Histoire de Jane Grey

Part 19

Chapter 193,643 wordsPublic domain

L'année 1551, où Roger Ascham visita le duc de Suffolk à Bradgate et rencontra Jane tout absorbée dans le _Phédon_, fut une année charmante pour la jeune fille. Lady Jane était en fleur. Son puritanisme était plein de grâce. Son esprit s'éveillait. Dès qu'on l'annonçait à Greenwich ou dans toute autre résidence royale, elle était un événement. Elle plaisait à tous et surtout à Édouard VI. Le monarque adolescent consultait Jane. Elle lui donnait des conseils. Elle discutait avec la princesse Élisabeth. Elle évitait l'aigre contradiction de la princesse Marie, qui prenait avec elle, avec Élisabeth et avec Édouard, des airs de marâtre. Elle était ingénue, pensive, recueillie, mais elle n'était pas sauvage. Elle avait en elle une assurance candide qui venait de sa naissance, de son intelligence et de son naturel exquis. Elle changeait de manières et de ton, sans le vouloir, selon les interlocuteurs. Elle raillait avec Ferrers, le poëte de la cour; elle badinait avec le jeune lord Hertford, fils du duc de Somerset; elle encourageait la timidité de Guildford; elle réprimait les hardiesses de Robert Dudley, depuis comte de Leicester; elle écoutait avec une pieuse attention l'archevêque de Cantorbéry, Cranmer, et elle engageait des correspondances soit avec Ascham, soit avec Aylmer, soit avec Bullinger.

Ce réformateur était l'un des favoris de Jane. Nous avons d'elle trois lettres à cet ami de Zwingle. Elles sont conservées soigneusement dans la bibliothèque de Zurich, où je les ai vues et touchées avec attendrissement. L'écriture en est ferme, nette, lumineuse et lyrique. Jane avait quatorze ans (1551) à l'époque de la première, quinze ans à l'époque de la seconde (1552), et seize ans à l'époque de la troisième (1553).

C'est pendant ces trois années que Jane Grey redoubla de curiosité intellectuelle.

Il y avait alors parmi les pasteurs du Leicestershire un théologien que Jane estimait autant qu'elle aimait Aylmer. Ce théologien se nommait Sadder. Si Jane le consultait, il répondait modestement le mot juste et se taisait ensuite, tandis qu'Aylmer faisait de ce mot un discours éclatant.

Ces deux hommes ressemblaient aux deux horloges que les inventaires de Bradgate décrivent entre les meubles du château. L'une de ces horloges marquait les heures muettes sur le cadran avec l'aiguille; l'autre horloge marquait et sonnait les heures avec l'aiguille et avec le marteau d'acier. Aylmer avait une double faculté, ce qui le rendait supérieur à Sadder: mais dans leur contraste, ces hommes, dont l'un avait de l'intelligence et l'autre du talent, étaient les horloges morales de Jane et lui donnaient l'heure de la pensée, lorsqu'ils étaient d'accord. Lorsqu'ils différaient, Jane leur venait en aide et surpassait leur science par son instinct.

Voilà les docteurs de Jane à Bradgate; à Londres, elle eut Cranmer, Bucer, Vermigli et beaucoup d'autres. Jane se plaisait à la discussion entre ses amis les théologiens et les humanistes. Cela prouve combien elle était jeune. Elle ne méprisait pas encore la discussion dont le mobile est si souvent la vanité des interlocuteurs et où tout se dit pour la galerie, rien, presque rien pour la vérité en elle-même. L'intérêt sérieux ne commence que lorsque la discussion finit. Alors, au milieu d'un auditoire ennuyé ou épuisé, on ne discute pas avec soi, on s'affirme Dieu, l'immortalité, l'amour, les seules choses qui importent. On comprend que les grands essors des peuples vers ces choses, comme les élans individuels, sont les solutions irréfragables des plus mystérieux problèmes. On n'est en plein sublime que lorsqu'on ne discute plus, que lorsqu'on a quitté la plaine et qu'on est dans les montagnes, ou devant la mer, ou devant l'invisible.

Pour arriver à ces transcendances où l'on ne doute pas, où l'on ne parle pas, où l'on croit et où l'on admire, Jane recherchait tantôt la discussion, et, ce qui valait mieux, tantôt la réflexion, tantôt la simple conversation, tantôt les discours, tantôt la correspondance de ses maîtres. Après Aylmer et Sadder, Cranmer était l'ami permanent de la princesse, son oracle autant que le primat révéré de la patrie. Bucer lui fut la voix de la France et de l'Allemagne libres; Vermigli, la voix de l'Italie affranchie de la tiare.

Lorsqu'en 1551, Bucer disparut pour toujours, Jane le pleura douloureusement. Il avait beaucoup occupé et inquiété la raison de la jeune fille.

Bucer avait la figure franche et pourtant énigmatique. Il était homme de conscience, mais il aimait les labyrinthes et il préférait à la ligne droite les détours inextricables.

Tout cela complique sa physionomie. Son front a des sillons qui s'entre-croisent dans des directions diverses. Ses yeux ne regardent pas Dieu, ils plongent dans un auditoire. Sa bouche s'exerce en parlant de l'infini, et ce n'est pas la vérité absolue qu'elle enseigne, c'est cette vérité pratique, cette vérité moyenne qui peut conduire à une conciliation. Ses joues pâles retiennent l'empreinte des insomnies que lui a causées l'anarchie des croyances. Le pli laborieux des sourcils combine des syllogismes innombrables, et accumule les modifications, les amendements. La théologie est pour Bucer une suite de protocoles qui, de négociation en négociation, doivent mener l'esprit humain à la paix.

Quelle perspective! Jane, charmée par le but autant que par le subtil improvisateur, applaudissait, et pourtant ces demi-rayons ne lui suffisaient pas.

Un autre réformateur qu'entendit Jane Grey et l'un des talents qu'elle admira le plus, fut Pierre-Martyr Vermigli, ami de Bullinger, et que Cranmer avait placé à Oxford, comme Bucer à Cambridge.

Vermigli avait la beauté d'un orateur, d'un héros et d'un chef d'Église. Toute sa vie avait été une longue étude, un long voyage et un long dévouement.

Il était né à Florence, d'une famille noble, et s'était fait moine augustin. Il savait l'italien, l'anglais, le français, l'allemand, le latin, le grec et l'hébreu. Il y avait en lui du prodige. C'était le plus érudit des novateurs; c'en était aussi le plus théologien et le plus philosophe. Par un hasard merveilleux, il connut Vittoria Colonna à Naples et Jane Grey à Londres. Plus hardi que Bucer, plus éloquent et plus savant que Bèze lui-même, il professa, il prêcha à travers l'Italie, la France, l'Angleterre, sous le poignard, près des cachots, à la flamme des bûchers, partout intrépide, aussi incapable de violence que de faiblesse. Il ne croyait pas à la présence réelle dans l'eucharistie et il ne fut pas celui qui eut le moins d'influence sur Jane Grey dans l'interprétation de ce dogme formidable. A l'occasion de la présence réelle, il bravait l'émeute et les tribunaux ecclésiastiques. Un dimanche, à Oxford, ses amis et ses ennemis, voulant empêcher l'expression de sa conviction sur la sainte Cène, lui montrèrent la foule hostile qui encombrait les rues.

«Qu'importe! dit-il; moi qui n'ai pas craint l'inquisition, je ne crains pas le peuple.» Et il parla.

Zurich fut son dernier asile, et l'amitié de Bullinger son dernier bonheur.

Rien n'émeut, n'élève et ne moralise comme la méditation de ce caractère qui soutenait un génie.

Le portrait que nous avons de Vermigli le manifeste tout entier. Son visage antique fait rêver aux primitifs initiateurs de la grande Grèce et à Pythagore.

Le front est harmonieux et les nombres en ont tracé les dimensions. Les yeux semblent répandre à torrents les feux de l'Etna, dont Vermigli visita deux fois l'ouverture embrasée. La bouche intarissable verse à flots l'éloquence, non moins que les regards la lumière. Et, chose fatale, au milieu de ces épanchements, de ces effusions de l'âme, la chair frémit et les cheveux se hérissent dans une horreur sainte. C'est que les apostolats se déroulent devant les bûchers qui fument et devant les haches qui brillent.

Ce furent Bucer et Vermigli qui communiquèrent à l'imagination de Jane Grey la curiosité de Bullinger. Elle lut deux ouvrages du pasteur de Zurich: le premier, _De origine erroris_; le second, _De summo gaudio summoque luctu extremæ diei_.

Jane remonta des livres à l'écrivain et désira entrer en familiarité avec lui. Pour moi, avant de scruter Bullinger à propos de Jane Grey, j'avais été touché d'un des derniers traits de la vie du pasteur de Zurich.

La grandeur du protestantisme à ses origines, c'est non-seulement la foi, c'est la générosité qui naît de cette foi.

Le protestantisme avait vaincu par la Bible. Il prévoyait des luttes nouvelles, mais son espérance était sans bornes. Si l'esprit humain, plus redoutable que le catholicisme, survient à son tour, que fera le protestantisme? Aura-t-il recours à la force? Brisera-t-il les presses? Cherchera-t-il à réduire au silence par le despotisme la philosophie? Non. Contre tous les adversaires présents et futurs, le protestantisme dans ce coin de la Suisse où Bullinger personnifiait sa puissance n'exigeait que la libre controverse.

Il est beau de sonder l'âme des apôtres au moment de leur mort, à ce moment suprême où il ne reste plus qu'une faculté, la conscience. Eh bien! quel vœu exprimait Bullinger à la veille de retourner vers Dieu? Quelles leçons laissait-il au gouvernement de Zurich en quittant la terre?

Quand on décacheta son testament, apporté par ses fils à la municipalité, voici ce qu'on y lut.

Il remerciait les magistrats de leur zèle pour la propagation de la piété, la première des vertus, il les remerciait de toutes les bienveillances dont ils l'avaient comblé pendant près d'un demi-siècle; puis il ajoutait cette clause magnanime:

«Dieu s'est servi de l'imprimerie pour le triomphe de la vérité; voilà pourquoi les ennemis de la vérité ont juré une haine implacable à cette invention, et voudraient soit l'opprimer, soit même l'anéantir. Gardez-vous d'écouter ces hommes de ténèbres et ne croyez pas que, sans l'imprimerie, il y aurait moins de troubles et de vices dans le monde. Souvenez-vous plutôt que nous avons fait plus de bien encore par la prédication écrite que par la prédication orale, et protégez l'imprimerie. Ne renoncez jamais à ce noble bienfait de la Providence.» Souhait viril, digne d'être proposé au respect des gouvernements et des peuples! Invincible appel à l'héroïsme et à la résignation de l'esprit, qui doit être toujours préparé soit à imposer, soit à subir la raison, lorsqu'elle surgit du fond des alphabets humains!

Ce réformateur, le Mélanchthon de Zwingle, que Jane avait deviné à travers l'espace, essayons de le bien reconnaître à travers le temps.

Henri Bullinger était né en 1504, à trois lieues de Zurich, dans le canton d'Argovie, à Bremgarten. Tels étaient alors les désordres du clergé, que Bullinger vivait avec quatre autres frères, des bâtards comme lui, et sa mère une concubine, sous le toit du presbytère de sa petite ville. Le curé, qui était le père scandaleux de cette famille, n'avait perdu pour cette conduite ni l'affection de ses paroissiens, ni la bienveillance de l'évêque de Constance, son supérieur. Ce curé irrégulier était, du reste, bon catholique et ferme dans la foi romaine.

Son fils; Henri, étudia d'abord les belles-lettres à Emmerich, dans le duché de Clèves; puis les saintes lettres à Cologne, où il se distingua par des succès. Il pénétra la philosophie, la théologie et l'exégèse avec une promptitude qu'il devait à son intelligence précoce, non moins qu'à ses notions simultanées du latin, du grec et de l'hébreu.

Dès cette époque, son érudition était immense. Il avait la bibliothèque de l'Université et la bibliothèque bien plus nombreuse des Dominicains. Il passait sa vie dans ces monuments de la civilisation universelle, au milieu de l'entassement des livres et des manuscrits. Chaque rayon était comme un monde dans ces mondes ensevelis de la science.

Ce fut parmi ces labeurs ardents que le jeune Bullinger lut les œuvres de Luther. Il fut frappé comme d'un coup électrique. Lui qui possédait si bien les Pères de l'Église grecque et de l'Église latine, il se demanda où ces vénérables génies avaient puisé?—A la source des saintes Écritures, se répondit-il. Et alors il s'écria: «Je sais dorénavant mon devoir. Les Pères sont bons, mais les deux Testaments sont meilleurs. La Bible est la fontaine éternelle.»

De retour à Bremgarten, il approfondit ces pensées. Sans le vouloir, par la seule impulsion de la logique, il substitua le livre sacré à l'Église, et il devint protestant; plus tard, d'autres réformateurs n'auront qu'à substituer la raison à la tradition, l'esprit à la lettre, pour devenir philosophes.

Henri Bullinger, dont la renommée se répandait, fut choisi par Wolfgang Joner, abbé de Cappel. Bullinger arriva dans ce couvent de Cappel, voisin de Bremgarten, comme une sorte de Messie. Les moines dissolus et ignorants, l'abbé tout le premier, furent si charmés de l'éloquence et de l'onction du jeune novateur qu'ils ne lui résistèrent pas. Ils prirent la résolution de corriger leurs mœurs, et presque tous se firent protestants. Ce couvent fut bientôt transformé en un séminaire de prédicateurs.

Zwingle, ce théologien héroïque, manda auprès de lui Bullinger, qui avait signalé son début dans la carrière par une telle victoire. Dès qu'il le vit, il l'aima et en fut aimé. Ils s'entendirent sur tout, s'avançant plus loin que le grand initiateur de Wittemberg, et rejetant la présence réelle de l'eucharistie. Bullinger fut en un instant le disciple le plus cher du pasteur de Zurich.

Par l'influence de Zwingle, le synode nomma Bullinger ministre de Bremgarten. Le jeune enthousiaste s'empressa de se rendre à son poste, et, comme à Cappel, il conquit au protestantisme tous ses auditeurs, c'est-à-dire sa ville natale entière qui abdiqua l'ancien culte.

L'Europe était obligée de prêter son attention à la Réforme, car l'écroulement des monastères et de l'édifice traditionnel faisait beaucoup de bruit. En Allemagne et en Angleterre, les biens des couvents étaient confisqués au profit des novateurs, et partout les intérêts servaient, comme toujours, dans les révolutions, de ciment aux idées.

Les spoliations, quoique moindres en Suisse, éveillaient, en même temps que les prédications, les colères des cantons catholiques. Une guerre éclata entre eux et les cantons protestants. En 1531, Zwingle périt dans un combat furieux, et scella de son sang sa doctrine. Bullinger, chassé de Bremgarten, se réfugia à Zurich. Il y fut accueilli d'un grand cœur. Ses talents et sa considération croissant avec ses devoirs, il fut salué comme le successeur de Zwingle. Il ne recula pas devant l'œuvre que les acclamations publiques lui confiaient.

Cette œuvre, c'était le triomphe du zwinglisme, que le réformateur magistral de Genève marqua de sa griffe et qu'il changea en calvinisme. L'audace de Zwingle et de Calvin fut l'adoption du dogme des sacramentaires, à savoir: l'abolition de la présence réelle dans la sainte Cène.

Bullinger eut à Zurich la direction de ce grand mouvement.

Il s'occupa non-seulement de prêcher, mais de moraliser. Il obtint la suppression des enrôlements à l'étranger. Il parla, il agit; il donna des exemples meilleurs encore que les conseils. Il se multiplia. Il ne veilla pas qu'aux soins du gouvernement religieux. Il avait compris que l'instruction publique était la racine de l'arbre de vie. Il l'abreuva sans repos ni trêve cet arbre, et il le fit fleurir sous les rosées.

Il fonda plusieurs écoles normales de prédicateurs, qu'il distribuait ensuite avec un tact supérieur là où ils étaient le plus utiles. Ce fut son infatigable tâche. Il établit partout des chaires d'hébreu et de théologie. Il fut pendant cinquante années l'âme de la prédication et de la doctrine dans le canton de Zurich et bien au delà.

Il rédigea en 1564 une _Confession helvétique_. La peste ravageait les villes et les campagnes. Bullinger vivait au chevet des malades, au milieu de la mort. Tout en exerçant la charité avec une sainte imprudence, il grava de sa main le dogme nouveau, afin de laisser une instruction durable aux survivants, s'il était fauché lui-même en consolant ceux que le fléau atteignait.

Cette confession mémorable fut adoptée par les théologiens de la Suisse presque entière avec cette restriction magnifique:

«Avant tout nous déclarons que si l'on nous proposait quelque chose de meilleur, selon la parole de Dieu, notre ferme propos serait de le recevoir et de nous y conformer.»

Bullinger se retirait par moments en un ermitage qui avait été autrefois une chapelle catholique. Cet ermitage, situé entre Cappel et Bremgarten, dominait une petite vallée étroite, obscure, fendue d'un torrent qui écume dans la profondeur ténébreuse des rochers et des arbres. Il y a sous ce toit délabré deux chambres nues. On y monte par un escalier double dont les marches sont disjointes. L'unique fenêtre qui surplombe la vallée est ouverte dans l'ogive de la vieille chapelle, au-dessus de l'abîme rugissant, avec un balcon de bois, solide ouvrage de quelque artiste de la montagne.

C'est là que Bullinger se recueillait pour ses labeurs innombrables. Il a écrit plus de quarante volumes soit de sermons, soit de théologie, soit de polémique, soit d'histoire. Jean de Muller estime très-haut la chronique de Suisse en quatre tomes in-folio, tracée par le réformateur. Sa correspondance est prodigieuse, comme celle de Calvin. Il répondait aux humanistes, aux rois, aux électeurs, aux landgraves, aux avoyers, au prince de Condé, à Henri VIII, à Christian III, à Sigismond II, à Édouard VI, et à celle qu'il préférait entre toutes les princesses, entre toutes les femmes, à Jane Grey.

Les conversations épistolaires de Bullinger et de Jane s'échangèrent depuis 1551 jusqu'en 1554. Le théologien avait de quarante-sept à cinquante ans, la jeune princesse de quatorze à seize ans seulement.

Voici à peu près complètes trois lettres de Jane:

I

LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, PASTEUR DE ZURICH, 1551.

«Je vous rends aujourd'hui bien des grâces, et tant que je vivrai, je ne cesserai, homme érudit, de vous porter une vive reconnaissance. Mais comment vous la témoigner? Je vois qu'il m'est impossible de répondre à de si grands services, autrement que par la constance du souvenir. Ce n'est pas sans motif que je vous adresse des remerciements bien sincères; car, malgré votre âge avancé, malgré vos importants travaux et la distance qui nous sépare, vous avez daigné vous occuper de moi, qui mérite si peu votre attention. Les lettres que j'ai reçues de vous sont pleines d'intérêt et de savoir. Ce sont des pages d'une trempe peu ordinaire, et loin d'être faites uniquement pour amuser, elles abondent en merveilleuses maximes remplies d'instructions, d'avertissements et singulièrement appropriées à mon âge, à mon sexe, à mon rang. Dans ces lettres, comme dans toutes celles que vous avez composées pour la grande utilité de la république chrétienne, vous vous êtes montré non-seulement un savant du premier ordre, mais aussi un guide habile, prudent et religieux, qui ne peut rien approuver qui ne soit excellent, rien penser qui ne soit édifiant, rien ordonner qui ne soit profitable, et rien faire qui ne soit honnête, consciencieux, digne d'une vertu telle que la vôtre. O combien suis-je heureuse de posséder un tel ami et un aussi sage directeur! Car, selon les paroles de Salomon, «où il y a plusieurs conseils, là est le salut.» Je veux me glorifier d'être attachée par les liens d'une tendre intimité à un théologien aussi onctueux, à un défenseur aussi intrépide des véritables croyances.—A beaucoup d'égards, je suis redevable de grands bienfaits à Dieu, très-puissant et très-bon; mais c'est surtout pour m'avoir accordé, après la mort du pieux Bucer...., à sa place, un ami aussi vénérable que vous, dont le zèle, je l'espère, continuera à exciter mon zèle si je venais à me ralentir, ou si je me sentais disposée à me décourager. Ah! rien ne pouvait m'arriver de meilleur que d'être sous les auspices d'hommes dont on ne saurait assez louer les vertus et que de suivre leurs salutaires préceptes! N'est-ce pas éprouver le bonheur dont jouirent Blésille, Paule et Eustochie, instruites, dit-on, par saint Jérôme, et qui durent à ses leçons la connaissance des vérités sacrées?... Ces femmes illustres sont moins redevables de leur célébrité et de leur gloire, à la beauté de leur visage, à la noblesse de leur race et à leurs grandes richesses.... qu'à l'avantage d'avoir été menées, en quelque sorte, dans le droit sentier par la main d'un homme admirable. Daignez m'accorder une faveur semblable, vous qui n'êtes inférieur à personne en génie, en science et en piété; c'est ce que je ne cesserai de vous demander avec instance. Je peux vous paraître une jeune audacieuse en vous sollicitant avec tant d'empressement; mais quand vous considérerez que je n'ai d'autre motif que le désir de confirmer ma foi en Jésus-Christ mon sauveur, votre bonté et votre expérience ne vous permettront pas de me blâmer. Comme dans un jardin délicieux on cueille les plus charmantes fleurs, j'extrais chaque jour une belle pensée du petit volume (_de perfectione christianorum_), écrit suivant la pure et vraie doctrine que vous nous avez envoyé dernièrement à mon père et à moi.—J'arrive maintenant aux louanges que vous me prodiguez dans vos lettres; je ne les reçois ni ne les reconnais, parce que tout ce qu'il a plu à Dieu de m'accorder, je le rapporte à lui, et celles de mes actions empreintes d'un caractère de vertu, je les attribue uniquement au souverain Être qui en est le seul auteur. Intercédez-le, ami très-illustre, par vos prières assidues, afin qu'il me dirige toujours dans la même route et que je ne sois pas indigne de sa clémence. Mon noble père vous aurait déjà répondu pour vous remercier à la fois des travaux dans lesquels vous vous êtes engagé et de la courtoisie délicate que vous avez eue de lui dédier votre cinquième décade, si des affaires importantes pour le service du roi ne l'avaient appelé dans les comtés les plus éloignés de l'Angleterre. Aussitôt que ses occupations lui donneront quelque loisir, il se hâtera de vous écrire. Un mot encore: puisque j'ai commencé l'hébreu, si vous pouvez m'indiquer le moyen d'avancer dans cette langue avec le plus de vitesse possible, je vous en saurai un gré infini. Adieu, le plus brillant ornement de la chrétienté; que le Seigneur très-grand et très-bon vous conserve longtemps pour son Église.

«Votre très-dévouée

«Jωanna GRAIA.»

Cette lettre et les deux suivantes sont écrites avec une rare élégance romaine, d'un style où la grâce qui vient de Jane relève la naïveté universitaire qui vient de ses maîtres. Cette jeune fille, aussi gentille-femme et princesse que savante, parle en se jouant le latin. On dirait sa langue maternelle. On sent qu'elle est à l'aise dans l'érudition comme d'autres le sont dans l'ignorance. Si elle cite la Bible, c'est en hébreu. Elle dit à la manière de Cicéron: «_Deus optimus-maximus_» et à l'exemple de Platon: «Par Hercule! Par Jupiter!» mêlant ainsi dans une proportion exquise, ce qui est le génie même de la Renaissance, l'antiquité au christianisme, et les traditions aux nouveautés.

II

LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, 1552.