Histoire de Jane Grey

Part 16

Chapter 163,857 wordsPublic domain

Le vicomte de Lisle, nommé par le grand conseil de ses collègues comte de Warwick, n'était, sous le manteau d'un lord, qu'un bandit féroce. C'était un débauché, un conspirateur et un fripon noyé de vices, impatient de réaliser son ambition effrénée, même par le crime. Il n'y avait pour lui ni amitié, ni famille, ni religion. C'étaient des sentiments dont il jouait afin d'ensorceler ses dupes et ses victimes. Il se servait de Dieu, du diable et des hommes pour tout usurper autour de lui. «Sire, disait-il à Édouard VI, votre père a tué le mien. Il a cru bien faire. Moi je ne voudrais pas mourir par vous, mais pour vous. Éprouvez mon zèle. Quand tous les vôtres se réuniraient contre vous, seul je vous demeurerai. Comptez sur Warwick.» Ces paroles, souvent répétées à l'oreille du petit roi, l'avaient persuadé et charmé. Jane Grey, l'amie et la confidente d'Édouard, ne doutait pas non plus de la fidélité chevaleresque du grand chambellan.

Le comte de Warwick ne songeait qu'à précipiter les Seymour. Il épiait les occasions d'aider le destin.

Édouard Seymour, vicomte de Beauchamp, comte de Hertford, duc de Somerset, lord protecteur, et Thomas Seymour, baron de Sudley, grand amiral d'Angleterre, n'étaient pas d'une très-haute naissance, ils n'étaient que de bons gentilshommes; mais ce qui les entourait d'une auréole, c'est qu'ils étaient les frères survivants de la reine Jeanne Seymour et les oncles du jeune roi.

Le duc de Somerset, l'aîné des deux, avait été investi d'un pouvoir presque absolu. Il exerçait une sorte de dictature. Il était naturellement doux; ses portraits le dévoilent. Rien de plus noble que son aspect. Les ordres dont il est décoré, sa barbe majestueuse, sa pelisse bordée de fourrure, sa toque de velours ornée de plumes indiquent un personnage officiel. Il a une intelligence droite et un caractère faible. Son front placide, ses joues immobiles, son teint pâle, ses yeux ternes, sa bouche muette n'annoncent aucune énergie. Ce qui se dégage de cette physionomie, c'est une mélancolie incurable, la mélancolie de l'impuissance. Le duc de Somerset n'avait que de la vanité, une vanité de parvenu. Sa femme, elle, avait de l'orgueil et le plus intense de tous les orgueils, un orgueil anglo-saxon, l'orgueil d'une Woodstock. Le duc sera l'instrument aveugle de cet orgueil. Lui, le lord débonnaire qui répugne à voir périr un insecte, il sera entraîné par sa femme, d'excitation en excitation, sur une pente tragique.

Son frère, Thomas Seymour, est un turbulent esprit. Il en veut à la fortune. Sa première rage contre le sort, c'est d'être un cadet. Toutes les conséquences de ce hasard, il les déduit, les aigrit et les envenime. Il rugit de ne pouvoir être l'aîné de sa maison, et un feu de jalousie contre le duc de Somerset le consume. Thomas Seymour est beau, brave, téméraire. Ses cheveux sont une crinière parfumée; sa figure est armée de séductions infinies; sa bouche sourit à l'amour et au danger; ses regards fascinent; son front commande; son charme captive les hommes et subjugue les femmes. S'il ne succombe pas en chemin, dans le labyrinthe de ses intrigues et de ses séditions, il ira loin.

A l'avénement d'Édouard VI, Thomas Seymour eut l'idée d'épouser la princesse Élisabeth. Il s'en fit aimer. Il ne rencontra qu'un obstacle, mais invincible. Il ne put conquérir l'approbation du conseil de régence, sans laquelle, d'après le testament de Henri VIII, le mariage dépouillait ses filles de tout droit au sceptre.

Thomas Seymour, qui souhaitait contre son frère un grand établissement, renonça soudain à la princesse et emporta d'assaut le cœur de la reine douairière. Il l'amena par la passion à des noces si promptes, que, si elles eussent produit immédiatement leur fruit, on n'eût pas su discerner quel eût été le père, du roi mort ou du grand amiral vivant. Quoi qu'il en soit, ces noces improvisées restèrent cachées d'abord. Les assiduités de Thomas Seymour s'expliquaient par la bienveillance qu'il avait toujours inspirée à la reine.

Devenue veuve de Henri Tudor en 1547, Catherine Parr était une douairière fort désirable. Elle était charmante de corps et d'esprit. Elle s'était retirée avec la princesse Élisabeth et Jane Grey, soit à Chelsea, soit à Hauworth. Ces deux résidences, près de Londres, étaient les résidences préférées de la reine, et elles faisaient partie de son douaire.

Elle était très-bonne pour Élisabeth, qui avait alors plus de quatorze ans et très-tendre pour Jane Grey, qui entrait dans sa onzième année.

La marquise de Dorset avait confié Jane à la reine comme à une seconde affection maternelle. Chose singulière! entre Catherine Parr, cette femme supérieure rompue à la cour, et Jane Grey, cette noble enfant qui ignorait tout de la vie, sinon l'étude, il y avait un lien presque impossible et cependant réel. Ce lien était la théologie.

Le naïf enthousiasme de Jane, qui sortait de son parc de Bradgate et de sa forêt de Charnwood avec des yeux aussi sauvages et aussi purs que ceux des biches, sa beauté, son ardeur de comprendre et d'aimer intéressaient la reine douairière. Elle éveillait en souriant dans l'intelligence ingénue et sublime de sa petite-nièce la curiosité de l'infini. Elle répondait aux questions inépuisables de Jane avec autant de certitude et plus d'agrément que M. Aylmer.

Jane avait perdu la forêt de Charnwood, mais elle avait trouvé les bords de la Tamise.

Quelquefois la reine allait à cheval avec Jane seule et deux ou trois serviteurs, de chaumière en chaumière, sous un ciel gris, au milieu de cette vapeur légère qui voile le paysage en Angleterre. Jane sentait et pensait tout haut. Elle passait de la nature à la science enfantine qu'elle avait déjà, et demandait à Catherine Parr tantôt le nom des plantes, tantôt le sens des livres, tantôt le mot des mystères, s'accoutumant dans l'intimité de la reine à tous les mouvements de l'âme, à toutes les évolutions de la dialectique. La veuve de Henri Tudor, étonnée des énergies et des grâces de cette jeune imagination, lui facilitait toutes les hardiesses. Elle ne la retenait que rarement. Car Jane, qui recherchait les nouveautés, ne s'appliquait pas moins aux traditions et la règle lui plaisait autant que la liberté.

Les princesses s'arrêtaient aux cottages. Elles distribuaient aux pauvres l'aumône, aux riches les courtoisies, à tous des Bibles dont les serviteurs de la reine avaient une provision (Voy. une estampe de M. Fourniols). Elles revenaient ensuite soit à Chelsea, soit à Hauworth, Catherine plus contente qu'à Windsor, Jane qu'à Bradgate.

En dehors de ces jours réservés, la reine faisait ses promenades avec Jane et lady Élisabeth. Elles côtoyaient les rives de la Tamise. Montées toutes trois sur des haquenées d'un grand prix, elles étaient entourées d'un cortége d'amis dont le plus illustre était lord Thomas Seymour de Sudley, qui, indépendamment de son château baronnial, possédait des manoirs et des terres dans dix-huit comtés différents. Oncle du roi, frère du duc de Somerset, il était en outre le mari clandestin de la reine douairière. Il semblait fort épris de Catherine Parr et il ne l'était que de la princesse Élisabeth.

La reine excellait à détourner les conversations d'amour par des conversations théologiques dont Jane se mêlait, au vif plaisir de Catherine. Ces conversations à l'air libre, le long de la rivière, sur des sentiers sablés, à travers les prairies ombragées d'ormes et de cèdres, enivraient Jane de bonheur. Sa santé se fortifiait, sa beauté s'épanouissait. Au lieu de sa forêt agreste, rude et négligée, elle avait des horizons de parcs successifs qui paraissaient un seul parc. Les troupeaux erraient çà et là dans l'herbe. Les arbres dessinaient leurs ombres sur la pelouse immense et jetaient irrégulièrement leur verdure variée entre le ciel et la terre. Tout cela souriait à Jane par le contraste des bords de la Tamise avec les perspectives forestières de Bradgate et de Charnwood. L'étiquette, son ennemie, était moindre aussi chez sa tante Catherine que chez son père le marquis de Dorset, et elle révérait chez la reine douairière l'érudition profonde, l'infatigable indulgence d'Aylmer, son professeur et son directeur.

Jane Grey chérissait Catherine Parr et ne lui donna que des joies. Il n'en fut pas de même de la princesse Élisabeth.

Elle était très-attachée à Thomas Seymour. Quand le mariage du grand amiral et de la reine douairière eut été déclaré, la position devint délicate pour Élisabeth. Elle demeurait sous le toit de Catherine Parr et de Seymour. Lui ne se contenait pas. La princesse se défendait, mais elle souffrait de résister.

Les témoignages de mistress Ashley, sa gouvernante, et de Parry, son trésorier, ne sauraient être récusés.

Selon mistress Ashley, lord Seymour, le matin, «en robe de chambre et les jambes nues,» pénétrait dans l'appartement d'Élisabeth. Lorsqu'elle était au lit, «il ouvrait les rideaux. La princesse s'enfonçait du côté du mur pour n'être pas atteinte.» Lorsqu'elle était levée, «l'amiral s'informant de sa santé la frappait doucement et familièrement sur les épaules....»

Parry répéta les aveux de mistress Ashley. «Elle m'a appris, dit-il, que l'amiral aimait beaucoup trop lady Élisabeth, que la reine était jalouse d'elle et de lui, et que, soupçonnant les fréquentes visites de l'amiral, elle était entrée subitement quand ils étaient seuls au moment où la princesse était dans les bras de lord Seymour.»

Il y eut alors une scène très-orageuse entre la reine et lady Élisabeth. Des paroles irréparables furent échangées entre elles: après quoi, une séparation définitive fut résolue et accomplie. Le bruit courut qu'Élisabeth était enceinte de l'amiral et même qu'elle en avait eu un enfant.

Ce qui ajoute une authenticité aux récits de mistress Ashley et de Parry devant le conseil privé, c'est l'affection inaltérable qu'Élisabeth, princesse et reine, conserva, malgré leurs dépositions, à ces deux serviteurs. Par delà ces récits, il y avait probablement un arrière-secret qu'ils ne violèrent pas.

Quel était ce secret? Peut-être quelque chose de plus que ce qui fut révélé; peut-être le dessein formé contre toute espérance d'un mariage entre l'amiral et Élisabeth. Il existait bien deux empêchements insurmontables: l'opposition certaine du protecteur et la vie de la reine douairière, femme de Thomas Seymour. Mais les amants s'acharnent à l'impossible.

Le plus radical de ces empêchements cessa, du reste, inopinément par une catastrophe. La reine mourut en couches, le 30 septembre 1548. Ce trépas fut si opportun aux projets de l'amiral, qu'on répandit partout qu'il avait empoisonné Catherine. C'était une atroce calomnie. L'amiral était un séducteur et un aventurier de cour. Il n'avait rien d'un meurtrier.

La reine morte, Jane Grey retourna chez ses parents au château de Bradgate. Elle était désolée. Élisabeth n'éprouvait pas le même sentiment dans sa résidence de Hatfield où elle reçut la funèbre nouvelle, et Thomas Seymour aspira plus que jamais à la main de la princesse dont il eut le premier et le plus ardent amour.

Il organisa un plan pour se soustraire à la nécessité d'une approbation soit du conseil, soit du protecteur. Il n'y avait plus que cet empêchement qui subsistât.

Thomas Seymour avait commencé la guerre au duc de Somerset par son mariage avec la reine douairière. Ce mariage rendu public, sous la sauvegarde d'une lettre d'Édouard VI, avait excité une fureur chez la duchesse de Somerset et chez le duc une colère de reflet. La duchesse, la femme du lord protecteur, fut obligée de céder le pas à la femme du grand amiral, ce cadet présomptueux qui avait eu la jactance de s'unir à une reine. De là des passions d'Atrides!

La duchesse de Somerset saignait d'être moins que sa belle-sœur et Thomas Seymour frémissait, écumait de ce que son frère le lord protecteur était plus que lui.

Pendant la campagne d'Écosse, où Somerset avait pour lieutenant le comte de Warwick, et où il voulait enlever la petite Marie Stuart pour Édouard VI, Thomas Seymour ne fut pas oisif. Tandis que le duc, aidé de Warwick, gagnait la bataille de Pinkey, l'amiral captivait le jeune roi son neveu. Il lui persuadait que c'était assez pour Somerset d'être le protecteur du royaume, et que c'était à lui, Thomas Seymour, d'être le gouverneur du roi. L'amiral était le plus aimable des oncles, et sa proposition ravit Édouard. Il lui écrivit une lettre favorable, et Thomas Seymour était près de s'en appuyer au Parlement, lorsque Somerset le manda devant le conseil privé. L'amiral fut très-hautain de langage et d'accent, mais il recula. Menacé de la Tour et du billot, il se réconcilia cette fois avec son frère et reçut un accroissement de dix mille livres sterling de rente à ses revenus.

Il reprit ses complots après la mort de sa femme. Son intention était de supplanter le lord protecteur et d'épouser la princesse Élisabeth.

En même temps qu'il entretenait une liaison avec la fille d'Anne Boleyn, il redemandait Jane Grey qui pleurait à Bradgate la reine douairière. Catherine Parr ne fut profondément regrettée que de cette vierge de son adoption et de toutes ses complaisances. Elle seule porta son deuil dans le cœur. L'amiral, qui demeurait avec sa mère, insista pour avoir Jane qui serait sous cette surveillance auguste. Le marquis et la marquise de Dorset hésitant, Seymour avança beaucoup d'argent au marquis, lequel renvoya la muse adolescente de Charnwood dans la maison de l'amiral.

Thomas Seymour avait deux buts en réintégrant chez lui Jane Grey. Il l'arrachait au lord protecteur qui la désirait pour son fils aîné le comte de Hertford. Bien plus, l'amiral souhaitait de la marier au jeune roi qu'il tiendrait alors doublement à discrétion. C'était le destin de Jane, cette âme sublime et ce beau génie, d'être le jouet de la faiblesse de ses proches et de l'ambition de leurs amis.

Ainsi l'amiral, soit par son mariage, soit par sa tendresse pour Élisabeth, soit par son influence sur lord et sur lady Dorset, allait dans toutes les directions à la puissance.

Il redoubla ses trappes. Il prodiguait l'argent au roi, il flattait ses désirs, il comblait ses fantaisies, il soudoyait des bandits, il engageait des pirates, il enrôlait la noblesse, il enrégimentait les députés des communes et les lords dans une croisade contre le protecteur.

C'est au milieu de ces intrigues sans doute exagérées par la police du duc de Somerset, que Thomas Seymour fut arrêté. Il fut enfermé à la Tour sous la prévention d'une conjuration contre le roi et contre la forme du gouvernement.

L'amiral ne se déconcerta point. Il nia les accusations et défia les accusateurs. Il embarrassa les juges d'instruction, les commissaires, le conseil privé lui-même qui se transporta un matin à la Tour afin d'interroger le prisonnier. Thomas Seymour fut véhément, logique, impérieux et dédaigneux, ne réclamant pour toute grâce que d'être confronté avec ses dénonciateurs et de se défendre en personne devant le Parlement. Il fit peur au duc de Somerset et au conseil privé. Il était dans toute la vigueur de son courage et de son esprit. Sa trahison, s'il y avait trahison, n'était pas manifeste. Il avait eu le jeune roi pour complice. Élisabeth serait impliquée dans la procédure. Le prestige de l'amiral, sa beauté, ses ressources, son éloquence et son audace pouvaient arracher un acquittement qui serait la déchéance du lord protecteur. Toutes ces craintes poussèrent le duc de Somerset et ses partisans à provoquer un bill d'_attainder_, d'après lequel Thomas Seymour fut jugé sans être entendu.

Le 17 mars 1549, l'ordre de la décapitation fut signé par les lords du conseil et par le lord protecteur. Le 20 mars, l'illustre captif marcha bravement à l'échafaud où il protesta de son innocence avant de poser sa tête sur le billot. Le bourreau trancha d'un seul coup cette tête de dandy et de héros, cette tête belle comme la tête d'Antinoüs, martiale comme celle du jeune Hotspur.

Jane Grey avait quitté une seconde fois le seuil ravagé de Seymour. Elle séjournait successivement soit à Bradgate, soit au palais Dorset, à Londres, chez son père, soit à Hampton-Court, à Greenwich ou à Windsor, près de son cousin Édouard VI qui pleurait avec elle le grand amiral dont il n'avait pas osé abolir la sentence à jamais tragique.

Des larmes bien autrement amères que celles de Jane et d'Édouard furent celles d'Élisabeth. L'amiral avait été le premier amour de la princesse. Elle étouffa ses gémissements dans sa solitude de Hatfield. Elle s'enveloppa de silence et de prudence. Elle s'entoura pieusement des souvenirs de Seymour. Elle s'attacha de plus en plus à mistress Ashley et à Parry qui étaient des agents entre elle et l'amiral. Elle nomma dans la suite à l'un des postes de sa maison Harrington qui avait été fort dévoué à Thomas Seymour et qui composa sur lui pour la princesse ces vers jaillis du cœur:

«Homme rare, doué d'une force supérieure et d'une mâle beauté; fait pour briller et sur terre et sur mer; d'une amitié constante dans le bonheur ainsi que dans l'adversité; sage dans la paix, habile et intrépide dans la guerre. A pied ou à cheval, au milieu des périls comme au milieu des jeux, il était toujours sans rival; plusieurs essayèrent de l'égaler, mais vainement. Sujet fidèle de son roi, serviteur généreux, ami de Dieu et de la vérité, ennemi des fanatiques de Rome, magnifique chez l'étranger pour l'honneur de son pays, modéré chez lui, quoique l'abondance y régnât, il nourrissait dans sa noble maison plus d'infortunés que beaucoup de ceux qui étaient élevés au-dessus de lui. Tel était l'homme qui, sans s'être rendu coupable, sans aucune cause légitime, fut condamné à périr et dont le sang fut versé contre toutes les lois de la nature, de la raison et de la justice.»

L'exécution de Thomas Seymour retentit comme un fratricide et le sentiment universel fut hostile au lord protecteur. Il y eut un cri sourd dans toutes les poitrines. On disait que Thomas Seymour aimait son neveu et que, s'il était coupable, ce n'était pas envers le roi, mais seulement envers le duc de Somerset.

C'est le comte de Warwick, le plus perversement réfléchi des ambitieux, qui attisa l'amiral et qui endurcit le protecteur, afin d'immoler l'un, de déshonorer l'autre et de s'élever sur la ruine de tous les deux.

Maintenant il n'avait plus que Somerset à renverser. Il y travailla sans relâche et le protecteur lui aplanit les voies.

La misère était inouïe. Il y eut des révoltes dans beaucoup de comtés. Les plus graves furent celles du comté de Devon qu'apaisa lord Russel, et surtout l'échauffourée du comté de Norfolk où Warwick déploya une foudroyante habileté. Il dissipa les insurgés, en tua deux mille, s'empara de Ket, un tanneur, le général des paysans et le châtia du gibet.

Ce succès rehaussa les autres succès militaires du comte de Warwick. Sa gloire s'en accrut: celle de Somerset diminua. Le protecteur foula toutes les prétentions de la noblesse. Il amnistia les séditieux. Cette indulgence parut aux uns de la complicité, aux autres de la pusillanimité: ce pouvait être de la commisération et de la politique. Quoi qu'il en soit, le comte de Warwick s'était simplifié l'avenir par la mort de Thomas Seymour. Il n'avait plus qu'un adversaire, le duc de Somerset, et cet adversaire était odieux.

Warwick accumula bientôt sur lui des rumeurs sinistres. Ses espions les semaient et les propageaient dans tous les quartiers de Londres et dans tous les comtés. Le protecteur, disaient-ils, avait traité avec les ambassadeurs, distribué des gouvernements et des évêchés sans l'avis du conseil. Il avait falsifié les monnaies et dilapidé le trésor. Il avait persécuté l'aristocratie et favorisé les rébellions. Il avait négligé l'armée, calomnié les lords ses anciens collègues, isolé le roi, soit du Parlement, soit de la nation, et circonvenu son neveu trop docile par les serviteurs de la domesticité!

Il bâtissait dans le Strand un palais trop splendide pour un sujet, un palais dont les escaliers descendaient jusqu'à la Tamise, dont les terrasses dominaient le fleuve, dont les galeries ne comptaient que des chefs-d'œuvre. Il en avait posé les assises sur l'emplacement de trois palais épiscopaux et d'une église paroissiale et il l'avait construit avec les matériaux de deux chapelles et d'un cloître. Rien ne lui coûtait. Il dépensait pour son architecture personnelle mille guinées par jour. C'était un scandale qu'un tel luxe au sein de la détresse de tout un peuple.

Quand l'opinion fut incendiée, le comte de Warwick, qui avait gagné la majorité des lords du conseil, arma un grand nombre de ses partisans. Il se rendit avec eux dans l'immense hôtel de l'évêque d'Ély, au centre du quartier d'Holborn. C'était le 6 octobre 1549. Le duc de Somerset emmena le roi à Hampton-Court, puis à Windsor. Warwick s'assura du concours des officiers municipaux, du lord-maire et du gouverneur de la Tour. Le 9 octobre, tous les conseillers privés, moins deux étaient autour de Warwick. Le roi était seul à Windsor avec le protecteur, Cranmer et Paget.

Alors le primat s'adressant à Édouard et à Somerset, les invita l'un et l'autre à ne plus résister. Le roi ne demandait pas mieux. Le protecteur était découragé. Le 10, il se résigna. Le 13, Warwick et ses collègues étaient à Windsor. Ils firent conduire à la Tour Somerset, contre lequel ils entassèrent vingt-neuf chefs de criminalité.

Le protecteur ne montra pas dans ses revers l'audace de son frère le grand amiral. Il confessa tout ce que lui dictèrent Warwick et ses ennemis. Il eut recours à la clémence du roi. A ce prix il eut la vie sauve. Il fut condamné à une amende de deux mille livres sterling de revenu, à la confiscation de tous ses biens mobiliers et à la déchéance de toutes ses dignités.

Le duc de Somerset sortit dégradé de la Tour, le 6 février 1550.

Le comte de Warwick, maître absolu de l'autorité, toucha profondément le roi en ne le forçant pas à répandre le sang de son oncle. Édouard crut que ce calcul de Warwick était de la générosité et il lui en sut un gré infini.

Les réformés tremblèrent pour leurs dogmes. Le duc de Somerset avait été leur providence. Que ferait le comte de Warwick? Ce rusé politique devinait toutes les pensées. Il avait conquis le roi en n'exigeant pas le supplice de Somerset; il cimenta sa prépondérance en ménageant les protestants qui étaient les préférés du jeune monarque théologien. Le comte de Warwick jouait un jeu double; car d'un autre côté il n'offensait pas les espérances des catholiques.

Cranmer continuait son œuvre, une œuvre de douceur et de charité autant que de foi.

Dès le nouveau règne, le primat s'était empressé d'assurer par des pensions le sort des moines sans asile et sans pain. Il avait modifié les ordonnances cruelles de Henri VIII. Il avait obtenu l'amnistie de toutes les condamnations religieuses antérieurement prononcées. Il fit rapporter la loi inquisitoriale des six articles. Il remplaça la liturgie romaine par la liturgie anglaise. Il publia un catéchisme dans lequel, tout en constatant les devoirs des citoyens, il n'omettait pas de rappeler parallèlement les devoirs des gouvernements. Voici son commentaire sur le deuxième commandement: «Tu ne déroberas pas: quand les magistrats chargent leurs sujets outre mesure et requièrent d'eux plus qu'il n'est besoin pour le payement des obligations publiques, cette exaction est un vol et un crime devant Dieu!»

Cranmer correspondait avec Calvin et avec les réformateurs les plus éminents de l'Europe. Il avait fait le pas des sacramentaires et rejeté la présence réelle de l'Eucharistie. Il restitua aux fidèles le calice, et la communion fut célébrée sous les deux espèces. Il supprima le culte des images, retrancha les fêtes superflues, composa un recueil de prières et couronna tant de travaux en donnant aux pasteurs une famille. Le mariage des prêtres fut permis.