Part 15
Le parc, de neuf ou dix milles de circonférence, était planté d'arbres magnifiques. Plusieurs bassins y dormaient entre les joncs. Ces bassins servaient d'abreuvoirs au gibier, et ils étaient des viviers entretenus avec soin, de telle sorte que les propriétaires et les hôtes du château pouvaient se livrer en même temps et dans le même parc, les uns à la pêche, les autres à la chasse, selon leur goût.
Ce qui faisait la valeur incomparable de ce parc, c'était sa situation.
Il touchait à la forêt de Charnwood qui en était comme le prolongement. Les lords de tous les comtés connaissaient la forêt de Charnwood et l'hospitalité de Bradgate. Les marquis de Dorset étaient renommés pour leur courtoisie et pour leur générosité autant que pour leur bravoure.
Jane Grey qui, on le sait, naquit à Bradgate, y fut élevée aussi. Sa famille avait des établissements dans le Nord, mais cette famille s'était entièrement fixée dans le Leicestershire, depuis que le grand-père de Jane, Thomas Grey, y avait gravé sur le granit gothique son écusson.
C'est à Bradgate que Jane passa la meilleure partie de sa vie si courte et si pleine. Et maintenant que le château est en ruines, que les tours sont abattues, que les fossés sont taris, que les chenils et les écuries n'ont plus d'aboiements ni de hennissements, que le palais n'a plus de voix, dans ces débris silencieux ensevelis parmi les orties et les lierres, c'est encore Jane que l'on évoque, belle comme aux jours où du milieu des limbes de l'idiome saxon que Shakspeare ne tarda pas à illustrer, elle écrivait en latin de Cicéron aux humanistes, lisait en hébreu le roi-prophète et en grec le grand disciple de Socrate, ce Platon qui composait de parfums sa philosophie comme les abeilles de l'Hymète leur miel.
Là, dès l'enfance, elle entendait du fond de son cœur l'éternelle harmonie aux notes de laquelle elle accordait ses pensées qui étaient du génie et ses actions qui étaient de la vertu. La morale n'était ainsi pour elle qu'une musique divine.
Des chroniques catholiques se mêlent aux origines de Bradgate et teignent d'une lueur légendaire cet Éden féodal de Jane Grey.
L'année même où le château fut terminé, l'aïeul de Jane revenait d'une grande chasse. Il s'était écarté de ses compagnons et de ses serviteurs à la poursuite d'un cerf. Le cerf s'était dérobé dans les fourrés, et lord Thomas Grey se reposait un instant, les jambes pendantes hors des étriers: immobile, il respirait la fraîcheur humide du soir qui commençait, bien qu'il ne fut pas encore nuit. Le marquis s'était arrêté dans un carrefour de la forêt de Charnwood. Huit routes vertes partaient de ce carrefour et y aboutissaient. Par une de ces routes, la plus montueuse, il vit accourir un chevalier qu'il ne reconnut pas. Il l'attendit de pied ferme. A une longueur de lance, le chevalier dit au marquis:
«Milord, vous avez sur vos terres la plus belle fille de la Grande-Bretagne. C'est une de vos vassales. Elle a résisté à bien des séductions. Les uns disent que c'est par chasteté, les autres que c'est par amour pour Votre Grâce. Je suis de cette dernière opinion. Quoi qu'il en soit, je l'ai aperçue cette semaine à la foire de Leicester, et, que vous l'aimiez ou non, je vous préviens que j'en veux faire ma maîtresse.
—Avant cela, s'écria le marquis de Dorset, je t'aurai creusé une fosse dans ce carrefour. Tu mens par la gorge en attaquant la jeune fille. Sur mon honneur, elle est aussi sage que belle, et ce n'est pas moi, c'est un de mes archers qu'elle aime.»
En achevant ces mots, le marquis s'apprêtait à fondre l'épée au poing sur le chevalier.
«Saint-George!» s'écria-t-il en enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval.
Mais le bon cheval ne bougea pas et l'épée du marquis ne sortit pas du fourreau. C'est que par une autre route du carrefour un autre chevalier s'élançait sur l'étranger et le renversait d'un coup flamboyant.
Le vaincu ne se releva point. Seulement il se dissipa en cendres, en soufre et en fumée.
«Par le ciel! qui êtes-vous donc? demanda le marquis de Dorset.
—Je suis saint George, le patron de l'Angleterre et le protecteur de ta maison, reprit le chevalier inconnu. Mon fils, je suis venu à ton invocation. Cet homme que j'ai terrassé n'était pas un homme, c'était Satan lui-même. Il te tentait. Il cherchait à exciter ta passion pour une de tes vassales que tu cherchais à corrompre. Elle est si honnête qu'elle mérite au contraire tous tes bienfaits.» Et le saint disparut.
Le marquis de Dorset fit un signe de croix et rentra tout rêveur au château. Il ne ferma pas l'œil, et sa nuit ne fut qu'une insomnie.
Il sauta de son lit dès l'aube et il s'en alla chez son vassal. Il appela doucement la fille du fermier et ne lui parla pas d'amour comme il avait fait plusieurs fois à mauvaise intention. Il s'informa auprès d'elle et sérieusement de celui qu'elle préférait pour mari, ce qu'elle avoua en rougissant. Le marquis de Dorset aplanit toutes les difficultés en dotant la vierge de Bradgate, et la noce se fit gaiement dans le mois.
Jane Grey n'implorait plus saint George ni les autres saints: elle n'implorait que Dieu. Elle n'en aimait pas moins la forêt de Charnwood.
Qu'elle était grandiose cette forêt des rois d'Angleterre avant et après la conquête; cette forêt où Richard Cœur de Lion avait abattu le sanglier, où Henri VIII avait tué le daim! La petite Jane y pénétrait par les allées de son parc. Elle prêtait l'oreille aux cors lointains. Elle s'asseyait sur les mousses avec Aylmer et ils causaient soit d'un théologien, soit d'un philosophe, soit d'un fabuliste, sous l'obscurité mystérieuse des chênes. A l'âge de neuf ans, Jane étonnait Aylmer et tous ses maîtres. Elle ne croyait pas, à l'exemple des vassaux de son père, que le cardinal Wolsey sortît chaque nuit de son sépulcre de l'abbaye de Leicester pour se promener sur sa mule parmi les bois de Charnwood, mais dans son goût de paganisme classique, elle s'inspirait des contes mythologiques de la Renaissance et sa forêt lui paraissait pleine d'oracles. Le plus grand souffle qui l'animât cependant était le souffle chrétien et ce souffle portait la jeune fille vers tous les horizons de l'infini. Elle avait des élans de tendresse religieuse, et elle embrassait Dieu par mille entrelacements inextricables comme la vigne embrasse un arbre séculaire. Ainsi la forêt de Charnwood, cette forêt des Plantagenets et des Tudors, aussi primitive et aussi imposante qu'une forêt des Mérovingiens, ainsi la forêt de Charnwood qui était un monde de vénerie pour les marquis de Dorset, fut pour Jane Grey un monde de poésie et de prière. Peut-être la princesse, attentive selon les années et les événements, aux langues, à l'histoire, à la réforme, aux récits tragiques, entrevit-elle par surcroît dans ses retraites du comté de Leicester l'amour chaste, si doux aux vierges. S'il est permis d'interpréter un personnage réel d'après un lieu comme on le reconstruit d'après un texte, je conjecture que telles durent être les impressions de Jane Grey à Charnwood.
Je quitte à regret ce refuge végétal de Bradgate aux délices duquel s'arrachait Jane Grey, lorsqu'elle se rendait à la cour auprès de Catherine Parr qui l'amusait à des questions théologiques où s'exerçait déjà le précoce esprit de la petite fille.
Accompagnons Jane à Whitehall dans les derniers mois de la vie de Henri VIII (1546). Elle fut reçue maternellement par la reine dont les entretiens littéraires et bibliques avec elle égayaient fort le roi.
Henri VIII (V. ses portraits de cette époque) était alors vêtu, selon la saison, d'une robe de chambre en soie ouatée ou d'une peau d'ours blanc. C'est dans ces costumes qu'il traversait les allées de ses jardins de Whitehall, assis sur son fauteuil à roulettes, Cranmer, Gardiner, Longland, ou un autre évêque à sa gauche, Catherine Parr à sa droite, en avant ou en arrière ses deux grands lévriers, la princesse Marie, âgée de trente ans, la princesse Élisabeth, de quatorze ans, le prince Édouard, âgé de dix ans comme Jane Grey, et lui donnant presque toujours le bras (V. deux estampes de 1548; cartons Fourniols).
Ces derniers mois de sa vie (1546-1547), Henri fut anxieusement agité entre les deux factions de son règne: les papistes et les hérétiques, les uns dirigés par Gardiner, les autres par Cranmer.
Gardiner avait au-dessus et autour de lui le duc de Norfolk, le comte de Surrey, et tous les clients des Howard.
Cranmer était fortifié des Seymour et de John Dudley, vicomte de Lisle. La reine Catherine Parr et les Dorset se ralliaient à ce grand parti.
Le roi qui n'était plus préoccupé que de la passion de transmettre la couronne à Édouard, inclinait vers les Seymour, les oncles du jeune prince, et se méfiait des Howard parents des Tudors et assez puissants, assez riches, assez déterminés pour usurper le trône d'Angleterre.
Sous le prétexte que le comte de Surrey, fils du duc de Norfolk, désirait épouser la princesse Marie et qu'il avait écartelé son écusson des armes d'Édouard le Confesseur, il fut condamné à mort comme coupable d'avoir aspiré au sceptre (19 janvier 1547). Six jours après il fut décapité. C'était un brave lord et un poëte éminent. Ses ballades où il célébrait la fée Géraldine couchée parmi les fleurs, ses sonnets où il chantait l'amour et l'héroïsme étaient fort à la mode dans toute l'aristocratie.
Le vieux Norfolk, qui avait été incarcéré comme complice de son fils, apprit dans la Tour que ce fils venait d'être immolé à quelques pas de lui, à Tower-Hill.
Surrey avait été calomnié par sa sœur, la duchesse de Richmond, veuve du fils naturel de Henri VIII. Cette cruelle sœur fut une fille impitoyable. Elle qui avait accusé son frère, elle accusa son père. Ce père infortuné qui pleurait son fils, Surrey, fut accablé sous les imputations accumulées par sa fille dénaturée, par sa femme la duchesse de Norfolk et par sa maîtresse Élisabeth Holland.
Le vainqueur de Flodden, au déclin, fut presque éclaboussé par le sang de Surrey, et il éprouva trois trahisons inouïes dans l'espace intime mesuré par l'étreinte de ses bras autour de sa poitrine indignée.
Il ne reposait plus son âme et ses yeux, après de telles catastrophes, que sur un portrait de son fils, de son cher Surrey, le seul de tous les siens qui lui eût été fidèle.
Ce portrait, dont la gravure a répandu les estampes, est aussi noble que simple. Vêtements sans rubans, toque sans plumes, manteau sans diamants et collet sans pierreries, tout annonce une recherche exquise de modestie et le mépris du luxe. Ce front est très-vaste, ces tempes battent des notes inspirées, elles scandent une prosodie intérieure de poésie et de gloire. Ces regards étincellent. Cette bouche a l'éloquence de la tendresse, de la politique et de la guerre; elle a prouvé l'innocence de Surrey et de Norfolk; maintenant le dédain la ferme. Le nez aquilin, les joues délicates, les cheveux fins décèlent une distinction personnelle et traditionnelle qui n'a pas besoin d'art pour se faire accepter. Aussi la physionomie est-elle tranquille dans la grandeur.
Des angoisses de sa prison, où il se repaissait du portrait et du souvenir de son fils, le duc de Norfolk attendait l'échafaud. Sa tête devait tomber le vendredi 28 janvier 1547 sous la même hache et par le même bourreau qui avaient tranché la tête de Surrey. Tout était prêt à neuf heures du matin. Le duc s'était recommandé au Christ dans un épanchement suprême, tout résigné à quitter le monde impie de sa fille, de sa femme et de sa maîtresse, pour le monde pur de son fils martyr. Une rumeur sourde, puis un ordre secret suspendirent le supplice auquel Henri agonisant avait apposé sa griffe.
Le roi n'était plus. Il avait expiré à deux heures du matin, le jour fixé pour l'exécution du duc que cet événement sauvait.
Ce fut sir Antony Denny qui eut le courage d'avertir le roi que les médecins n'avaient plus d'espérance. Henri ne fut pas pusillanime. Il domina son âme et la posséda, balbutiant comme un remords le nom d'Anne Boleyn et implorant la miséricorde infinie. Denny lui ayant demandé lequel de ses évêques il souhaitait: «Cranmer, répondit le roi; mais pas encore; quand j'aurai un peu dormi.» Il s'assoupit en effet. A son réveil, il s'informa de Cranmer qui accourait de sa maison de campagne de Croydon. Le primat ne fut pas plutôt à ce chevet de mourant, que le roi perdit la parole. Il entendait cependant. Cranmer l'exhorta au repentir et sollicita de lui un témoignage de persévérance dans la foi protestante. Le roi fit un effort, étendit le bras et saisit d'une main crispée la main amie du primat. C'est dans ce mouvement et dans cette attitude qu'il rendit l'esprit en son palais de Whitehall, entouré de Catherine Parr, des deux Seymour, du vicomte de Lisle, de quelques autres seigneurs, d'Anne de Clèves et de ses médecins Butts et Wendy.
C'est ainsi que passa ce tyran, ce meurtrier et cet avilisseur des hommes, cet assassin de ses femmes, ce tourmenteur de ses enfants qu'il déclarait tantôt incestueux, tantôt bâtards, tantôt légitimes, selon le caprice du moment! Henri VIII fut un Héliogabale théologique; et néanmoins, pour avoir secoué le joug de Rome et conservé les parlements, il obtient encore des Anglais une certaine indulgence. Cranmer, en effet, n'eut qu'à continuer d'entretenir la séve religieuse, et le peuple qu'à vivifier sa représentation nationale, cette vieille institution dont les formes étaient intactes. A tout prendre pourtant et malgré son initiative, ses retranchements d'abus, ses facultés souvent supérieures, Henri Tudor fut un monstrueux despote, redoutable par sa haine, plus redoutable par son amour. Immédiatement après son dernier soupir, il fut bien jugé: car alors il y eut dans ses châteaux et dans toute l'Angleterre un immense soulagement, une vaste respiration comme après un fléau de Dieu: une famine ou une peste.
CHAPITRE X.
Testament de Henri VIII.—Les deux conseils.—Édouard VI est proclamé roi.—Le comte de Hertford fait protecteur, puis duc de Somerset.—Jalousie de son frère Thomas Seymour.—Dudley, vicomte de Lisle, comte de Warwick.—François Ier attristé de la mort de Henri VIII.—Prospérité de la Réforme en Angleterre.—Cranmer, défenseur du schisme est favorable à l'hérésie.—Ambition du comte de Warwick.—Caractères du duc de Somerset et de Thomas Seymour.—Leurs portraits.—Leurs dissensions.—Thomas Seymour aime la princesse Élisabeth.—Il épouse Catherine Parr, veuve de Henri VIII.—Jane Grey et Élisabeth sous le toit de la reine douairière.—Amours de Thomas Seymour et d'Élisabeth.—La reine se sépare de la princesse.—Mort de Catherine Parr.—Thomas Seymour veut la main d'Élisabeth.—Il désire marier Jane Grey avec Édouard VI.—Il complote contre Somerset.—Il est arrêté.—Sa prison.—Sa mort.—Chagrin d'Édouard VI et de Jane Grey.—Douleur d'Élisabeth.—Vers de Harrington.—Impopularité du duc de Somerset.—Sa déchéance.—Cranmer et les anabaptistes.—Le duc de Somerset se relève.—Le comte de Warwick le précipite de nouveau.—Artifices de Warwick.—Il est créé duc de Northumberland.—Procès de Somerset.—Son supplice.—Influence fatale de sa femme.—Le duc de Northumberland remplace les deux Seymour auprès d'Édouard VI.—Il est plus roi que le roi.
Henri VIII avait profité des lâches complaisances de la Chambre des communes et de la Chambre des lords pour prolonger sa volonté au delà du sépulcre.
Son testament régna. Ce testament, qui fut modifié peu à peu, prévalut dans ses principales dispositions. Il désignait pour les héritiers du trône: d'abord le prince Édouard; puis, en cas de mort, la princesse Marie, puis la princesse Élisabeth, puis la branche anglaise de Suffolk, à l'exclusion des branches écossaises de Stuart et de Lennox.
Le même testament constituait deux conseils: le premier, de seize tuteurs du roi, le second soumis à l'autre, et formé de douze membres, les subordonnés en quelque sorte des régents qui devaient exercer l'autorité pendant la minorité d'Édouard.
Voici les noms des seize régents:
Cranmer, archevêque de Cantorbéry;
Lord Wriothesley, grand chancelier;
Lord Saint John, grand maître;
Le comte de Hertford, grand chambellan, frère de Jeanne Seymour et par conséquent oncle du jeune roi;
Lord Russell, chancelier du sceau privé;
Le vicomte de Lisle, grand amiral;
Tunstal, évêque de Durham;
Sir Antony Brown, grand écuyer;
Sir Édouard Mountague, président des plaids communs;
M. Bromley, l'un des douze juges du royaume;
Sir William Paget, secrétaire d'État;
Sir Antony Denny et sir William Herbert, premiers gentilshommes de la Chambre;
Sir Édouard Wotton, trésorier de Calais;
Le docteur Wotton, doyen de Cantorbéry et d'York.
Le conseil inférieur dont l'unique prérogative était d'exprimer un avis, sur l'invitation des régents était ainsi composé:
Le comte d'Arundel;
Le comte d'Essex, frère de la reine Catherine Parr;
Sir Thomas Cheney, trésorier;
Sir John Gage, contrôleur du palais;
Sir Anthony Wingfield, vice-chambellan;
Sir William Petre, secrétaire d'État;
Sir Thomas Seymour, frère cadet de Jeanne Seymour et oncle du roi au même degré que le comte de Hertford;
Sir Richard Southwell;
Sir Richard Rich;
Sir Édmond Peckham;
Sir John Baker;
Sir Ralph Sadler.
La signification évidente de ces noms était le progrès du protestantisme. La Réforme allait marcher de victoire en victoire sous des chefs tels que Cranmer et le comte de Hertford. Gardiner avait été biffé par Henri VIII de la liste des régents, les Howard avaient été foudroyés. Le primat, Catherine Parr et les Seymour étaient maîtres du champ de bataille.
La souveraineté reprit vite son aplomb.
Le 28 janvier 1547, jour de la mort de Henri VIII, le prince Édouard était avec sa sœur Élisabeth à Hertford, chez son oncle, l'aîné des Seymour. Ce fut le 31 janvier que lord Wriothesley annonça au Parlement le trépas de Henri VIII et que le comte de Hertford alla chercher dans son propre château son neveu Édouard VI. Le comte mena son auguste pupille à Enfield, où il lui rendit tous les hommages d'un sujet et il le conduisit ensuite à la Tour de Londres. Édouard VI y fut aussitôt proclamé roi d'Angleterre, de France et d'Irlande, défenseur de la foi et chef suprême de l'Église.
Les partisans de la Réforme ne perdirent pas de temps. Le 1er février, au sein du conseil, les régents élurent presque à l'unanimité protecteur du royaume le comte de Hertford. Le chancelier Wriothesley attaché au culte ancien, l'adversaire astucieux des Seymour, protesta, mais dans le désert. Les régents confièrent à l'aîné des oncles du roi le soin de représenter le roi auprès des populations britanniques et des cabinets étrangers. Seulement le protecteur s'engageait à ne pas agir sans l'assentiment de la majorité du Conseil.
Quinze jours après, le comte de Hertford était duc de Somerset, lord grand trésorier et comte maréchal; sir Thomas Seymour fut fait baron de Sudley; Essex, frère de Catherine Parr, devint marquis de Northampton; Lisle, comte de Warwick; Wriothesley comte de Southampton; Rich, Willoughby et Sheffield furent créés barons. Des manoirs et des terres qui avaient appartenu aux couvents s'ajoutèrent aux titres et se distribuèrent à propos. Cranmer, Paget, Herbert et Denny furent pourvus. Il n'y eut que Sheffield et Willoughby qui refusèrent le bien des abbayes.
Sir Thomas Seymour, oncle du roi aussi, était ulcéré de la préférence accordée à son frère, soit par Henri VIII, soit par les régents. S'il n'était que le cadet de sa maison, n'était-il pas l'aîné en talents. Il ne pouvait contenir son mécontentement et l'exhalait partout avec amertume.
Dudley, autrefois vicomte de Lisle, maintenant comte de Warwick, eut alors une initiative trois fois habile. Sous le masque d'un désintéressement antique, il proposa de céder à sir Thomas Seymour la charge de grand amiral. Il fut pris au mot et reçut en échange de sa dignité la place de grand chambellan. Il fut fort loué de sa modestie. Sa conduite avait tiré tout le monde d'embarras. Son nouveau poste le rapprochait du roi; et il avait plu à sir Thomas Seymour par sa déférence, autant qu'au duc de Somerset par son abnégation.
Le comte de Warwick est tout entier dans ce petit fait. Il plante déjà ses jalons.
Soutenu par le primat et par le protestantisme, le duc de Somerset affermit et agrandit sa situation. Il élimina du conseil Wriothesley. Il se donna, avec l'approbation du jeune roi, des lettres patentes scellées du grand sceau qui confirmaient son protectorat et qui lui attribuaient toute l'autorité de la couronne. Il transforma les deux conseils du testament en un conseil privé qui ne le contraignit plus. Le protecteur demandera encore des avis, mais il décidera selon son bon plaisir. A dater de ces lettres patentes (13 mars 1547), le duc de Somerset entra dans toute la plénitude du gouvernement.
François Ier fut très-frappé de la mort de Henri VIII. C'était un présage. Il se fit raconter les cérémonies funèbres. Henri VIII avait été déposé dans la chapelle de Whitehall, toute tendue de noir. Douze lords en grand deuil veillaient près du roi, autour duquel brûlaient et brillaient quatre-vingts cierges de cire blanche. Le 14 février, Henri fut conduit à Sion-House, le 15 à Windsor, et le 16, il fut couché pour l'éternité au milieu du chœur de la chapelle, à côté de Jeanne Seymour, la seule de ses six femmes qu'il n'eût ni menacée, ni répudiée, ni décapitée. Le roi de France hochait tristement la tête à ces détails lugubres et disait du roi d'Angleterre: «Il dort à Windsor et moi je dormirai bientôt à Saint-Denis.» François Ier ne se trompait pas. Il ne survécut à Henri VIII que de deux mois.
C'est ici qu'il importerait d'esquisser les quatre personnages les plus historiques du nouveau règne. Ces personnages sont: Cranmer, le comte de Warwick, le duc de Somerset, et son frère le baron de Sudley, lord grand amiral.
Cranmer est assez connu. Il est le vrai réformateur de l'Angleterre, le diplomate obstiné du schisme, toujours en évolution lente vers l'hérésie.
Le comte de Warwick, naguère vicomte de Lisle, était fils de ce Dudley d'abord jurisconsulte éminent, puis ministre exacteur de Henri VII. Ce ministre avait accru sa fortune et celle du fisc en pillant la fortune publique.
Henri VII avait encouragé les dilapidations de Dudley: Henri VIII ne l'ignorait pas. Il livra donc moins à la justice qu'à la popularité le ministre de son père. Cette tête, jetée à la foule pour lui plaire, regardait sans doute au dedans Henri VIII et lui communiquait par l'éclair des yeux un remords: car le roi arracha le jeune Dudley à l'obscurité, et c'est par des grâces redoublées qu'il parvint à désarmer le spectre opiniâtre.
John Dudley fit ses débuts à la cour en 1523. Il s'attacha successivement à Wolsey et à Cromwell; il les abandonna au moment précis où ils furent malheureux. Vicomte de Lisle en 1541, gouverneur de Boulogne en 1543, grand amiral en 1545, tout lui fut aplani par Henri VIII, qui le fit, en 1547, l'un de ses exécuteurs testamentaires, l'un des régents du royaume.