-il, ton bras ne s'est-il pas séché avant de déployer un étendard rebelle contre ta souveraine?
—Tu n'es qu'un malfaiteur, répliqua Wyatt, et les lois vengeront tôt ou tard tes insolences envers un gentilhomme désarmé.»
Nous avons de Wyatt un portrait héroïque. Ses cheveux roux flottent épars, ses tempes battent, ses yeux sont déterminés. Il a le nez fin et aquilin, la bouche frémissante, l'attitude de la malédiction et le geste du dédain sur ce peuple sourd à la cause du peuple.
Wyatt abhorrait le fils de Charles-Quint, autant que le duc de Suffolk, le pape. Leur animosité était égale, quoiqu'elle ne fût pas la même. Si la conjuration eût été victorieuse, c'est Élisabeth, ce n'est pas Jane Grey qui en eût recueilli les fruits. De tous les conspirateurs, il n'y avait peut-être que le duc de Suffolk qui eût des desseins sur Jane; et encore il était sous l'influence presque absolue de lord Thomas Grey, son frère, qui pensait comme Wyatt et presque comme tous les autres à Élisabeth.
L'immobilité de Londres, le 7 février, perdit les conjurés; elle aplanit les voies à Philippe, prince d'Espagne, et au catholicisme.
Marie Tudor se dévoila et son caractère éclata. Régner pour elle, ce fut persécuter. Elle avait les rancunes d'un tyran, et la haine d'un fanatique. Cette femme était une calamité permanente. Tuer les hérétiques était une double volupté de goût et de conscience dans laquelle elle se plongeait sans remords. Sa médiocrité d'esprit légitimait et rajeunissait son implacabilité de cœur.
A trente-huit ans, elle épousa Philippe d'Espagne qui en avait vingt-six. Ce fut Gardiner qui les bénit à Winchester, le 27 juillet 1554. Ils eurent bientôt renoué l'Angleterre à Rome (29 novembre).
Le nord et le midi s'unirent dans ce couple barbare pour des cruautés inouïes. Le bourreau fut en honneur, la hache fut sainte. Le sang était une libation royale. Indépendamment des exécutions en masse qui suivirent la conjuration de Wyatt et qui empestèrent les rues de Londres, une commission ecclésiastique créée par Marie et qui eût été digne du nom de l'inquisition, fit brûler ou décapiter successivement trois cents dissidents environ, parmi lesquels il y eut des enfants, des femmes et des vieillards.
La plus illustre victime de ce règne exécrable fut Jane Grey.
Condamnée après la conspiration de Northumberland, elle était restée comme un otage entre les mains de Marie Tudor. Étrangère à la conspiration où son père le duc de Suffolk fut malheureusement mêlé avec Carew et Wyatt, Jane était sous le bouclier de l'équité. Puisqu'elle n'avait pas eu le moindre soupçon du complot nouveau, l'équité voulait qu'elle vécût. Et non-seulement l'équité, mais la parenté, mais la pitié, mais la vertu, mais le charme de cette jeune et grande âme; tout parlait pour elle, tout, excepté la raison d'État invoquée par Charles-Quint et par Simon Renard. Ce n'est pas la nature, ce n'est pas la justice, ce n'est pas la bonté, c'est la raison d'État qui sera écoutée par Marie. Que lui importera un coup de hache de plus, pourvu que sa sécurité soit complète et que son plaisir sanguinaire, ce plaisir qu'elle rapportera monstrueusement à Dieu, soit savouré!