Histoire de France (Volume 1/19)
Part 24
Le génie spiritualiste de l'Église se réfugia dans les moines. L'état monastique fut un asile pour l'Église, comme l'Église l'avait été pour la société. Les monastères d'Irlande et d'Écosse, mieux préservés du mélange germanique, tentèrent une réformation du clergé gaulois. Ainsi, au premier âge de l'Église, le breton Pélage avait allumé l'étincelle qui éclaira tout l'Occident; puis le breton Faustus, plus modéré dans les mêmes doctrines, ouvrit la glorieuse école de Lérins. Au second âge, ce fut encore un Celte, mais cette fois un Irlandais, saint Colomban, qui entreprit la réforme des Gaules. Un mot sur l'Église celtique.
Les Kymrys de Bretagne et de Galles, rationalistes, les Gaëls d'Irlande, poëtes et mystiques, présentent toutefois dans leur histoire ecclésiastique un caractère commun, l'esprit d'indépendance et l'opposition contre Rome. Ils s'entendaient mieux avec les Grecs, et gardèrent longtemps, malgré l'éloignement, malgré tant de révolutions, tant de misères diverses, des relations avec les Églises de Constantinople et d'Alexandrie. Déjà Pélage est un vrai fils d'Origène. Quatre cents ans plus tard, l'Irlandais Scot traduit les Pères grecs, et adopte le panthéisme alexandrin. Saint Colomban, au VIIe siècle, défend aussi contre le pape de Rome l'usage grec de célébrer la Pâque: «Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes que vous autres Romains[236].» Ce fut un Irlandais, un disciple de saint Colomban, Virgile, évêque de Salzburg, qui affirma le premier que la terre est ronde, et que nous avions des antipodes. Toutes les sciences étaient alors cultivées avec éclat dans les monastères d'Écosse et d'Irlande. Ces moines, appelés _culdées_[237], ne connaissaient guère plus de hiérarchie que les modernes presbytériens d'Écosse. Ils vivaient douze à douze, sous un abbé élu par eux; l'évêque n'était, conformément au sens étymologique, qu'un surveillant. Le célibat ne paraît pas avoir été régulièrement observé dans cette Église[238]. Elle se distinguait encore par la forme particulière de la tonsure, et quelques autres singularités. En Irlande, on baptisait avec du lait[239].
[Note 236: Dans l'île d'Anglesey, il y a deux places appelées encore le Cercle de l'Astronome, _Cærrig-Bruydn_, et la Cité des Astronomes, _Cær-Edris_. Rowland, _Mona antiqua_, p. 84. Low, _Hist. of Scotl._, p. 277.]
[Note 237: Solitaires de Dieu. _Deus_ et _Celare_, _Cella_, ont des racines analogues dans les langues latine et celtique.]
[Note 238: Les femmes et les enfants des culdées réclamaient une part dans les dons faits à l'autel. (Low.)]
[Note 239: Carpentier, Suppl. au Gloss. de Ducange: «In Hybernia lac adhibitum fuisse ad baptizandos divitum filios, qui domi baptizabantur, testis est Bened. abbas Petroburg.» T. I, p. 30. (On plongeait trois fois les enfants dans de l'eau, ou dans du lait si les parents étaient riches; le concile de Cashel (1171) ordonna de baptiser à l'église.)--Ex Concil. Neocesariensi, in vet. Poenitentiali, discimus infantem posse baptizari inclusum in utero materno, cujus hæc sunt verba: «Prægnans mulier baptizetur, et postea infans.»--On voyait souvent en Irlande des évêques mariés. O'Halloran, t. III.--Au IXe siècle, les Bretons se rapprochaient par la liturgie et la discipline de l'Église bretonne anglaise. Louis le Débonnaire, remarquant que les religieux de l'abbaye de Landévenec portaient la tonsure dans la forme usitée chez les Bretons insulaires, leur ordonna de se conformer en cela, comme en tout, aux décisions de l'Église de Rome. D. Lobineau, preuves II, 26.--D. Morice, preuves I, 228.]
Le plus célèbre de ces établissements des culdées est celui d'Iona, fondé, comme presque tous, sur les ruines des écoles druidiques. Iona, la sépulture de soixante-dix rois d'Écosse, la mère des moines, l'oracle de l'Occident au VIIe et au VIIIe siècles. C'était la ville des morts, comme Arles dans les Gaules et Thèbes en Égypte.
La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux usurpateurs qui sortirent de la Bretagne, dans les derniers siècles de l'Empire[240], les papes la continuèrent contre l'hérésie celtique, contre Pélage, contre l'Église écossaise et irlandaise. À cette Église, toute grecque de langue et d'esprit, Rome opposa souvent des Grecs; dès le commencement du Ve siècle, elle envoie contre eux Palladios, platonicien d'Alexandrie; mais les doctrines de Palladios parurent bientôt aussi peu orthodoxes que celles qu'il attaquait. Des hommes plus sûrs furent envoyés, saint Loup, saint Germain d'Auxerre[241], et trois disciples de saint Germain, Dubricius, Iltutus et saint Patrice, le grand apôtre de l'Irlande. On sait toutes les fables dont on a orné la vie de ce dernier; la plus incroyable, c'est qu'il n'ait trouvé nulle connaissance de l'écriture dans un pays que nous voyons en si peu d'années tout couvert de monastères, et fournissant des missionnaires à tout l'Occident. L'invasion saxonne fit trêve aux querelles religieuses, mais dès que les Saxons furent définitivement établis, le pape envoya en Bretagne le moine Augustin, de l'ordre de Saint-Benoît. Les envoyés de Rome réussirent auprès des Saxons d'Angleterre, et commencèrent cette conquête spirituelle qui devait avoir de si grands résultats. Du monastère d'Iona, fondé précisément à la même époque par saint Colomba, sortit son célèbre disciple, saint Colombanus[242], dont nous avons vu le zèle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent et impétueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l'Église irlandaise.
[Note 240: Britannia, fertilis provincia tyrannorum. (Saint Jérôme.)]
[Note 241: Saint Loup naquit à Toul, épousa la soeur de saint Hilaire, évêque d'Arles, fut moine à Lérins, puis évêque de Troyes.--Saint Germain, né à Auxerre, fut d'abord duc des troupes de la marche Armorique et Nervicane. De retour à Auxerre, il se livrait tout entier à la chasse, et élevait des trophées en mémoire des succès qu'il y obtenait. Saint Amator, évêque de la ville, l'en chassa, puis le convertit et l'ordonna prêtre malgré lui. Il eut pour disciples sainte Geneviève et saint Patrice. Saint Germain et saint Martin, le chasseur et le soldat, étaient les deux saints les plus populaires de la France. Mais saint Hubert succéda à saint Germain dans le patronage des chasseurs.]
[Note 242: Saint Colomban explique lui-même le rapport mystique de son nom avec les mots _jona_, _barjona_, qui signifient colombe dans les livres saints.]
La chute des enfants de Sigebert et de Brunehaut, la réunion de l'Ostrasie à la Neustrie, était une occasion favorable. Dans la Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l'invasion disparaissant, les Germains s'étaient comme fondus dans la population gauloise et romaine. Les races antiques reprenaient force, la Neustrie avait repoussé l'Ostrasie sous Frédégonde, et se l'était réunie sous Clotaire. Ce prince et son fils Dagobert, moins Francs que Romains, devaient être favorables aux progrès de l'Église celtique, dont les moeurs et les lumières faisaient honte au caractère barbare qu'avait pris celle des Gaules.
Saint Colomban avait passé d'abord en Gaule avec douze compagnons. Une foule d'autres semblent les avoir suivis pour peupler les nombreux monastères que fondèrent ces premiers apôtres. Pour saint Colomban, nous l'avons vu d'abord s'établir dans les plus profondes solitudes des Vosges, sur les ruines d'un temple païen, circonstance que son biographe remarque dans toutes les fondations du saint. Là, il reçut bientôt les enfants de tous les grands de cette partie de la Gaule. Mais la jalousie des évêques vint l'y troubler. La singularité des rites irlandais prêtait à leurs attaques[243]. La liberté avec laquelle il parla à Theuderic et Brunehaut détermina son expulsion de Luxeuil. Reconduit par la Loire hors des Gaules, il y rentra par les États de Clotaire II, qui le reçut avec honneur. Ce fut en effet pour ce prince un immense avantage d'apparaître aux yeux des peuples comme le protecteur des saints, que ses ennemis persécutaient. De là Colomban passa en Suisse, où saint Gall, son disciple, fonda le fameux monastère de ce nom; puis il se fixa en Italie près du bavarois Agilulfe, roi des Lombards; il s'y bâtit une retraite à Bobbio, et y resta jusqu'à sa mort, quelques instances que lui fît Clotaire, vainqueur, de revenir auprès de lui. C'est de là qu'il écrivit au pape ces lettres éloquentes et bizarres, pour la réunion des Églises irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de la reine des Lombards; c'est, dit-il, à leur prière qu'il écrit. Peut-être les opinions qu'il exprime sur la supériorité de l'Église d'Irlande étaient-elles partagées par Clotaire et Dagobert son fils. Du moins, nous voyons ces princes multiplier par toute la France les monastères de saint Colomban. Au contraire, la race ostrasienne des Carlovingiens doit s'unir étroitement avec le pape, et assujettir tous les monastères à la règle de saint Benoît.
[Note 243: Nous avons son éloquente réponse à un concile assemblé contre lui.--Biblioth. max Patrum, III, Epist. 2, ad Patres cujusdam gallicanæ super quæstiones paschæ congregatæ: «Unum deposco a vestra sanctitate ut... quia hujus diversitatis author non sim, ac pro Christo salvatore, communi domino ac Deo, in has terras peregrinus processerim, deprecor vos per communem dominum qui judicaturum... ut mihi liceat cum vestra pace et charitate in his sylvis silere et vivere juxta ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum, sicut usque nunc licuit nobis inter vos vixisse duodecim annis... Capiat nos simul, oro, Gallia, quos capiet regnum coelorum, si boni simus meriti... Confiteor conscientiæ meæ secreta, quod plus credo traditioni patriæ meæ...»]
Des grandes écoles de Luxeuil et de Bobbio sortaient les fondateurs d'une foule d'abbayes: saint Gall, dont nous avons parlé; saints Magne et Théodore, premiers abbés de Kempten et Fuessen près d'Augsbourg; saint Attale de Bobbio; saint Romaric de Remiremont; saint Omer, saint Bertin, saint Amand, ces trois apôtres de la Flandre; saint Wandrille, parent des Carlovingiens, fondateur de la grande école de Fontenelle en Normandie, qui doit être à son tour la métropole de tant d'autres. Ce fut Clotaire II qui éleva saint Amand à l'épiscopat, et Dagobert voulut que son fils fût baptisé par ce saint. Saint Éloi, le ministre de Dagobert, fonde en Limousin Solignac, d'où sortira saint Rémacle, le grand évêque de Liége. Il avait dit un jour à Dagobert: «Seigneur, accordez-moi ce don, pour que j'en fasse une échelle par où vous et moi nous monterons au ciel.»
À côté de ces écoles, on vit des vierges savantes en ouvrir d'autres aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers et d'Arles, de celle de Maubeuge, où sainte Aldegonde écrivit ses révélations, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait été étudier en Irlande; sainte Bertille, abbesse de Chelles, était si célèbre qu'une foule de disciples des deux sexes affluaient autour d'elle de toute la Gaule et de la Grande-Bretagne.
Quelle était la règle nouvelle à laquelle tant de monastères s'étaient soumis? Les bénédictins ne demandent pas mieux que de nous persuader qu'elle n'est autre que celle de saint Benoît[244], et les textes mêmes qu'ils allèguent prouvent évidemment le contraire. Par exemple, des religieuses obtiennent de saint Dodat, disciple de saint Colomban, devenu évêque de Besançon, qu'il fera pour elles un rapprochement des règles de saint Césaire d'Arles, de saint Benoît, de saint Colomban; saint Projectus en fit autant pour d'autres religieuses. Ces règles n'étaient donc pas les mêmes.
[Note 244: L'Église de Rome était fortement intéressée à supprimer les écrits d'un ennemi, qui avait pourtant laissé dans la mémoire des peuples une si grande réputation de sainteté. Aussi la plupart des livres de saint Colomban ont péri. Quelques-uns se trouvaient encore au XVIe siècle à Besançon et à Bobbio, d'où ils furent, dit-on, portés aux bibliothèques de Rome et de Milan.]
La règle de saint Colomban, opposée en ceci à la règle de saint Benoît, ne prescrit pas l'obligation d'un travail régulier; elle assujettit le moine à un nombre énorme de prières. En général, elle ne porte pas cette empreinte d'esprit positif qui distingue l'autre à un si haut degré. Elle prescrit de même l'obéissance, mais elle ne laisse pas les peines à l'arbitraire de l'abbé; elle les indique d'avance pour chaque délit avec une minutieuse et bizarre précision. Dans cet étrange code pénal, bien des choses scandalisent le lecteur moderne. «Un an de pénitence pour le moine qui a perdu une hostie; pour le moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et à l'eau, un jour seulement s'il ignorait que ce fût une faute.» En général, la tendance est mystique; le législateur a plus égard aux pensées qu'aux actes.--«La chasteté du moine[245], dit-il, s'estime par ses pensées: que sert qu'il soit vierge de corps, s'il ne l'est pas d'esprit?»
[Note 245: Bibl. max. PP. XII, p. 2. La base de la discipline est l'obéissance absolue jusqu'à la mort. «Obedientia usque ad quem modum definitur? Usque ad mortem certe, quia Christus usque ad mortem obedivit Patri pro nobis.»--Quelle est la mesure de la prière? «Est vera orandi traditio, ut possibilitas ad hoc destinati sine fastidio voti prævaleat.» Celui qui perd l'hostie aura pour punition un an de pénitence.--Qui la laisse manger aux vers, six mois.--Qui laisse le pain consacré devenir rouge, vingt jours.--Qui le jette dans l'eau par mépris, quarante jours.--Qui le vomit par faiblesse d'estomac, vingt jours;--par maladie, dix jours.--Six coups, douze coups, douze psaumes à réciter, etc., pour celui qui n'aura pas répondu _amen_ au bénédicité, qui aura parlé en mangeant, qui n'aura pas fait le signe de la croix sur sa cuiller (qui non signaverit cochlear quo lambit), ou sur la lanterne allumée par un plus jeune frère.--Cent coups à celui qui fait un ouvrage à part.--Dix coups à celui qui a frappé la table de son couteau ou qui a répandu de la bière.--Cinquante à celui qui ne s'est pas courbé pour prier, qui n'a pas bien chanté, qui a toussé en entonnant les psaumes, qui a souri pendant l'oraison ou qui s'amuse à conter des histoires.--Celui qui raconte un péché déjà expié sera mis au pain et à l'eau pour un jour (pour que l'on ne réveille pas en soi les tentations passées?).--«Si quis monachus dormierit in una domo cum muliere, duos dies in pane et aqua; si nescivit quod non debet unum diem.--Castitas vera monachi in cogitationibus judicatur... et quid prodest virgo corpore, si non sit virgo mente?»]
Cette réforme, doublement remarquable et par son éclat, et par sa liaison avec le réveil des races vaincues dans les Gaules, était loin pourtant de satisfaire aux besoins du temps. Ce n'était pas de pratiques pieuses, d'élans mystiques qu'il s'agissait, lorsque la barbarie pesait si lourdement, et qu'une invasion nouvelle était toujours imminente sur le Rhin. Saint Benoît avait compris qu'il fallait à une telle époque un monachisme plus humble, plus laborieux, pour défricher la terre, devenue tout inculte et sauvage, pour défricher l'esprit des barbares. Mais l'Église irlandaise, animée d'un indomptable esprit d'individualité et d'opposition, n'était d'accord ni avec Rome, ni avec elle-même. Saint Gall, le principal disciple de saint Colomban, refusa de le suivre en Italie, resta en Suisse, et y travailla pour son compte[246]. Saint Colomban, passant alors en Italie, s'occupa de combattre l'arianisme des Orientaux; c'était se tourner vers le monde fini, vers le passé, au lieu de regarder vers la Germanie, vers l'avenir. Comme il était encore sur le Rhin, il eut un instant l'idée d'entreprendre la conversion des Suèves; plus tard, celle des Slaves. Un ange l'en détourna dans un songe, et, lui traçant une image du monde, il lui désigna l'Italie. Ce défaut de sympathie pour les Germains, pour les travaux obscurs de leur conversion, est-il la condamnation de saint Colomban et de l'Église celtique? Les missionnaires anglo-saxons, disciples soumis de Rome, vont, avec le secours d'une dynastie ostrasienne, recueillir dans l'Allemagne cette moisson que l'Irlande n'a pu, ou n'a pas voulu cueillir[247].
[Note 246: Pour se dispenser de suivre Colomban en Italie, saint Gall prétendait avoir la fièvre... «Ille vero existimans eum pro laboribus ibi consummandis amore loci detentum, viæ longioris detractare laborem, dicit ei: Scio, frater, jam tibi onerosum esse tantis pro me laboribus fatigari; tamen hoc dicessurus denuntio, ne, vivente me in corpore, missam celebrare præsumas.»--Un ours vint servir saint Gall dans sa solitude, et lui apporter du bois pour entretenir son feu. Saint Gall lui donna un pain: «Hoc pacto montes et colles circumpositos habeto communes.» Poétique symbole de l'alliance de l'homme et de la nature vivante dans la solitude.]
[Note 247: Les Bollandistes disent très-bien qu'il y a entre la règle de saint Colomban et celle de saint Benoît la même différence qu'entre les règles des franciscains et des dominicains. C'est l'opposition de la loi et de la grâce. L'ordre de Saint-Benoît devait prévaloir: 1º sur le RATIONALISME des pélagiens; 2º sur le MYSTICISME de saint Colomban.]
* * * * *
L'impuissance de l'Église celtique, son défaut d'unité, se retrouve dans la monarchie qui à cette époque dominait nominalement toute la Gaule. La dissolution définitive semble commencer avec la mort de Dagobert. Sous lui, il est probable que l'influence ecclésiastique fut supérieure à celle des grands. Les prêtres, dont nous le voyons entouré, doivent avoir suivi les traditions de l'ancien gouvernement neustrien dans sa lutte contre l'Ostrasie, c'est-à-dire contre le pays des barbares et de l'aristocratie. Lorsque le fameux maire du palais Ébroin envoya demander conseil à l'évêque de Rouen, saint Ouen, le vieux ministre de Dagobert, répondit sans hésiter: «De Frédegonde te souvienne!»
Les grands manquèrent d'abord leur coup en Ostrasie, sous Sigebert III, fils de Dagobert. Pepin avait été maire, puis son fils Grimoald, et celui-ci, à la mort de Sigebert, avait essayé de faire roi un de ses propres enfants. Il était secondé par Dido, évêque de Poitiers, oncle du fameux saint Léger. L'oncle et le neveu étaient les chefs des grands dans le Midi. Le vrai roi n'avait que trois ans. On se débarrassa sans peine de cet enfant. Dido le conduisit en Irlande. Mais les hommes libres d'Ostrasie tendirent des embûches à Grimoald, l'arrêtèrent et l'envoyèrent à Paris, au roi de Neustrie Clovis II, fils de Dagobert, qui le fit mourir avec son fils.
Les trois royaumes se trouvèrent ainsi réunis sous Clovis II, ou plutôt sous Erchinoald, maire du palais de Neustrie. Pendant la minorité des trois fils de Clovis, le même Erchinoald, puis le fameux Ébroin, remplirent la même charge, s'appuyant du nom et de la sainteté de Bathilde, veuve du dernier roi. C'était une esclave saxonne que Clovis avait faite reine. Ces maires, ennemis des grands, leur opposaient avec avantage aux yeux des peuples une esclave et une sainte.
Quelle était précisément cette charge des _maires du palais_? M. de Sismondi ne peut croire que le maire ait été originairement un officier royal. Il y voit un magistrat populaire, institué pour la protection des hommes libres, comme le justiza d'Aragon. Cette espèce de tribun et de juge eût été appelé _morddom_, juge du meurtre. Ces mots allemands auraient été facilement confondus avec ceux de _major domûs_, et la mairie assimilée à la charge de l'ancien comte du palais impérial. Nul doute que le maire n'ait été souvent élu, et même de bonne heure, aux époques de minorité ou d'affaiblissement du pouvoir royal; mais aussi nul doute qu'il n'ait été choisi par le roi, au moins jusqu'à Dagobert[248]. Quiconque connaît l'esprit de la _famille_ germanique ne s'étonnera pas de trouver dans le maire un officier du palais. Dans cette famille, la domesticité ennoblit. Toutes les fonctions réputées serviles chez les nations du Midi sont honorables chez celles du Nord, et en réalité elles sont rehaussées par le dévouement personnel. Dans les _Nibelungen_, le maître des cuisines, Rumolt, est un des principaux chefs des guerriers. Aux festins du couronnement impérial, les électeurs tenaient à honneur d'apporter le boisseau d'avoine, et de mettre les plats sur la table. Chez ces nations, quiconque est grand dans le palais est grand dans le peuple. Le _plus grand_ du palais (_major_) devait être le premier des leudes, leur chef dans la guerre, leur juge dans la paix. Or, à une époque où les hommes libres avaient intérêt à être sous la protection royale, _in truste regiâ_, à devenir antrustions et leudes, le juge des leudes dut peu à peu se trouver le juge du peuple.
[Note 248: «In infantia Sigiberti omnes Austrasii, cum eligerent Chrodinum majorem domus... Ille respuens... Tunc Gogonem eligunt.» Greg. Tur., Epitom., c. LVIII. Ann. 628. Defuncto Gondoaldo..., Dagobertus rex Erconaldum, virum illustrem, in majorem domus statuit...»--656. «Defuncto Erconaldo..., Franci, in incertum vacillantes, præfinito consilio Ebruino hujus honoris altitudine majorem domo in aula regis statuunt» (Dagobert était mort et ils avaient _élu_ pour roi Clotaire III). Gesta Reg. Fr. c. XLII, XLV.--626. «Clotarius II... cum proceribus et leudis Burgundiæ Trecassis conjungitur, cum eos sollicitasset, si vellent, mortuo jam Warnachario, alium in ejus honoris gradum sublimare. Sed omnes, unanimiter denegantes, se nequaquam velle majorem domus eligere, regisgratiam obnixe petentes cum rege transigere...» Fredegar., c. LIV, ap. Scr. Fr., II, 435.--641. «Flaochatus, genere Francus, Major domus in regnum Burgundiæ, electione pontificum et cunctorum ducum, a Nantichilde regina in hunc gradum honoris nobiliter stabilitur.» Id., c. LXXXIX, _ibid._, 447.--M. Pertz, dans son ouvrage intitulé: _Geschichte der Merowingischen Hausmeier_ (1819), a réuni tous les noms par lesquels on désignait les maires du palais:--Major domus regiæ, domus regalis, domus, domus palatii, domus in palatio, palatii, in aula. Senior domus.--Princeps domus.--Princeps palatii.--Præpositus palatii.--Præfectus domus regiæ.--Præfectus palatii.--Præfectus aulæ.--Rector palatii.--Nutritor et bajulus regis? (Fred., c. LXXXVI.)--Rector aulæ, imo totius regni.--Gubernator palatii.--Moderator palatii.--Dux palatii, Custos palatii et Tutor regni.--Subregulus. Ainsi le maire devint presque le roi, et réciproquement _gouverner le royaume_ s'exprima par _gouverner le palais_.--Bathilda regina, quæ cum Chlotario, filio Francorum, regebat palatium.»]
Le maire Ébroin avait entrepris l'impossible, établir l'unité, lorsque tout tendait à la dispersion; fonder la royauté, quand les grands se fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu'il prit pour y parvenir étaient utiles, si on eût pu les employer. Le premier fut de choisir les ducs et les grands dans une autre province que celle où ils avaient leurs possessions, leurs esclaves, leurs clients; isolés ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils auraient été les simples hommes du roi, et n'auraient pas rendu les charges héréditaires dans leur famille. En outre, Ébroin paraît avoir essayé de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui composaient l'empire des Francs; cette tentative sembla tyrannique, et elle l'était en effet à cette époque.