Histoire de Jane Grey

Part 1

Chapter 13,798 wordsPublic domain

┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐ │ Note de transcription: │ │ │ │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │ │ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │ │ conservée et n'ont pas été harmonisées. │ │ │ │ Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre. │ └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘

HISTOIRE

DE

JANE GREY

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

UNE PROMENADE A CLUNY, in-8o.

NOUVELLE PHASE PARLEMENTAIRE, in-18.

HORIZON POLITIQUE DE 1844, in-8o.

LE DUC DE BORDEAUX ET LA FRANCE, in-18.

TRADUCTION DES PSAUMES, in-8o. — DE JOB, in-8o. — DU CANTIQUE DES CANTIQUES, in-8o.

SOLITUDE, 1 volume in-8o.

LA VALLÉE DE CHARMON, 1 volume in-18.

LA FAMILLE, 1 volume in-8o.

VOYAGE AUX ALPES, 1 volume in-18.

VOYAGE EN DANEMARK, 1 volume in-18.

HISTOIRE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE, 4 volumes in-18. HISTOIRE DE MARIE STUART, { 2 volumes in-8o; { 1 fort volume in-18.

Paris.—Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus 9.

HISTOIRE

DE

JANE GREY

PAR J. M. DARGAUD

Elle est belle, savante, modeste, et en tout, comme dit Platon, possédée d'un Dieu.

(_Lettre de Pierre Martyr Vermigli à Henri Bullinger._)

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N⁰ 77

1863

A

GEORGE IRETON.

Vous pensez peut-être, mon cher Ireton, que je vous écris de Paris; eh bien! non; je vous écris de la forêt des Ardennes où je viens de finir mon _Histoire de Jane Grey_, en quelques mois de villégiature studieuse chez une amie qui, par l'élégance des habitudes, la noblesse du cœur et la distinction de l'esprit, est partout un centre littéraire. N'allez pas vous imaginer toutefois qu'il n'y ait où nous sommes que des publicistes, des métaphysiciens et des artistes. Il y a aussi autour de notre monastère de famille et de philosophie des chasseurs que n'aurait pas désavoués Robin-Hood. J'en connais un qui a tué de sa main cent trente-deux sangliers parmi lesquels il a choisi les plus sauvages têtes pour en décorer son manoir. Sous les voûtes consacrées à saint Hubert, on voit ces têtes noires ou fauves, avec leurs blanches défenses d'ivoire; et, dans les chenils treillissés, on entend aboyer les meutes terribles.

Cela me reporte naturellement aux chasses des lords du seizième siècle et singulièrement des marquis de Dorset, les proches de Jane Grey et vos voisins du comté de Leicester; cela ne me reporte pas moins à vous, mon cher Ireton. Dans votre agreste maison de la forêt de Charnwood, vous avez été mon hôte affectueux et le premier confident de ce livre: voilà pourquoi il me plaît de vous le dédier de la forêt des Ardennes.

Que cet hommage vous rappelle la prairie de Bradgate où nous avons erré ensemble les pieds dans les marguerites et dans les ruines, tandis que le soleil d'Angleterre teintait d'une lueur pâle ce paysage de Jane Grey. «_Hic locus, hæc patria est_,» me disiez-vous avec Virgile: «C'était là sa demeure, c'est là sa patrie.»

Je le sentais bien, et Bradgate me toucha beaucoup, Bradgate dont l'herbe recouvre des médailles, et où la végétation des décombres est l'emblème de l'espérance qui ne trompe point. Nous eûmes là, près des ormes de Charnwood, à propos de Jane Grey, un de ces sévères entretiens métaphysiques, trop rares aujourd'hui, et qui pourtant sont le fond de la vie humaine. Vous regardiez le gazon plein de fleurs, moi, je regardais le ciel plein d'astres et je concluais qu'il n'y a de Dieu que le Dieu personnel, le seul qui soit intelligence, liberté, providence; le seul qui habite hors de nous et au dedans de nous; le seul que l'on puisse prier; le seul avec lequel on n'est pas quitte en disant: «le divin,» si l'on n'achève et si l'on n'ajoute: «le Dieu vivant!» Car d'où le divin s'épancherait-il, si ce n'est du Dieu vivant et d'où les sources idéales s'échapperaient-elles, si ce n'est encore du Dieu vivant en nous? Ce Dieu vivant n'anéantit rien de ce qu'il a enfanté une fois, ni un grain de sable, ni une personne. Le grain de sable se brise et persiste comme poussière; la personne se sépare et persiste comme âme. Étant par soi, Dieu nous continue parce qu'il nous a commencés et nous, qui sommes par lui, il nous réserve aux ascensions et aux intimités de lui-même. Quand donc nous lui demandons de vivre au delà du sépulcre, comment ne nous aurait-il pas exaucés d'avance, puisque l'une de ses lois est de conserver, puisqu'il a en autorité et en bonté plus que nous n'avons en aspiration?

Ainsi des évidences merveilleuses nous traversèrent à Bradgate, mon cher Ireton. Dans l'allégresse dont nous enivrait la logique de la création et à travers les prophéties que cette logique nous déroulait, nous affirmâmes sans hésitation le souverain Être et nos destinées futures, sauf à nous démêler ensuite des difficultés, toutes infimes, du raisonnement. Platon, Leibniz et Newton conversaient avec nous entre les anciennes métairies de Jane Grey et ses arbres toujours verts, tandis que la vieille et bruyante féodalité de Charnwood et de Bradgate, désorientée par la civilisation, se taisait dans les solitudes de ramée.

C'est sans doute le génie du lieu, _genius loci_, qui m'a dicté le livre que je vous envoie. Cette Jane Grey dont nous avons tant parlé, je souhaite de la rendre plus vôtre en la retraçant fidèlement. Je désire qu'elle intéresse les Anglais dont elle mérite d'être l'héroïne; je désire particulièrement que vous soyez content de moi, vous, mon cher Ireton, surtout si nous bien comprendre est pour nous une raison de nous mieux aimer.

J. M. DARGAUD.

Boutancourt, ce 20 octobre 1862.

HISTOIRE

DE

JANE GREY.

CHAPITRE I.

Origine de cette histoire.—Visite à Bradgate.—Naissance de Jane Grey.—Ses ancêtres.—Marie, sœur de Henri VIII et femme de Louis XII, la grand'mère de Jane.—Henri VII.—Élisabeth d'York.—Veuve de Louis XII, Marie Tudor épouse Brandon, qui est créé duc de Suffolk.—Ils ont une fille qu'ils unissent à Henri Grey, marquis de Dorset, et qui donne le jour à Jane Grey.—Éducation de Jane à Bradgate.—John Aylmer.—Henri VIII.—Esprit de rénovation au seizième siècle.—Noces de Henri VIII et de Catherine d'Aragon, veuve d'Arthur.—Difficultés théologiques.—Avénement de Henri VIII.—Caractère du nouveau roi.—Henri et Catherine sacrés à Westminster.—Agitation du roi.—Il interprète son serment par une clause singulière.

Les impressions involontaires de l'âme ne fécondent pas moins l'histoire que la poésie. Le temps les assoupit au fond de la conscience, où elles semblent ensevelies à jamais. Cependant, à des souffles soudains et lorsqu'on les croit mortes ou du moins endormies, elles s'éveillent comme des inspirations de ce monde mystérieux que tout homme porte en soi.

Dans la poésie, les impressions n'ont besoin que d'idéal; dans l'histoire il leur faut avant tout la vérité, à laquelle on ne parvient qu'à trois conditions: l'observation du cœur humain, l'érudition des sources, la réflexion des effets et des causes. Le reste sera donné par surcroît. Les détails innombrables, les récits, les portraits, les aperçus philosophiques jailliront successivement d'une grande impression. Sans l'impression, la science ne suffirait pas. La science est la lumière, elle brille; l'impression est le feu, elle échauffe, elle pénètre, elle vivifie.

Je me souviens qu'à l'époque où je poursuivais en Angleterre les aventures de Marie Stuart, un jour, un autre nom m'entraîna dans un doux horizon d'innocence et de paix. Ce nom était celui de Jane Grey.

Cette princesse, du même sang que Marie Stuart, descendait de la plus jeune sœur de Henri VIII, comme la reine d'Écosse de la sœur aînée de ce monarque. Toutes deux issues de Henri VII, leur aïeul au même degré, devaient être livrées au bourreau par les filles féroces de Catherine d'Aragon et d'Anne Boleyn. La protestante Élisabeth fit trancher la tête de Marie Stuart dans le comté de Northampton, un quart de siècle après que la catholique Marie Tudor avait immolé Jane Grey entre les murs funèbres de la Tour de Londres.

Un instant attiré par cette touchante princesse Jane, je l'avais contemplée au milieu des perspectives de Bradgate et de Charnwood, puis je l'avais bientôt quittée pour ressaisir les traces de Marie Stuart, jusqu'au château de Fotheringay, jusqu'à la fosse de Peterborough, jusqu'au caveau de Westminster.

Maintenant, libre de l'Écosse et de la nièce des Guise, je reviens à Jane Grey dont l'exquise adolescence renferme, sous un linceul, un rayon de beauté, une flamme d'amour, un parfum de vertu et une certitude d'immortalité.

Jane naquit dans le comté de Leicester en 1537. Par les Grey, ses ancêtres paternels, son blason se perdait, au delà de la conquête de Guillaume, dans la nuit des blasons normands. Par ses ancêtres maternels, elle appartenait, on le sait, à Henri VII.

La plus jeune des filles de ce roi, la princesse Marie d'Angleterre, qui épousa Louis XII, fut la grand'mère de Jane.

Marie, de la complexion des Tudors, dans le sang de laquelle il y avait une étincelle de ce brasier qui brûlait le sang de Henri VIII, avait été comme fiancée à Charles-Quint. Destinée par la politique à ce premier prince, la politique encore la poussa violemment dans les bras de Louis XII, tandis que Marie était éperdûment éprise de Charles Brandon, plus tard duc de Suffolk.

Brandon avait une haute distinction aristocratique. Il ne charmait pas à demi. C'était la fleur des courtisans et des lords, un homme fait pour séduire les femmes; mais c'était là tout son génie, et il eût été incapable de gouverner les peuples.

Marie ne pouvait s'arracher de Londres à cause de son sentiment pour Brandon. Vaincue cependant par l'obstination de son frère, elle partit désespérée. Henri VIII l'accompagna jusqu'aux blanches falaises de la dernière grève. La princesse sanglota plus haut que les flots en se séparant des rivages d'une patrie où elle aimait follement.

Le duc de Norfolk, qui avait avec lui Anne Boleyn, sa petite-fille, âgée de sept ans, conduisit Marie désolée jusqu'à Abbeville. C'est dans la cathédrale de cette cité de Picardie que fut béni le mariage de la princesse avec le vieux roi de France, le 9 octobre 1514.

Le lendemain, toute la suite anglaise de la reine fut congédiée, excepté Anne Boleyn et deux autres dames de l'intimité de Marie. Elle pleura beaucoup, l'impétueuse princesse, en subissant cette contrainte, elle pleura surtout en disant adieu à lady Guildford, qui l'avait élevée et qu'elle chérissait.

Louis emmena sa jeune femme à Saint-Denis. Peu à peu les gémissements de la reine cessèrent. Il y eut de grandes fêtes à son couronnement. Les joutes furent magnifiques. Plusieurs Anglais, entre autres Charles Brandon et le marquis de Dorset, qui s'y étaient rendus, se signalèrent avec éclat.

Le duc de Valois, qui fut depuis François Ier, connaissait la passion de Brandon pour la reine. Craignant les assiduités de ce seigneur auprès de Marie, il le faisait surveiller pour qu'il ne donnât pas un héritier au trône de France. Ce n'est pas sans lutte qu'il se dissuada lui-même par intérêt d'une entreprise galante qu'il eût tentée par goût, tant la reine Marie était piquante et pleine d'agréments! Dans un tournoi donné à Paris, le malicieux duc de Valois suscita à Charles Brandon un adversaire terrible. C'était un chevalier allemand d'une taille gigantesque, d'une force extraordinaire et d'une adresse incomparable. Brandon, animé par la présence de la reine dont le visage exprimait toutes les perplexités, triompha héroïquement. Marie ne put retenir sa joie, quoique le vieux roi fût là, étendu sur un lit de repos.

Louis était amoureux. Il dédaigna les précautions qu'il s'était prescrites. Il changea toutes ses habitudes: «Car où il souloit disner à huit heures, dit un historien, il convenoit disner à midy; et où il souloit se coucher à six heures du soir, souvent se couchoit à minuict.» (_Chronique de Bayard._)

Bien plus, il voyageait en cette mauvaise saison, empressé de faire à sa jeune femme les honneurs de quelques-unes de ses résidences. Marie visita particulièrement Vincennes, Étampes et Compiègne, d'où elle alla, par le château de Pierrefonds, au château de la Fère, sur l'Oise. (V. l'_Itinéraire des rois de France_, et une gravure de 1514, cart. de M. Fourniols.)

Bâti de 1390 à 1405, selon les ordres de Louis d'Orléans, aïeul de Louis XII, le château de Pierrefonds était le plus pittoresque et le plus formidable des châteaux du royaume. Encore aujourd'hui, il domine de ses belles ruines trois forêts de cinquante lieues de circonférence: la forêt de Compiègne, la forêt de Laigues, la forêt de Villers-Cotterets. Il se dresse au-dessus des abbayes penchées sur les sommets comme Saint-Pierre, ou noyées dans les profondeurs comme Saint-Nicolas de Courson. De ses tours gothiques, il regarde son village riant, son petit lac, les rives plus éloignées soit de l'Aisne, soit de l'Oise, et les chênes mérovingiens de Saint-Jean-au-Bois, des chênes incommensurables de plus de mille ans.

La cour étant allée de Pierrefonds à la Fère, puis étant retournée à Paris, la reine, qui avait parmi ses bijoux les portraits de son père Henri VII, et de sa mère Élisabeth d'York, les suspendit aux parois de sa chambre, dans le palais des Tournelles, où elle logeait. Ce fut une occasion pour les seigneurs de faire bonne contenance de royalistes et de sujets: car lorsque les dames anglaises de la reine, Brandon et les lords qui venaient de l'autre côté du détroit, se moquaient un peu de la parcimonie de Louis XII, le Père du peuple, les gentilshommes de France raillaient en face de son portrait l'avarice bien autrement sordide de Henri VII. «Il a la mine chiche,» disait le duc de Valois en montrant la toile accusatrice. Le mot n'était pas noble, mais dans sa familiarité gauloise, il était incontestable.

Henri VII était brave et habile. Comte de Richmond, il avait vaincu Richard III, ce scélérat difforme qui était sorti du ventre de sa mère avec des dents toutes grandes et une mâchoire de bête féroce. Henri semblait n'avoir conquis le trône de ce redoutable antagoniste que pour amasser des richesses.

Son portrait n'est pas moins parlant que l'histoire, et révélerait à lui seul ce fondateur de dynastie.

Henri VII, dans son cadre vermoulu, est beau, mais triste, ménager de ses vêtements et quelque peu mesquin. D'où glisse et s'épaissit le nuage qui obscurcit son front? de son insatiabilité. Henri a rançonné, confisqué, pillé, volé, rapiné par la force ou par la ruse. Il a fait grâce de la vie à des lords séditieux pour s'emparer de tous leurs biens, meubles et immeubles. Il a emprunté à ses amis et pris à ses ennemis tout ce qu'il a pu emprunter ou prendre. Il n'est pas encore content. Tous ses coffres ne sont pas combles. Il a une mélancolie d'usurier. Ses soucis d'argent lui ont retiré les joues comme un parchemin. Des rides de convoitise sillonnent ce visage du menton aux cheveux. Sa bouche aux lèvres minces se retranche dans des réserves captieuses avec ses débiteurs et avec ses créanciers, avec les évêques et avec le pape, avec son Parlement et avec son peuple. Ses yeux inquiets s'allument à la pensée de l'or qu'il a et à la fascination de l'or qu'il aura. Il invente des prétextes d'acquérir. Ses expédients sont inépuisables. Sa passion inextinguible du gain est son génie. C'est Shylock couronné.

Élisabeth d'York était plus respectée à la cour de France que Henri VII. Son portrait éclate en noblesse autant que celui de son époux en cupidité. Sous son voile de dentelle, avec son collier et sa croix de perles, sa robe d'hermine, son manteau de velours, Élisabeth est bien la fille d'Édouard. Elle garde empreinte sur sa physionomie jeune la majesté de sa race. Des siècles semblent enroulés autour de sa tête. La légitimité resplendit en elle. Ses regards, effarés depuis le meurtre de ses frères par Richard, son oncle, sont néanmoins pleins d'éclairs. Ils étincellent d'une fierté royale, que sa bouche timide n'ose avouer: car des roses nouées au-dessus de sa chevelure, la blanche, symbole de son droit, fait honte à la rouge, symbole de la bâtardise et de l'usurpation du comte de Richmond.

Marie, femme de Louis XII, n'avait pas les scrupules de sa mère Élisabeth. Le temps, le pape et l'esprit public, fatigué de secousses, avaient consacré également les deux roses dans les armoiries de Henri VIII et des Tudors.

La reine de France était d'ailleurs assez occupée. Ses jours et ses nuits s'écoulaient à sentir et à dissimuler sa passion pour Charles Brandon et son dégoût pour Louis XII.

Le malheur du roi était d'oublier trop sa vieillesse auprès de sa jeune femme, dont l'ennui superbe, les caprices soudains, l'accent étranger, la parure insolite et la grâce insulaire l'enivraient. Au lieu d'un sage régime mêlé de travail, de promenade et de conversation, Louis s'abandonnait à tous ses désirs. Il était sourd aux avertissements des médecins. De longs épuisements succédèrent bientôt à ses courtes ardeurs, et, comme dans la danse d'Holbein, la mort de gambade en gambade atteignit le roi de France au bout de trois mois.

Le duc de Valois devint François Ier, et Marie d'Angleterre ne fut plus enchaînée à un trône odieux. Brandon, qui avait sans cesse passé et repassé le détroit pendant cette fin d'année 1514, accourut.

La veuve de Louis XII accueillit le brillant lord avec bonheur. Plus amante que princesse, elle était impatiente de se dérober par de promptes noces à une seconde immolation. Elle redoutait un nouveau calcul politique dont elle serait la nouvelle victime. Elle voulut cette fois céder à son cœur. Elle se jeta dans la passion comme Guillaume dans la conquête, en brûlant ses vaisseaux. Malgré les défenses de Henri VIII, Marie épousait Brandon deux mois après la mort de Louis XII et prosternait avec joie sa couronne de reine devant l'amour.

D'abord irrité, Henri VIII pardonna aux téméraires amants qui l'avaient bravé. Il les traita affectueusement en Angleterre. Leur mariage accompli à Paris dès le mois de mars 1515, fut célébré publiquement à Greenwich le 13 mai, et Brandon fut créé duc de Suffolk. La jeune reine douairière avait emporté avec elle de la cour de France une valeur de plus de deux cent mille écus en bagues, en peintures, en vaisselle plate et en tapisseries. François Ier regretta beaucoup un diamant connu sous le nom de _Miroir de Naples_ et que la duchesse de Suffolk s'obstina résolûment à ne pas restituer.—«Eh bien, qu'elle le garde! dit enfin François Ier; foi de gentilhomme, elle le peut, en retour d'un joyau plus précieux qui a coûté cher au feu roi.»

Henri VIII institua grand maître du palais le duc de Suffolk, qui fut un favori pour son beau-frère, une idole pour sa femme en même temps que l'arbitre de la mode et le législateur de l'étiquette.

Le duc et la duchesse eurent une fille qui donna le jour à Jane Grey.

Jane était entrelacée à la royauté, non-seulement par sa mère, par sa grand'mère veuve de Louis XII, par son bisaïeul Henri VII, c'est-à-dire par les Tudors, mais encore par les Grey.

Avant le mariage de Henri VII avec Élisabeth d'York, les Grey avaient fourni une reine à l'Angleterre: car la mère d'Élisabeth d'York et des pauvres petits princes immolés dans la tour de Londres par Richard, cette mère de douleurs était une lady Grey, veuve d'un des seigneurs de ce nom. Elle avait épousé Édouard IV. Par ses fils du premier lit, elle perpétua la lignée des Grey, tandis que par la fille du second lit, après le crime de Richard III, elle légitima pour ainsi dire les Tudors.

Henri VII n'était pas en effet l'héritier des Lancastre, l'héritier légal du moins; il n'était que le petit-fils d'un petit-fils bâtard et adultérin de Jean de Gand, duc de Lancastre.

Voilà ce qu'était Henri Tudor, comte de Richmond. La rose rouge n'était pas pure à son diadème royal, et c'est pourquoi, malgré sa victoire à Bosworth, il se hâta d'épouser, le 8 janvier 1436, dans l'église de Westminster, Élisabeth d'York dont la rose blanche était sans tache.

Jane Grey était du sang de lady Grey, femme d'Édouard, par deux ruisseaux distincts: par les enfants du premier lit, les Grey, marquis de Dorset; et par l'enfant survivant du second lit, Élisabeth d'York.

Cette généalogie serrée par tant de nœuds autour du trône était une tentation permanente. Jane y résista, mais ses proches n'y succomberont-ils pas? c'est ce que l'avenir ne dévoilera que trop.

Ce fut au château de Bradgate que Jane vit sa première aurore. Ce vaste et somptueux château, situé à quatre milles de Leicester, avait un parc de trois lieues de tour qui confinait à la forêt de Charnwood. Les grandes portes du manoir étaient ornées de têtes de cerf et les portes des écuries de têtes de renard, trophées féodaux cloués alors à toutes les demeures des nobles.

La mère de Jane et son père Henry Grey, marquis de Dorset, allaient souvent à la cour où les retenaient leur naissance, leur goût et leurs charges. La duchesse de Suffolk était morte dès 1534, mais le duc de Suffolk continuait ses fonctions de grand maître de la maison du roi. Lui et son gendre, le marquis de Dorset, furent l'un et l'autre chevaliers de la Toison d'or, du Saint-Esprit et de la Jarretière. Dans les cérémonies, ils tenaient le premier rang. Au couronnement des reines et au baptême des enfants de Henri VIII, le duc portait la longue baguette blanche de sa dignité, le marquis portait le sceptre, et la marquise éclipsait tout de son luxe.

Pendant que les illustres et frivoles parents de Jane Grey vaquaient à leurs intrigues et à leurs vanités, la petite Jane demeurait à Bradgate. Après les limbes des premières années et la période des nourrices, elle y eut un train de princesse, une gouvernante, un précepteur, des femmes de chambre et des serviteurs nombreux.

Le docteur John Aylmer, qui depuis sous Élisabeth fut évêque de Londres, visitait souvent Jane. Ce fut de tous les amis qui entourèrent soit l'enfance, soit la jeunesse de l'héritière des Dorset, l'homme qui eut sur elle le plus d'autorité. D'un caractère très-doux, d'une âme exaltée et mystique, d'un génie subtil, souple, insinuant, et d'une profonde érudition, il ajoutait à tous ces dons la tendresse. Il veillait de loin ou de près, mais toujours d'une manière décisive, sur cette pupille de son choix et de son cœur. Jane était ravie de sa présence, et rien ne valait pour elle soit une promenade, soit une conversation avec le bon Aylmer. Un séjour du théologien et de l'humaniste à Bradgate, un séjour de quelques semaines était pour Jane une direction de plusieurs mois. Elle se rappelait ses récits, elle se conformait à ses conseils.

Laissons au bord de la vaste forêt de Charnwood, dans le silence des cors et des fanfares de chasse durant l'absence des seigneurs, les habitants de Bradgate, Jane, ses femmes et ses maîtres, afin de rejoindre le duc de Suffolk, le marquis et la marquise de Dorset, dans les orageux manèges et dans les tragiques cabales de la cour.

Il faut même reprendre les choses de plus haut, un peu avant et pendant l'adoption par Henri VIII d'une réforme religieuse partielle qui influa tant sur les destinées de Jane Grey.

Et d'abord, quel est le fait moral qui domine tout, qui colore tout dans ce siècle, à Bradgate et hors de Bradgate, en Angleterre et hors de l'Angleterre?

Il y a partout un signe.