Part 13
Lambert ne l'accepta point. Moitié fanatisme, moitié orgueil, il voulait être jugé. Il en appela au roi. Contristé de cette témérité dont il prévoyait les suites, Cranmer eut une conversation intime avec le maître d'école. Il lui représenta tout le danger de sa détermination. Il lui conseilla doucement, avec effusion, de s'en tenir à la juridiction archiépiscopale. Il lui prédit que le roi ne se bornerait pas à un blâme et pourrait bien lui infliger la mort. Lambert fut aveugle et sourd. Il persista dans son appel.
Henri VIII saisit avec plaisir cette occasion de trôner comme pape. Il rassembla autour de lui dans la grande salle de Westminster tous les dignitaires de la couronne, les magistrats, les pairs laïques et ecclésiastiques. Avant de s'asseoir, il dit en montrant ses évêques anglicans:
«Voilà mon sacré collège.»
Chacun était vêtu avec pompe comme pour une solennité. Le roi était coiffé d'un diadème surmonté des deux roses. Il était habillé de satin blanc, et les gardes aussi étaient en blanc, selon le costume de parade.
Lambert fut amené. Le roi lui demanda s'il convenait que le corps du Christ fût dans l'eucharistie.
«Non, répondit Lambert, le Christ n'est pas physiquement dans l'hostie, car il ne saurait être en même temps au ciel et sur la terre.»
Le roi reprit:
«Il est écrit: «Ceci est mon corps.» Ces paroles t'accablent.» Henri fit signe alors à Cranmer de continuer le débat. Lambert disputa contre dix évêques. Les prélats louaient le roi et foudroyaient Lambert. Gardiner, Sampson et Stokesley luttèrent de sophismes, de barbarie et d'absurdités.
Henri VIII qui avait commencé la discussion la termina.
«Es-tu convaincu? s'écria le logicien de Windsor.
—Je recommande mon âme à Dieu et ma vie au roi, dit Lambert.
—Recommande-toi à Dieu seul, dit le farouche Tudor. Choisis: Il te faut penser comme moi ou mourir.
—Je mourrai donc,» reprit Lambert.
Le malheureux sectaire fut condamné au bûcher. Gardiner excitait le roi à la rigueur. Cranmer l'inclinait à la clémence. L'archevêque de Cantorbéry avait tout le mérite de sa bonté, car à cette époque il admettait, à l'exemple de Luther, la présence réelle; il ne la rejeta qu'en 1543. Le roi prononça le supplice. Cromwell formula et lut l'arrêt fatal.
Le pauvre Lambert fut brûlé vif (1538). Quand les flammes lui eurent consumé les jambes et les cuisses, deux des gardes du roi le soulevèrent du poteau à la pointe des lances et le laissèrent retomber sur les charbons ardents où il fut réduit en cendres.
Un ministre presbytérien qui retournait en Écosse tandis que je revenais en Angleterre, me raconta à Berwick, touchant le martyre de Lambert, une particularité qui ne sera pas déplacée ici.
Le généreux sacramentaire avait une sœur qu'il chérissait et dont il était aimé tendrement. Elle lui avait donné une branche de myrthe arrachée à un arbuste de leur mère. Lambert, en souvenir de la famille, ne quitta ce talisman domestique ni en prison, ni à Westminster, ni même au supplice.
Pendant qu'il brûlait, sa branche qu'il tenait brûla aussi. Seulement la branche et les feuilles crièrent en se tordant parmi les étincelles du brasier; lui, pria sans pousser un gémissement. Pensant à sa mère, à sa sœur et au Christ, il confessa obstinément sa vérité et il la scella de son trépas volontaire. Magnifique destinée que celle des martyrs! Qu'ils se nomment Fisher, Morus ou Lambert, dans une foi diverse ils ont la même bonne foi et ils sont les meilleurs d'entre les hommes. Il est doux de les admirer ces héros de l'immortalité et de Dieu; il serait beau de leur ressembler, fût-ce aux plus humbles!
Nous avons constaté que Paul III, depuis le billot d'Anne Boleyn, comptait sur une réconciliation avec Henri VIII. Il ne négligea aucun manège pour surprendre et séduire le roi. Il ne recula devant aucune honte. Dans une lettre à Casale, l'ambassadeur britannique, il exalta le bourreau des moines et des saints.
«Il est impossible, écrit le pape, qu'un prince qui réunit en sa personne tant de vertus, qui a rendu tant de services à la république chrétienne soit abandonné du ciel....
«Qu'il ne doute pas de mon cœur! Jamais je n'eus l'intention de désobliger en rien Sa Majesté, bien que depuis quelque temps je n'aie pas à me louer des actes du roi envers le siège apostolique. Si j'ai conféré le chapeau de cardinal à Fisher, c'était par témoignage d'affection envers le roi et non pour le menacer. J'avais besoin dans mon collège de cardinaux d'hommes distingués par leurs lumières: c'est l'usage que chaque nation y soit représentée par un cardinal, et je jetai les yeux sur un évêque anglais dont le livre contre Luther jouissait d'une grande autorité. Je m'étais trompé, je l'avoue....»
Henri VIII méprisa ces avances trop obséquieuses de la papauté, et il n'y répondit qu'en cherchant de nouveau à entraîner François Ier dans le schisme.
Paul III eut alors recours à d'autres moyens.
Il entoura de toute sa bienveillance Reginald Polus. C'était un cousin de Henri VIII. Son père avait épousé Marguerite, comtesse de Salisbury, une nièce d'Édouard IV. Reginald avait donc dans les veines le sang des Plantagenets. Il était resté fidèle à Rome contre les révoltes de Henri VIII. Il avait même composé un livre où il foulait aux pieds la suprématie du roi. Il y disait qu'il était plus méritoire de faire la guerre à ce Tudor qu'aux hérétiques et même au Turc.
Sous ce zèle catholique très-sincère il y avait une ambition. Élevé au cardinalat, Polus aspirait plus haut. Il était de la maison d'York par sa mère. Pourquoi ne porterait-il pas à son tour la couronne? Pourquoi ne choisirait-il pas pour femme lady Marie, avec des dispenses du pape? C'était une princesse orthodoxe. Une fois sur le trône de l'Angleterre, elle et lui pourraient enfin restituer la tiare à Paul III et lui rendre tous ses droits sur l'île schismatique.
Ces plans du cardinal Polus étaient approuvés à Rome. Il entretenait des correspondances innombrables. Il conspirait par de hardis agents en Angleterre. L'un des frères du cardinal, sir Geoffrey Polus, dénonça secrètement à Henri VIII tout le complot. Le roi ne se croisa pas les bras. Il se hâta de tout abattre par un bill d'_attainder_ de son Parlement et par les haches de son prévôt. Les députés, les pairs et les bourreaux étaient également dociles. Sur un geste de Henri, ils condamnèrent et décapitèrent après lord Courtney, lord Mountague, un autre frère du cardinal Polus, et leur mère, la comtesse de Salisbury elle-même, une Plantagenet, la dernière de cette illustre race. Chose tragique entre toutes! elle périt à soixante-dix ans, sur l'ordre de Henri Tudor, son cousin, par la main du bourreau, et selon les révélations de sir Geoffrey Polus, l'un de ses fils.
Henri VIII était le schisme fait homme. Il se précipitait tantôt à droite, tantôt à gauche, frappant à coups redoublés hérétiques et papistes. C'était le théologien de la mort.
Quand, après le supplice de Lambert, il eut décimé la maison et la faction du cardinal Polus, il tenta de prouver au monde qu'il était le plus impartial des princes et le plus ferme des catholiques. Or le catholicisme pour lui consistait à renier le pape autant que Luther, mais à ne pas toucher aux dogmes. Ces dogmes que repoussait l'Allemagne, Henri VIII les dressa en six articles et les imposa barbarement à tout son peuple sous peine du gibet, du billot ou du bûcher.
Jésus-Christ est corporellement dans l'eucharistie.
La communion sous les deux espèces n'est pas indispensable, puisque le Sauveur est tout entier dans chacune des espèces.
Le prêtre ne doit pas avoir de femme.
Les vœux de chasteté sont inviolables.
Les messes privées sont bonnes et d'accord avec l'Écriture.
La confession auriculaire est utile et même nécessaire.
Voilà le statut de sang que le Parlement rendit en 1539, à l'unanimité moins une voix. Cette voix fut celle de Cranmer. Il combattit trois jours le bill à la chambre haute, et, malgré un avertissement de Henri VIII qui lui fit dire de s'absenter, l'archevêque demeura, s'excusant de désobéir sur ce motif que son devoir n'était pas moins de voter que de parler. Ce moment de la vie de Cranmer fut héroïque. Il fallait que Henri VIII eût une grande estime pour le prélat; car il lui laissa la tête sur les épaules après cette résistance magnanime.
C'était l'évêque de Winchester, Gardiner, qui avait insinué et même rédigé le bill. Il avait voulu ruiner la Réforme dans ses principes et perdre Cranmer qui était marié. Le primat, qui avait combattu la loi, lorsqu'elle était en discussion, y déféra, dès qu'elle fut promulguée, et renvoya sa femme en Allemagne. Le roi écarta les accusations de Gardiner contre l'archevêque de Cantorbéry. «Je le connais, dit Henri VIII, Cranmer vaut mieux que vous tous. Il a la candeur d'un enfant et le zèle d'un apôtre. Il a rejeté mon bill, j'en conviens: C'est que sa conscience l'y forçait, car il est naturellement pour moi.»
Gardiner fertile en piéges et adroit aux noirceurs, échoua plus d'une fois devant l'affection du roi pour le primat.
L'évêque de Winchester très-lié avec le duc de Norfolk voulut pousser loin la fortune des six articles. Il désirait ruiner Cranmer et le duc désirait de son côté ruiner Cromwell. Comment parvenir à leurs buts? Ils ne le pouvaient sans l'amour. Ils songèrent naturellement à une charmante nièce du duc de Norfolk, à Catherine Howard pour auxiliaire.
Norfolk, le plus illustre des lords anglais par sa naissance, son crédit et ses territoires, avait besoin de Gardiner comme d'un second. Gardiner était orateur, écrivain, casuiste et légiste. Sous ses respects officiels pour le duc, il cachait une domination réelle. Après avoir contribué par ses insolences contre Rome à faire l'Angleterre schismatique, il aspirait par ses brigues à la refaire papiste.
Il était persévérant. Au premier abord, il attirait l'attention et même la crainte. Son aspect répandait autour de lui une sombre inquiétude.
La taille de Gardiner était ployée sous les années comme sous des fardeaux. Cependant il savait la redresser, dès qu'une passion le piquait au cœur. Son attitude voûtée était enveloppée, presque dissimulée par une longue robe très-ample dont chaque pli recelait des stratagèmes.
La tête osseuse du prélat, non moins courbée que sa taille, paraissait s'incliner sous un poids prodigieux d'ambition. Ses cheveux ras étaient recouverts d'une calotte noire surmontée d'un chapeau souple rabattu sur le front. Ce front est aussi hardi pour braver que l'oreille est grande pour écouter, que les yeux sont clairs pour observer. Sont-ce des pensées de dogme ou des pensées de vengeance qui étincellent dans ces regards redoutables? Leur expression à la fois égoïste et sacerdotale provoque autant d'aversion que de terreur. Les pommettes saillantes et sauvages, les joues creusées par l'envie, le nez bas comme un museau, le mouvement de tout le visage vers la terre donne à la physionomie déprimée quelque chose de moins qu'humain. Sous la moustache grise, la bouche perfide et violente ne s'entretient pas avec Dieu; elle semble parler à des démons, à des espions ou bien encore au bourreau. Cet évêque n'inspire aucune confiance, malgré la majesté de cette longue barbe blanche qui lui descend sur la poitrine et qui rendrait tout autre que lui si vénérable.
Quoi qu'il en soit, ce grave personnage combinait avec le duc de Norfolk l'avenir. Ils avaient décidé qu'ils gouverneraient le roi par Catherine Howard et que par cette enfant pétrie de grâce et d'audace ils restitueraient l'Angleterre au pape.
Cromwell les prévint.
Il cherchait, lui aussi, à sauvegarder la Réforme par une femme. Approuvé de Cranmer, il s'adressa à la sœur du duc de Clèves, l'un des princes luthériens d'Allemagne.
Le vicaire général avait envoyé au duc un négociateur habile et à Madame Anne un grand peintre, Hans Holbein.
Pendant que le diplomate sondait le terrain, l'artiste traçait le portrait. Ce portrait sur ivoire qu'Holbein reproduisit ensuite sur une toile immortelle (musée du Louvre), Cromwell en fut ravi.
Qui ne connaît ce chef-d'œuvre?
La princesse est très-jeune, beaucoup plus jeune que les vingt-quatre ans qu'elle avait. Elle est debout; ses mains jointes prient Dieu qu'il la protége. Son visage est pur et ingénu. La mélancolie allemande y respire. Les yeux rêveurs d'Anne songent à la nuageuse Tamise qui ne vaudra peut-être pas les flots bleus du Rhin. Un doute erre sur la bouche mystérieuse et colore les joues naturellement pâles de cette fille du Nord. Elle est revêtue de velours et coiffée par anticipation d'un bonnet à la mode d'Angleterre. Le bonnet, qui n'est pas un colifichet mais presque un diadème, ajoute à la beauté de la princesse une majesté qui la rehausse.
Ce portrait d'Anne de Clèves a le calme et la profondeur de certaines eaux dormantes. Comme tous les portraits d'Holbein, il est une résurrection, qui pour être tranquille, n'en est pas moins saisissante et souveraine.
Cromwell montra cette peinture à l'archevêque de Cantorbéry, puis au roi. Henri VIII se passionna. Le vicaire général multiplia les protocoles et les noces furent arrêtées.
La princesse débarqua à Douvres le 31 décembre 1539. Henri ne put contenir son impatience. Il partit sous un déguisement pour Rochester. Il y vit la princesse avec consternation. Il la trouva gauche, vieille, étrange. Dans son dépit, il oublia de lui offrir la fraise de dentelle, le manchon et la fourrure de martre zibeline qu'il avait choisis pour elle. Il la salua, la regarda et se retira vite. «Holbein est un traître, disait-il au duc de Suffolk et à lord Russell. Et Cromwell! comment a-t-il pu m'abuser de la sorte?»
Il retourna seul à Greenwich. Le lendemain, la princesse l'y suivit. Il ne voulait point l'épouser. Il ne s'y décida que par des considérations politiques. Il ne fallait point outrager les princes d'Allemagne. «C'est une cavale de Flandres, s'écriait Henri. Un gibet pour Holbein! Moi, le roi, je suis trompé; vierge ou non, elle me déplaît.»
Le mariage s'accomplit lugubrement, le 6 janvier 1540. Le roi coucha avec la reine, mais le lendemain, il dit à Cromwell: «Elle est aujourd'hui ce qu'elle était hier. _Talem eam reliqui qualem inveni._»
Malgré son dégoût, Henri ne chassa pas la reine de sa chambre. Ils n'y eurent même qu'un lit. Ils étaient époux selon l'étiquette et nullement selon la nature.
Quelle vie que celle d'Anne de Clèves! Dédaignée la nuit, elle était insultée le jour. Le roi ne l'emmenait avec lui ni à la promenade ni à la chasse. Elle ne savait ni chanter, ni danser comme Anne Boleyn ou Jeanne Seymour; elle ne savait que coudre et broder comme Catherine d'Aragon. Elle faisait du matin au soir de la tapisserie ou d'autres ouvrages à l'aiguille. Elle ne parlait à personne et personne ne lui parlait. Elle ignorait l'anglais et tout le monde autour d'elle ignorait l'allemand. Les courtisans et ses propres dames d'honneur s'en moquaient. Elle avait toujours envie de pleurer.
Cette situation ne pouvait durer au delà de quelques mois.
La princesse, en travaillant, en faisant sa tâche, était offusquée d'images mornes ou funèbres. Tantôt l'isolement terne de la répudiation, tantôt les éclairs de la hache obsédaient sa pensée. Le roi n'était pas moins soucieux. Il tourmentait les solutions de ce mariage et il aspirait à une issue.
Au milieu de cette impasse, il devint amoureux. Il avait aperçu souvent Catherine Howard. Il la remarqua et s'en éprit à un dîner chez Gardiner. Ce prélat s'était entendu avec Norfolk pour remettre en présence le roi et la jeune fille. Elle avait été bien instruite et elle n'était pas novice. Elle eut des coquetteries irrésistibles. Elle joua son rôle à merveille.
Henri sentit alors le poids de Cromwell et le poids d'Anne de Clèves. Comment s'en alléger?
Jusque-là il n'avait pas cédé à son ressentiment contre Cromwell. Il l'avait même créé comte d'Essex. Ce fils du peuple avait la préséance sur tous les lords. Il n'était primé que par les princes du sang. Le duc de Norfolk le méprisait et le haïssait de toute la morgue aristocratique de la maison des Howard. Animé par Gardiner, il dénonça le vicaire général au roi, comme coupable de haute trahison. Henri aurait éconduit l'évêque de Winchester et le duc de Norfolk, il aurait peut-être résisté à sa propre vengeance; mais comment affliger Catherine Howard? Elle lui demandait si agréablement la tête de Cromwell! Le roi la lui livra.
Le 12 juin 1540, Norfolk en pleine chambre des pairs s'approcha de Cromwell tout investi d'une faveur croissante. Le duc saisit le bras du vicaire général et lui dit: «Au nom du roi, milord, je vous arrête.» Cromwell regarda le duc en face et le suivit sans aucun trouble à la porte de la chambre. Là, Norfolk confia le vicaire général au shérif qui conduisit l'accusé à la Tour.
Le 19 juin, le prisonnier était condamné à mort. Le Parlement refusa de l'entendre. Corruption, usurpation d'autorité, concussion, hérésie, on lui supposa tous les crimes. Le seul Cranmer intercéda pour lui auprès du roi, et ce fut en vain.
Henri n'avait pas le temps de compatir à d'autres peines que les siennes. Il aimait Catherine Howard. Comment l'épouser? Car il fallait bien qu'il l'épousât, puisqu'il l'aimait. Il n'y avait qu'un obstacle, Anne de Clèves. Les courtisans plaignaient le roi. N'était-il pas inouï qu'une princesse de Clèves s'opposât au bonheur d'un si grand monarque? Tous étaient navrés. Ils se désespéraient des chagrins de leur maître. C'étaient des lâches et des flatteurs plus abjects que des laquais abjects. Ni un vice, ni un crime ne leur coûtait, si par là ils espéraient plaire. Ils avaient toutes les complaisances. Ils dévoraient tous les dédains. Il y avait en eux de l'imprévu à force de vileté. La scélératesse les sauvait de la fadeur. Ils ne rougissaient que d'une fausse mesure. Le succès même infâme était leur morale. Peu leur importait d'être moqués, bafoués du roi, pourvu qu'ils en fussent distingués. Ils eussent préféré un soufflet à un oubli. Ils admiraient Henri VIII dans le bien et dans le mal; ils l'admiraient d'avance dans le possible et dans l'impossible. Ils avaient le culte du roi et ils l'adoraient avec ignominie. Ils avaient même la fatuité de leur bassesse et de leur zèle.
Ils s'inquiétaient tout haut de l'embarras du roi entre Anne de Clèves et Catherine Howard. Leur devoir était de l'en tirer. Ce fut l'un d'eux qui prononça le premier le mot de divorce. Henri VIII fut enchanté. Il avait bon cœur, et le divorce le dispensait du billot.
Le divorce fut adopté par le roi et gagna comme un incendie. Henri avouait familièrement, avec bonhomie, à l'oreille des évêques, des pairs et des dames qu'il avait été surpris, et qu'il n'avait pas donné à son mariage un consentement intérieur. Le divorce était trop juste. C'était à qui l'indiquerait ou le voterait. Il y eut une émulation universelle.
Les courtisans avaient été les prophètes serviles de la turpitude anglaise à cette époque. Il se passa alors entre le roi et le clergé une comédie prodigieuse que le parlement se hâta de sanctionner et dont le dénoûment fut le divorce.
Le 9 juillet 1540, cent cinquante évêques et docteurs, après mûre délibération adressaient leur conclusion à Henri VIII.
«Sire,
«Nous pensons que le mariage entre Votre Majesté et la noble dame Anne de Clèves est vicié, annulé, invalidé par un contrat antérieur entre la princesse et le marquis de Lorraine (hypothèse commode mais chimérique).
«D'après des preuves qu'on nous a fournies, lors de ce mariage avec Anne, il n'y a pas eu de la part de Votre Majesté consentement parfait, entier; vous avez été trompé, lorsqu'on en dressa les conditions, par des récits exagérés d'une beauté imaginaire, par des tableaux hyperboliques d'attraits fabuleux; l'acte de la célébration vous a été comme arraché par des considérations politiques, quand au dedans vous luttiez contre cette union.
«Considérant d'ailleurs que le mariage entre les deux époux n'a pas été consommé d'abord et n'a pu l'être plus tard, par un véritable empêchement, ce que nous savons pertinemment;
«A ces causes: Nous archevêques, évêques, doyens, archidiacres et autres membres du clergé, par la teneur des présentes, déclarons que Votre Majesté n'est aucunement liée par un mariage nul et invalide, et que, sans prendre d'autres conseils, et s'en rapportant à l'autorité de l'Église, elle peut contracter une autre union avec quelque femme que ce soit. C'est notre sentence à nous qui représentons le clergé et la docte communion de l'Église anglicane, sentence que nous tenons pour vraie, juste, honnête et sainte.»
Le roi délié par son clergé, le fut aussi par son Parlement et rentra dans la plénitude de sa liberté.
Henri était à Greenwich et la reine à Richmond. Le 11 juillet, les ducs de Norfolk et de Suffolk, Audley le chancelier, et Gardiner se présentaient à la résidence d'Anne de Clèves. Ils étaient venus sur la barge du duc de Suffolk. Ils annoncèrent à la princesse avec précaution la dissolution du contrat qui l'avait unie à Henri VIII. Elle perdit connaissance. Cet évanouissement dura peu. La princesse retrouva bientôt son flegme et écouta tranquillement la communication des lords. Le duc de Norfolk lui apprit que le roi lui faisait don du château et du parc de Richmond et lui constituait une rente perpétuelle de quatre mille livres sterling. Le duc de Suffolk ajouta que Sa Majesté au lieu du titre de sa femme lui décernait le titre de «sa sœur adoptive.»
La princesse, réfléchissant qu'il valait mieux être répudiée que décapitée, accepta toutes ces faveurs du roi. Elle lui écrivit pour le remercier, lui rendit son anneau et manda sans amertume à son frère que tout s'était fait de bonne intelligence entre elle et Henri. Le roi lui laissant la faculté de retourner à Clèves, elle préféra Richmond, soit qu'elle ne voulût pas affliger sa première patrie du spectacle de son humiliation d'épouse, soit qu'elle crût sa pension viagère plus assurée en Angleterre qu'en Allemagne.
Anne avait d'abord été si malheureuse comme femme, qu'elle ne tarda pas à se féliciter de n'être que sœur. Elle s'établit avec bienséance dans ce nouvel état. Elle l'ennoblit par son affabilité et par ses vertus. Elle était aussi instruite que naïve. Son caractère droit et vrai ne touchait à la diplomatie que par les lenteurs. Comme elle n'avait de vivacité sur rien, sa vanité souffrit moins de sa déchéance. Elle aimait à faire des politesses et à en recevoir. Tout le monde les lui avaient refusées à Greenwich et les lui accorda à Richmond par imitation du roi. Cette princesse du reste était bien Allemande. Elle lisait au coin de son feu, l'hiver; dans la belle saison, elle songeait sous ses arbres séculaires à l'ombre desquels elle s'asseyait et d'où elle regardait couler la Tamise, un autre Rhin. Elle eut la philosophie de la répudiation, comme Catherine d'Aragon en avait conservé jusque dans l'agonie l'indignation opiniâtre et pour ainsi dire la fureur sacrée.
Thomas Cromwell ne fut pas moins courageux à sa manière.
Ce fut le 28 juillet (1540) qu'il monta sur l'échafaud de Tower Hill. Sa dernière et pathétique lettre à Henri VIII était demeurée sans réponse. Il avait inutilement imploré la pitié du prince qui néanmoins fut remué. Près du billot et de la hache, Cromwell dit au peuple: «J'ai offensé Dieu et le roi. Priez pour Henri VIII et pour le prince Édouard; priez pour moi, pauvre pécheur. Je ne suis pas un luthérien; je meurs orthodoxe.»