Part 12
Anne détacha son manteau, son collet, serra d'un ruban ses cheveux, et, attirant Marie Wyatt à qui elle avait donné son psautier et son anneau, elle la pressa d'une suprême étreinte. Elle se mit ensuite à genoux, se banda les yeux, posa la tête sur le billot en répétant avec de grands élancements vers l'invisible ami du ciel:
_Deus meus, misericordia mea!_ «O mon Dieu, ma miséricorde!»
La lourde hache alors tomba sur ce cou délicat et le trancha comme la tige d'un lis. La face d'Anne Boleyn eut des convulsions, ses paupières et ses lèvres remuèrent tragiquement quelques secondes, puis se glacèrent dans l'immobilité de la mort.
Les spectateurs s'écoulèrent lentement sous l'effroi de ce qu'ils avaient vu. Les restes de la pauvre Anne furent ensevelis dans un coffre de bois d'orme et inhumés à la chapelle de Saint-Pierre. Minuit, pendant cette dernière cérémonie, sonna sinistrement à l'horloge de la Tour.
C'en était fait d'Anne Boleyn. Elle n'avait été coupable qu'envers Catherine d'Aragon. Et encore ses fautes étaient des fautes de femme. Les crimes pour lesquels des lords barbares la condamnèrent étaient tous illusoires. Ces lords de Henri VIII descendirent aussi avant dans la bassesse et dans les attentats que les sénateurs de Tibère.
Norfolk, conspirateur pour le parti catholique, fut le plus infâme de tous, lui, le frère de la comtesse de Wiltshire, et l'oncle d'Anne Boleyn.
Mais n'y eut-il pas un juge plus infâme encore que Norfolk? N'y eut-il pas le comte de Wiltshire, au lieu d'un oncle, un père?
C'est là, en effet, la plus grande énigme de ce procès plein d'énigmes.
La présence du comte de Wiltshire parmi les juges de son fils, le vicomte de Rochefort et de sa fille Anne Boleyn, est incontestable.
Le comte fut muet et morne sur son siège.
Des historiens frivoles ou fanatiques ont maudit ce père impassible. Les plus indulgents ont gardé le silence.
Je le romprai ce silence, et je dévoilerai ce mystère afin de rapporter des ténèbres à la lumière du jour l'honneur d'une famille. Comment a-t-on parlé d'un Brutus du despotisme? Comparaison fausse et d'un ordre trop différent! Brutus d'ailleurs montait sur son tribunal pour condamner son fils; le comte de Wiltshire monta sur le sien pour absoudre ses enfants, pour assurer, stoïcien de la tendresse paternelle, deux votes à l'indulgence, à l'équité.
Interrogeons la situation et la diplomatie imperturbable de ces Boleyn. Il sera plus juste de les comprendre que de les insulter.
Le vicomte de Rochefort meurt en héros et se tait sur le roi. Anne meurt en héroïne et ne se tait pas seulement sur le roi, elle le loue, elle le flatte. Le comte de Wiltshire entend les sentences capitales contre son fils et contre sa fille, et il ne cherche pas même à publier ses votes favorables: il les laisse dans l'ambiguïté. La comtesse de Wiltshire apprend le double arrêt de mort et elle se contient, elle n'éclate pas. Lâcheté, dites-vous;—non, c'est amour, magnanimité.
Vous ne sentez donc pas pourquoi ceux qui connaissaient Henri VIII ont retenu leurs sanglots ou leurs mépris? c'est qu'ils songèrent à Élisabeth; ils se domptèrent pour ne pas lui nuire. Voilà le mot de cette grande énigme.
Anne Boleyn a été mal attaquée et quelquefois mal défendue.
Les choses humaines ne sont pas simples: elles sont très-complexes et très-enchevêtrées. Il ne faut pas briser le fil de l'histoire, il vaut mieux le démêler au milieu des inextricables nœuds des passions et des événements. Une critique impartiale et perçante à force de patience, rencontre les solutions les plus difficiles. Il y a souvent bien des larmes sous un sourire, et sous une soumission bien du pathétique.
Le plus grand crime d'Anne Boleyn fut sa guerre à Catherine d'Aragon, dont elle déroba le trône et le bonheur domestique à la pointe de ses coquetteries françaises. Du reste, une femme charmante, enjouée, sérieuse et piquante, une amie des poëtes, une protectrice des arts, des sciences, des lettres et de la Réforme. Son frère, le vicomte de Rochefort était un jeune homme héroïque; son père, un ambassadeur consommé en fermeté, en adresse, en intelligence; sa mère, une grande dame, une Howard, chez qui la distinction n'étouffa jamais la générosité.
Une préoccupation, je la constate, explique tout ce qui paraît inexpliquable dans des personnages si divers, et cette préoccupation du cœur, c'est la princesse Élisabeth.
Pourquoi Anne Boleyn s'abstient-elle d'affirmer son innocence et d'accabler le Roi?
Pourquoi le vicomte de Rochefort se borne-t-il à se disculper, sans récrimination contre son beau-frère?
Pourquoi le comte de Wiltshire écoute-t-il le verdict fatal sans commentaire, ni cris, ni imprécations?
Pourquoi la comtesse de Wiltshire, une mère, une Niobé chrétienne, réprime-t-elle les transports de sa douleur insondable?
Pourquoi? c'est que tous évitent d'irriter Henri VIII. Ils craignent d'attirer la foudre sur la tête enfantine et sacrée de cette Élisabeth qui est la vierge prédestinée de leur race, et dont la jeune étoile, allumée déjà, sera l'étoile glorieuse de l'Angleterre.
Voilà pourquoi les Boleyn souffrent en dévorant leur colère.
Le coup de canon qui annonça le coup de hache frappé par le bourreau de Calais, à la tour de Londres, sur la reine Anne, désespéra le comte et la comtesse de Wiltshire; ils traînèrent quelque temps et ils moururent à peu de distance l'un de l'autre, dans leur château de Hever.
Le même coup de canon soulagea Henri VIII en l'affranchissant. De la forêt d'Epping, où il chassait, le roi prêta l'oreille à la commotion lointaine. «Tout est fini,» dit-il, et il continua de chasser. Le soir, il soupa de grand appétit.
Le lendemain, 20 mai 1536, Henri épousait Jeanne Seymour dans l'église de Tottingham. A cette distance de vingt-quatre heures entre un billot et un autel, il était tout habillé de blanc pour cette fête du mariage.
Sire John Russel décrit avec complaisance l'auguste couple. Nous préférons à la plume du courtisan le pinceau d'Holbein, et ce sont les toiles du grand artiste que nous essayerons d'interpréter par la parole.
Catherine d'Aragon était morte à quarante-huit ans au château de Kimbolton. Anne Boleyn avait été décapitée à trente ans dans l'intérieur de la tour de Londres.
Jeanne Seymour, dont la naissance n'a pas de date exactement fixée, était à peu près de l'âge de la princesse Marie, et pouvait avoir, à l'époque de ses noces, une vingtaine d'années. Henri VIII avait quarante-cinq ans.
Il profanait d'un regard hardi et curieux les teintes de pêche du visage de Jeanne et les ondes dorées de ses cheveux. Sous ce regard impatient, la belle fiancée baissait modestement ses yeux bleus voilés par de longs cils.
La figure de Jeanne (crayons de Windsor) est d'un ovale exquis, la peau d'une délicatesse diaphane. Les joues sont fraîches et vermeilles, d'un velouté éclatant, d'un jeune duvet. Le nez est aquilin. Les sourcils sont d'un dessin léger. Les prunelles vives, pures, suaves, brillent dans leurs orbites de saphir d'une lueur vacillante et sont timides comme les pupilles du faon. La bouche virginale voudrait parler, mais elle n'ose. Un effroi secret erre sur ces lèvres écarlates. Jeanne voit-elle la hache entre elle et le roi? Craint-elle d'interroger celui qui promet le trône et qui donne la mort?
Voilà cette incomparable Seymour dont Anne Boleyn fut si jalouse.
Voici maintenant Henri Tudor.
Le temps l'avait touché de sa main pesante. Il était beau encore, et, bien qu'alourdi, il n'était pas pétrifié. Il avait sous les plumes de sa toque où les deux roses s'entrelaçaient réconciliées, l'aspect imposant, blasé, vitreux et farouche d'un empereur romain.
Ce roi de Windsor, le palais aux tours colossales, était cependant un moderne de la Renaissance. Il n'avait qu'un rival en lubricité, c'était son frère, le roi de Fontainebleau, la résidence olympienne aux pavillons de brique et de porphyre. L'un et l'autre prince, le Tudor et le Valois, ont visages d'hommes, mais ils ont les jambes velues du dieu Pan. Ce sont des faunes couronnés. François Ier a été peint par Titien; Henri VIII par Holbein.
Les grands artistes sont redoutables: ils mettent les âmes sur leurs toiles.
François Ier n'est qu'un libertin gentilhomme. Henri VIII est un libertin diabolique. Le plaisir irritait en lui la cruauté; ses caresses étaient des préludes d'agonie, et faisaient jaillir du sang. Du chevet où sa tête reposait près de la tête des reines, il rêvait pour le cou blanc de cygne de ses femmes le billot de la Tour de Londres.
Henri est très-massif en 1536; il porte plusieurs poids accablants, le sceptre, la tiare, et, avec ces fardeaux de roi et de pontife, beaucoup de chair et beaucoup de scolastique. Il n'est pourtant pas écrasé; il n'est que surchargé. La vie est puissante en lui comme un élément; elle surabonde de vices qui bouillonnent jusqu'au crime; son moindre caprice, soit de tendresse, soit de théologie, le rend assassin. Il faut l'aimer uniquement et penser comme lui sous peine de mort.
Son front a des plis impitoyables; ses yeux humides, voluptueux et faux, guettent le moment fatal; son nez respire les cachots et le carnage; ses sourires sont des amorces perfides; sa bouche n'a pas moins de condamnations que de baisers; ses lèvres en feu, ses fortes mâchoires et son menton palpitant décèlent à la fois l'impudicité, la gloutonnerie et la vengeance. Toute cette physionomie est très-dure; elle est rugissante dans la colère, surtout par le renflement de la gencive inférieure, qui est comme le signe de la bête féroce.
Les paroles de ce tyran sont mortelles. Quand il ne peut convaincre, il tue; il tue quand il n'aime plus. Quand il aime, il torture. Le ministre qui se glisse dans son palais, le primat qui pénètre dans sa chapelle, la femme qui entre dans son lit ne savent point s'ils sortiront vivants. Le bruit de ses pas, le son de sa voix, l'éclair de son regard, le tressaillement de sa face, sont autant de terreurs. Le peuple, le parlement, la cour, la maîtresse, l'épouse, les enfants de ce Tudor sont toujours dans la crainte. Tout le monde tremble devant ce despote comme devant un fléau de Dieu. Ni la peste n'est plus insidieuse, ni la foudre plus prompte.
Henri VIII ne se réjouissait que dans le mal qu'il colorait d'orthodoxie. Selon la légende, il avait sept démons: le démon de la jalousie, le démon de la cruauté, le démon de l'embûche, le démon de la théologie, le démon de l'orgueil; il avait par-dessus tous ces démons, le démon de l'or, Mammon, et le démon de la luxure, Astarté.
Il s'éprit sensuellement de sa nouvelle compagne qu'il préférait hautement à celles qui avaient déjà partagé sa couche. «Catherine, disait-il, était une Espagnole, Anne une Française. Jeanne est une Anglaise, une Anglaise de teint, d'origine, de manières, de vertu; et il n'y a vraiment qu'une Anglaise qui convienne à un roi d'Angleterre.»
Henri ne se lassera point de Jeanne. Il ne la conservera pas assez pour cela. Elle, du moins, évitera le prétoire, les cachots et l'exil.
CHAPITRE VIII.
Paul III dédaigné par Henri Tudor.—La princesse Marie domptée.—Jeanne Seymour et les deux filles du roi.—Acte du parlement sur la succession à la couronne.—La jeune reine console Henri VIII de la mort du duc de Richmond et de la révolte du Nord.—Naissance d'Édouard.—Mort de Jeanne Seymour.—La duchesse de Longueville, mère de Marie Stuart.—Les couvents.—Leurs superstitions, leurs fraudes.—Henri VIII les dépouille et les disperse.—Il vole jusqu'aux morts.—Thomas Becket.—Le roi maintient son schisme entre le pape et Luther.—Ce schisme, une arme terrible avec laquelle Henri tue à droite et à gauche.—Cranmer et la Bible.—Lambert, son opposition, son supplice.—Lettre de Paul III.—Le cardinal Reginald Polus.—Ses frères, sa mère.—Les six articles.—Courage de Cranmer.—Norfolk.—Gardiner.—Son portrait.—Catherine Howard.—Cromwell et Cranmer.—La princesse de Clèves.—Son portrait.—Hans Holbein.—Quatrième mariage du roi.—Les courtisans et les évêques.—Répudiation de la princesse de Clèves.—Disgrâce et exécution de Cromwell.—Amour du roi pour Catherine Howard.—Elle promet à son oncle, le duc de Norfolk, son intervention pour le pape auprès de Henri VIII.
A la mort d'Anne Boleyn, Paul III avait recommencé à espérer. Au lieu de lancer contre Henri la bulle d'excommunication qui dormait au Vatican, il lui envoya des messages d'adulation que le roi dédaigna.
Il fut inflexible aussi pour sa fille Marie, à moins qu'elle ne se soumît entièrement. Elle lui écrivit plusieurs fois par l'intermédiaire de Cromwell et finit par désarmer son père aux trois conditions qu'il exigea impérieusement. Elle le reconnut, lui Henri Tudor, pour le seul chef de l'Église. Elle relégua le pape au rang de simple évêque de Rome, et, chose plus impie! elle consentit à déclarer que sa mère Catherine d'Aragon n'avait été qu'une concubine, puisque le premier mariage du roi était incestueux. A ce prix, la princesse Marie rentra en grâce et Jeanne Seymour l'accueillit en sœur. La reine fut plus tendre encore pour la petite Élisabeth si tragiquement orpheline, et auprès de laquelle il lui semblait qu'elle devait remplacer Anne Boleyn.
Le roi lui-même traitait bien ses filles, tout en les flétrissant de bâtardise, et en assurant par un acte du Parlement la couronne aux enfants de Jeanne Seymour ou de toute autre femme qu'il pourrait épouser. Dans sa servilité plus que dans sa politique, le Parlement prévoyant le cas où le roi n'aurait pas de postérité, l'investit du droit de se choisir un héritier ou une héritière par testament.
La jeune reine se laissait conduire de résidence en résidence. Elle tenait successivement sa cour dans tous ces palais où elle obéissait autrefois, où elle commandait maintenant. Le roi la promenait à cheval dans ses forêts féodales, ou en bateau sur la Tamise, le fleuve de presque toutes ses demeures. Jeanne Seymour était une perpétuelle et charmante distraction pour Henri, très-éprouvé alors par la mort de son fils naturel le duc de Richmond qu'il adorait, et par les troubles qui agitèrent le nord du royaume. Dans ses douleurs et dans ses ennuis, Henri redoublait de passion pour Jeanne. Il était de complexion amoureuse, et malgré l'embonpoint, malgré un ulcère dont il était affligé, malgré les soins du règne et de l'Église, il se livrait en jeune homme au plaisir en y mêlant étrangement les élans d'une sensibilité hypocrite et les arguties d'une casuistique barbare. Il oublia peu à peu le duc Richmond, et il pacifia l'insurrection des paysans et des seigneurs soulevés par les moines contre sa suprématie.
Tandis que les révoltés, qui s'étaient confiés aux diplomates du roi, étaient pendus ou décapités par ses bourreaux, la reine Jeanne Seymour, après seize mois de mariage, accoucha d'un fils auquel Henri donna le nom d'Édouard (12 octobre 1537). Le roi était transporté d'aise. Il ne se possédait pas. Il répandait à poignées les grâces autour de lui. Il créa comte d'Hertford sir Édouard Seymour, le frère aîné de la reine, qu'il avait déjà fait lord Beauchamp. Sir John Russel devint lord Russel, sir William Fitz Williams, comte de Southampton, et sir William Paulet, lord St John.
Le roi proclama son fils Édouard prince de Galles. Ce fils n'était pas d'une maîtresse comme le duc de Richmond qu'il avait pleuré; non, il était de la reine. Il avait perdu un bâtard et il retrouvait un successeur légitime, à l'abri de toute attaque. Il avait donc enfin un autre lui-même à qui il pourrait léguer le trône. Cette main d'Édouard saisirait son sceptre, cette tête ceindrait sa tiare. Sa dynastie se perpétuerait de mâle en mâle dans les siècles. Quelle perspective éclatante!
Elle fut obscurcie tout à coup par un malheur. La reine Jeanne mourut quelques jours après ses couches (24 octobre). Le roi fut navré. François Ier l'ayant complimenté de la naissance d'Édouard, Henri le remercia comme père en gémissant comme époux.
«La Providence, écrivit-il à son frère de Fontainebleau, a meslé cette grande joye avec l'amaritude du trépas de celle à qui je devais ce bonheur.»
Henri, du reste, ne tarda point à se résigner. Un fils lui eut semblé plus irréparable qu'une femme.
Dès le mois de novembre, après quelques semaines de deuil, il demanda la duchesse douairière de Longueville, Marie de Lorraine, qui fut la mère de Marie Stuart. La duchesse, au grand étonnement de Henri VIII, le refusa. Elle préféra sans hésiter à ce Tudor vieux et implacable le jeune et chevaleresque Jacques V. Henri fut si surpris et tellement offensé du choix de Marie de Lorraine, qu'il lui interdit de débarquer à Douvres et de traverser l'Angleterre pour se rendre en Écosse.
Il passa sur les couvents sa mauvaise humeur.
Il avait obtenu du Parlement de 1536 la propriété de tous les biens meubles et immeubles des abbayes. Il acheva son œuvre. Il avait dissous les petits monastères, il dispersa les grands.
C'était un admirable plan, s'il l'eût exécuté avec tous les dédommagements aux moines et tous les tempéraments que Cranmer lui conseillait. Mais la spoliation des établissements de main morte qu'il aurait justifiée par l'équité, il l'envenima par la dérision et par la violence.
Les prétextes ne lui manquaient pas. Il les exploita très-habilement et très-âprement. Les mœurs des couvents étaient dissolues, leurs entreprises sur l'héritage des familles incessantes.
Les fraudes pieuses s'étaient multipliées à l'infini et les escroqueries burlesques avaient usurpé partout une sorte d'autorité traditionnelle. Le sanctuaire était une caverne de négoce et d'astuce. Chaque monastère avait sa légende et chaque légende était un impôt avilissant sur la crédulité publique. Les registres notés par lord Herbert sont curieux à consulter.
Onze couvents montraient la ceinture de Notre-Dame, et huit son lait incorruptible. Ici, c'était le canif de saint Thomas, là ses bottes, ailleurs son feutre. Ailleurs encore le fer de lance qui perça le sein du Christ, ailleurs son sang divin dans une fiole transparente; ailleurs aussi l'oreille de Malchus et mille autres amulettes sacrées. Ces choses ne guérissaient pas les malades et remplissaient les coffres des abbayes.
Le roi se fit un grief de tous ces manèges. Il confisqua les abbayes, garda les meilleures et distribua les moindres. Il en donna au poëte Wyatt, au chancelier Audley, à Culpepper, à sir Thomas Cheney, à Cromwell et à cent autres. Il revendiquait pour lui les angelots, les statuettes, les mitres et les crosses d'or, les émeraudes, les rubis, les saphirs, les vases de vermeil, les burettes, les calices, les chandeliers, les soleils d'argent, les missels et les crucifix précieux. Il était très-amateur de perles fines. C'était un acte de bon courtisan que de lui en indiquer. Parmi celles qu'il reçut des commissaires, il y en avait une qui fut estimée plus de sept mille livres sterling.
Il y eut des fondations que Henri VIII ruina complétement; des abbés et des moines qu'il poursuivit avec d'atroces rigueurs; des évêques, des archevêques, morts depuis des siècles, sur lesquels il s'acharna particulièrement. Thomas Becket lui avait toujours déplu comme séditieux. Il le fit juger et condamner dans son sépulcre. Il le dégrada de sainteté. Il l'expulsa souverainement de l'almanach. Il le chassa du ciel. Il défendit qu'on le priât ou qu'on l'appelât bienheureux, sous peine de la potence ou du billot. Cette censure posthume infligée à Thomas Becket, Henri dépouilla la châsse de l'archevêque enseveli et porta au doigt sur une bague le plus illustre diamant de cette châsse, un diamant qui avait été offert au prélat par le roi de France Louis VII.
Sous le gouvernement de cet audacieux Tudor, six cent cinquante monastères, deux mille chapelles et plus de quatre-vingts collèges suspects furent abolis. Il accrut par là ses revenus de plus d'un million et demi de livres sterling, et il enrichit ses palais des chefs-d'œuvre d'art les plus achevés de l'Angleterre.
Entre Gardiner qui essayait de remonter du schisme à l'orthodoxie romaine et Cranmer qui s'efforçait de descendre du schisme à l'hérésie allemande, Henri VIII oscillait. Il était le schisme même, le schisme vivant, incarné. Il haïssait également le pape et Luther. Il avait l'air de croire tantôt Gardiner, tantôt Cranmer, ces deux rivaux d'influence, et il ne croyait ni l'un ni l'autre. Il demeurait à la même place. Seulement il lui était agréable de pendre ou de décapiter, selon les rangs, soit les papistes, soit les hérétiques. Il était un bourreau féodal, un bourreau de cour, fort scrupuleux sur l'étiquette et sans souci de l'humanité.
Henri VIII était l'homme de l'immobilité. Il retint dans les constitutions de l'Église anglicane, la présence réelle, l'invocation des saints, le purgatoire et le célibat des prêtres. Il ne refusait presque à Gardiner, le chef du parti rétrograde, que Paul III pour pontife. Et cependant il inclinait aux persuasions de Cranmer, le chef des novateurs. Il n'était pas insensible au charme, à l'onction, à la candeur du primat qui eut assez d'autorité pour faire décréter, sans la désapprobation du roi, dans l'assemblée du clergé, ce principe de vie de la Réforme: «L'Écriture sainte doit être la seule règle de la foi.»
Cranmer poussa plus avant. Il s'efforça de convaincre le roi qu'il fallait favoriser en Angleterre la traduction, l'impression et la circulation de la Bible. Henri VIII avait soumis le livre saint, comme l'Église, aux caprices d'un despotisme qui permettait et qui défendait tour à tour. Il se vendait à peine entre deux persécutions quelques centaines d'exemplaires de cette Bible que le même peuple répand aujourd'hui à plus d'un million d'exemplaires dans tous les idiomes et dans toutes les contrées.
L'archevêque de Cantorbéry obtint pour chaque paroisse, puis pour chaque famille une Bible en anglais. Cette Bible était celle de Tyndale, autrefois proscrite, et que l'on réhabilita par le nom apocryphe de Thomas Matthew. Cranmer protégea ainsi et accéléra plus qu'aucun autre réformateur la multiplication de la Bible. Il avait deviné la portée immense d'une telle propagation. Ce n'est pas un de ses moindres mérites d'avoir tant contribué à la diffusion des Écritures dans tout l'univers. C'était dès lors encourager, étendre, consacrer le premier des droits: le droit d'examen, et la première des libertés: la liberté de conscience.
Hélas! Henri VIII n'écoutait pas souvent Cranmer. Si Gardiner n'était pas tranquille, le primat ne l'était guère davantage. Le roi avait contre les deux opinions des fantaisies exterminatrices. Il promenait de l'une à l'autre la corde, la hache ou le feu.
L'une des exécutions qui soulevèrent le plus la pitié publique fut celle de Nicholson qu'on nommait aussi Lambert.
Il avait étudié pour être prêtre. Il était resté en route, tandis que beaucoup de ses condisciples étaient arrivés au sacerdoce des âmes. Son génie lui sembla supérieur à sa fortune. Il n'était qu'un maître d'école fort pauvre, mais il se croyait un grand théologien. Il parlait au peuple avec une chaleur singulière. La fièvre était son inspiration. Il était célèbre dans son quartier et même dans Londres. Sa voix, ses gestes, ses hardiesses de doctrine plaisaient à la foule et alarmaient le clergé. Lambert avait déjà plus d'une fois payé de la prison ses imprudences.
Rien ne le corrigeait de la dialectique religieuse. Sa question de prédilection était _la présence réelle_. Ce dogme lui paraissait une erreur monstrueuse contre laquelle il ne cessait de s'élever. Protester était son devoir, et il l'accomplissait à ses risques et périls.
Malgré son indulgence, l'archevêque de Cantorbéry, à qui on avait dénoncé Lambert, ne put se dispenser de le citer à son tribunal. Il aurait craint de se trop compromettre. Lambert comparut et l'archevêque se contenta de lui adresser une réprimande.