Histoire de France (Volume 1/19)

Part 6

Chapter 63,431 wordsPublic domain

«6º Hors de l'Espagne, vers le Nord, on ne trouve pas trace des Ibères, excepté toutefois dans l'Aquitaine ibérique et une partie de la côte de la Méditerranée. Les Calédoniens nommément appartenaient à la race celtique, non à l'ibérienne.

«7º Vers le sud, les Ibères étaient établis dans les trois grandes îles de la Méditerranée; les témoignages historiques et l'origine basque des noms de lieux s'accordent pour le prouver. Toutefois, ils n'y étaient pas venus, du moins exclusivement, de l'Ibérie ou de la Gaule, ils occupaient ces établissements de tout temps ou bien ils y vinrent de l'Orient.

«8º Les Ibères appartenaient-ils aussi aux peuples primitifs de l'Italie continentale? La chose est incertaine; cependant on y trouve plusieurs noms de lieux d'origine basque, ce qui tendrait à fonder cette conjecture.

«9º Les Ibères sont différents des Celtes, tels que nous connaissons ces derniers par le témoignage des Grecs et des Romains, et par ce qui nous reste de leurs langues. Cependant il n'y a aucun sujet de nier toute parenté entre les deux nations; il y aurait même plutôt lieu de croire que les Ibères sont une dépendance des Celtes, laquelle en a été démembrée de bonne heure.»

Nous n'extrairons de ce travail que ce qui se rapporte directement à la Gaule et à l'Italie. Nous reproduirons d'abord les étymologies des noms: Basques, Biscaye, Espagne, Ibérie (p. 54).

_Basoa_, forêt, bocage, broussailles. Basi, basti, bastetani, basitani, bastitani (bas _eta_, pays de forêt, bascontum (comme basocoa), appartenant aux forêts). Cette étymologie donnée par Astallos n'est pas bonne.--Les Basques s'appellent non Basocoac, mais _Eusc_aldunac, leur pays _Eusc_alerria, _Eusqu_ererria, et leur langue _eusc_ara, _eusqu_era, _escu_ara. [La terminaison _ara_ indique le rapport de suite, de conséquence, d'une chose à une autre; ainsi _ara-uz_, conformément; _ara-ua_, règle, rapport. Eusk-ara veut donc dire à la manière basque.] Aldunac vient d'_aldea_, côté, partie; _duna_, terminaison de l'adjectif, et _c_, marque du pluriel[21]. Erria, ara, era, ne sont que des syllabes auxiliaires. La racine est EUSKEN, ESKEN[22]. D'où les villes Vesci, Vescelia, et la Vescitania, où se trouvait la ville d'_Osca_; deux autres _Osca_ chez les Turduli et en Boeturie, et _Ileosca_, _Etosca_ (_Etrusca?_), _Menosca_ (_Mendia_, montagne), Viro_vesca_; les _Auscii_ d'Aquitaine avec leur capitale Elimberrum (Illiberris, ville neuve); _Osqui_dates?--Le nom d'_Osca_ doit se rapporter à tout le peuple des Ibères. Les sommes énormes d'_argentum oscense_ mentionnées par Tite-Live ne peuvent guère avoir été frappées dans une des petites villes appelées _Osca_. Florez croit que la ressemblance de l'ancien alphabet ibérien avec celui des Osques italiens peut avoir donné lieu à ce nom.

[Note 21: Ainsi les terminaisons _ac_, _oc_, du midi de la France, rattacheraient les noms d'hommes et de lieux à un pluriel, conformément au génie des _gentes_ pélasgiques, exprimé nettement dans l'italien moderne, où les noms d'hommes sont des pluriels: Alighieri, Fieschi, etc.]

[Note 22: Vasco, Wasco, en langue basque, signifie _homme_, dit le dictionnaire de Laramandi (édition de 1743, sous ce titre pompeux: _El impossible vincido, arte della lingua Bascongada_, imprimé à Salamanque). Voyez aussi Laboulinière, _Voyage dans les Pyrénées françaises_, I, 235.]

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Noms basques qui se retrouvent en Gaule (p. 69):

AQUITAINE: Calagorris, Casères en Comminges.--Vasates et Basabocates, de _Basoa_, forêt. De même le diocèse de Basas, entre la Garonne et la Dordogne.--Iluro, comme la ville des Cosetans (Oléron).--Bigorra, de _bi_, deux, _gora_, haut.--Oscara, Ousche.--Garites, pays de Gavre, de _gora_, haut.--Garoceli... (Cæsar, de Bell. Gall., I, X, et non _Graioceli_). Auscii, de eusken, esken, vesci (osci?)[23] nom des Basques (leur ville est Elimberrum comme Illiberri).--Osquidates, même racine, vallée d'Ossau, du pied des Pyrénées à Oléron.--Curianum (cap de Buch, promontoire près duquel le bassin d'Arcachon s'enfonce dans les terres), de _gur_, courbé.--Le rivage _Corense_ (en Bétique).--Bercorcates, même racine; Biscarosse, bourg du district de Born, frontières de Buch.--Les terminaisons celtiques sont _dunum_[24], _magus_, _vices_ et _briga_ (p. 96), Segodunum apud Rutenos appartient plus à la Narbonnaise qu'à l'Aquitaine. Lugdunum apud Convenas est mixte, comme l'indique Convenæ, Comminges. On ne les trouve pas, non plus que _briga_, chez les vrais Aquitains. La terminaison en _riges_ paraît commune aux Celtes et aux Basques. Chose remarquable: le seul peuple que Strabon nous désigne comme étranger, dans l'Aquitaine, les _Bituriges_, ont un nom tout à fait basque; de même les _Caturiges_, Celtes des Hautes-Alpes; ce sont des établissements primitivement ibériens.

[Note 23: Osca, d'_eusi_, aboyer; parler? d'_olsa_, bruit? Chaque peuple barbare se considérait comme parlant seul un vrai langage d'homme. En opposition à _eus_caldunac, ils disent _er-d-al-dun-ac_; de _arra_, _erria_, terre; ainsi _erdaldunac_, qui parlent la langue du pays; les Basques français appellent ainsi les Français, les Biscayens les Castillans.]

[Note 24: Toutefois dun (dun_a_, avec l'article) est une terminaison commune de l'adjectif basque. De _arra_, ver; ar-duna, plein de vers. De _erstura_, angoisse; _erstura dun-a_, plein d'angoisses. _Eusc-al-dun-ac_, les Basques. Cala_dun_um peut signifier, en basque, contrée riche en joncs.]

Côte méridionale de la Gaule: Illiberis Bebryciorum, Vasio Vocontiorum (Vaison) en Narbonnaise. Bebryces rappelle _briges_, et peut-être Allo-Broges (Étienne de Byzance écrit Allobryges; selon lui, on trouve le plus souvent, chez les Grecs, Allobryges). Cependant le scholiaste Juvénal dit ce mot celtique (Sat. VIII, v. 234, et signifiant terre, contrée).

Dans le reste de la Gaule, on rencontre peu de noms analogues au basque, excepté Bituriges[25]. Cependant Gel_duba_, comme Corduba, Salduba, Arverni, Arvii, Ga_durci_, Caracates, Carasa, Carcaso et Ardyes dans le Valais, Carnutes, Carocotinum (Crotoy), Carpentoracte (Carpentras), Corsisi, Carsis ou Cassis, Corbilo (Coiron-sur-Loire), (Turones?) Ces analogies avec le basque sont probablement fortuites. Le mot même de _Bri_tannia ne dériverait-il pas de cette racine féconde? prydain, brigantes?

[Note 25: On peut cependant citer encore Mauléon en Gascogne et en Poitou (Maulin en basque).--En Bretagne: Rennes, Batz, Alet, Morlaix. (On trouve dans les Pyrénées: Rasez, Roedæ, pagus Redensis ou Radensis, comme Redon, Redonas, Morlaas, etc. On trouve encore en Bretagne un Auvergnac, un Montauban du côté de Rennes.)--Les mots Auch, Occitanie, Gard, Gers, Garonne, Gironde, semblent aussi d'origine basque.--Montesquieu, Montesquiou, de Eusken?]

_Brigan_tium en Espagne chez les Gallaïci, _Brigoe_tium en Asturie. De même en Gaule _Brigan_tium et le port _Briva_tes.--En Bretagne, les _Brigan_tes, et leur ville Isu_brigan_tum; le même nom de peuple se trouve en Irlande.--_Brigan_tium, sur le lac de Constance, _Brege_tium, en Hongrie, sur le Danube. En Gaule, sur la côte sud, les Sego_briges_; dans l'Aquitaine propre, les Nitio_briges_ (Agen); Samaro_briva_ (Amiens); Eburo_briva_ entre Auxerre et Troyes; Baudo_brica_, au-dessus de Coblentz, Bonto_brice_ et ad Mageto_bria_, entre Rhin et Moselle; en Suisse, les Lato_brigi_ et Lato_brogi_; en Bretagne, Duro_brivoe_ et Ouro_brivoe_; Arto_briga_ (Ratisbonne) dans l'Allemagne celtique.

Recherches de noms celtiques dans des noms de lieux ibériens (p. 83): _Ebura_ ou _Ebora_, en Bétique et chez les Turduli, Edetani, Carpetani, Lusitani, et Ripe_pora_ en Bétique, _Eburo_britium chez les Lusitani; en Gaule, _Eburo_brica, _Eburo_dunum; sur la côte méridionale, les _Eburo_nes, sur la rive gauche du Rhin, Aulerci _Eburo_vices en Normandie; en Bretagne, _Ebora_cum, _Ebura_cum; en Autriche, _Eburo_dunum; en Hongrie, _Ebu_rum; en Lucanie, les _Eburi_ni? le gaulois _Epore_dorix dans César?

Noms celtiques en Espagne.

Ebora, Ebura, Segobrigii (?), p. 85. Les _Segobriges_ sur la côte sud de la Gaule. _Segobriga_, villes espagnoles des _Celtibériens_; _Segontia_, Segedunum, en Bretagne, _Segodunum_, en Gaule, _Segestica_, en Pannonie.--En Espagne, _Nemetobriga_, _Nemetates_.--_Augustonemetum_, en Auvergne, _Nemetacum_, _Nemetocenna_, et les _Nemètes_ dans la Germanie supérieure, _Nemausus_, Nîmes; de l'irlandais _Naomhtha_ (V. Lluyd), sacré, saint?

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Page 90. Recherches de noms _basques_ dans les noms de lieux celtiques. En Bretagne: Le fleuve Ilas, Isca, Isurum, Verurium. Le promontoire Ocelum ou Ocellum. Sur le Danube, entre le Norique et la Pannonie, Astura et le fleuve Carpis. Urbate et le fleuve Urpanus.--En Espagne: Ula, Osca, Esurir. Le mont Solorius. Ocelum chez les Callaïci...

Noms _basques_ en Italie: _Iria_ apud Taurinos, comme Iria Flavia Callaïcorum (_iria_, ville).--_Ilienses_, en Sardaigne, Troyens? Cependant d'habit et de moeurs libyens selon Pausanias.--_Uria_, en Apulie, comme _Urium_ Turdulorum.--_D'ra_, eau: _Urba Salovia_ Picenorum, _Urbinum_, _Urcinium_ de Corse, comme _Urce_ Bastetanorum.--_Urgo_, île entre Corse et Étrurie, comme _Urgao_ en Bétique.--_Usentini_ en Lucanie, comme _Urso_, _Ursao_, en Bétique.--_Agurium_, en Sicile; _Argiria_, en Espagne; _Astura_, fleuve et île près d'Antium.--D'_asta_, roche: _Asta_, en Ligurie, et _Asta Turdetanorum_, etc., etc., en Espagne.--_Osci_ ne se rapporte pas à _osca_, il est contracté d'_opici_, opci (mais pourquoi _opici_ ne serait-il pas une extension de _osci_?)--_Ausones_, analogue à l'espagnol _Ausa_ et _Ausetani_. Cependant il se lie avec _Aurunci_.--_Arsia_, en Istrie; _Arsa_, en Boeturie.--_Basta_, en Calabre; _Basti_ apud Bastetanos.--_Basterbini_ Salentinorum, de _basoa_, montagne, et de _erbestatu_, émigrer, changer de pays (erria).--_Biturgia_, en Étrurie; _Bituris_, chez les Basques.--_Hispellum_, en Ombrie.--Le Lambrus, qui se jette dans le Pô, Lambriaca et Flavia lambris Callaïcorum.--_Murgantia_, ville barbare en Sicile; _Murgis_, en Espagne; _Suessa_ et _Suessula_, comme les _Suessetani_ des Ilergètes.--_Curenses_ Sabinorum, _Gurulis_, en Sardaigne, comme le littus _Corense_, en Bétique, et le prom. Curianum en Aquitaine,--_Curia_, même racine que _urbs_; urvus, curvus, urvare urvum aratri; [Grec: horos], [Grec: aroô], [Grec: kurtos]; en allemand, aëren, labourer; en basque, ara-tu, labourer ([Grec: arô], labourer); _gur_, courbe; _uria_, _iria_, ville.--L'allemand _ort_ est encore de cette famille.--Les Basques et les Romains seraient rattachés l'un à l'autre par l'intermédiaire des Étrusques. «Je ne dis pas pour cela que les Étrusques soient pères des Ibères ni leurs fils[26].»

[Note 26: L'aruspicine et la flûte des Vascons étaient célèbres, comme celle des Étrusques et Lydiens. Lamprid. Alex. Sever.--_Vasca tibia_ dans Solin, c. V:--Servius, XI Æn., et apud auctorem veteris glossarii latino-græci. Aujourd'hui ils n'ont pas d'autre instrument (comme les highlanders écossais la cornemuse). Strabon, l. III.]

Page 97.--C'est à tort que les Français et Espagnols confondent les Cantabres et les Basques (Oihenart les distingue); les Cantabres en étaient séparés par les Autrigons, et les tribus peu guerrières des Caristii et Varduli. Chez les Cantabres commence ce mélange de noms de lieux, que je ne trouve point chez les Basques. Les Cantabres sont essentiellement guerriers, les Basques aussi, et même ils se vantaient de ne pas porter de casques (Sil. It., III, 358. V. 197, IX, 232). Ceci prouve cependant qu'ils avaient plus rarement la guerre. Enfermés dans leurs montagnes, ils n'eurent point de guerres contre les Romains, sauf la guerre désespérée de Calagurris (Juven., XV, 93-110).

Page 100.--Les noms basques se représentent surtout chez les Turduli et Turdetani de la Bétique. Ainsi, il n'y avait aucune contrée de la Péninsule où les noms de lieux n'indiquassent un peuple parlant et prononçant comme les Basques d'aujourd'hui. Les formes infiniment variées de la langue basque seraient inexplicables, si ce peuple n'avait été formé de tribus très-nombreuses, et dispersées autrefois sur un vaste territoire.--_Atzean_ signifie derrière, en arrière, et _Atzea_ l'étranger; ainsi ce peuple pensait primitivement que l'étranger n'était que derrière lui: ceci fait croire que, depuis un temps immémorial, ils sont établis au bout de l'Europe.

Page 113.--Les Celtes et les Ibères sont deux races différentes (Strab., IV, I, p. 176, c. II. 1. pag. 189). Niebuhr pense de même contre l'opinion de Bullet, Vallancey, etc. Les Ibères étaient plus pacifiques; en effet, les _Turduli_, _Turdetani_. Au lieu de faire des expéditions, ils furent repoussés du Rhône à l'ouest. Ils ne faisaient pas de ligues avec d'autres, par confiance en soi (Strab., III, 4, p. 138); aussi, point de grandes entreprises (Florus, II, 17, 3), seulement de petits brigandages; opiniâtres contre les Romains, mais surtout les _Celtibères_; poussés par la tyrannie des préteurs, par la fréquente stérilité des pays de montagnes, avec une population croissante; obligés d'éloigner d'eux annuellement une partie des hommes en âge de porter les armes; effarouchés par l'état de guerre permanent en Espagne, sous les Romains.

Le monde ibérien est antérieur au monde celtique... On n'en connaît que la décadence. Les Vaccéens (Diod., V, 34) faisaient chaque année un partage de leurs terres, et mettaient les fruits en commun, signe d'une société bien antique.

Nous ne trouvons pas chez les Ibères l'institut des Druides et Bardes. Aussi point d'union politique (les Druides avaient un chef unique). Aussi moins de régularité dans la langue basque pour revenir des dérivés aux racines.

On accuse les Gaulois, et non les Ibères, de pédérastie (Athen. XIII, 79. Diod., V, 31); au contraire, les Ibères préfèrent l'honneur et la chasteté à la vie (Strab., III, 4, p. 164). Les Gaulois, et non les Ibères, bruyants, vains, etc. (Diod., V, 31, p. 157), les Ibères méprisent la mort, mais avec moins de légèreté que les Gaulois, qui donnaient leur vie pour quelque argent ou quelques verres de vin (Athen. IV, 40).

Diodore assimile les Celtibères aux Lusitaniens. Les uns et les autres semblent avoir déployé dans la guerre la ruse, l'agilité, caractère des Ibères (Strab., III). Mais les Celtibères craignaient moins les batailles rangées; ils avaient conservé le bouclier gaulois; les Lusitaniens en portaient un moins long (Scutatæ citerioris provinciæ, et cetratæ ulterioris Hispaniæ cohortes, Cæs. de B., lib. I, 39. Cependant id. I, 48).

Les Celtibères avaient (sans doute d'après les Ibères) des bottes tissues de cheveux (Diodore: [Grec: Trichinas eilousi chnêmidas]). Les Biscayens d'aujourd'hui ont la jambe serrée de bandes de laine, qui vont joindre l'_abarca_, sorte de sandale.

Les montagnards vivaient deux tiers de l'année d'un pain de gland (nourriture des Pélages, Dodone, etc.; glandem ructante marito. Juv. VI, 10). Les Celtibères mangeaient beaucoup de viande; les Ibères buvaient une boisson d'orge fermentée; les Celtibères de l'hydromel.

Les ressemblances entre les Ibères et les Celtibères sont nombreuses, exemple: tout soin domestique abandonné aux femmes; force et endurcissement de celles-ci, qu'on retrouve en Biscaye et provinces voisines (et dans plusieurs parties de la Bretagne, comme à Ouessant).

Chez les Ibères et les Celtes (Aquitaine?) hommes qui dévouent leur vie à un homme (Plut. Sertor., 14, Val. Max., VII, 6, ext. 3.--Cæs. de B. Gall.). Val. Max., II, 6, 11, dit expressément que ces dévouements étaient particuliers aux Ibères.

Page 121.--Les Gaulois aimaient les habits bariolés et voyants; les Ibères, même les Celtibères, les portaient noirs, de grosse laine, comme des cheveux, leurs femmes des voiles noirs. En guerre, par exemple à Cannes (Polyb., III, 114, Livius, XXII, 46), vêtements de lin blanc, et par-dessus habits rayés de pourpre (c'est un milieu entre le bariolé gaulois et la simplicité ibérienne).

Ce qu'on sait de la religion des Ibères s'applique aussi aux Celtes, sauf une exception: _Quelques-uns_, dit Strabon (III, 4, p. 164) _refusent aux Galliciens toute foi dans les dieux, et disent qu'aux nuits de pleine lune les Celtibères et leurs voisins du Nord font des danses et une fête devant leurs portes avec leurs familles, en l'honneur d'un Dieu sans nom_. Plusieurs auteurs (dont Humboldt semble adopter le sentiment) croient voir un croissant et des étoiles sur les monnaies de l'ancienne Espagne. Florez (Medallas, 1) remarque que dans les médailles de la Bétique (et non des autres provinces), le taureau est toujours accompagné d'un croissant (le croissant est phénicien et druidique; la vache est dans les armes des Basques, des Gallois, etc.). Dans les autres provinces, on trouve le taureau, mais non le croissant.

Nulle mention du temple, si ce n'est dans les provinces en rapport avec les peuples méridionaux (cependant quelques noms celtiques: exemple, Nemeto_briga_).--Strab. (III, 1, p. 138), dans un passage obscur où il donne les opinions opposées d'Artémidore et d'Éphore sur le prétendu temple d'Hercule au promontoire Cuneus, parle de certaines pierres qui, dans plusieurs lieux, se trouvent trois ou quatre ensemble, et qui ont un rapport à des usages religieux (trad. fr., I, 385, III, 4, 5.). Un voyageur anglais en Espagne dit qu'aux frontières de Gallice on rencontre deux grands tas de pierres, la coutume étant que tout Gallicien qui émigre pour trouver du travail y mette une pierre au départ et au retour. Arist. Polit. VII, 2, 6: Sur la tombe du guerrier ibérien autant de lances ([Grec: obelischous]) qu'il a tué d'ennemis.

Nous ne trouvons pas chez les Ibères, comme chez les Gaulois, l'usage de jeter de l'or dans les lacs ou de le placer dans les lieux sacrés, sans autre garde que la religion. Au temple d'Hercule, à Cadix, il y avait des offrandes que César fit respecter après la défaite des fils de Pompée (Dio, c. XLIII, XXXIX); mais le culte de ce temple était encore phénicien, même au temps d'Appien, VI, II, 35.--Justin, XLIV, 3: «La terre est si riche chez les Galliciens, que la charrue y soulève souvent de l'or; ils ont une montagne sacrée qu'il est défendu de violer par le fer; mais si la foudre y tombe, on peut y recueillir l'or qu'elle a pu découvrir, comme un présent des dieux.» Voilà bien l'or propriété des dieux.

Page 123.--Pour les noms de lieux, point de traces des Ibères dans la Gaule non aquitanique, ni dans la Bretagne [cependant voyez plus haut], quoique Tacite (Agric., II) croie les reconnaître dans le teint des Silures, dans leurs cheveux frisés et leur position géographique. (Mannert croit les trouver en Calédonie.) Il faut attendre qu'on ait comparé le basque avec les langues celtiques. Espérons, ajoute M. de Humboldt, qu'Ahlwardt nous fera connaître ses travaux...

Page 126.--Les anciennes langues celtiques ne peuvent avoir différé du breton et gallois actuel; la preuve en est dans les noms de lieux et de personnes, dans beaucoup d'autres mots, dans l'impossibilité de supposer une troisième langue qui eût entièrement péri...

Page 131.--On peut dire des _Ibères_ ce que dit Mannert des _Ligures_, avec beaucoup de sagacité, qu'ils ne dérivent pas des Celtes que nous connaissons dans la Gaule, mais que pourtant ils pourraient être une branche soeur d'une tige orientale plus ancienne.

Page 132.--Parenté fort douteuse du basque et des langues américaines.

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Nous n'avons pas cru qu'on pût nous blâmer de donner un extrait de cet admirable petit livre, qui n'est pas encore traduit.

CHAPITRE II

ÉTAT DE LA GAULE DANS LE SIÈCLE QUI PRÉCÈDE LA CONQUÊTE--DRUIDISME--CONQUÊTE DE CÉSAR

58-51 avant Jésus-Christ

Ce grand événement de l'invasion cimbrique n'eut qu'une influence fort indirecte sur les destinées de la Gaule, qui en fut le principal théâtre. Les Kymry-Teutons étaient trop barbares pour s'incorporer avec les tribus gauloises que le druidisme avait déjà tirées de leur grossièreté primitive. Examinons avec quelque détail cette religion druidique[27] qui commença la culture morale de la Gaule, prépara l'invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait avoir atteint tout son développement, toute sa maturité, dans le siècle qui précéda la conquête de César; peut-être même penchait-elle vers son déclin; l'influence politique des druides avait du moins diminué.

[Note 27: Ce sujet a été renouvelé par le progrès des études celtiques et l'interprétation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri Martin, Gatien-Arnoult (1860).]

Il semble que les Galls aient d'abord adoré des objets matériels, des phénomènes, des agents de la nature: lacs, fontaines, pierres, arbres, vents, en particulier le terrible _Kirk_. Ce culte grossier fut, avec le temps, élevé et généralisé. Ces êtres, ces phénomènes, eurent leurs génies; il en fut de même des lieux et des tribus. De là, le dieu _Tarann_, esprit du tonnerre; _Vosège_, déification des Vosges; _Pennin_, des Alpes; _Arduinne_, des Ardennes. De là, le _Génie des Arvernes_; _Bibracte_, déesse et cité des Édues; _Aventia_, chez les Helvètes; _Nemausus_ (Nîmes), chez les Arécomikes, etc., etc.

Par un degré d'abstraction de plus, les forces générales de la nature, celles de l'âme humaine et de la société furent aussi déifiées. _Tarann_ devint le dieu du ciel, le moteur et l'arbitre du monde. Le soleil, sous le nom de _Bel_ ou _Belen_, fit naître les plantes salutaires et présida à la médecine; _Heus_ ou _Hesus_ à la guerre; _Teutatès_ au commerce et à l'industrie; l'éloquence même et la poésie eurent leur symbole dans _Ogmius_, armé comme Hercule de la massue et de l'arc, et entraînant après lui des hommes attachés par l'oreille à des chaînes d'or et d'ambre qui sortaient de sa bouche[28].

[Note 28: KIRK. Maxim. Tyr., Serm. 18.--Senec., Quæst. nat. l. V. c. XVII.--Posidon., ap. Strab., l. IV.--P. Oros., l. V, c. XVI. Greg. Turon., de Glor. confess., c. V. Dans le moine de Saint-Gall, _Circinus_ est synonyme de _Boréas_.--TARANIS. Lucan., l. 1.--VOSÈGE. Inscrip. Grut., p. 94.--PENNIN, liv. XXI, c. XXXVIII.--ARDOINNE. Inscrip. Grut.--GENIO ARVERNORUM. Reines., app. 5.--BIBRACTE. Inscr. ap. Scr., rer. Fr., l. 24.--NEMAUSUS. Grut. p. 111. Spon., p. 169.--AVENTIA. Grut., p. 110.--BELENUS. Auson., carm. II.--Tertull., Apolog. c. XXIV.--HESUS. Dans un bas-relief trouvé sous l'église de Notre-Dame de Paris, en 1711, on voit Hésus couronné de feuillage, à demi-nu, une cognée à la main, et le genou gauche appuyé sur un arbre qu'il coupe.--OGMIUS. L'écriture sacrée des Irlandais s'appelait _Ogham_. Voy. Tolland, O'Halloran, et Vallancey et Beaufort, dans les _Collectanea de Rebus Hibernicis_, etc.]

On voit qu'il y a ici quelque analogie avec l'Olympe des Grecs et des Romains[29]. La ressemblance se changea en identité, lorsque la Gaule, soumise à la domination de Rome, eut subi quelques années seulement l'influence des idées romaines. Alors le polythéisme gaulois, honoré et favorisé par les empereurs, finit par se fondre dans celui de l'Italie, tandis que le druidisme, ses mystères, sa doctrine, son sacerdoce, furent cruellement proscrits.

[Note 29: Cæsar.]

Les druides enseignaient que la matière et l'esprit sont éternels, que la substance de l'univers reste inaltérable sous la perpétuelle variation des phénomènes où domine tour à tour l'influence de l'eau et du feu; qu'enfin l'âme humaine est soumise à la métempsycose. À ce dernier dogme se rattachait l'idée morale de peines et de récompenses; ils considéraient les degrés de transmigration inférieurs à la condition humaine comme des états d'épreuve et de châtiment. Ils avaient même un _autre monde_[30], un monde de bonheur. L'âme y conservait son identité, ses passions, ses habitudes. Aux funérailles, on brûlait des lettres que le mort devait lire ou remettre à d'autres morts. Souvent même ils prêtaient de l'argent à rembourser dans l'autre vie.