Part 10
Sir Thomas Morus parla plusieurs fois avec une supériorité de raison, un accent de vertu et une adresse d'éloquence incomparables. Mais il était condamné d'avance. Il ne pouvait être absous qu'au prix du serment de suprématie, et ce serment il le refusa. Comme Fisher, il admettait bien le nouvel ordre de succession; ce qu'il n'admettait pas, sans le blâmer pourtant si ce n'est par réticence, c'était le divorce du roi et son usurpation de la papauté. Chose remarquable! Morus dans ces débats où il déploya tant de logique et tant de magnanimité, ne manqua jamais, à travers ses audaces de héros, à la prudence du jurisconsulte.
Il ne se dédommagea de sa contrainte qu'après sa condamnation.
«Milords, s'écria-t-il, votre arrêt me délie la langue. Je puis maintenant, sans encourir le reproche de témérité, caractériser le statut et le serment de suprématie. Ce statut et ce serment sont iniques.»
Soulagé par cet aveu public d'une vérité qu'il avait retenue jusque-là, Morus ne fut plus que clémence et mansuétude. «Ce monde, dit-il, est le monde de la guerre et des disputes: le monde de la paix est ailleurs. Je souhaite, milords, nous que la terre a divisés, que le ciel nous réunisse comme il a réuni Étienne et Paul, le martyr aussi et le proscripteur!»
Après ces paroles, Morus salua ses juges et descendit les degrés du prétoire. Il était environné de ses gardes et le bourreau le précédait, le tranchant de la hache tourné vers le visage du condamné.
Au bas de l'escalier du tribunal, Morus rencontra son fils qui, fléchissant un genou, le conjura de le bénir. «Oui, John, je te bénis, toi et tous les nôtres. Maintenant plus que jamais sois bon pour ta mère et pour tes sœurs.»
Les gardes interrompirent cette scène. Une autre plus émouvante attendait Morus. A quelque distance de Westminster, il aperçut sa famille éplorée, sa femme, ses filles, ses gendres que John avait rejoints. Le patriarche changea de main son bâton et posa sa droite sur son cœur. Les gardes allaient passer avec le prisonnier, lorsqu'une belle personne, se détachant du groupe domestique, fendant la multitude, peuple et soldats, se jeta dans les bras de Morus qui l'y serra longtemps. C'était Marguerite Roper, la fille de ses prédilections. Il la bénit ensuite comme John et lui dit: «Ma chère fille, résigne-toi et pardonne à nos ennemis aussi sincèrement que je leur pardonne. Adieu; et reporte ce baiser à ta mère.» Marguerite obéit et le cortége s'ébranla de nouveau.
Il avait fait à peine quelques pas, quand ces mots: «Mon père, mon père,» échappés avec des sanglots d'un sein haletant, l'arrêtèrent encore. Les soldats émus s'ouvrirent devant Marguerite qui se précipita d'un essor désespéré vers son père. Elle se colla à lui, le pressant, le couvrant de caresses, de cris et de pleurs. Morus la remit tout évanouie à John et à Roper. L'escorte alors, se refermant sur le prisonnier, poursuivit son chemin jusqu'à la Tour. Morus dit à Kingston: «Pauvre Marguerite! Elle fut toujours pour moi ce qu'était Rachel pour Laban. Puisse son enfant la consoler!» Il répéta plusieurs fois pendant les jours qui lui restèrent: «L'odeur de ma fille est pour moi comme l'odeur d'un champ de blé mûri par le Seigneur.»
Il lui écrivit:
«Ma fille bien-aimée, que Dieu te bénisse ainsi que je t'ai bénie! Qu'il bénisse ton mari, ton enfant, et tous les nôtres, et tous ceux que j'ai tenus sur les fonts de baptême.... Tu ne m'as jamais causé tant de bonheur que lorsque dans le trajet du tribunal tu t'es élancée vers moi. Adieu, ma chère fille. Au revoir dans le ciel.»
Cette pensée du ciel et la pensée de Marguerite le préoccupaient uniquement. «Ma fille, disait-il à Kingston, son interlocuteur habituel, ma fille ne peut plus entrer ici, depuis mon jugement. Elle se désole à Chelsea avec tous les miens. Ce Chelsea de la famille, je ne m'asseoirai plus à son foyer, je m'en irai bientôt à un Chelsea meilleur où je retrouverai l'évêque de Rochester, où je prierai pour vous, cher Kingston, et pour lady Kingston, où j'attendrai ma femme et notre fils et nos filles et nos gendres et tout ce que je regrette dans cette vallée sombre.»
Le 4 juillet, avant-veille de sa mort, une chauve-souris s'étant introduite dans sa chambre, Morus suspendit sa lampe de prisonnier à la fenêtre et donna la chasse au sinistre oiseau. Ce ne fut qu'après des détours sans nombre et des circonvolutions étranges que la chauve-souris s'envola. Tout événement est interprété par un captif. En racontant cette petite circonstance à Kingston, Morus ajouta: «La chauve-souris est une messagère. J'en ai tiré un augure de délivrance.»
Le lendemain 5 juillet, Kingston en effet reçut des ordres. Morus, lui, eut une conversation avec Pope un de ses amis. C'est Henri VIII qui l'envoyait. Pope prépara Morus, qui, le devinant, lui dit: «Mon bon Pope, le roi ne pouvait pas m'adresser un ambassadeur plus miséricordieux, ni une nouvelle plus agréable.—Il vous saurait gré, dit Pope, de ne pas parler au peuple du haut de votre échafaud.—Je me conformerai, reprit Morus, au vœu de Sa Majesté! De son côté, voudra-t-elle bien permettre que je sois enseveli dans ma bière par ma fille Marguerite?—Le roi ne vous sera pas contraire en cela, puisqu'il consent que tous les vôtres accompagnent votre cercueil de Tower-Hill à la chapelle de Saint-Pierre.—C'est bien,» répondit Morus, et il réitéra ses recommandations de mourant à Pope, qui se sépara de son ami en soupirant et en gémissant. Le plus calme des deux était Morus.
La nuit du 5 au 6 juillet, cette dernière nuit du captif fut tranquille. Il s'agenouilla sur son lit dès six heures du matin. Il pria longtemps, lut son extrait et son commentaire des psaumes, puis s'habilla, tout en causant avec Kingston. C'est lui, le grand magistrat qui encourageait l'officier et qui fortifiait de sa parole stoïque le lieutenant de la Tour.
A neuf heures, Morus marcha d'un pas ferme jusqu'à l'esplanade de la tragique forteresse. Il monta les degrés de son échafaud, embrassa le bourreau qui balbutiait des excuses au chancelier et lui donna dix schellings. Il se dépouilla d'un manteau neuf de camelot qu'il donna encore à l'exécuteur, puis se tournant vers le peuple il s'écria:
«Mes amis, adieu. Je meurs en sujet fidèle et en loyal chrétien.»
Morus s'agenouilla sur le parquet de l'échafaud comme il avait fait sur son lit et posa son cou, en l'abaissant, dans l'échancrure du billot. Le bourreau s'apprêtait à frapper, lorsque Morus, relevant brusquement la tête, dit à l'exécuteur:
«Ma barbe était engagée avec mon cou, je la dégage et la rejette hors de l'échancrure, car elle est innocente du crime de trahison et ne doit pas être coupée.»
S'étant remis, après ce bizarre incident, le cou nu sur le billot, Morus murmurait: «_Miserere mei, Domine_,» quand la hache s'abattit.
La tête se détacha et fut arborée sur le pont de Londres.
Ce fut Marguerite qui, puisant dans sa piété filiale une force plus qu'humaine, ensevelit le corps de son père. Ce pauvre corps fut suivi par toute la famille, de l'esplanade à la chapelle de la Tour. Mais la tête, la noble tête de Morus, exposée au dessus d'une pique, Marguerite ne la laissa pas lancer à la Tamise comme celle de l'évêque de Rochester. Non, avec la toute-puissance de la tendresse et de la nature, elle la réclama comme son héritage. Elle l'emporta, la fit embaumer, et ce fut son trésor dans la vie et dans le trépas. Cette tête qu'elle avait conservée au fond de son oratoire, fut enterrée avec elle, d'après son désir, sous la même pierre du même sépulcre.
Indépendamment du portrait que nous avons déjà mentionné et des deux portraits de Windsor, il subsiste un autre portrait à l'huile de Thomas Morus (musée du Louvre). Ce portrait définitif fut retouché après le supplice du chancelier. Holbein, l'ami et le peintre de Morus, a répandu dans sa petite toile autant de cœur que de génie.
Morus est enveloppé d'une pelisse noire garnie de fourrure. Cette pelisse recouvre un vêtement vert. Une chaîne d'or, à laquelle est suspendue une croix, lui tombe sur la poitrine. D'une main Morus tient la croix, et de l'autre main un papier qu'il semble serrer,—peut-être les versets des psaumes qu'il crayonna dans son cachot avec un charbon.
La figure est pleine de candeur dans sa sévérité.
Le front rêveur pressent et résiste. Le nez un peu gros est socratique. Les yeux profonds ne regardent pas le roi, ils ne regardent que Dieu. Les joues sont affaissées, mais le menton est d'airain. La bouche proteste avec une douceur invincible et un fin sourire, indices de sérénité intérieure; si elle raille, c'est à la manière du maître de Platon.
Cette physionomie a la suprême beauté. Elle exprime avec un mélange inouï d'austérité, d'onction et d'imperceptible ironie, une seule chose, mais sainte: la conscience.
L'assassinat juridique de Morus, de Fisher et de beaucoup d'autres catholiques sera éternellement exécrable. Henri VIII, Cromwell et l'Angleterre avaient certes le droit de s'affranchir de Rome, mais ils n'avaient pas le droit d'opprimer en s'affranchissant.
Cranmer eut la gloire de prêcher et de pratiquer l'humanité. Son camail resta pur de sang. Il conseilla chaleureusement et obstinément la clémence.
Quel malheur que Morus, dont je viens de retracer la mort, n'ait pas gardé intacte la doctrine de sa jeunesse qu'il déposa dans son roman d'_Utopie_! Cette doctrine était la liberté religieuse. Le grand chancelier s'en écarta et fut un moment persécuteur. J'ai indiqué les rigueurs de Morus. Fisher les approuva. Ils eurent, malgré cette tache sur leur tunique, des qualités incomparables d'abnégation, de sacrifice, d'héroïsme, d'humilité. Ces qualités étaient bien à eux; leurs imperfections étaient plutôt de leur siècle. Blâmons-les quand ils furent inquisiteurs, louons-les quand ils furent martyrs. Revendiquons tous les martyrs indistinctement. Nimbes catholiques ou protestants, qu'importe, si la lumière de l'auréole est divine?
Hélas! nous sommes encore si étroits, si sauvages! Quand nous supporterons-nous? quand nous aimerons-nous les uns les autres? quand respecterons-nous mutuellement nos plus sublimes instincts? quand le Dieu de chaque âme sera-t-il sacré pour une autre âme? quand le même Dieu infini en puissance et en bonté sera-t-il adoré librement dans toutes les langues spontanées du cœur? quand chaque nation, chaque ville, chaque bourgade auront-elles, comme Athènes, des autels pour des religions inconnues? quand les peuples, les familles, l'homme individuel, auront-ils droit de chapelle, ou de temple ou d'église pour l'universelle Providence, quel que soit son nom? Ce jour-là seulement, le jour où le frère donnera l'hospitalité à son frère et au Dieu de son frère, sans restriction, sans limite, sans arrière-pensée, ce jour-là seulement commencera le règne de la tolérance et ce sera le plus beau jour de la création!
Morus et Cranmer, les plus éclairés soit des catholiques, soit des protestants, n'éprouvaient pas ces sentiments modernes.
Henri VIII les comprenait encore moins, lui qui était un tyran. Il aurait pu affermir son pontificat par la persuasion et par le poids traditionnel de son autorité royale. Il eut recours à la violence, à la fraude, à la corruption.
A défaut de Cranmer dont la mansuétude était souvent impuissante, Cromwell, un partisan doublé d'un légiste, ne reculait pas. Il avait fait du roi le chef suprême de l'Église, _supremum ecclesiæ caput_. Il avait recueilli comme une moisson les innombrables serments du clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple.
Restaient les moines qui étaient la milice de Rome. Henri VIII les haïssait et il en était haï. Il savait que leur souverain, ce n'était pas lui, mais le pape. Il résolut de les disperser et de confisquer soit leurs richesses mobilières, soit leurs propriétés foncières qui englobaient une vaste étendue de territoire. Il chargea Cromwell de cette exécution hardie. Il le nomma son vicaire général, et, comme tel, il lui conféra la préséance sur tous les lords, même sur le duc de Norfolk, même sur l'archevêque de Cantorbéry.
Cromwell avait plus de prétextes qu'il ne lui en fallait. Les moines étaient séditieux autant que superstitieux. Ils agitaient les populations des villes et des campagnes. Ils présageaient au roi, s'il ne rappelait Catherine d'Aragon et s'il ne se soumettait au pape, toutes les catastrophes. Ils s'écriaient que Henri serait égorgé s'il persistait dans sa révolte, et que les chiens lécheraient son sang comme ils léchèrent le sang d'Achab.
Les fanatiques lançaient ces prophéties au grand effroi des indifférents et des épicuriens qui formaient la majorité des couvents.
Ces couvents étaient presque tous situés dans des lieux de délices, les uns au fond des vallées, les autres sur les collines. Ils étaient traversés pour la plupart d'eaux jaillissantes. Des parcs et des forêts environnaient ces abbayes. Des rivières coulaient en méandres par les hautes futaies, de telle sorte que la chasse et la pêche étaient aux portes et même entre les murs des monastères.
La contemplation, le travail des mains, la confection des paniers et des corbeilles par les religieux, des tapisseries par des religieuses, étaient censés remplir leurs jours. Peu de ces maisons étaient ascétiques, beaucoup étaient dissolues. Dans de certains comtés les couvents d'hommes et les couvents de nonnes communiquaient entre eux. Les courtisanes envahissaient les cloîtres, erraient entre les pilastres des corridors et gagnaient les cellules sous des capuchons de frères lais. Et c'étaient là les abbayes les moins souillées. Celles qui étaient fermées aux femmes étaient des cloaques de Sodome. Les procès-verbaux des commissaires de Cromwell soulèvent tantôt la commisération, tantôt l'horreur, tantôt le dégoût.
Armé de documents fort détaillés et accablants, soutenu par le roi qui ajouta la terreur aux raisons de son ministre, le vicaire général obtint du Parlement la suppression de trois cent quatre-vingt-huit monastères au profit de la couronne (mars 1536).
Les prieurs de ces monastères reçurent chacun une pension à vie. Les moines de moins de vingt-quatre ans furent rejetés dans le monde; les autres furent enrégimentés dans les grands monastères ou placés soit par Cranmer, soit par Cromwell. Les religieuses furent renvoyées avec une seule robe qu'on nomma par dérision «la robe du roi.»
Le trésor fut doté par cette mesure révolutionnaire d'un capital en argent et en vaisselle de cent mille guinées et d'un revenu annuel de trois cent vingt mille livres sterling. L'injustice politique et morale de Henri et de Cromwell fut, en reprenant aux couvents ces biens de mainmorte, de ne pas assurer l'existence des moines et des nonnes par un dédommagement équitable.
C'est au milieu de l'écroulement des monastères que Catherine, privée de tout, même d'un cheval pour la promenade, désolée des trépas de Fisher et de Morus, déclina lugubrement. L'immolation de Forest, son confesseur, l'acheva.
Elle avait été transférée de Ampthill à Buckden et de Buckden au château de Kimbolton. C'est là qu'elle mourut, le 7 janvier 1536, à deux heures après midi.
Les dernières habitations de la Reine furent très-insalubres.
Ampthill est humide comme le Comté de Bedford, mais moins submergé que Buckden dans les brouillards. Buckden était surtout alors presque pestilentiel par les flaques d'eau croupie qui couvraient le Lincolnshire et dont un grand nombre a été desséché.
Catherine s'étant obstinément refusée d'aller à Fotheringay où plus tard fut décapitée Marie Stuart, on dirigea la reine douairière sur Kimbolton, dans le comté de Huntingdon. Ce séjour ne fut pas plus sain que Buckden. La multiplicité des marécages, le voisinage du lac appelé _Whitlesea-Mere_ et les brumes épaisses qui s'en exhalent, enveloppèrent la reine espagnole de froid et d'ennui.
De noires tristesses lui venaient de l'âme encore plus que du pays. Sans soleil et sans joie, elle s'éteignait peu à peu. Une douleur fixe la transperçait. Elle ne cessa pas d'aimer Henri VIII, et une autre le lui avait dérobé, une autre qui était reine à sa place, amante à sa place, femme à sa place. L'éloignement de sa fille Marie ajoutait sans doute à ses tourments; mais le fond de son mal fut la répudiation, la répudiation, cet exil d'un cœur, la plus étroite, la plus chaude des patries; cet exil empoisonné par une jalousie incessante, par le sentiment amer d'un droit violé, d'un amour méconnu, d'un sanctuaire profané. C'est dans ce puits de colère et de ténèbres de la répudiation qu'expira Catherine, fervente devant Dieu, son témoin; douce à Henri, son bourreau; farouche, implacable à lady Anne Boleyn, la sirène méprisée et maudite, l'impudique usurpatrice de son lit, de sa table, de son trône et de son toit.
A la lugubre nouvelle Henri versa quelques larmes impies, puisqu'elles n'étaient pas sincères, puisque ce comédien d'une sensibilité officielle n'accomplit aucun des souhaits du testament de la reine.
Il éluda jusqu'à la demande qu'elle avait exprimée d'être enterrée dans un couvent de franciscains. Il ordonna qu'elle serait inhumée à Peterborough.
C'est là que j'ai heurté, sans le savoir, de mon pied poudreux la dalle funéraire de la pauvre reine. Sur une désignation de mon guide, je considérai respectueusement la pierre qui scelle ce tombeau. Elle n'est ornée d'aucune sculpture. Je retrouve dans mon journal de voyage une note que je restitue ici:
«La cathédrale de Peterborough, un peu massive, mais imposante, a recueilli les restes de Catherine d'Aragon qui y fut déposée malgré sa volonté dernière. Son sépulcre est à gauche dans la nef; le sépulcre de Marie Stuart est à droite. En me retournant, j'ai aperçu au-dessous de l'orgue un portrait de vieillard. C'est Scarlett, l'ancien fossoyeur de Peterborough. Il est vêtu de rouge. Il a la tête chauve et la barbe blanche. Si, au lieu d'une bêche, il tenait une faulx, il ressemblerait au Saturne de la mythologie antique. Et ce ne serait pas à tort; car ce fossoyeur était vieux comme le Temps, et, à cinquante ans de distance, il creusa de ses mains dans son église les caveaux diversement tragiques de deux reines.»
Par habitude d'étiquette, et par une sorte de déférence à l'opinion des cours de l'Europe, Henri VIII décida que l'on porterait à Greenwich le deuil de Catherine d'Aragon. Lui-même donna l'exemple. Anne Boleyn seule ne se soumit pas à cette convenance. Elle se para d'une robe de soie jaune, et, le diadème au front, le visage animé, les narines palpitantes, elle dit à ses femmes avec des tressaillements d'orgueil: «C'est maintenant que je suis bien la reine d'Angleterre. Enfin je n'ai plus de rivale!»
Vanité des calculs humains! au moment où triomphait Anne Boleyn, elle avait une rivale bien autrement redoutable que Catherine d'Aragon et cette rivale était sans cesse à ses côtés. Elle s'appelait Jeanne Seymour. Elle était une de ses filles d'honneur.
Jeanne avait deux frères qui marqueront de leurs dissensions et de leur sang cette histoire. Leur père était un chevalier du comté de Wilt. C'était un gentilhomme très-considéré qui recevait chez lui avec une politesse rare et une dignité plus rare encore les plus grands seigneurs. Il les traitait magnifiquement et ne se contraignait point en leur compagnie, libre entre les lords comme s'il eût été leur égal. Il avait fait la guerre. Il s'était créé une belle demeure aux environs de Salisbury. Sa fortune, qui consistait en terres couvertes des moutons gras et des porcs blancs à longues oreilles particuliers à ce comté, s'était un peu fondue au déclin de son âge. Ses fils et sa fille durent beaucoup à son caractère liant qui leur ménagea par ses nombreuses et hautes relations un bon accueil dans le monde et à la cour.
Anne Boleyn avait pressenti déjà l'amour de Henri pour Jeanne Seymour, elle avait deviné les démarches, les regards, les présents, mais c'était une appréhension vague qui tout à coup devint une foudroyante certitude. La reine surprit dans un salon du palais où elle entrait inopinément Jeanne assise sur les genoux du roi. La fille d'honneur se leva en rougissant. La reine pâlit au contraire et se retira précipitamment dans sa chambre. Elle était grosse et son émotion fut si profonde qu'elle accoucha avant terme d'un fils mort. Henri, qui aurait cédé le tiers de son royaume pour avoir ce fils vivant, ne cacha pas son irritation. Il reprocha ce malheur à la reine, comme s'il n'en eût pas été la cause.
L'expiation commença pour Anne Boleyn; elle commença soudaine et terrible. Au récit des obsèques de Catherine d'Aragon, Anne avait éprouvé que le diadème était désormais affermi sur sa tête; puis à la vue de Jeanne Seymour aimée du roi, elle se sentit découronnée et décapitée. En un éclair, sa pensée roula du faîte à l'abîme.
CHAPITRE VII.
La Réforme menacée en même temps qu'Anne Boleyn.—État du protestantisme en Angleterre.—Rumeurs contre la reine.—La vicomtesse de Rochefort.—Dénonciation.—Le vicomte de Rochefort.—Norris, Brereton, Weston.—Mark Smeaton.—Joutes de Greenwich.—Explosion de Henri VIII.—La reine, prisonnière à Greenwich, puis à la Tour.—La vicomtesse de Rochefort espionne après avoir calomnié.—Lettre d'Anne à Henri.—Le vicomte de Rochefort, Norris, Brereton, Weston décapités.—Mark Smeaton pendu.—Jugement de la reine.—Incidents de la Tour.—Le Bourreau de Calais.—Lettre de Kingston.—Marie Wyatt.—Lettre de la reine.—Son exécution.—Ses juges.— L'un d'eux, son oncle Norfolk; l'autre, le comte de Wiltshire, son père.—Conduite de tous les Boleyn avec Henri VIII.—Élisabeth, solution du problème.—Mariage du roi et de Jeanne Seymour.—Portrait de Jeanne.—Portrait de Henri.
Le protestantisme était moins menacé qu'Anne Boleyn. Toutefois c'est sur une pente glissante qu'il se débattait. La reine d'ailleurs, qui avait toujours soutenu le drapeau de la réforme, allait lui manquer.
Les idées nouvelles comptaient des amis et des ennemis. Il y avait un parti conservateur qui réprimait tout mouvement progressif et qui se flattait même d'une réconciliation avec Rome. Un autre parti se recrutait contre le pape et poussait la théologie anglaise vers les hardiesses de l'Allemagne. Les chefs de la première faction étaient Gardiner évêque de Winchester, Stokesley évêque de Londres, et Lee archevêque d'York. La seconde faction obéissait à des chefs non moins éminents, à Cranmer archevêque de Cantorbéry, à Latimer évêque de Worcester et à Fox évêque de Hereford. Les deux antagonistes dirigeants de ces sectes hostiles étaient Gardiner et Cranmer. Ils s'appuyaient sur des hommes d'État laïques, Gardiner sur le duc de Norfolk, Cranmer sur Cromwell. La reine Anne Boleyn était avec les protestants. Elle avait été leur auxiliaire, leur héroïne et elle continuait d'incliner Henri VIII dans le sens de l'avenir.
Les catholiques étaient frémissants. Ils attendaient l'occasion et ils la préparaient. Malveillants pour la reine, ils semaient les calomnies autour d'elle. La reine était la complice de ses ennemis. Elle se montrait légère, imprudente. Elle se compromettait avec enjouement, sans crainte et sans prévoyance. Tout alla bien jusqu'à l'amour du roi pour Jeanne Seymour. Mais dès lors le thermomètre de la cour changea.
Les protestants eurent de sérieuses inquiétudes, les catholiques, une ardente espérance. Henri VIII était enivré d'une jeune passion. Il aimait éperdument. Depuis qu'il était pape, il ne pouvait plus avoir une maîtresse. Sa maîtresse devait être sa femme légitime. Henri était logique. Il avait une conscience délicate. Il était la proie de tous les scrupules. Le duc de Norfolk et tous les partisans de Rome en avaient pitié. Il n'y avait qu'un moyen de le secourir, c'était de le délivrer de la reine Anne.
Le feu s'ouvrit contre elle.