Part 2
Sous les traités d'alliance, sous les fêtes, sous les serments, sous les plus belles apparences de paix, il y a une guerre intérieure. Et cette guerre intérieure est bien plus qu'une guerre territoriale ou qu'une guerre politique: c'est une guerre religieuse, une guerre civile et étrangère, une guerre des esprits. Cette guerre trouble l'Europe, l'Amérique, chaque continent, chaque État, chaque famille, chaque âme individuelle.
Il s'agit de choisir son Dieu.
Les uns veulent conserver leur foi, la foi où le monde s'abrite depuis dix-huit siècles.
Les autres aspirent à quitter cette foi maternelle qui enchante les berceaux, qui fortifie la vertu, la piété, la charité, et qui dore d'une espérance immortelle les sépulcres.
Apportée par le Christ, qui en est le fond, l'ancienne foi ne suffit plus à beaucoup. Ils sentent des flammes de raison qui brûlent des fragments de légende, et ils vont bravement en avant. Ils ne savent pas alors, excepté les plus hardis, que la légende sera consumée. Non, ils ne le savent pas.
Ils commencent; d'autres persévéreront, jusqu'à ce que le génie moderne ait monté de degré en degré et par mille angoisses de l'oppression à la liberté du cœur. Il y a une légende, mais il y a aussi une philosophie dans le christianisme. Les unitaires, les sociniens comprirent cela de très-bonne heure et s'efforcèrent de gravir les sommets de cette philosophie divine. Qu'avaient-ils à craindre dans cette évolution successive? Rien, selon leurs docteurs (V. Schoman et les deux Socin). Ils ne redoutaient aucun précipice. En s'élevant au-dessus des dogmes, ils croyaient ne risquer, après une longue route, que de surgir en pleine splendeur sur les cimes. Il leur semblait qu'ils traversaient la nuit et qu'ils allaient au jour. Et que leur importaient les cultes positifs? Est-ce que par delà tous ces cultes il n'y avait pas le Dieu infini, éternel? Ce n'était donc pas le vide, ce n'était donc pas l'abîme qui les attendait; c'étaient l'intelligence et l'amour.
La question ne fut pas ainsi posée, au seizième siècle, par les autres protestants. Ils ne se hasardèrent pas d'un premier bond en dehors des textes consacrés. Ils s'y retranchèrent. Ils dirent: L'Église n'est pas dans le pape et les cardinaux; elle est dans la Bible.
Qui interprétera la Bible? Toute communauté, tout foyer, tout homme! malgré bien des restrictions, tel était l'axiome qui devait entraîner si loin.
Le prince de Galles, qui fut ensuite Henri VIII, avait un frère aîné, le prince Arthur. Avant la mort de ce frère, il était destiné à l'archevêché de Cantorbéry, et il reçut l'éducation d'un prélat. Arthur mort, Henri poursuivit ses premiers travaux. Il était très-précoce d'aptitudes, de manières, de passions. Il se fiança à Catherine d'Aragon, la femme de son frère aîné Arthur, veuve après quatre mois de mariage. Henri VII, ce roi ladre sous le plus riche diadème de l'Europe, avait imaginé ces noces incestueuses avec son second fils pour ne pas restituer à Ferdinand d'Espagne les cent mille couronnes qu'il en avait reçues comme une moitié de la dot de l'infante Catherine.
Cette cérémonie des fiançailles est de 1503; le prince de Galles avait douze ans.
J'ai rencontré à Londres (galerie de M. Fourniols) un vieux tableau enfumé qui se rattache juste à cette date et qui a eu pour moi le plus vif intérêt.
Il représente le château de Greenwich. La Tamise roule au pied. La terrasse, sablée, est semée de fleurs et entourée de grands arbres. Le roi Henri VII se promène sous des massifs entre deux hommes vénérables que l'on reconnaît. C'est Warham, archevêque de Cantorbéry, et Fox, évêque de Winchester. Le roi a une admirable crinière grise et semble écouter Warham avec attention. Près d'eux, Marguerite, la fille aînée de Henri VII, celle qui fut la souche de la branche écossaise, la grand'mère de Marie Stuart et de Darnley, joue avec sa sœur cadette, la petite Marie, celle qui sera la femme de Louis XII, puis de Suffolk, et la grand'mère de Jane Grey. Le groupe qui attire le plus les regards est assis très-près de l'escalier par lequel le palais communique avec le fleuve. Ce groupe, à quelques toises des deux autres, se compose de la comtesse de Richmond, la mère de Henri VII, d'Élisabeth d'York, sa femme, du prince de Galles, depuis Henri VIII, et d'Érasme. La comtesse avec sa figure imposante, Élisabeth avec sa physionomie tragique, prêtent l'oreille à la conversation du jeune prince et du philosophe. Henri de Galles, dont les yeux bleus étincellent, dont les cheveux blonds flottent au souffle de la Tamise, parle sans doute en latin à Érasme, qui sourit d'un air spirituel et amusé.
Dans un enfoncement, à l'écart, sous un grand arbre, une femme qui devient peu à peu l'unité du tableau se recueille profondément: c'est Catherine d'Aragon. Elle est toute vêtue de deuil. Elle a dix-sept ans, cinq ans de plus que son nouveau mari, le prince de Galles. Elle regrette peut-être Arthur, Henri l'attire peut-être. Elle soupire peut-être après le soleil d'Espagne, les orangers embaumés et les fontaines mauresques de Valladolid, de Séville et de Grenade. Peut-être songe-t-elle seulement à ses devoirs de chrétienne, à ses jeûnes du vendredi et du samedi, à son cilice, à ses repas au pain et à l'eau, à ses fréquentes confessions, à ses communions ferventes, à ses travaux en tapisserie, à la Vie des saints, sa bibliothèque presque unique et de beaucoup préférée à toutes les autres.
Quelles que soient d'ailleurs les pensées de la princesse, elle est si belle, si douce, si fière et si sombre, qu'elle finit par absorber toute l'âme. Ses yeux noirs et ses cheveux noirs la couvrent de ténèbres plus que de rayons. Sa bouche est énergique, et son front tout enveloppé d'un nuage de tristesse. Il y a dans la gravité castillane de Catherine une constance religieuse, un orgueil invincible, une monotonie vertueuse qui inspirent le respect, mais qui à la longue pourraient verser l'ennui.
Tous les personnages de ce tableau sont des portraits. Ils sont même si frappants, que je les attribuai d'un premier coup d'œil à Hans Holbein. Je reconnus bientôt mon erreur, non que les portraits d'Holbein soient plus ressemblants: ils ont seulement plus de perfection, et ils sont un peu postérieurs.
Cependant Warham avait réprouvé d'abord l'union de Catherine avec son beau-frère le prince de Galles; Fox, pour plaire au roi, la conseillait au contraire. Le pape Jules II la consacra par une bulle à laquelle se soumit Warham.
Les raisons de ce prélat avaient été si fortes néanmoins, qu'elles inquiétèrent la conscience de Henri VII, malgré la bulle. Sous l'aiguillon du remords, le 23 juin 1505, le dernier jour de la treizième année du prince de Galles, le roi le contraignit au palais de Richmond à protester contre un mariage qui violait la loi de Dieu inscrite dans le Lévitique. Cette protestation ne fut pas signifiée à la princesse et demeura secrète. Elle ne fut pas toutefois sans conséquence. Car, en calmant les terreurs de Henri VII, elle laissa dans l'esprit mobile du prince de Galles un doute dangereux.
A son avénement (1509), Henri VIII avait dix-huit ans, et sa fiancée, qui était sa belle-sœur, en avait vingt-trois.
Beaucoup plus que cette différence d'âge, les différences de caractère et de goût étaient redoutables. Henri VIII avait une prodigieuse exubérance de vie. Il était aussi capable de mal que de bien, et de lui si l'on pouvait tout espérer, on pouvait tout craindre. D'une activité dévorante, déjà docteur non moins qu'amant, il était aussi près d'être le fléau que l'appui, soit de sa femme, soit de l'Église.
Il avait une grande propension à l'exégèse. C'était un commentateur de la Bible et un casuiste. Ses génies de prédilection étaient Aristote, l'un des deux philosophes sublimes de l'antiquité, et saint Thomas d'Aquin, le gigantesque métaphysicien du moyen âge. Ce double enthousiasme de Henri donne la mesure de ses facultés. Il avait une singulière portée et une sérieuse culture. Celui qui sera François Ier, et qui aura le beau surnom de père des lettres, n'était pas l'égal de Henri VIII pour la diversité de connaissances. François avait étudié en prince, et Henri en prêtre. L'un fut un chevalier, l'autre un théologien.
Du reste, Henri s'habillait bien, dansait bien, faisait des armes et domptait un cheval à merveille. Il chassait infatigablement. Il excellait dans toutes les adresses et dans toutes les hardiesses du gentilhomme; mais la Logique d'Aristote et la Somme de saint Thomas se mêlaient à chaque heure, à chaque circonstance de sa vie. Il était aussi prodigue que son père était avare, ce qui est tout dire. Il s'adonnait à la musique presque autant qu'à la dialectique, et il composait des messes pour sa chapelle.
Il recélait dans les profondeurs de son âme des vices pleins de catastrophes. Ces vices, toujours sur le point d'éclater, étaient une vanité âpre, une prétention à l'infaillibilité et une rage de volupté insatiable. La moindre restriction dans l'éloge l'offensait, la plus légère contradiction l'exaspérait, un regard soudain de femme le rendait fou. Toutes ses résolutions, et jusqu'à ses plaisirs, étaient assaisonnés de scolastique. Dès ce temps-là, il était disposé soit à châtier une ironie, soit à clore une discussion, soit à légitimer une maîtresse avec l'aide du bourreau. La hache plus que l'épée devait être l'insigne de sa puissance, l'instrument de son règne. Il était facile de prévoir que si les syllogismes ne lui réussissaient pas contre un obstacle ou contre un adversaire, il emploierait l'acier, et que ce serait là le suprême argument soit de sa politique, soit de sa théosophie.
L'ambassadeur de Ferdinand, le comte de Fuensalida, ne se souciait guère, à la mort de Henri VII, du bonheur de Catherine d'Aragon, la fille de son maître; mais il se préoccupait fort de son mariage. Il se présenta sans retard au palais, et demanda au jeune souverain deux choses: le renouvellement du traité de paix entre l'Espagne et l'Angleterre, puis l'accomplissement immédiat de l'union conclue entre lui, le nouveau monarque de la Grande-Bretagne, et la princesse Catherine. Henri accueillit bien cet empressement de Fuensalida, et déféra la discussion des noces à son conseil.
Elle fut promptement terminée. Warham, archevêque de Cantorbéry, soutint son ancienne opinion. Le roi ne devait pas épouser la femme de son frère. Le Lévitique le défendait; le Pentateuque était formel. Le pape lui-même avait-il bien pu dispenser du droit divin? Fox, évêque de Winchester, répondit que le pape avait jugé, qu'il était le vicaire de Jésus-Christ, et que ce n'était pas à un ministère anglais, en infirmant une bulle romaine, d'oser plus que n'oserait un concile.
Les débats furent courts. Henri VIII était impatient. Le conseil vota le mariage tant désiré. Il fut célébré le 11 juin à Greenwich. La princesse ne pleurait plus Arthur, elle adorait Henri; ses larmes avaient séché; sa joie éclatait malgré elle; ses cheveux avaient un éclair comme ses yeux, ses lèvres et son teint; son sang espagnol bouillonnait sous ses scapulaires. Elle quitta le deuil et se revêtit d'une robe blanche. C'était la couleur des vierges, et, selon son témoignage, elle la méritait. Arthur n'avait été que son frère. Henri, qui connaissait la complexion de son rival toujours expirant avant la mort, crut la princesse sur parole, et sa passion redoubla pour elle.
Le 21 juin 1509, il la mena, par la Tamise, de Greenwich à la Tour, où ils habitèrent une semaine. Le 29, il la conduisit au milieu d'une foule émue, dans une litière attelée de six chevaux blancs, et sous une pluie de fleurs, à Westminster.
L'archevêque de Cantorbéry, Warham, en costume pontifical, avec sa mitre et sa crosse de primat, l'attendait. L'autel resplendissait d'or, de pierreries et de cierges. L'encens répandait dans l'abbaye ses nuages et son parfum mystiques. Le roi s'agenouilla devant le prélat, qui, debout, dit d'une voix profonde en abaissant son regard sur le monarque prosterné:
«Vous jurez de maintenir les priviléges qu'Édouard le Confesseur et les princes ses ancêtres ont octroyés à l'Église et au clergé d'Angleterre?
—Je le jure, répondit Henri Tudor.
—Levez-vous, reprit l'archevêque, et soyez fidèle à votre promesse.»
Le roi se releva brusquement. Il avait le diadème au front, l'anneau enchâssé des deux roses au doigt, le sceptre dans la main. Il était fort pâle. Que se passait-il dans son âme? Était-il humilié de cette cérémonie où un prêtre lui avait parlé de haut? Eut-il l'ambition du sacerdoce royal? Rêva-t-il la dictature des consciences? Fut-il agité des pressentiments d'un chef de culte?
Quoi qu'il en soit, il abrégea la séance, se retira dans une salle de l'abbaye, et, s'étant fait apporter l'acte de serment, il y ajouta des corrections capitales. Elles se résument dans un complet arbitraire. Il ne rétracta pas son engagement, mais il le réduisit à un caprice par cette formule insolite:
«Je jure de maintenir les priviléges de l'Église et du clergé d'Angleterre, _en tant qu'ils ne préjudicieront ni à ma juridiction, ni à ma dignité_.»
Rien de plus élastique assurément qu'une telle charte. Rome apprendra plus tard le sens de cette clause énigmatique.
Henri sortit de l'abbaye plus que roi, roi absolu, et presque pape. Dans l'ombre des arceaux gothiques, il avait essayé la tiare. Elle lui parut sans doute légère, même par-dessus la couronne.
CHAPITRE II.
Le précepteur de Henri VIII, John Skelton.—Les humanistes d'Angleterre.—Leur faveur et leur influence.—Érasme.—Son portrait par Holbein.—Wolsey.—Henri VIII se déclare contre Luther et reçoit de Léon X le titre de _défenseur de la foi_.—Ambition de Wolsey.—Il console le roi des insultes de Luther.—Attaques de Skelton contre Wolsey et contre le clergé.—Henri, tout en les blâmant, s'amuse des satires du poëte.—Anne Boleyn.—Son séjour en France.—Son retour en Angleterre.—Sa beauté, sa grâce, son esprit.—Elle devient fille d'honneur de Catherine d'Aragon.—Elle est aimée de lord Percy et l'aime.—Portrait d'Anne.—Lord Percy épouse Marie Talbot.—Anne quitte la cour.—Elle y revient.—Amour croissant de Henri VIII.—Diplomatie d'Anne Boleyn.—Le roi la veut pour femme légitime.—Plan de divorce.—Négociation avec la cour de Rome.—Wolsey nommé légat.—Clément VII désigne un second légat, le cardinal Campeggio.—Système de temporisation entre les légats et le pape contre Henri VIII.
Le précepteur de Henri VIII avait été John Skelton qui ne lui avait pas enseigné le respect. Skelton, au fond, se moquait de la Bible et du sacré collège. Il était de bonne maison, et on le comprend à sa hardiesse. Prêtre, bouffon et poëte, il aimait la licence, et l'inspirait. Il n'admettait de lois que celles du rhythme. Il était effréné en tout le reste.
Dès le début de son règne, Henri VIII prit ses précautions avec Rome, et jeta au peuple les têtes d'Empsom et de Dudley, deux ministres des prévarications paternelles. Il était terrible et séduisant. Tandis que la reine se macérait, faisait de la tapisserie, écoutait des sermons et grondait ses filles d'honneur, lui, le roi, courait les tournois et les conciles épiscopaux, les joutes d'épée et de syllogisme. Son idéal multiple, c'était d'être tour à tour le prince Noir et le chevalier aristotélique, le serviteur des dames et le disciple de saint Thomas.
Il protégeait, enrichissait les humanistes. Il appelait Érasme, qui enferma dans une boîte de cèdre sa correspondance avec le monarque. Henri recevait à sa table Thomas Morus, qui expliqua saint Paul, Linagre qui commenta Horace et Virgile, Colet qui proposa de donner à Platon la moitié du trône qu'occupait seul Aristote dans le moyen âge. Skelton égayait les repas, Érasme les illustrait.
Presque tous ces humanistes d'Angleterre avaient passé les monts, et revenaient d'Italie. Ils rapportaient aux pieds de Henri VIII les souvenirs de la tradition et les tentatives de l'innovation. Ils racontaient Rome et les papes, Florence et les Médicis. Henri éprouvait une émulation de doctrine, d'audace et de luxe. Il voulait surpasser tous les princes et tous les pontifes du monde. Il prodiguait l'or et les encouragements à tous les arts.
Érasme était le dieu des humanistes, Holbein en fut le peintre. Henri aspirait à en être le roi. Il s'inclinait devant Érasme, car c'est Érasme qui décernait la célébrité.
Qui ne connaît Érasme, soit par ses œuvres, soit par le portrait d'Holbein? Le grand artiste a fixé dans une toile immortelle la personnalité du philosophe.
Cette toile (c'est celle du Louvre) retrace bien plus qu'un visage, elle retrace toute une âme. Érasme est en robe de chambre brune et en toque noire. Assis devant une table, il écrit avec un roseau taillé très-fin. La figure est de profil. Le regard est ferme comme la main, le nez est aigu comme la pointe du roseau. Le front renferme dans ses rides mille pensées; la bouche exprime dans ses plis mille prudences. Et cependant un diabolique esprit étincelle sous la peau, perce la circonspection, déborde les réticences et compromet ce sage trop pusillanime. Il n'ose aller au delà de la malice, et c'est sa honte; sa gloire eût été d'aller jusqu'à la conscience. Érasme alors serait le Voltaire du seizième siècle. Il n'est qu'Érasme, très-grand encore néanmoins.
Henri VIII régna ainsi pendant dix-huit années, depuis son couronnement, au milieu des hommages d'Érasme et des lettrés. Il était infidèle à Catherine d'Aragon sa femme, mais il gardait le décorum. Il gouvernait; il s'occupait un peu d'affaires et beaucoup de plaisirs; il s'abandonnait à ses ministres, surtout à Wolsey; il brillait à des entrevues splendides, négociait, combattait dans quelques rencontres, et se satisfaisait toujours.
Il avait la prétention d'être un Père de l'Église autant qu'un héros. Luther s'insurgeant, il attaqua ce lion de la théologie. L'Arminius de Wittemberg résista, riposta et asséna de rudes coups à son adversaire auguste. Mais Henri avait les apparences de la victoire. Le moinillon d'Allemagne était bafoué par les courtisans de Windsor, par Wolsey, par Fisher, par tous les cardinaux et par le pape. Deux exemplaires de l'_Assertio_ magnifiquement imprimés et reliés furent remis solennellement par l'ambassadeur d'Angleterre au pape Léon X, qui accueillit ce précieux chef-d'œuvre en présence du sacré collège, avec une reconnaissance éloquente. Paul Jove, l'historiographe de Léon X, inscrivit ce mémorable événement dans ses annales. Sadolet et Bembo applaudirent à la réponse cicéronienne que le pontife avait faite à Henri VIII. Ce prince fut au comble de ses vœux. Lui, qui avait reçu la rose d'or de Jules II, il recevait de Léon X le titre de défenseur de la foi. Son obéissance n'eut plus de limites. Il se déclara le roi-lige du pape. Thomas Morus l'avertit qu'il allait trop loin, que le chef du catholicisme était aussi un souverain temporel, et qu'il convenait de ne pas abaisser le diadème d'Édouard le Confesseur devant la triple couronne de saint Pierre.
Henri VIII se frappa la poitrine, et soutint qu'il ne pouvait jamais être assez soumis à sa très-sainte mère l'Église. Il était aussi plein de déférence pour Catherine, sa femme, et pour Wolsey, son premier ministre.
Il y avait de quoi trembler, car Henri était plus inconstant que la courtisane, plus fantasque et plus soudain que le vent, plus mobile que la mer; sa parole était un jeu, son amour un sable mouvant qui engloutissait ceux qui s'y confiaient. N'importe, ni Rome, ni Catherine, ni Wolsey ne doutèrent du roi. C'était un si bon chrétien, un si bon mari, un si bon maître!
Wolsey lui-même, un homme de tant de pénétration, y fut trompé. Il crut ce qu'il espérait. Il s'enchanta de mille chimères. La plus obstinée de ses illusions était la tiare. Il la voyait dans la veille et dans le sommeil, dans les fêtes, à l'autel, dans ses charmilles de York-Palace ou de Hampton-Court, sous les ogives des cathédrales lorsqu'il officiait en grande pompe, ou dans les perspectives vastes des forêts lorsqu'il suivait les chasses royales.
Wolsey s'était insinué peu à peu dans l'esprit et dans les passions de Henri VIII.
Il était très-souple, très-savant, très-retors, très-poëte et très-théosophe. Ce fut Fox, l'évêque de Winchester, qui le donna au roi comme aumônier. Wolsey était dissolu et ascète, humble et orgueilleux, désirant toujours au delà de ce qu'il avait, mais par degrés; de sorte que son ambition, mesurée et sans bornes, haletante quoique réglée, alla toujours croissant, depuis le bonnet de laine qu'il portait chez son père l'éleveur de bétail jusqu'au bonnet de docteur, jusqu'à la mitre d'évêque, jusqu'au chapeau de cardinal, et enfin jusqu'à la tiare; accumulant de plus tous les pouvoirs civils, chancelier et premier ministre. La tiare était la seule de ses ambitions qu'il n'eût pas encore atteinte, et voilà pourquoi elle éclatait partout devant lui, pourquoi elle était partout le point lumineux de ses horizons, de ses calculs et de ses songes.
Au moment où Luther répondait aux insultes que lui avait lancées le roi par delà l'Océan, où le moine de Wittemberg, après avoir lu dans l'Assertio de Henri VIII ces outrages: _Doctorculus, sanctulus, eruditulus!_ renvoyait à son superbe adversaire de stridents éclats de rire, des tonnerres de dialectique et d'éloquence mêlés d'objurgations, et s'écriait: «Mon roi, c'est le Christ; le roi d'Angleterre est un pourceau de thomiste, un menteur et un maraud;» à ce moment pénible, Wolsey enivra Henri VIII de flatteries. Son titre de roi, lui insinuait-il, était un hasard heureux, mais c'était le moindre de ses mérites. Homme incomparable, il était le prince des théologiens et des beaux génies. Henri se laissait convaincre facilement. Il était touché d'estime pour le goût de Wolsey. Il lui rendait éloge pour éloge. Accusait-on le luxe du cardinal? le roi l'approuvait hautement.
Selon Henri, Wolsey devait participer de son maître, avoir des gardes, des pages, des lords, des prélats pour serviteurs, des palais, des chevaux chargés d'or, un cortége de cinq ou six cents personnes autour de sa mule noire ou blanche, toute caparaçonnée de velours, tout étoilée d'escarboucles et de pierreries. Henri n'était pas mécontent. Son premier ministre méritait tout cela, seulement il écoutait parfois Skelton disant: «Le cardinal a passé aujourd'hui dans la cité. Quelqu'un s'étant informé si c'était le roi, une voix a répondu:
«Non, c'est trop brillant. Ce doit être M. le légat.»
Henri entendait cela, et ceci encore:
«C'est à peine si l'on pourrait compter les nombreux clients qui servent de cortége à Sa Grâce. Vous y trouverez des évêques, des abbés mitrés, des ducs, des comtes, des chevaliers, des juristes, des théologiens, des maîtres d'école, des valets de pied, des palefreniers. La procession est longue.—Ah! voici le cardinal, dit un homme du peuple;—c'est l'archevêque d'York, dit un autre;—c'est le légat _a latere_ de notre très-saint-père le pape, dit un troisième.—Place, place à milord d'York, place au chancelier, place au légat, crient les valets de service: arrière, manants, ne voyez-vous pas la douce figure de Sa Grâce?»
Et ailleurs, c'est le cardinal qui parle: