Part 17
Les pères du concile de Trente suscitèrent à l'unité de la Réforme anglicane de redoutables embarras. Ils eurent l'art de dépêcher des anabaptistes dans la Grande-Bretagne. Une lettre à Gardiner prouve ce fait machiavélique.
Les anabaptistes arrivèrent. Ce n'étaient pas les sectaires féroces et dissolus de Jean de Leyde, non, c'étaient des sectaires pacifiques. Sous beaucoup de subtilités, leur religion était un théisme. Pour eux le Christ n'était pas Dieu, c'était seulement un homme inspiré. Ils n'admettaient pas le baptême des enfants: ils en conféraient un autre aux adultes qu'ils régénéraient dans une nouvelle ablution. D'ailleurs ces anabaptistes d'Angleterre étaient inoffensifs, bons, miséricordieux, les ancêtres, selon l'esprit, des quakers de la Grande-Bretagne et de l'Amérique.
Cranmer devait à ces sectaires la même tolérance qu'il accordait aux savants, aux artistes, aux réfugiés allemands, florentins, génois, vaudois, vénitiens, milanais et calabrais. Il était naturellement disposé à l'indulgence, mais poussé par les violents de son Église, il eut le malheur de laisser allumer les bûchers de Jeanne de Kent, et de Von Parris, un Hollandais qui exerçait la chirurgie à Londres (1551).
Siècle formidable que celui où Thomas Morus, le meilleur des catholiques, faisait brûler trois hérétiques, et, où Cranmer, le meilleur des protestants, faisait brûler à son tour deux anabaptistes! Le crime est plus grand chez Cranmer, parce qu'il est plus illogique. Le catholicisme en effet n'est que par l'autorité; au contraire, si le protestantisme est sous le soleil, c'est par la liberté de discuter et de conclure. Comment donc qualifier le protestantisme inquisiteur? En persécutant, le catholicisme n'est qu'inhumain; en persécutant, le protestantisme est inhumain et absurde, plus qu'absurde: idiot.
Le duc de Somerset cependant, dépouillé de tout, avait tout retrouvé en quelques mois. Il n'y avait que le titre et la puissance de protecteur qu'il n'eut pas. Il rentra dans ses biens. Il fut lord du conseil et lord de la chambre du roi. Le comte de Warwick, le ministre dictateur, consentit même, pour satisfaire Édouard, à donner son fils lord Lisle à l'une des filles de Somerset.
L'harmonie toutefois était loin de ces émules. La haine sous des dehors de courtoisie couvait entre eux.
Ils n'étaient pas égaux. Le duc de Somerset n'était que mollesse et violence; le comte de Warwick avait la souplesse de la force, la dissimulation, la patience, la décision. Il frappait sans menacer à la différence du mobile duc qui menaçait sans frapper.
Le comte de Warwick connaissait toutes les rodomontades de Somerset. Il faisait parvenir au roi par des espions de tous les âges, de tous les rangs, et de tous les sexes, les moindres imprudences du duc.
Somerset entretenait une bande nombreuse. Il avait autour de lui des spadassins déterminés. Il parlait de soulever la cité, de reconquérir le jeune roi, d'exterminer sir Williams Herbert, le comte de Wiltshire, et surtout le comte de Warwick. Le roi était instruit à mesure et indirectement par des créatures de Dudley qui en même temps captivait Édouard et les lords du conseil. Le comte de Warwick édifiait le roi en accélérant les progrès de la Réforme, en répondant avec modération aux outrages de Somerset et en comblant ses collègues des faveurs de la cour. Il ne s'oubliait pas lui-même. Ainsi, Thomas Percy, le frère du lord Percy qui avait aimé Anne Boleyn, ayant été décapité et ses enfants mis hors de la noblesse, lord Percy ne put léguer à ses neveux le titre de comte de Northumberland. Ce grand titre vacant, Dudley le travestit et l'arracha au roi, mais il est le seul de sa famille qui en fut décoré. Ce nom de Northumberland, un instant usurpé, refleurit plus tard dans l'antique maison des Percy. Édouard VI, après avoir créé duc de Northumberland le comte de Warwick, créa, par l'insinuation du nouveau duc, d'autres dignités. Il institua duc de Suffolk le père de Jane Grey, le marquis de Dorset dont les deux beaux-frères, fils du dernier lit du vieux Suffolk, avaient succombé à l'épidémie de la _suette_. Le comte de Wiltshire fut déclaré marquis de Winchester; sir Williams Herbert, comte de Pembroke; Cecil, Cheek, Sidney et Nevil furent faits chevaliers. Northumberland distribua partout des grâces, se fortifiant auprès du roi par sa bienveillance hypocrite envers Somerset, auprès des lords par ses largesses d'argent et de charges.
Pendant ce temps, Somerset se permettait les jactances, les insultes, les mépris. Tout chez lui se bornait aux paroles. Il se berçait de vaines illusions de vengeance et de domination, lorsque, le 17 octobre 1551, comme il se rendait en grande pompe à Westminster, il fut arrêté et conduit à la Tour.
La même prison d'État se referma bientôt sur les partisans du duc. Crane et sa femme, sir Thomas Holcroft, sir Michel Stanhope, sir Thomas Arundel, sir Miles Partridge, lord Paget, le comte d'Arundel, lord Dacres y furent successivement écroués. La duchesse de Somerset ne fut pas épargnée non plus. Elle avait toujours été le mauvais ange de son mari, l'ange de l'orgueil.
Le marquis de Winchester fut nommé lord sénéchal dans le procès. Le duc de Northumberland et le comte de Pembroke, les ennemis de Somerset, ceux qu'il avait voulu assassiner furent parmi ses vingt-neuf juges.
L'acte d'accusation contenait deux chefs principaux:
Le duc avait médité la déposition du roi, son neveu.
Il avait comploté de s'emparer du duc de Northumberland mort ou vif.
Les pairs l'acquittèrent sur le premier chef; ils le condamnèrent sur le second.
Après sa sentence, Somerset demanda pardon au duc de Northumberland, au marquis de Winchester et au comte de Pembroke des desseins qu'il avait formés contre eux. Cette humiliation que l'ancien protecteur s'infligea spontanément à lui-même me semble prouver assez l'intention d'un triple meurtre dévoilé du reste par plusieurs témoins.
L'ordre de l'exécution ne fut pas immédiat: il ne fut signé que le 22 janvier 1552. Le duc de Northumberland inventa tous les délais imaginables. Il avança de degré en degré. Il n'approcha que peu à peu de la main du roi la plume fatale. Il avait circonvenu le jeune prince par des prêtres, par des familiers qui soulevaient la conscience de l'adolescent contre sa sensibilité. Northumberland avait l'air de pencher plutôt vers l'indulgence et de subir les mêmes combats qu'Édouard.
Le roi se détermina enfin.
Le duc de Somerset dut se souvenir de son frère, le grand amiral, dont il avait répandu le sang sur le même échafaud où le sien allait être versé. Il déplora sans doute au dedans son implacabilité; car ses lèvres murmuraient tout bas des prières en marchant à Tower-Hill. Là, il retrouva en face du bourreau son courage de soldat. Il fit un discours touchant à la multitude qui avait envahi l'intérieur de la Tour. Il avait favorisé la Réforme et le pauvre peuple. Il en fut récompensé à cette heure suprême. Il fut entouré d'un respectueux attendrissement. Toutes ces rudes poitrines vibraient pour lui. Sir Anthony Broon s'étant présenté à cheval, et quelques voix ayant crié: «La grâce, la grâce,» il y eut une explosion de joie. Somerset lui-même eut un court mirage. Détrompé vite, il reprit son discours avec calme, recommandant aux spectateurs en larmes la fidélité au roi et à l'Église nouvelle. Il se tut un moment, regarda une dernière fois le ciel, salua l'immense auditoire, et, ployant ses deux genoux, il emboîta son cou palpitant dans l'échancrure du billot; sa tête roula et rougit le drap noir de l'échafaud au milieu d'un vaste gémissement.
La mort du duc de Somerset fut plus noble que sa captivité. Il eut d'abord trop de bonheur et son étoile avait été trop éclatante. Il en fut ébloui. Ni son intelligence, ni son caractère n'étaient faits pour porter sa fortune. Elle était trop supérieure à son génie. Pour l'achever, il eut une femme hautaine, une de ces femmes pour qui l'étiquette est plus que l'affection, plus que le devoir et qui poussent les leurs jusqu'au trône ou jusqu'à l'échafaud dans l'unique but de tout écraser autour d'elles sous une insolente personnalité.
Lord Thomas Seymour et le duc de Somerset ensevelis, Northumberland gouverna seul. Il n'avait pas le nom de protecteur, mais il en avait l'omnipotence. Il l'avait conquise par sa flexibilité, par ses tempéraments non moins que par l'opportunité rapide de son initiative et de son action.
Il était le vrai roi d'Angleterre.
CHAPITRE XI.
La cour d'Édouard VI.—Influence de Cranmer.—Les réformateurs d'Allemagne favorisés.—Les jeunes seigneurs et les jeunes filles de la plus haute aristocratie très-adonnés aux lettres.—Les ladies Somerset.—Mildred Cecil.—Mistress Clark.—Lady Vaughan.—La comtesse de Pembroke.—La princesse Élisabeth.—Lady Jane Grey.—Amitié du roi pour Jane qui protège Élisabeth.—La princesse Marie.—Cassette de Jane Grey.—La Bible et Platon.—Les dialogues.—La Renaissance.—Souvenirs personnels—Les philosophes.—Les réformateurs.—Jane païenne et chrétienne.—Ses habitudes.—Ses parents et Aylmer.—Deux récits.—Le Phédon.—Attractions multiples de Jane Grey.
En dehors de la politique, la cour d'Édouard VI était charmante. C'était un couvent libre d'adolescents et de vierges dont Cranmer, l'archevêque de Cantorbéry, était comme l'abbé. Il y avait innocence, courage, beauté, lutte de science et de vertu parmi cette élite de l'aristocratie anglaise.
Les intrigues des oncles du roi, le duc de Somerset et le grand amiral, les cabales coupables de Dudley, duc de Northumberland, le tentateur des deux Seymour et de sa propre famille, n'avaient cessé de planer au-dessus et autour de la jeune cour, moitié érudite, moitié élégante. Mais cette cour plongée dans toutes les études de la Renaissance, passionnée de théologie et d'art, doit être indiquée avec son originalité dans cet intervalle efflorescent de 1550 à 1553.
Il faut saisir dans les documents secrets de cette époque et singulièrement dans les lettres latines soit d'Ascham, soit d'Aylmer, non moins que dans les Mémoires de Strype, la physionomie de cette cour où le primat d'Angleterre et ses amis les humanistes étaient plus respectés, plus admirés, plus applaudis que les lords.
Le roi donnait l'exemple.
Il rougissait d'aise lorsque Cranmer lui parlait de créer des chaires de théologie et d'éloquence à Cambridge et à Oxford pour Bucer et pour Pierre Martyr Vermigli.
«Mon père, disait le jeune roi, j'autorise tous vos desseins. C'est m'honorer que de protéger les lettres et ceux qui les cultivent avec éclat. Ne vous y épargnez pas. Si l'argent manque à mon trésor, réduisez plutôt mes écuries et les dépenses de ma bouche.»
Il travaillait en même temps, le noble jeune prince, autant que le permettait sa santé.
«Jamais la noblesse d'Angleterre, écrit en 1550 Ascham à Sturmius, recteur de l'université de Strasbourg, n'a été plus savante qu'à présent. Notre illustre roi Édouard surpasse en talent, en habileté, en persévérance et en instruction le nombre de ses années et ce que l'imagination peut supposer. Il faut accorder aussi de justes éloges à cette foule de jeunes seigneurs élevés avec notre prince dans les littératures grecque et latine.»
Ascham rend hommage aux deux précepteurs du roi, Antony Coke et John Cheek.
On sent qu'il s'estime profondément lui-même qui, après la mort de son ami Grindal, s'est chargé de l'éducation de la princesse Élisabeth. Il est plein d'enthousiasme pour elle, ce qui ne l'empêche pas de rendre justice aux dames soit de la cour, soit de la ville que recommande l'ardeur des lettres.
Il cite au premier rang les filles du duc de Somerset et Mildred Cecil, la fille d'Antony Coke, la femme de William Cecil, déjà secrétaire d'État, déjà le plus grand politique de l'Angleterre, déjà digne qu'on lui appliquât les paroles dont Thucydide sacre Périclès: «Il avait le sentiment de toute convenance, le tact pratique et utile de toute théorie.»
La petite-fille de Thomas Morus, mistress Clark, rappelait intellectuellement sa mère mistress Roper et le chancelier son aïeul. Lady Vaughan et la comtesse de Pembroke, sœur de la reine Catherine Parr, étaient des personnes tout à fait littéraires à la cour; Ascham les célèbre. Seulement ses prédilections étaient pour la princesse Élisabeth et pour Jane Grey.
Jane Grey surpassait toutes ses compagnes soit par son intelligence, soit par sa modestie.
Elle ne tenait qu'à la science et à la vertu.
«Un jour, dit Aylmer, lady Jane ayant reçu de lady Marie une parure brillante, des vêtements d'or et de velours et toutes les somptuosités de la toilette, elle s'écria en les voyant:
«Que ferai-je de ceci?
—Ces vêtements, lui répondit-on, iront bien à une personne de votre rang.
—Vraiment, repartit Jane, ce serait une honte à moi d'obéir à lady Marie contre la volonté de Dieu et d'abandonner lady Élisabeth qui s'y conforme religieusement.»
Une telle petite scène peint bien la cour d'Édouard VI, vers 1550. Cette cour était rigide. Le jeune roi était plus sévère même que l'archevêque, et rien ne lui plaisait comme la simplicité des costumes, image de la décence des mœurs. Il y avait deux tendances: la tendance au luxe imposée par lady Marie aux dames en qui survivaient les souvenirs catholiques; la tendance à un puritanisme poli recommandé par la princesse Élisabeth et par Jane Grey, toutes deux protestantes.
Le roi aimait beaucoup Jane qui était la femme selon son idéal, une jeune fille accomplie en grâce, en chasteté, une vierge qui éclairait et qui charmait à la fois. Édouard ne pouvait souffrir Marie sa sœur aînée; il avait plus de penchant pour Élisabeth; mais sa tendresse la meilleure était pour Jane Grey qui apaisait son humeur contre la fille de Catherine d'Aragon et qui tournait son cœur de plus en plus vers la fille d'Anne Boleyn.
On sent l'influence de lady Jane dans les condescendances croissantes d'Édouard pour Élisabeth, et dans les honneurs dont il permettait qu'elle fût entourée, lorsqu'elle lui faisait visite.
On lit dans les Mémoires de Strype, à la date du 17 mars 1558:
«Lady Élisabeth s'est rendue à cheval au palais de Saint-James. Elle était accompagnée d'une suite de lords, de gentilshommes, de dames du premier rang au nombre de deux cents.»
A la date du 19, on lit encore:
«Tout le chemin que la princesse traversa avec son cortége, depuis la porte du parc jusqu'au château, était couvert de sable fin.»
La princesse Marie avait alors trente-quatre ans, la princesse Élisabeth en avait dix-huit et Jane Grey quatorze, l'âge du roi.
Jane, soit à la cour, soit dans le Leicestershire, à Bradgate, avait avec elle une cassette dont le fond était toujours Platon et la Bible.
C'étaient ses deux livres. Elle méditait la Bible en hébreu ou en anglais, Platon en grec.
Ce qui la pénétrait avec la poésie des prophètes et la morale du Christ, c'était la philosophie de Platon. Son âme était imbibée de ces odeurs et on les respirait auprès d'elle. Les humanistes comme Ascham et Aylmer, les réformateurs comme Bucer et Vermigli, les évêques comme Thirleby et Cranmer, les jeunes seigneurs comme les Dudley, les Norfolk, les Seymour, Édouard VI lui-même, étaient captivés, ensorcelés. Car cette princesse se montrait la plus séduisante jeune fille de la cour, de la ville et des champs. Partout lady Jane était la première.
Par delà tous ses goûts, son goût le plus vif était pour Platon.
Elle suivait en imagination les traces du grand philosophe dans les détours innombrables de ses dialogues, comme dans autant de forêts sacrées plus enchantées que sa forêt de Charnwood. Là, ce n'étaient pas de cruels chasseurs, poursuivant et tuant de faibles animaux. C'étaient des troupes de jeunes hommes, tantôt dans une palestre, au milieu des divertissements; tantôt à l'ombre des orangers; tantôt sur l'herbe fraîche, au bord de l'Ilissus, au murmure du flot, au chant des cigales. Socrate passait et repassait dans ces groupes, s'adressant soit à l'un, soit à l'autre, interrogeant et répondant, démasquant les sophistes, dévoilant les égoïsmes, suscitant les vertus, enlevant à travers les évolutions d'un génie inépuisable toutes ces intelligences exquises de l'Attique.
Tout est pur aux purs. Jane s'égarait et se retrouvait au milieu des dialogues. Elle ne comprenait pas les fanges de la Grèce, ni ses mœurs infâmes, et la pensée de la vierge n'en était pas plus ternie que le rayon n'est souillé par la boue des carrefours sur laquelle il luit. Jane répétait après Diotime, la Mantinéenne:
«O, mon cher Socrate, ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle.»
Socrate était le guide de Jane et la préservait de toute profanation.
Jane Grey se risquait avec confiance sur les ailes du philosophe.
«La vertu des ailes, dit Socrate, est de porter ce qui est pesant vers les régions habitées par les Dieux, et elles participent plus que toutes les choses corporelles à ce qui est divin. Or, ce qui est divin, c'est le beau, le vrai, le bien, et tout ce qui leur ressemble. Voilà ce qui fortifie principalement les ailes de l'âme.»
Et ailleurs:
«Le lieu qui est au-dessus du ciel, aucun de nos poëtes ne l'a encore célébré; aucun ne le célébrera jamais dignement. Voici pourtant ce qui en est, car il ne faut pas craindre de publier la vérité, quand on parle sur la vérité. L'_Essence_ sans couleur, sans forme, impalpable, ne peut y être scrutée que par l'intelligence, ce flambeau de l'âme. Autour de l'Essence est la place de la science. Or, la pensée des Dieux, qui se nourrit d'intelligence et de science sans mélange, comme celle de toute âme qui doit remplir sa destinée, aime à voir l'Essence dont elle est depuis longtemps séparée, et se livre avec délices à la méditation de cette Essence, jusqu'au moment où le mouvement circulaire reporte les Dieux au point de leur départ. Dans ce trajet leur pensée a contemplé la justice; elle a contemplé la science, non point celle où entre le changement, ni celle qui paraît différente dans les différents objets qu'il nous plaît d'appeler des Êtres, mais la science telle qu'elle existe dans ce qui est l'Être par excellence. Après quoi, les Dieux replongent dans l'intérieur du ciel et reviennent à leur palais; aussitôt qu'ils arrivent, le cocher conduisant les coursiers à la crèche, répand devant leurs naseaux l'ambroisie et leur verse le nectar. Telle est la vie des Dieux. Parmi les autres âmes, celles qui s'éloignent le moins des âmes divines n'éprouvent jamais aucun mal.»
Ce sont là quelques-uns des fragments, que Jane Grey copiait de sa main. Quand elle les avait retenus et récités, elle s'écriait en grec, à l'exemple de Socrate et à la joie d'Aylmer: O Pan, donne moi la vertu intérieure de l'âme! voilà tout mon vœu.»
Chose singulière! une jeune fille anglaise pouvait prier dans Platon comme Aylmer et Ascham sans cesser d'être biblique. En cela, les humanistes ne s'écartaient pas des Pères de l'Église si fervents pour le disciple de Socrate. Dans ces jeux surprenants du seizième siècle, l'antiquité et la Réforme se confondaient; seulement sous des mots anciens les sentiments étaient nouveaux. L'écorce de ce grand arbre de la Renaissance était païenne, mais la séve était chrétienne, et, par elle, reverdissait le vieux tronc presque desséché.
Je l'entrevois cette Renaissance, telle qu'elle brillait alors. Car d'un même coup d'œil que ses initiés, j'ai regardé ses horizons. Au commencement de ce siècle, à une heure de renaissance aussi, n'avons-nous pas feuilleté, nous spiritualistes, avec un saisissement religieux les dialogues de Socrate? Nous étions quelques amis, entre autres George Farcy, un héros de la liberté mort dans les journées de juillet et Eugène Burnouf, un héros de la science mort dans des labeurs sacrés sur les livres primitifs de l'Inde. Eux et moi, à vingt ans que nous avions, nous emportions sous les tilleuls du Luxembourg les volumes de Platon, et, le long d'une allée où se promenait souvent Royer-Collard solitaire, nous lisions et nous causions dans les lueurs philosophiques d'une aube ineffable. La réverbération de l'antiquité était sur nous, en nous, et je puis interpréter par nos extases l'extase du seizième siècle. Je ne crains pas de le dire, c'est de la sorte qu'il faut avoir senti l'antiquité, au matin, dans une fraîcheur de rosée, pour la juger, le soir, sans sécheresse à travers la douce réminiscence des jeunes impressions; c'est de la sorte que l'on doit découvrir l'Angleterre d'Édouard VI aux splendeurs de la Renaissance et de l'analogie.
Les réformateurs avaient tellement christianisé Platon et tellement platonisé la Bible, ils avaient tellement échauffé la Grèce par la Judée, tellement illuminé la Judée par la Grèce, qu'ils avaient réconcilié en eux les génies du mont Horeb et du cap Sunium. Par la perception de l'_Essence_ que Socrate révèle, ils avaient même touché à la partie ontologique de la métaphysique, partie transcendentale, réalité objective, dont Kant, Fichte, Schelling et Hegel ont indiqué naguère les secrets, tandis que Locke, Condillac et tout le dix-huitième siècle réduisirent la métaphysique à la simple analyse de l'entendement, à la psychologie. Platon, lui, n'avait rien omis de la totalité de l'Être. C'est pourquoi, s'il a été développé et traduit, il n'a encore été ni dépassé, ni surpassé.
La philosophie, dans son expression la plus sainte, est une aspiration au delà des systèmes, l'aspiration directe d'une âme individuelle vers un Dieu infini.
Des génies incomparables nous éclairent la route: Platon d'abord. Aucun n'est au-dessus de Platon. Jane Grey le soupçonnait et nous le savons, nous qui avons aiguisé nos esprits contre l'algèbre sceptique et stérile de Fichte, de Schelling et de Hegel, nous qui avons successivement vécu de la moelle de Bacon, de Descartes, de Leibniz et de Kant, ces quatre-là les plus grands des modernes, nous, qui du sein de tant de systèmes, retenons le privilége d'aspirer toujours plus haut. Cette aspiration, la faculté ailée de l'homme, où est-elle mieux que chez Platon? ni chez les philosophes que nous avons nommés, ni chez Aristote, ni chez Pythagore, ni chez personne. Toutefois la métaphysique est comme la terre; elle gagne à être labourée et il est bon, malgré tout, que les Allemands de ce siècle aient construit leurs monuments d'abstractions. Non pas que je sois avec eux. Kant, le plus original, est sceptique. Tous les autres sont panthéistes. Leur doctrine consiste dans la soudure de Dieu et de l'univers. Par cette coexistence, ils ressuscitent le chaos. Je ne les accepte pas, je les constate. Je constate Fichte, ce Germain ivre du _moi_ jusqu'à ensevelir Dieu dans cet atome. Je constate Schelling, ce panthéiste armé du thyrse qui, absorbant l'univers en Dieu, sombre dans le mysticisme; je constate Hegel ce panthéiste épique dont l'effort est de confisquer Dieu dans l'univers, dans l'homme, et qui par là sombre en plein athéisme.
Je ne ferai pas difficulté d'écouter de Hegel son évolution de l'idée, sa théorie de l'histoire, du _devenir_, du progrès, mais à une condition, c'est qu'au-dessus de la poussière qu'il soulève, j'aurai pour appuis ces granits inébranlables: le _cogito, ergo sum_ de Descartes, ce qui implique l'âme; l'unité substantielle de Platon et de Leibniz, ce qui implique Dieu; puis après tout comme avant tout, le moi personnel avec son invincible gravitation vers l'infini personnel, ce qui implique l'immortalité. Voilà de quelles précautions je m'entoure contre Hegel, le plus surfait des hommes, ingénieux sans doute et intrépide dans l'absurde, mais inférieur à Kant qui lui-même était inférieur à Leibniz, le premier des modernes comme Platon est le premier des anciens. Platon a mérité le nom de Divin et Leibniz vécut tellement dans l'intimité de Dieu, qu'il en reçut pour ainsi dire la confidence et qu'il put expliquer les plans de la Providence calomniée.