Histoire de Jane Grey

Part 14

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Ces derniers mots étaient à l'adresse du roi et signifiaient, dans le langage du temps: catholique anglican ou schismatique. Après ces paroles, le vicaire général subit son supplice avec intrépidité. Il avait proféré tout ce qui devait rejaillir en grâce sur son fils et émouvoir le roi. Il avait visé juste aux prétentions théologiques et aux sentiments de Henri. Aussi quelques mois étaient à peine écoulés, que Gregory Cromwell, l'aîné des enfants du vicaire général, fut fait baron et pair du royaume.

L'ancien soldat du connétable de Bourbon avait commencé en aventurier. Ministre de Henri VIII, il vécut en politique plein d'initiative, de décision, et de vigueur; il mourut en père. Il sauva l'avenir de son cher Gregory par l'humilité et les adresses de ses suprêmes discours.

Sous la pesanteur d'un flibustier, Cromwell avait les sagacités d'un légiste et les prestesses d'un courtisan. Il avait eu le goût plutôt que la foi de la Réforme. Il ne la propagea pas par conscience, mais par entraînement de hardiesse. Il le prouva avant le supplice, sur l'échafaud où, lui luthérien, préféra son fils à Dieu et se rétracta pour attirer sur sa race les faveurs du roi.

Le duc de Norfolk s'empara de toute l'influence de Cromwell sur Henri. Gardiner l'excitait. Tous deux regrettaient le schisme et se proposaient de l'user dans une évolution vers le Vatican. Cranmer et la Réforme se turent. Une ennemie plus dangereuse que Gardiner et Norfolk les menaçait. Cette ennemie était une jeune fille d'un aspect plus adolescent encore que son âge. Elle avait dix-huit ans et n'en paraissait pas plus de quatorze. Son père était Edmond Howard. Orpheline de bonne heure, elle avait été élevée par sa grand'mère, la douairière de Norfolk. Elle s'occupait fort peu de théologie et ne se souciait guère plus du catholicisme que du protestantisme, mais elle avait promis au duc de Norfolk de faire une rude campagne pour le pape. Il était digne d'une patricienne de combattre au profit de la tradition. C'était le sentiment du vieux duc et Catherine le partageait. Il lui semblait charmant surtout d'être reine, et, tout en s'amusant, de mener le roi et le royaume.

CHAPITRE IX.

Cinquième mariage du roi.—Catherine Howard.—Son portrait.—Illusion de Henri VIII.—Dénonciation de Lassels.—Lettre de Cranmer au roi.—Procès de la reine.—Son courage, sa mort.—Supplice de lady Rochefort.—Le catholicisme perd en Catherine Howard sa meilleure espérance.—Cranmer.—Affection de Henri VIII pour son primat.—Le roi épouse Catherine Parr, sa sixième femme.—Elle est calviniste.—Le danger de sa théologie avec Henri.—Comment elle se sauve.—Jane Grey à Bradgate.—La forêt de Charnwood.—Légende sur lord Thomas Grey.—Tendresse de la reine pour Jane.—Arrivée de la princesse à la cour.—Derniers mois de Henri VIII.—Le comte de Surrey.—Son portrait.—Prison de Norfolk.—Mort du roi et délivrance du duc.—Henri VIII.

Catherine Howard avait ensorcelé Henri VIII. Selon son habitude, il l'avait épousée un peu trop tôt. Il allait vite en passion. Dès le 8 août 1540, quelques semaines après son divorce avec Anne de Clèves et le trépas de Cromwell, le roi déclara son nouveau mariage. Alourdi d'embonpoint, rongé d'un ulcère à la jambe gauche, il se réveilla tout à coup de ses défaillances. Catherine l'avait ressuscité. Il ne la quittait presque pas. Il prodiguait pour elle les fêtes, les galas, les bals, les voyages. Lui qu'une lèpre dévorait, il s'habillait de damas, il se coiffait de plumes, il se parait de diamants. Il se faisait beau à merveille. Car il se croyait aimé non comme roi, mais comme homme, aimé pour lui-même. Catherine le lui persuadait, elle le flattait, le caressait, l'enchantait, l'exaltait, le rendait insensé. Elle avait une expérience précoce et des ardeurs impétueuses. Elle déployait des ressources et des témérités de courtisane.

Son caractère avait un tour unique de nonchalance et de pétulance. Elle semblait endormie et elle éclatait soudain de coquetterie et de résolution. Aimable, gaie, entreprenante, elle avait parfois des langueurs redoutables. Elle était un composé de pavots et de salpêtre dont les infiltrations se succédaient en elle pour assoupir ou pour illuminer ses heures. Elle avait un instinct de débauche, un esprit frivole, lorsqu'il n'était pas diabolique, un tempérament d'imagination autant que de sens et de volupté. Elle était partout un souffle de vie. Elle électrisait les promenades, la table, la musique, les danses, les comédies, jusqu'à l'étiquette. Elle était héroïque aux rendez-vous de galanterie. Elle avait alors une bravoure de champ clos. Elle était folle de son âme et de son corps.

Holbein ici, selon sa coutume, achève l'histoire d'un coup de pinceau. Il a laissé un délicieux portrait de Catherine Howard.

Elle n'était pas d'une beauté fière comme Catherine d'Aragon, ni d'une beauté piquante comme Anne Boleyn, ni d'une beauté suave comme Jeanne Seymour, ni d'une beauté naïve comme Anne de Clèves, mais d'une beauté mobile, insidieuse, imprudente. Son front est aristocratique, son nez à la Roxelane est étourdi. Son teint s'allume à la fièvre du plaisir, ses yeux couleur des lacs lancent des flammes humides. Ses cheveux d'un blond roux étincellent. Sa bouche est amoureuse et diplomatique: elle brûle et elle trompe. Elle jure et elle se parjure. Elle promet et elle ment. Elle appelle les baisers. Elle se moque d'un tyran trop mûr et elle sourit aux pages, aux lords, aux artistes, les instruments de son caprice insatiable, les jouets de ses rapides désirs.

Le roi ne s'apercevait de rien et ne doutait pas de Catherine. Il la désignait aux comtés qu'il parcourait avec elle. Il la présentait partout avec effusion. N'était-ce pas la perle de la noblesse et de la royauté? Henri VIII était convaincu de la tendresse de Catherine. Il se flattait que pas une des pensées de la reine ne s'égarait hors du cercle de sa personne et qu'elle était absorbée en lui comme en un Dieu. Ce despote blanchissant serait ridicule, s'il n'était pas si tragique.

Son séjour à York et dans tout le diocèse d'York fut une ovation perpétuelle. Henri se rendait le témoignage d'avoir atteint l'apogée de la gloire et du bonheur. Il convenait qu'il était le plus éminent pontife, le plus sage roi, le mari le plus heureux du monde entier. C'est du tourbillon de ces chimères qu'il rentra dans son palais d'Hampton-Court.

L'effroi s'était emparé des réformateurs et des réformés d'Angleterre. Aussi implacable que le duc de Norfolk et que l'évêque de Winchester, Catherine Howard était plus dangereuse. Elle était toute-puissante. Que ne tenterait-elle pas? Elle avait obtenu la tête de Cromwell. Qui l'empêcherait de solliciter la ruine du protestantisme? Voilà ce que se disaient entre eux les novateurs.

Au plus fort de leur épouvante, un homme obscur demanda une audience à l'archevêque de Cantorbéry. Cet homme s'appelait Lassels. Il avait une sœur qui, assurait-il, était restée longtemps au service de la duchesse douairière de Norfolk et qui savait sur Catherine Howard des choses à perdre la reine et à sauver le saint Évangile. «Quelles sont ces choses, dit le primat?—Eh! bien, répondit Lassels, miss Catherine, n'ayant plus ni père ni mère, recueillie par son aïeule, a fait du château de ses ancêtres un lupanar. Dès l'âge de quinze ans, elle y a eu plusieurs amants à la fois et parmi eux Culpepper son cousin, Mannoc un musicien et Deheram un page. Ce dernier «a couché plus de cent nuits avec elle.» Qu'on arrête les coupables et qu'on les interroge, ajouta Lassels. Moi, je me constitue prisonnier pour soutenir ma dénonciation et pour les confondre.»

Cranmer était bon et noble. Son premier mouvement fut de se taire. Mais il était responsable de l'avenir de la Réforme. Il alla trouver ses amis Audley, le chancelier, et Édouard Seymour, comte d'Hertford, le beau-frère du roi. Tous deux furent d'avis de tout révéler à Henri VIII. Cranmer s'étant rallié à leur sentiment, stipula du moins qu'en préservant la Réforme par cette accusation, ils chercheraient tous à préserver la reine. Il n'y avait qu'à supposer un contrat antérieur avec l'un de ses amants pour faire prononcer le divorce, au lieu de la mort.

Cette délibération finie et Lassels captif, le primat chargé d'annoncer au roi la terrible vérité, la raconta dans une lettre. A l'issue de la messe, il remit lui-même au monarque le pli scellé de son sceau. Le roi fit voler le cachet, lut, pâlit, hésita quelques secondes et ordonna l'enquête. Il ne s'emporta pas contre le primat qu'il respectait et qui avait fait son devoir. Il lui dit seulement qu'il méprisait la calomnie, et que, s'il ouvrait une procédure, c'était afin de connaître tous les calomniateurs de sa chère Catherine et de les exterminer. Deheram, Mannoc, Culpepper furent aussitôt saisis et conduits à la Tour. Deheram se confessa coupable. Mannoc dévoila plus d'horreurs que le primat n'en soupçonnait. Culpepper se réfugia dans le silence. Le roi foudroyé sous l'évidence cria, pleura et sanglota. Il souffrit plus encore dans son amour-propre que dans son amour. Il relégua la reine à Sion-House, une ancienne abbaye que Henri avait donnée et reprise à l'évêque de Londres. La prisonnière nia tout d'abord, mais il fut prouvé qu'elle s'était livrée comme fille et comme reine à plusieurs. Elle avait gagné trois de ses femmes et lady Rochefort qui, près de l'alcôve où elle recevait ses favoris, veillaient sur ses plaisirs. Lady Rochefort, pendant que le roi était à Lincoln avait introduit dans la chambre de la reine, à onze heures du soir, le brillant Culpepper et il ne s'était retiré qu'après quatre heures du matin. Catherine lui avait fait présent cette nuit-là d'un bonnet de velours brodé de sa main.

Il n'en fallait pas tant à Henri VIII et à son Parlement pour multiplier les supplices. Deheram et Mannoc furent pendus; Culpepper fut décapité. Les têtes de ces malheureux séchèrent à la pointe des hallebardes sur le pont de Londres.

La douairière de Norfolk, sa fille la comtesse de Bridgewater, le lord William Howard et sa femme furent, soit ruinés par la confiscation de leurs biens, soit jetés dans les cachots.

La reine et la vicomtesse de Rochefort furent condamnées au billot.

Le 10 février (1542), le duc de Suffolk descendait la Tamise de Sion-House à la Tour. Il avait dans sa barge une femme enveloppée de longs voiles. C'était la reine d'Angleterre. Elle fut écrouée dans la sombre prison.

Elle n'atténua pas ses fautes de jeune fille, mais elle affirma solennellement qu'elle n'avait point trahi Henri VIII. Ce fut Longland, évêque de Lincoln qui assista la jeune reine à ses derniers moments (12 février). Elle se repentit en Jésus-Christ et mourut avec l'héroïsme des hommes de sa maison. C'était une moins vive intelligence que sa cousine Anne Boleyn, mais ce fut un étonnant courage. Elle fut très-brave devant le bourreau et regarda sans frisson la hache d'acier qui allait teindre de son sang le gazon de la Tour.

Lady Rochefort, maudite et méprisée de tous, fléchissant sous le remords de ses jours et de ses nuits, s'écria: «Je vais enfin expier le crime d'avoir poussé injustement à cette place où je suis mon mari et Anne Boleyn, le frère et la sœur innocents.»

Catherine Howard ne se reprochait qu'un vice, et lady Rochefort se reprochait un forfait atroce: voilà pourquoi son repentir fut mille fois plus poignant que celui de la reine.

Le trépas de la cinquième femme de Henri VIII raffermit l'hérésie. Gardiner fit le mort. Le duc de Norfolk, en courtisan, se détourna de Catherine Howard, la fille de son frère, comme il s'était détourné d'Anne Boleyn, la fille de sa sœur. De parent il ne connaissait plus que le roi. Ce dévouement aussi faux qu'abject fut son bouclier.

Cranmer respira. Il regrettait seulement de n'avoir pas réussi à substituer le divorce au billot. Il voulut obstinément sans la pouvoir, la réduction de la peine. Le Tudor fut implacable.

L'archevêque de Cantorbéry était le prélat que Henri chérissait et honorait le plus. Le roi le défendait au besoin.

Un jour, il força un membre des communes qui avait insulté le primat en pleine assemblée, à se rétracter et à faire des excuses à l'archevêque.

Un autre jour, il feignit d'accueillir une pétition contre Cranmer. A l'instigation de Gardiner et du duc de Norfolk, des chanoines de Cantorbéry et des juges de paix du comté de Kent offrirent au roi de démontrer la complicité du primat dans l'hérésie. Henri ne refusa pas leur mémoire, ce qui combla de joie Norfolk et Gardiner, mais au lieu de méditer ce mémoire dans son cabinet, il demanda sa barge. Il le parcourut en attendant et dépêcha un message au primat afin de l'avertir de sa visite. Cranmer était à son palais de Lambeth sur la rive opposée à Whitehall. Il se hâta vers le bord de la Tamise pour recevoir le roi qui le prit dans sa barge, en l'invitant à une promenade sur l'eau. Le prélat ne fut pas plutôt assis, que Henri lui dévoila tout le complot et les auteurs du complot au nombre desquels il rangeait Gardiner et Norfolk. «Voilà, dit le roi, vos accusateurs, faites-en des accusés. Je ratifierai leurs juges lorsque vous les aurez choisis. Leur châtiment sera certain et je ne m'y opposerai pas.» Cranmer s'efforça de calmer le roi et de lui persuader que son secret désir était de ne pas se venger.

Un autre jour encore, Gardiner et Norfolk étant revenus à la charge, entraînèrent Wriothesley, lord chancelier par la mort d'Audley, le comte de Surrey, et Bonner, évêque de Londres. Tous insinuèrent au roi d'envoyer Cranmer à la Tour. Ils affirmèrent que non-seulement il était hérétique, mais qu'il n'y avait pas dans toute l'île un plus ardent fauteur d'hérésie. Henri VIII consentit à ce que les lords de son conseil fissent une citation à l'archevêque, se réservant, lui, de le remettre à la garde de Kingston, s'il y avait réellement culpabilité. Pendant que Gardiner dressait ses batteries contre son rival, le roi manda Cranmer de Lambeth à Whitehall. Il lui révéla tout et lui dit: «Comment repousserez-vous leur réquisitoire.—Sire, par la vérité.—Elle ne suffit pas. Ils auront de faux témoins. Vous avez la candeur d'un enfant et je sens bien que mon intervention sera nécessaire. Présentez-vous, demandez à être confronté avec vos dénonciateurs. On ne vous exaucera pas: Déclarez alors que vous en appelez à moi. Si cet appel est rejeté, montrez mon anneau que voici.» Henri daignant passer cet anneau redoutable au doigt du primat, Cranmer se rendit à la sommation des lords. Ils le laissèrent à dessein dans l'antichambre comme un criminel parmi les valets. Admis enfin devant ses collègues, ils essayèrent de l'intimider et de l'écraser sous une horreur factice. Ils repoussèrent toutes ses supplications, la confrontation avec les dénonciateurs et l'appel au roi. Ils se disposaient à le diriger sur la Tour d'où un seul prisonnier sortit de tous ceux qui entrèrent dans cette forteresse durant le règne de Henri VIII. Soudain Cranmer étendit le bras et l'anneau royal étincela aux yeux des lords. Ils levèrent aussitôt la séance et se rendirent avec le primat dans le cabinet du monarque. Henri ne leur ménagea pas les objurgations. «Ce n'est pas facilement que vous m'ôterez mon plus honnête serviteur, s'écria-t-il en désignant l'archevêque. Nul d'entre vous ne saurait lui être comparé. S'il condescend à vos avances, à vos excuses, ne tardez pas.» Tous s'empressèrent autour du primat qui leur tendit successivement la main. Le duc de Norfolk ayant dit au roi que les lords du conseil et lui-même ne voulaient que donner à l'archevêque l'occasion d'une justification éclatante: «C'est bien, reprit le roi; si vous traitez ainsi vos amis, je ne souhaite pas d'en être.»

Cranmer ne négligea pas de fixer les bonnes dispositions de Henri en se fortifiant auprès de lui par une sixième femme qu'il lui fit épouser au mois de juillet 1543.

Cette femme était Catherine Parr, fille du chevalier Thomas Parr, veuve de lord Latimer. Elle avait beaucoup de réserve et ne manquait cependant pas d'élan. Elle était sacramentaire dans le cœur. Elle avait des affinités d'opinions avec Anne Ascew qui avait quitté Kyme son mari pour prêcher dans les carrefours et dans les salons. Anne fut un des plus séduisants apôtres de l'hérésie. Elle avait emporté dans son courant la belle duchesse de Suffolk, mère de Jane Grey et la reine Catherine Parr. Cette généreuse Anne Ascew, ne compromit pas ces grandes dames et ne livra pas leurs noms aux captieux interrogatoires de Wriothesley. Elle souffrit la torture et le supplice du feu plutôt que de se démentir. Ce qui est admirable, c'est qu'elle n'entraîna personne dans le martyre. Elle se contenta de le subir avec une constance surhumaine.

Catherine Parr sauvée par le silence d'Anne Ascew, était une providence pour Henri VIII. Elle le soignait. Elle pansait elle-même l'ulcère qu'il avait à la jambe gauche. Elle le servait à table où il mangeait plus qu'aucun de ses courtisans, et, comme son régime de glouton l'avait fort appesanti, la reine suivait le fauteuil roulant qui transportait le roi des appartements aux jardins du palais. Partout Catherine l'entretenait de sa douce voix et l'amusait par des discussions théologiques où elle excellait.

Le rôle était périlleux. Catherine se laissait aller de temps en temps aux nouveautés et ne le cachait pas assez.

Une après-dînée, lord Gardiner engagea l'escarmouche avec la reine. Henri s'en mêla. Catherine répondit d'abord à l'évêque de Westminster, puis elle résista même au roi et se retira. Le Tudor resta quelques minutes taciturne. S'adressant ensuite à Gardiner:

«Je suis, dit-il, inquiet de la conscience de ma femme.

—Et moi autant que vous, sire, reprit l'évêque de Winchester. La reine est sur la limite de l'hérésie.»

A ce moment, Wriothesley s'étant glissé dans le cabinet du roi, fut mis au courant de tout et interrogé par le prince. Le chancelier appuya l'évêque, ajoutant que la reine était un centre d'opposition religieuse et peut-être politique.

«Que faire donc? dit le roi.

—L'enfermer quelques semaines sous la garde de Kingston, répliqua Wriothesley. Elle aura peur et sera plus sage.»

Henri VIII, qui avait de l'humeur, commanda au chancelier d'écrire le warrant d'emprisonnement et le signa.

Wriothesley, en retournant chez lui, lâcha par inattention ce warrant qui tomba dans un corridor du palais. Le papier fut ramassé et porté à la reine. Elle le lut et fut prise d'une subite attaque de nerfs. Elle se calma peu à peu et résolut de conjurer par son adresse le danger où elle était.

Le soir, elle vint comme à son ordinaire chez le roi. Tandis qu'elle versait de l'huile sur la jambe gauche et qu'elle l'entourait de linges, Henri, soulagé par ce pansement, essaya de recommencer la discussion. Catherine s'en défendit, se déclarant assez éclairée par l'argumentation du prince.

«L'homme, dit-elle, est fait à l'image de Dieu et la femme à l'image de l'homme. C'est à elle à s'incliner devant son mari. Moi surtout, continua-t-elle avec une insinuation affectueuse, je dois une soumission particulière aux inspirations de Votre Majesté. N'êtes-vous pas le plus grand roi et le plus grand théologien du monde? Vous avez vaincu François Ier sans doute, mais n'avez-vous pas aussi vaincu Luther et le pape? Qui oserait soutenir avec vous une lutte sérieuse?

—Vous, docteur Cath, répondit le roi fort apaisé.

—Non, non, dit Catherine, ni moi, ni personne. Si je discute avec Votre Majesté, c'est pour animer la conversation qui languirait sans cet artifice, c'est pour vous distraire de vos douleurs, c'est pour provoquer votre logique digne de saint Thomas et pour entendre des principes qui m'enseignent et qui m'édifient. Ah! sire, je sens tout mon bonheur et je remercie Dieu que mon devoir soit précisément de croire celui que j'aime et que j'admire le plus.

—Est-ce cela, mon cher cœur, s'écria le roi attendri, nous voilà bien reconciliés.» Et attirant la reine il l'embrassa.

Le lendemain, le roi était dans ses jardins avec Catherine, lorsque Wriothesley arriva pour arrêter la reine et la mener à la Tour. Il avait laissé à la porte une petite troupe armée. Henri se souvint du warrant, et lançant son fauteuil à roulettes au-devant du chancelier: «Que veux-tu? imbécile, triple niais, indigne coquin. Va-t'en, va-t'en, ou c'est toi que je logerai à la Tour.» Wriothesley disparut aussitôt, et la reine invitant le roi au pardon: «Pauvre Cath, dit Henri, ne me parle pas de cette figure patibulaire. Ce n'est pas à toi, mon amour, d'implorer pour ce drôle ma clémence.»

Catherine Parr fut dès lors beaucoup plus circonspecte. Si j'approfondis le délicieux portrait que nous avons d'elle, elle n'eut pas beaucoup de violence à se faire.

Catherine Parr est vêtue avec modestie. Sa robe est montante. Un double rang de turquoises descend chastement sur sa poitrine voilée. Elle arrange sa fraise de dentelle et sa couronne de diamants avec simplicité.

Son front est vaste comme la science de la théologie, lumineux comme la science de la cour et du monde. Ses oreilles écoutent; ses yeux n'observent pas seulement, ils épient, ils guettent. Sa bouche sourit aux problèmes, aux difficultés de l'étude et de la vie. Sa physionomie exprime une finesse enjouée. Elle en avait besoin avec Henri VIII. Elle n'esquivait la hache du roi qu'en se faisant son disciple. Elle portait dans les questions religieuses les subtilités d'un docteur, les précautions d'un diplomate, les grâces et la docilité d'une femme. Elle charmait le féroce pédantisme du roi, le désarmait et le dominait. L'esprit de Catherine était toujours présent sur ce formidable champ de bataille de la Bible où, menacée de mort le matin, le soir elle se sauvait en badinant.

Catherine Parr a pour moi un grand attrait. C'est près d'elle que je retrouve Jane Grey.

Je m'étais interrompu à dessein et j'ai laissé Jane sur la lisière de sa forêt de Charnwood. Il me fallait reprendre d'un peu plus haut le cours des temps, afin de mieux éclairer cette jeune héroïne de l'érudition et du martyre, dans la tradition de ses ancêtres, dans l'atmosphère et en quelque sorte dans l'orage d'idées où elle apparut.

Je vais la ressaisir au point où je l'ai quittée pour ne plus l'abandonner désormais.

Depuis le mariage de Catherine Parr avec le roi, Jane Grey, adorée de la nouvelle reine, résidait plus souvent soit à Whitehall, soit à Hampton-Court, soit à Greenwich.

Elle avait perdu son grand-père de Suffolk en 1545. Sa grand'mère, veuve de Louis XII, était morte quelques années auparavant. Son père et sa mère, à l'exemple de son aïeul, furent les amis de Cranmer et penchèrent tous deux vers le protestantisme autant que leurs devoirs de courtisans le permettaient.

Jane, elle, qui ne subordonnait pas Dieu au roi, fut plus ferme que ses proches dans la foi réformée. Elle s'y était initiée de bonne heure à Bradgate, le lieu de sa naissance, sous les auspices du bon Aylmer, son précepteur.

Bradgate était un vaste château carré, construit moitié en pierres de taille, moitié en briques. Ce château où l'on entrait par un pont-levis, puis par une porte monumentale, avait quatre ailes dont les angles étaient flanqués de quatre tours et de seize tourelles. L'intérieur des appartements n'offrait aucune trace du luxe moderne. Les châssis des fenêtres ornés de vitres, les tapisseries, les meubles sculptés, les armes damasquinées d'or et d'argent annonçaient cependant, non moins que l'étendue des murs, que Bradgate était la demeure d'un puissant lord (V. une estampe de 1560; Londres, cartons Fourniols).