Histoire de Jane Grey

Part 20

Chapter 203,738 wordsPublic domain

«Je ne puis m'empêcher, homme accompli, de vous remercier des preuves nombreuses de votre bonté. Si je négligeais ce devoir, on m'accuserait certainement de la plus coupable ingratitude, et je paraîtrais oublieuse et indigne de vos bienfaits. Cependant, par Hercule! je ne m'engage pas dans cette entreprise sans éprouver quelque confusion. L'amitié que vous désirez entre nous, et les empressements continuels dont vous m'avez comblée, exigent plus que de simples remerciements, et c'est bien malgré moi que je ne réponds à tant de faveurs que par de vaines paroles. Ce m'est aussi une grande perplexité, lorsque je découvre en moi-même combien je suis peu capable d'écrire à un homme tel que vous; et, en vérité, je ne voudrais ou n'oserais troubler vos travaux par des discours puérils et frivoles, ni mêler mon langage incorrect à votre éloquence, si je pouvais m'acquitter autrement envers vous et si je ne savais jusqu'où va votre indulgence. Quant à la lettre que j'ai reçue dernièrement de vous, après l'avoir lue et relue (car une seule lecture me paraissait insuffisante), il me semble avoir recueilli par elle plus de fruit de vos excellents préceptes, que de la méditation journalière des meilleurs auteurs. Vous m'exhortez à chercher une foi véritable et sincère en Jésus-Christ, mon sauveur; je m'efforcerai de vous obéir aussi exactement que Dieu le voudra; car la foi étant un présent divin, je ne puis promettre que selon ce qu'il m'accordera; et cependant, je ne cesserai d'intercéder avec les apôtres pour qu'il augmente ma foi de jour en jour. A cette foi, comme vous le recommandez, et avec la bénédiction d'en haut, j'ajouterai la sainteté de ma vie, selon mes faibles puissances. Veuillez en même temps faire mention de moi dans toutes vos prières. Sachez que dans l'étude de l'hébreu, je suis la méthode que vous m'avez si bien exposée. Adieu, que le Seigneur vous protège dans la tâche que vous avez entreprise, et vous conduise heureusement à l'éternité.

«Votre très-religieusement obéissante,

«Jωanna GRAIA.»

III

LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, 1553.

«Lorsque nous tardons à remplir un devoir, homme très-érudit, nous sommes irréprochables, s'il n'y a pas négligence de notre part. Je suis bien éloignée de vous; les courriers sont peu nombreux et les nouvelles me parviennent fort tard. Cependant, puisqu'il m'est loisible aujourd'hui de profiter du départ du messager par lequel jusqu'à présent mes lettres pour vous et les vôtres pour moi ont été portées, je ne dois pas remettre à vous écrire, mais m'acquitter de cette obligation le plus promptement possible. Votre autorité chez tous les hommes est si grande, il y a tant de solidité dans vos discours, tant d'intégrité dans vos actions, comme le rapportent ceux qui vous connaissent, que les nations étrangères, non moins que vos compatriotes, sont excitées à vivre saintement, soit par l'ascendant de vos paroles, soit par l'influence de vos mœurs. Je le sais, vous n'êtes pas seulement, comme dit saint Jacques, un ardent prédicateur, un héraut de l'Évangile et des préceptes sacrés de Dieu, vous êtes aussi un ouvrier, un travailleur, et vous montrez dans votre propre vie, que vous joignez les œuvres aux leçons, ne vous trompant jamais vous-même. En vérité, vous ne ressemblez pas à ces personnes qui, contemplant leur figure dans un miroir l'oublient aussitôt qu'elles se sont éloignées, mais vous imprimez profondément la sincérité de vos préceptes et la moralité de vos exemples.—Pour faire de vous un digne éloge, j'aurais besoin de toute l'éloquence de Démosthène et de Cicéron; car vos qualités sont si éminentes que, pour les exprimer, d'un côté je n'aurais pas assez de temps, et de l'autre, une pénétration de jugement, une délicatesse et une force de style bien au-dessus de mon âge me seraient nécessaires. Dieu vous a disposé à la fois pour son royaume et pour ce monde.... Que votre piété parvienne à son but, telle est ma prière journalière au souverain maître, distributeur de tous les biens, et je ne cesserai de l'importuner pour lui demander votre longue vie. En vous parlant de cette manière, je décèle sans doute plus de hardiesse que de prudence, mais vos bienfaits ont été si grands envers moi, vous avez eu tant d'affection en écrivant à une étrangère, en me fournissant tout ce qui est propre à orner et à polir mon esprit, que je serais impardonnable si je ne faisais pas tous mes efforts pour fixer le souvenir de ce que je vous dois. J'espère en outre que vous excuserez une jeune fille ignorante qui ose s'adresser à un docteur, au père de l'érudition, et que vous absoudrez l'inconvenance qui m'a fait ne pas hésiter à interrompre vos graves études par des bagatelles et des puérilités.... Il me reste seulement à vous prier avec instance, très-illustre ami, de saluer cordialement en mon nom, l'excellent Bibliander, ce modèle de savoir, de piété et de dignité, quoiqu'il me soit personnellement inconnu. Il est si distingué par sa science dans notre patrie, son nom est si célèbre par les qualités que Dieu lui a accordées, que je ne puis résister au désir de faire connaissance avec un homme si recommandable par ses vertus et par son zèle, avec un homme qui nous a été envoyé du Christ, si je ne me trompe. Je suis également disposée à faire des vœux pour votre santé. Vous, une des colonnes de l'Église, aussi longtemps qu'il me sera accordé de vivre, je ne cesserai de vous remercier de vos bontés, de vous souhaiter mille prospérités et de prier pour votre bonheur. Adieu, homme très-savant.

«Votre respectueusement dévouée,

«Jωanna GRAIA.»

Voilà trois lettres de cette noble princesse Jane plus éprise de l'intelligence que des grandeurs. Elle est très-jeune. Le duvet est sur ses pages comme sur sa joue et cependant déjà elle est mûre. Elle reflète les rayons de l'antiquité et les splendeurs de l'avenir. Des études variées, des instincts supérieurs attestent d'immenses progrès. Des mots d'elle qui tombent çà et là étonnent.—«En s'éloignant du mal, on s'approche de Dieu, disait-elle à Catherine Parr.» Elle disait à Ascham:—«Si le créateur du ciel et de la terre ne s'était pas révélé à moi lui-même par ses écritures, je crois fermement que je l'aurais trouvé toute seule.» Elle disait à Aylmer:—«Quand il n'y aurait pas d'autre preuve d'un souverain Être que le firmament, ce serait assez. Des étoiles à notre père éternel, il n'y a qu'un coup d'ailes.»

Ces mots ne rappellent-ils pas la manière de Platon, son philosophe?

Parmi les Réformateurs celui qu'elle préférait, c'était Bullinger.

Quel pouvait donc être le lien entre eux?

Jane Grey était une princesse presque enfant, charmée des forêts, de leurs antres, de leurs sentiers, de leurs carrefours, des abbayes qu'elles cachent sous leurs ombres, des odeurs végétales qui s'exhalent de leurs longues et vertes chevelures; une princesse de sang royal, entraînée, par les convenances de sa situation, de palais en palais, de Bradgate, la demeure féodale de son père, à Greenwich, la résidence de son grand oncle Henri VIII, contrainte à suivre la cour de son cousin Édouard VI, soit à Westminster, soit à Hampton-Court, soit à Windsor; toujours dans les lambris dorés, ou dans les parcs, ou dans les bois pleins de chants et de brumes de son île crayeuse.

De ces limbes humides qu'habitait Jane Grey, son âme plongée dans d'autres brouillards, les légendes de ses nourrices, aspirait au jour, à la chaleur, à la lumière.

Elle demandait la lumière à Platon qui l'avait réfléchie dans ses dialogues tout étincelants des pures splendeurs de Dieu et des magnificences du cap Sunium, initiateur sublime du haut de son promontoire, entre le bleu du ciel et le bleu de la mer!

Jane demandait la lumière aux vivants, après l'avoir demandée aux grands morts. Elle la demandait au doux Bucer, un diplomate de théologie, qui, malgré ses souplesses et ses dextérités, ne parvint jamais à concilier Luther et Zwingle. Appelé par Cranmer, l'archevêque de Cantorbéry, Bucer fut installé à Cambridge où il professait la paix des sectes. Il était infatigable, et, ses leçons terminées, il passait sa vie dans la bibliothèque. Il ne s'était pas proposé moins que de feuilleter les quatre-vingt-dix mille volumes de l'Université. Enlevé à l'admiration de ses auditeurs par une maladie mortelle, Jane, à qui Cranmer l'avait présenté, le pleura comme l'un des flambeaux éteints de sa jeunesse.

Bucer qui aimait la princesse et qui prolongeait volontiers des conversations littéraires dont il la sentait ravie, lui avait parlé quelquefois de Bullinger, et Vermigli l'appuyant, ils avaient suscité en elle le désir de correspondre avec l'apôtre helvétique.

Quand Bucer lui manqua dans ce monde, Jane écrivit naturellement à Bullinger comme à un ami déjà ancien et comme à un guide.

Bullinger, plus hardi que Bucer, avait dès l'origine préféré Zwingle à Luther et à Melanchthon. Il avait rejeté de la Cène la présence réelle. Calvin, non sans hésitation, s'étant rallié aussi au symbole de Zwingle, la Suisse devint sacramentaire. Il y eut unité de croyance sur le dogme si important de la Cène, ce qui étendit l'influence des principaux théologiens de la Réforme sur tous les Cantons.

Le plus aimé, le plus écouté peut-être, fut Bullinger, qui n'avait jamais vacillé dans sa foi, et qui, disciple direct de Zwingle, n'avait aucune envie contre le calvinisme, bien que ce nom détrônât le zwinglisme, ce premier nom en Suisse du dogme nouveau. Peu importait à Bullinger, pourvu que, sous un nom ou sous un autre, triomphât la vérité évangélique telle qu'il l'avait formulée. Il ne se contentait pas d'écrire, il voyageait et il parlait. Ses missions, qu'il accomplissait à pied, étaient doublement fécondes. Elles l'inspiraient par le spectacle des contrées qu'il explorait en apôtre, et elles conquéraient des foules soit par l'éloquence, soit par le bon sens, soit par les mansuétudes qu'il déployait tour à tour.

Il partait ordinairement de Zurich et longeait son lac d'une extrémité à l'autre, pendant dix lieues. Il pénétrait dans la vallée de Linth jusqu'au petit lac de Wallen, dont il parcourait les rives abruptes, les eaux houleuses, entre un abîme de profondeur et un abîme de hauteur, dans un encadrement de monts d'une élévation de six mille pieds. Quand Bullinger avait prêché les pauvres villages des environs du lac, il s'enfonçait dans les horreurs magnifiques de la contrée des Grisons, et séjournait un peu à Coire.

Il prenait la vallée du Rhin et suivait le fleuve, enseignant les synodes, les populations, se plaisant au murmure héroïque des flots, et gagnant ainsi Bâle. Là, le fleuve et l'apôtre se quittaient. Le fleuve se dirigeait vers Leyde, et l'apôtre, par les gorges les plus sauvages, les plus pittoresques du Jura, s'avançait vers Bienne.

Il y faisait l'œuvre théologique de la Réforme, y conférait parfois dans des rendez-vous avec Calvin, avec Bèze, et visitait pastoralement Berne, se recueillant, discutant, entraînant les esprits et les cœurs.

De Berne, il descendait à Thun. Il faisait le tour du lac sacré entre tous. Il passait plusieurs jours au presbytère d'Oberhofen, en face du Simmenthal, du Stockhorn et du Niesen, au-dessus des eaux bleues et au-dessous des glaciers blancs ou roses, selon les heures. Bullinger, il l'a dit, n'a jamais prié avec plus de ferveur que dans cet horizon, le plus prodigieux peut-être du monde. A quelques centaines de pas du presbytère, on m'a désigné un banc de mousse d'où l'on aperçoit entre deux chalets rouges la Jungfrau immaculée dans ses longs voiles tournoyants. C'est là, sur ce banc, que Bullinger se prosternait devant la hauteur inviolée de ces neiges immuables, et devant les vastes palpitations des eaux que domine la grandeur du Dieu invisible, mais présent, par delà toute la chaîne des monts. «La voix du Seigneur est terrible, disait le réformateur, quand elle tonne entre ces sommets, et cependant combien elle est plus formidable quand elle tonne dans la conscience!»

Du lac de Thun, Bullinger s'en allait silencieusement, diplomatiquement, autour des cités catholiques, par des lacs plus beaux que celui de Gennezareth et par des Alpes plus colossales que le Thabor. Brisé d'émotions religieuses, il s'en revenait à travers les pays protestants, où le pasteur retrouvait la parole avec les néophytes des bords de son lac de Zurich. L'apôtre rentrait pensif dans sa maison, après avoir exhorté, négocié, insinué, soit en plein air, soit dans l'intimité des foyers, soit dans le crépuscule des chalets solitaires.

C'était le temps où il reprenait sa correspondance, où il écrivait à Jane Grey.

Encore une fois, quelle affinité y avait-il donc entre Bullinger, le missionnaire novateur, et Jane, la princesse inspirée, lui toujours en route ou en labeur au milieu des sublimes horreurs de la Suisse, elle toujours en méditation dans les résidences royales, sous les ogives des forêts ou dans les vapeurs des parcs anglais? L'affinité entre eux, ce n'était ni la politique, ni la nature, ni l'art;—c'était la théologie à qui l'un et l'autre, la princesse avec ingénuité, le missionnaire avec science, demandaient le secret de la vie et de la mort, la certitude d'un monde futur et de la providence de Dieu.

L'estime de Jane communique à Bullinger un prestige de plus. Il était par lui-même fort imposant.

Bullinger avait une haute taille. Vêtu d'une sorte de soutane large et d'un manteau à longs plis, il est empreint d'une majesté rustique. On devine sous la simplicité de ce costume sévère un chef d'Église. Son chapeau à grands bords pour recevoir la neige et le givre est retenu, des oreilles au bas du menton, par un cordon de cuir. Ce détail révèle les habitudes du ministre. Il vit dans une tempête de frimas. Il est le berger des âmes par les montagnes. Il prêche entre les précipices, au bruit des torrents et des avalanches. Sa barbe fouettée par le vent annonce quel est son apostolat. Son bâton ferré raconte ses missions. Son front de granit brave les intempéries et les excommunications. Ses narines ouvertes respirent les rafales de l'Oberland. Ses joues sont hâlées par toutes les saisons. Ses yeux, qui montent des Lacs aux âmes et des âmes au ciel, électrisent de leurs regards étincelants la multitude. Sa bouche verse la parole patriarcale, le verbe biblique, avec la fécondité d'une source de la Blümlisalp. Rien ne lui résiste. Il est le maître des esprits et des cœurs. Il persuade, il touche, il convertit. Il rétablit la doctrine partout où elle chancelle. Après avoir prêché les pâtres, il prêche les prédicateurs et il les soumet. Le successeur de Zwingle est cher aux princes, aux princesses, aux peuples, et sa forte main grave la loi que ses lèvres ont prouvée dans des luttes triomphantes.

Toute cette attitude et toute cette physionomie sont d'un théologien alpestre et d'un fondateur deux fois républicain, en politique et en religion. Jusqu'aux souliers à clous de ce portrait agreste ne me déplaisent point; ils rendent le réformateur solide, ils ne le rendent pas lourd.

Jane avait tracé de sa main au bas du portrait de Bullinger ces mots, dont le Pentateuque peint Moïse: _Homo Dei_, un homme de Dieu.

C'est ainsi que la jeune princesse considérait les théologiens et les humanistes. De là ses hommages, ses admirations. Tous étaient flattés et buvaient comme le nectar olympien les éloges sincères de Jane. Elle eut non-seulement avec Bullinger, mais avec Aylmer, Ascham, Cranmer et d'autres encore une correspondance fort active de 1551 à 1554. Ce fut une période très-studieuse pour la jeune fille. Elle approfondit les littératures grecque et latine, elle commenta Platon, se perfectionna dans l'hébreu, dans l'italien et dans le français, Elle s'appliqua de plus en plus à la théologie, sans dédaigner la politique au centre de laquelle elle vivait. Toutes ses préférences étaient néanmoins aux choses éternelles et aux hommes qui les représentaient.

Cependant une ligne d'Aylmer dans une lettre datée d'octobre 1552 me semble fort importante. «Lady Jane, dit-il, est animée du même zèle pour les anciens; ses progrès continuent, malgré quelques langueurs.»

Cette ligne n'annoncerait-elle pas la révolution qui s'accomplissait en Jane Grey et que son précepteur remarquait, mais ne pénétrait pas?

Quelles étaient ces langueurs? comment se produisaient-elles?

Jane sans doute fermait parfois ses livres. Elle se promenait seule dans les jardins. Elle poursuivait un songe. Cet automne de 1552, le duc de Northumberland, demeura quelques jours à Bradgate avec deux de ses fils: Robert Dudley, depuis comte de Leicester, et Guildford, le plus jeune de sa maison. Quel sentiment s'éveilla dans le cœur de Jane? Est-ce à ce moment précis, un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu'elle distingua le timide Guildford? Le duc de Northumberland avait-il dès lors le dessein d'unir sa famille aux Dorset? le projet d'un mariage entre Guildford et Jane? Je n'ai pu découvrir un texte, un indice qui fixât cette circonstance douteuse.

Quoi qu'il en soit des noires combinaisons du duc de Northumberland, les langueurs dont parle Aylmer, les langueurs de Jane se rattachent à un commencement de tendresse pour Guildford.

A Londres, Jane dut souvent quitter soit une correspondance, soit une lecture, pour épier de l'hôtel Dorset Guildford passant à cheval dans Grey's-Place.

A Bradgate, elle déserta certainement les anciens, elle ferma ses beaux volumes reliés à ses armes pour attendre aux balcons aériens le retour des chasseurs. Elle oubliait alors les dissertations d'Aylmer et d'Ascham, les lettres de Bullinger, et le bonheur était pour elle dans le tourbillon de poussière qui enveloppait les rudes seigneurs parmi lesquels elle devinait Guildford.

CHAPITRE XIII.

Les parents de Jane Grey plus tendres pour elle.—Visite des Dudley à Bradgate, en 1552.—Jane détestée de la princesse Marie et enviée de la princesse Élisabeth.—Édouard VI épris fraternellement.—Portrait de ce prince.—Portraits des Dudley.—Jane passe insensiblement de la science à l'amour.—Charme profond de Jane.—Son portrait.—Le duc de Northumberland (mai 1553) unit Jane à Guildford.—Maladie d'Édouard VI.—Le duc de Northumberland lui suggère un testament en faveur de Jane Grey.—Mort du roi.—Douleur de Jane, contrainte par ses proches à régner.—Elle s'installe à la Tour.—Elle y gouverne neuf jours.—Northumberland essaye de combattre.—Il reconnaît Marie.—Il est arrêté.—Jane se décharge du pouvoir comme d'un fardeau.—Ses partisans, son père, son mari emprisonnés comme elle.—La reine Marie et la princesse Élisabeth à cheval se rendent à la Tour.—Leurs portraits.—Northumberland décapité.—Son caractère, son administration, ses intrigues.—Jane Grey reléguée à la Tour, loin de l'appartement des reines, dans le réduit de maître Partridge.

A cette époque mémorable de la vie de Jane, ses parents revinrent à elle avec une tendresse inaccoutumée et des respects singuliers. C'était dans l'automne de 1552, pendant la visite des Dudley. Il y avait eu soit des ouvertures, soit des propositions, soit des conjectures. Le roi était malade. Le présent était mal assuré, l'avenir incertain. Le père et la mère de Jane semblèrent pressentir que la fortune allait emporter très-haut sur sa roue leur fille aînée.

Jane n'avait qu'une ennemie, la princesse Marie qui lui en voulait à cause de ses opinions religieuses. La princesse Élisabeth était plus propice à l'héritière de Bradgate; mais elle était jalouse et ce n'était pas sans raison: car Jane Grey, qui avait tous les jeunes lords de l'Angleterre pour admirateurs, tous les réformateurs, tous les humanistes pour enthousiastes, avait pour ami sincère le roi. Édouard VI n'était content que lorsque Jane était à la cour. Il la préférait à ses propres sœurs.

C'était un prince adolescent qui rappelle François II et dont la faible tête ne pouvait non plus soutenir la couronne.

Il n'était pas né viable. Sa mère, Jeanne Seymour, l'avait conçu dans la peur et lui avait communiqué cette pâleur qui couvrit son visage lorsqu'elle apprit le supplice d'Anne Boleyn, qu'elle devait remplacer.

Le jeune prince fut toujours maladif, dès le berceau. Sous ses défaillances il retenait la beauté délicate des Seymour dont sa mère avait eu l'éclat. Édouard ressemblait aussi à son père, dont il avait les cheveux blonds et les yeux bleus, mais les cheveux sans le hérissement et les yeux sans la férocité. Il était au contraire caressant. Son amitié pour sa cousine Jane Grey lui donnait un agrément de physionomie, d'accent, d'attitude, qui ajoutait beaucoup d'expression à son front pur, à ses joues ovales, à sa bouche souriante.

Ce prince, d'une complexion si débile, d'une âme si affectueuse sans passion, portait bien sa pelisse de velours bordée d'hermine, son ordre de la Jarretière, sa toque ornée de perles d'où retombait une plume blanche. C'était un gentilhomme qui eut été un bon et beau monarque, avec un peu plus de sang dans les veines. Des généreux instincts de la vertu, de la science, il avait la grâce; il n'en avait pas la force. Ni la santé ni le caractère n'avaient noué cette organisation étiolée, et ni la nature ni l'éducation n'avaient fixé ces facultés flottantes. Cette destinée de roi coulait lentement entre les fleurs comme un filet de ruisseau dont les flots très-limpides tarissent à quelques milles de sa source.

Pendant son séjour à Bradgate, le duc de Northumberland prévoyait la fin prochaine d'Édouard VI, et il songeait probablement déjà dans les mystères de son âme à faire de Jane Grey sa belle-fille et sa reine.

J'ai vu à Londres une estampe ancienne qui représente les trois Dudley. Cette estampe est saisissante.

Le vieux Dudley, le duc de Northumberland, le dictateur d'Édouard VI et de tous les siens, est représenté sous son harnais de guerre. Il est bardé d'acier. Sa tête, coiffée d'un casque et en partie cachée, ne laisse entrevoir qu'un bec sanglant et des yeux durs de faucon. Ses mains, dans des gantelets très-affilés, ont l'air de serres humaines qui s'avancent pour arracher le sceptre. C'est le sceptre qu'il veut, soit pour Dudley son fils puîné, soit pour Guildford son plus jeune fils.

De son cadre, il paraît dire à Robert Dudley, depuis comte de Leicester, et à Guildford ce qu'il leur dit réellement:

«Toi, Guildford, attache-toi à Jane Grey; je l'instituerai notre reine....

«Toi, Robert, si j'échoue, tu pourras gouverner plus tard l'Angleterre en t'attachant de ton côté à la princesse Élisabeth.»

Ses deux fils furent aimés comme le souhaitait le duc de Northumberland.

Robert Dudley est plus beau que son père, et pourtant il lui ressemble. Il garde dans les splendeurs de son visage je ne sais quoi d'égoïste, d'impitoyable, d'aquilin. C'est un favori féroce, né pour charmer une reine et pour dévorer un royaume.

Guildford rappelle son père et son frère, mais dans des suavités étrangères à cette race. Ce n'est plus un homme de sang, de rapine; c'est un homme de cour et de cœur. Il est brave et un peu faible, très-élégant, soumis à son père et sans nulle ambition. Son nez est d'une finesse exquise, ses yeux d'une lueur passionnée, ses lèvres, sous une moustache blonde, balbutient des mots de tendresse. Guildford est le type de l'amant et du gentilhomme. Ah! que la physionomie est infaillible! Quand le peintre a donné son coup de pinceau, l'historien peut presque toujours donner hardiment son coup de burin.