Part 18
«Les perfections de Dieu, dit ce grand homme, sont celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes: il est un océan et nous ne sommes que des gouttes. Il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté, mais elles sont tout entières en Dieu... Toute la beauté est un épanchement de ses rayons.
«... En réalité point de mort, mais un progrès incessant et spontané du monde vers ce comble d'idéal et de sublimité dont les œuvres de Dieu sont capables.
«Ainsi tous les êtres sont immortels et en voie de progrès perpétuel et indéfini: mais entre tous les êtres, il y en a un susceptible de connaître tous les autres, d'embrasser le dessein de l'univers et de le rattacher à son principe divin. Bien plus, cet être privilégié a un avantage plus précieux encore: il concourt à l'accomplissement des desseins de Dieu. Cet être n'est pas une chose, il est une personne. Il est dans son petit monde une Providence, image de la Providence universelle. Un tel être non-seulement ne peut perdre sa substance, mais il ne peut pas perdre ce qu'il y a en elle de singulièrement propre et divin, la personnalité. Et ce n'est point là une simple espérance dont le sage s'enchante innocemment, c'est une vérité certaine où concourent toutes les sciences de la nature et du monde moral. C'est le dernier mot de la philosophie.
«.... Il ne faut donc point douter que Dieu n'ait ordonné tout en sorte que les esprits (qui sont quasi de sa race) non-seulement puissent vivre toujours, ce qui est immanquable, mais encore qu'ils conservent toujours leur qualité morale, afin que sa cité ne perde aucune personne comme le monde ne perd aucune substance.»
Ce n'est pas lui, Leibniz, la tête la plus incommensurable de toutes les grandes têtes humaines, ce n'est pas lui qui eût repoussé comme Hegel le Dieu personnel et l'immortalité de l'homme. Qu'on lise et qu'on relise la _Théodicée_ de Leibniz, ses _Essais_, sa correspondance, toutes ses pages, et l'on verra au contraire de quel accent il affirme les dogmes suprêmes. Il s'échappe de ce génie librement sacerdotal un souffle d'infini à travers les siècles et à travers les âmes, un souffle doux et fort qui épanouit la vérité en même temps qu'il sèche et flétrit l'erreur de quelque nom qu'elle s'appelle, superstition, panthéisme, scepticisme, positivisme, athéisme.
Leibniz excepté, je préfère Kant à tous les philosophes allemands, à Fichte, à Schelling, à Hegel, à Schopenhauer qui dans son opposition à eux procède d'eux et qui se jette dans le nihilisme.
Kant du moins, qui a déchaîné l'idéalisme, s'est attaché au devoir. Il a dit: «Il y a deux choses dont l'admiration augmente sans cesse en mon âme: la vue du ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale au dedans de moi.»
Le philosophe de Kœnigsberg est touchant lorsqu'il prononce ces paroles, parce qu'elles ont une portée poignante sur ses lèvres. Elles sont un démenti dont il se frappe; elles signifient: mon instinct vaut mieux que ma métaphysique, ma métaphysique me donne un Dieu subjectif, une nature subjective; mon instinct me donne une nature objective, un Dieu objectif. Ma métaphysique ne me donne que le _moi_, mon instinct me donne encore le _non-moi_.
Cette pensée ainsi commentée est bien pathétique chez Kant. Voilà un métaphysicien qui confesse la nature, la morale et par conséquent Dieu, malgré la métaphysique. Son âme ne peut se détacher de la cause première et paternelle, son âme ne peut pas plus se passer de Dieu que ses poumons d'air. Pour qu'il vive, il lui faut Dieu. Son cerveau faiblissant dans l'affirmation de ce Dieu qui lui est nécessaire, sa poitrine parle. Cette intelligence est très-grande et pourtant elle fléchit devant le problème de Dieu; c'est le cœur qui conclut. Le vieux Teuton trahi par la formule, lui le père des formules, est sauvé par le sentiment. C'est sa honte comme philosophe, et, comme homme, c'est sa gloire. La foi de Kant est tragique; celle de Leibniz est sereine, car il atteste métaphysiquement et moralement Dieu, la nature et plus que la liberté: l'immortalité.
La philosophie allemande, fille de Kant, s'est retournée contre la logique de Kant. Elle a cru rectifier cette logique et aller plus loin que Platon et Leibniz en allant au panthéisme. Hegel, le Spinosa du dix-neuvième siècle, a tué sous lui par cet excès la métaphysique, si bien que l'Allemagne elle-même, après tant d'orgies d'idéalisme, incline au théisme, la philosophie et la religion du genre humain. On dirait que le spiritualisme va renaître par l'instinct. Qui vaincra les sophistes? qui sera Socrate aujourd'hui? qui désignera les principes indéfectibles de la philosophie, ceux qui doivent surnager toujours? Ce sera l'instinct, l'instinct qui a dompté Kant et qui gouverne l'humanité.
La plus grande grandeur des métaphysiciens, c'est de ne pas contredire l'instinct, tout en l'élevant à la dignité de la science. L'_essence_ de Platon, qui produit les notions du beau, du vrai et du bien, est Dieu; l'_absolu_ de Leibniz est Dieu aussi. «Il n'y a, dit-il, qu'un seul absolu, à savoir, Dieu.» Et le Dieu de Leibniz est personnel, et l'immortalité qu'il en dégage garde la conscience du moi.
La science trop souvent s'efforce de dominer l'âme; elle l'enveloppe, elle est près de l'obscurcir à force d'assembler autour d'elle des nuages. Mais la science a moins de nuages que l'âme n'a de rayons. L'âme, au moment où elle paraît enténébrée et comme étouffée, rejaillit en torrents lumineux, et, lors même qu'elle ne dissipe pas entièrement les brouillards accumulés, elle se manifeste par des percées sublimes vers le ciel. Si la science est bonne pour aller à Dieu, l'âme est meilleure. La science est sujette à s'embarrasser dans d'inextricables paradoxes, l'âme qui ne calcule pas si froidement le chemin, le devine, franchit les obstacles et touche au but.
L'Allemagne de notre siècle a mis le rêve dans la science, elle y a mis la caricature et le mélodrame. Le monde qui avait résisté à Malebranche et à Spinosa, l'un le plus aimable, l'autre le plus profond des panthéistes, tous deux issus de Descartes, le monde a eu peur de Schelling et de Hegel, ces récents panthéistes issus de Kant. Il a pris au sérieux les étudiants aux longs cheveux blonds, enthousiastes du tabac, de la bière et de l'absolu, qui pendant cinquante années ont poussé des _hourras_ de mépris sur Bacon, Descartes, Leibniz, et se sont désabusés successivement de Kant, de Fichte, de Schelling même, pour ne plus jurer que par Hegel, naufragé à son tour. Le monde, qui ne comprenait pas bien, eut un moment d'effroi et de lâcheté. L'Allemagne, cette nation sentimentale et d'une bonhomie grandiose, le surprit par des bouffissures, des exagérations, des bizarreries et des charlatanismes quelquefois sincères. Intimidé un instant devant ces tréteaux tudesques, le monde faillit céder Dieu, la liberté et l'immortalité. Si peu qu'ait duré l'illusion, c'est trop. Elle aura été salutaire au moins en ramenant virilement à l'austère et sobre vérité.
L'autorité métaphysique de l'Angleterre et de la France, je la trouve dans Bacon, dans Newton et dans Descartes; l'autorité métaphysique de l'Allemagne, je la trouve dans Leibniz, et à beaucoup d'égards dans Kant. Les autres sont de faux grands hommes de classes et de paradoxes. Les vrais grands hommes sont ceux dont la science souveraine suit la ligne ascensionnelle de l'âme. Impuissante contre l'âme, la science est toute-puissante avec elle.
Les réformateurs du seizième siècle, tous plus ou moins admirateurs de Platon, étaient dans cette belle direction de spiritualisme, et ils y avaient mis la cour d'Édouard VI.
Parmi les jeunes filles et les jeunes seigneurs de cette cour, Jane Grey se distinguait par son naturel. Elle était exempte d'affectation. Tandis que Platon surchargeait tant d'autres de syllogismes, elle, il la parfumait d'un peu de son huile athénienne. Cette tête charmante était le sanctuaire le plus accompli de la Raison. Une inspiration spiritualiste battait ses pulsations dans ces tempes harmonieuses, et rendait ses oracles dans ce front virginal. Cette princesse avait la mesure des choses. Elle conservait le respect, et elle déployait l'audace. Elle était la Béatrix, non d'un poëte, mais de tous les théologiens et de tous les princes. Sage et réfléchie elle s'appliquait à personnifier le bien, à user le mal. Elle cultivait la philosophie à la veille de la passion, et la métaphysique à la veille de l'amour.
Elle avait une organisation magnanime. Elle eut une éducation très-bonne au fond par la double épreuve des plaisirs et des peines.
Les sévérités, les préjugés, les inintelligences, les rigueurs même de la famille n'auront pas cette puissance sur Jane de l'aigrir ou de la révolter, mais seulement de redoubler son zèle pour l'étude. L'étude ne fut pas une distraction pour la princesse, elle fut une vocation de son âme, une consolation des tristesses de son foyer splendide et orgueilleux.
Aylmer, le compagnon de ses travaux intellectuels, lui fut mieux que la famille, il lui fut une providence. Il la dirigeait dans les plus humbles et dans les plus hautes recherches. Jane chérit comme un père ce vénérable maître. Lui, il adora Jane, tout en l'initiant aux lettres et aux arts.
Elle apprit toutes les langues classiques et presque toutes les langues vivantes. Après la Bible et la philosophie, ce qu'elle préférait c'était la poésie et l'histoire. Platon était son grand homme. Elle l'abordait familièrement et face à face sans traducteurs pédantesques. Elle le lisait en grec comme David en hébreu. Homère, Virgile et Plutarque la délassaient des génies austères.
Le plus souvent, soit à Londres au palais des Dorset dans Grey's-Place, soit à Bradgate, les proches de Jane la trouvaient dans son cabinet toute préoccupée de Platon. Elle ne pouvait s'arracher à ces grandes pages. Plutôt que d'y renoncer, elle négligeait ses promenades les plus riantes à cheval ou en barge ou à pied.
Ordinairement, lorsqu'on chassait dans le parc de Bradgate, Jane se cachait en quelque recoin du château; et lorsqu'on chassait dans la forêt de Charnwood, Jane se cachait sous les ramures du parc. Ces inconvenances chez une personne d'un rang si élevé impatientaient le marquis et la marquise de Dorset, qui ont droit d'être appelés maintenant, par décision d'Édouard VI, le duc et la duchesse de Suffolk. Ils s'offensaient des fantaisies de leur fille aînée. Il y avait à Bradgate des orages domestiques dont Jane souffrait, mais qui ne la corrigeaient pas.
Les faits sont nombreux et caractéristiques. Je n'en citerai que deux.
Dans l'été de 1550, il y avait grande compagnie à Bradgate. Une chasse dans la vaste forêt de Charnwood avait été arrêtée. Tout le monde était disposé dès le matin. Le château était d'un joyeux tumulte. Les chevaux, tout sellés et harnachés, piaffaient et hennissaient dans les cours. Au moment de partir, les dames et les seigneurs s'aperçurent de l'absence de Jane Grey. Où était-elle? Voilà ce qu'on se demandait, après l'avoir vainement cherchée. Ses deux petites sœurs ayant dit qu'elle était dans le parc, toute la compagnie s'élança sur les traces de la belle Jane. On joua, on folâtra par les sentiers sablés, et l'on trouva sous un saule, au bord de l'eau, la charmante princesse. Entourée de biches et de chevreuils, elle se penchait sur un Platon dans lequel elle était absorbée et qu'elle noyait des boucles de ses cheveux. Au bruit, Jane se levant du gazon, remercia ses proches et leurs hôtes de leur courtoisie. Elle referma en rougissant les dialogues divins, les confia à l'une de ses femmes, et, rejoignant les chevaux, elle galopa avec ses amis, à l'ombre de la forêt, aux aboiements des chiens et au son des cors. (Estampes, cartons de M. Fourniols.) Elle fut grondée au retour par sa mère, l'impérieuse duchesse de Suffolk.
Un autre jour, en 1551 (Jane avait quatorze ans), la chasse ne retentissait pas dans la forêt de Charnwood, mais dans le parc de Bradgate, fort pittoresque encore et d'une étendue de plus de trois lieues. Le duc et la duchesse de Suffolk se livraient avec impétuosité à ce grand plaisir que Jane réprouvait et auquel d'ailleurs elle préférait ses livres.
Ce jour-là, Roger Ascham, le même qui fut précepteur d'Élisabeth, venait, avant son pèlerinage d'Allemagne, prendre congé des seigneurs de Bradgate. Arrivé au château, il se disposait à attendre dans la salle de parade la fin de la chasse dont il entendait au loin les fanfares, lorsqu'une suivante de lady Jane l'avertit que la princesse était dans son appartement. Ascham, qui respectait le duc et la duchesse de Suffolk, mais qui admirait et aimait Jane uniquement, s'empressa de monter chez elle. Introduit dans le cabinet de la princesse, il l'aperçut établie à une petite table sur laquelle il y avait un livre ouvert. Après la première joie et les premiers compliments, Ascham s'informa de lady Jane quel était ce livre, et, s'en approchant, il lut ce nom: le _Phédon_, pendant que Jane Grey le prononçait en lui répondant.
Entre cette jeune fille et cet humaniste, le _Phédon_ est émouvant. C'est la question de l'immortalité; il n'y en a pas de plus grande.
L'homme est âme et corps.
L'âme, supérieure au corps jusqu'à le sacrifier complétement, peut exister et d'autant mieux exister sans lui. Elle se sépare de ses organes et les contrarie, elle réprime ses passions, elle les soumet pour entrer, d'abstraction en abstraction, dans l'austère profondeur des idées. Ces idées, comment sont-elles en nous? N'étions-nous pas avant d'être, puisqu'en sortant de Dieu, où notre âme était enveloppée, cette âme trouve en ce monde, où elle n'est plus essence, où elle est personne, les notions nécessaires, universelles, au milieu desquelles elle a vécu dans la substance. L'âme, en apprenant, se souviendrait-elle? Dans cette hypothèse, l'âme qui aurait précédé le corps pourrait lui survivre; l'âme, qui aurait primordialement une racine dans la substance, participerait de cette substance: elle serait immortelle.
Comment d'ailleurs l'âme se dissoudrait-elle, puisqu'elle n'est pas composée, mais simple, identique et fixe en soi? Les âmes, ces unités vivantes dont Dieu est le centre, le père et l'idéal, tendent à la perfection dont elles ont été pénétrées dans le sein sacré de la substance, leur obscur et primitif berceau. Platon, qui est à Socrate ce que le génie métaphysique est au bon sens et à l'héroïsme, s'efface ici, et, adoptant la manière de son maître, il n'insiste pas sur la probabilité indubitable que nous renaîtrons avec la conscience, non-seulement de notre vie présente, mais encore de notre existence ou de nos existences sourdes, lointaines, à l'aide desquelles nous avons surgi des gouffres de l'être, par tous les degrés de l'être, jusqu'à la personnalité de plus en plus libre et vaste. S'il ne se fût subordonné à Socrate, Platon aurait bien pu prédire aux âmes qu'elles joindraient à leur plénitude future la mémoire active de leur ténébreuse croissance, la réminiscence claire de leur séjour reculé au plus épais de l'essence, et la perception radieuse de leurs apparitions anciennes, maintenant oubliées. Par déférence pour Socrate, il a un peu réduit la trame intellectuelle du _Phédon_. Moins orientale, elle n'en est que plus saisissante dans son insinuation hellénique.
Quoi qu'il en soit, le _Phédon_ sur la table de Jane Grey fut une surprise et une allégresse pour Ascham. Car ce livre était, comme l'âme de Socrate, tout rempli des rhythmes de la Pythie et du dieu de Delphes. On y respire la métaphysique grecque et déjà la morale évangélique dans un mélange d'instinct et de science; on y respire l'éternité de Dieu et l'indestructibilité de l'homme. Le _Phédon_, c'est le chant du cygne, la prière du soir; c'est le dernier mot de la dialectique et de l'enthousiasme: l'immortalité. C'est l'hymne irréfutable et consacré du spiritualisme.
Les matérialistes, ces prophètes de la nuit éternelle, ces dévots du néant, réclament toutefois et disent que les arguments antiques, si forts dans leur naïveté, n'ont rien de décisif. Ils répètent leur argument à eux, leur argument le plus spécieux que sa brutale logique n'empêche pas d'être faux.
Le voici cet argument:
«Pourquoi nous vanter et nous accroître, puisque nous sommes destinés à diminuer et à périr? Nous n'étions pas avant la vie, donc nous ne serons plus après la mort.»
Je n'affaiblis pas l'objection. Je réponds que l'homme n'est qu'un atome par son corps, mais que par son âme il déborde le monde. Il contient le passé, le présent, l'avenir. Il est plus immense que toutes les planètes ensemble, plus durable que les astres. L'apparence de petitesse est vaincue par une réalité de grandeur dans la succession et dans l'étendue, dans le temps et dans l'espace. Il suffit du moindre acte de mémoire pour me livrer le passé qui n'est plus, du moindre acte d'intelligence pour me livrer le présent qui est; il suffit du moindre acte de pressentiment pour me livrer l'avenir qui n'est pas encore. Nous touchons dès ici-bas plus que l'immortalité. Notre réveil des profondeurs de la substance s'appelle naissance, notre réveil de la mort s'appelle résurrection. La résurrection qui accomplira notre pressentiment pourrait bien nous restituer le passé primitif en dissipant les ombres de notre mémoire. Même si je renonce à cette belle théorie des existences antérieures, rien ne m'embarrasse avec les matérialistes. Je suppose que nous ne fussions originairement ni dans la vie, ni dans le principe de la vie, cela ferait-il que notre âme ne fût pas immortelle quand elle est pleine d'immortelles pensées? Allez, tristes rêveurs, prêtres d'une pincée de cendres, débiles apôtres du vide, il ne sera pas plus difficile à Dieu de conserver cette âme que de la créer. Continuez de balbutier votre paradis souterrain et de mener votre songe d'argile au bruit de la pioche du fossoyeur, non, vous ne persuaderez pas le genre humain. Il sait que Dieu ne lui a pas mesuré, comme vous, six pieds de sépulcre pour infini; il sait que si Dieu a formé l'âme, ce n'est pas pour l'Érèbe, c'est pour la lumière; ce n'est pas pour la mort, c'est pour la vie. Il sait qu'elle sera certainement, l'immortalité, par cette autre raison péremptoire qu'elle est plus digne de Dieu et de l'homme. Or c'est toujours ce qui est le plus beau qui est le plus vrai.
Je poursuis et je dis: Dieu étant, et c'est pour moi une évidence, il est le principe du devoir de l'accomplissement duquel se déduit comme loi le bonheur. Or c'est le contraire de cette loi qui arrive souvent. Le héros et le saint ne trouvent ordinairement ici-bas que l'infortune. Donc l'ordre moral, troublé par cette iniquité apparente dans ce monde, sera rétabli ailleurs par le Dieu de tous les mondes, et l'immortalité est infaillible. La justice n'est pas refusée, elle n'est qu'ajournée. Et puis, n'est-il pas aussi bon qu'il est équitable, le Dieu des âmes, et l'immortalité ne jaillit-elle pas de cette bonté? Car où serait la bonté divine, si le moi n'était pas perpétuel? Où serait la bonté divine, si l'être immuable en qui elle réside gardait à la confiance de l'homme une déception et tarissait cette source inépuisable à laquelle aspire notre soif? Ah! le _Phédon_ mérite d'être achevé. Platon en a fait avec son génie le poëme de l'espérance; faisons-en avec notre cœur, avec notre méditation et avec notre Dieu, le poëme de la certitude.
Ascham, content comme philosophe, le fut aussi comme humaniste. Le _Phédon_ de Bradgate, en effet, n'était pas un _Phédon_ quelconque, un _Phédon_ traduit; c'était le _Phédon_ original, le _Phédon_ grec.
«Ainsi voilà, s'écria Ascham avec transport, les plaisirs que vous préférez à cette chasse barbare?
—J'estime, dit Jane en souriant, que tout leur divertissement dans le parc n'est rien auprès des délices que j'éprouve à la lecture de Platon. Hélas! qu'ils sont loin de connaître les véritables biens!»
Ascham lui ayant demandé comment ces goûts si nobles lui étaient venus.
«Je vais vous le dire, reprit-elle, et probablement vous étonner. Une des plus grandes miséricordes de Dieu sur moi, c'est de m'avoir donné, en même temps que des parents si impérieux, un professeur si bienveillant; car lorsque je suis en présence soit de mon père, soit de ma mère, quand je veux parler ou me taire, m'asseoir, rester debout ou marcher, ou manger, ou coudre, ou danser, ou faire tout autre chose, il faut que je tâche d'observer une à une les tyrannies de l'étiquette. Autrement je suis grondée, quelquefois même maltraitée; alors me voilà triste et malheureuse jusqu'au moment où paraît M. Aylmer. Cet indulgent ami me prodigue, lui, ses leçons avec tant de condescendance affectueuse, qu'elles passent comme des éclairs et que l'étude est pour moi un ravissement. Vous pouvez juger, d'après cela, si mes livres ont été mes consolateurs. Chaque jour, ils m'apportent des félicités que je ne saurais trouver autre part.»
Ces révélations d'Ascham sont, dans leur sincérité, d'une haute importance historique. On comprend Jane, ses habitudes, sa vie à la campagne, ses luttes contre ses parents, qui consentaient bien à ce qu'Aylmer amusât leur fille avec de vieux livres, mais à la condition qu'elle resterait princesse et qu'elle n'oublierait pas son rôle à la cour. Jane avait beaucoup d'égards pour les siens et s'efforçait de ne les désobliger en aucune circonstance. Seulement elle défendait sa liberté, son âme, ses admirations; et la jeune princesse féodale, adorant à la fois le Christ et les Muses à la manière de Mélanchthon, est par ce croisement même, dans lequel excella plus tard notre Fénelon, l'une des figures les plus originales de la Renaissance. Elle s'était vouée merveilleusement à la philosophie, dont elle habitait tous les sommets, soit avec les Pères de l'Église, soit avec les métaphysiciens antiques, soit avec les grands réformateurs, hommes augustes qu'elle confondait presque, malgré leur diversité, dans un même culte.
Le protestantisme laissa Jane Grey sur ces hauteurs. Ame vastement religieuse, de cette élévation, par son ample doctrine, elle dominait les sectes et présageait à son insu la raison moderne.
CHAPITRE XII.
Lady Jane Grey pendant l'année 1551.—Sa grâce avec les seigneurs, son érudition avec les humanistes.—Ardeur de Jane pour l'étude.—Aylmer.—Sadder.—Bucer, Vermigli: leurs portraits.—Par ces deux réformateurs Jane connaît Bullinger.—Elle fait amitié avec lui.—Les trois lettres de la princesse au réformateur conservées dans la bibliothèque de Zurich.—Bullinger.—Sa doctrine, sa vie, ses correspondances.—Quel pouvait être le lien entre Jane Grey et Bullinger? la théologie.—Missions du pasteur de Zurich à travers la Suisse.—Son influence sur Jane Grey.—Son portrait.—Une remarque d'Aylmer.—L'étude ne suffit plus à Jane.