Histoire de France (Volume 1/19)
Part 2
Don puissant, très-fécond. Tous ceux que j'ai pleurés, peuples et dieux, revivaient. Cette magie naïve avait une efficacité d'évocation presque infaillible. On avait par exemple épelé, déchiffré l'Égypte, fouillé ses tombes, non retrouvé son âme. Le climat pour les uns, pour d'autres tels symboles de subtilité vaine, c'était l'explication. Moi je l'ai prise au coeur d'Isis, dans les douleurs du peuple, l'éternel deuil et l'éternelle blessure de la famille du fellah, dans sa vie incertaine, dans les captivités, les razzias d'Afrique, le grand commerce d'hommes, de Nubie en Syrie. L'homme enlevé au loin, lié aux durs travaux, l'_homme fait arbre_ ou attaché à l'arbre, cloué, mutilé, démembré, c'est l'universelle Passion de tant de dieux (Osiris, Adonis, Iacchus, Athis, etc.). Que de Christs, et que de Calvaires! que de complaintes funèbres? Que de pleurs sur tout le chemin (V. la petite Bible, 1864).
Je n'ai eu nul autre art en 1833. Une larme, une seule, jetée aux fondements de l'église gothique, suffit pour l'évoquer. Quelque chose en jaillit d'humain, le sang de la légende, et, par ce jet puissant, tout monta vers le ciel. Du dedans au dehors, tout ressortit en fleurs,--de pierre? non, mais des fleurs de vie.--Les sculpter? approcher le fer et le ciseau? j'en aurais eu horreur et j'aurais cru en voir sortir du sang!
Voulez-vous bien savoir pourquoi j'étais si tendre pour ces dieux? c'est qu'ils meurent. Tous à leur tour s'en vont. Chacun, tout comme nous, ayant reçu un peu l'eau lustrale et les pleurs, descend aux pyramides, aux hypogées, aux catacombes. Hélas! qu'en revient-il? Qu'_après trois jours_ (chacun de trois mille ans), un léger souffle en puisse reparaître, je ne le nierai pas. L'âme Indienne n'est pas absente de la terre; elle y revient par la tendresse qu'elle eut pour toute vie. L'Égypte a eu en ce monde toujours un bel écho dans l'amour de la mort et l'espoir d'immortalité. La fine âme Chrétienne, en ses suavités, ne peut jamais sans doute s'exhaler sans retour. Sa légende a péri, mais ce n'est pas assez. Il lui faut dépouiller la terrible injustice (la Grâce, l'Arbitraire), qui est le noeud, le coeur le vrai fond de son dogme. C'est dur, mais il lui faut mourir en cela même, accepter franchement sa pénitence, sa purification, et l'expiation de la mort.
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Des sages me disaient: «Ce n'est pas sans danger de vivre à ce point-là dans cette intimité de l'autre monde. Tous les morts sont si bons! Toutes ces figures pacifiées et devenues si douces, ont des puissances étranges de fantastique illusion. Vous allez parmi elles prendre d'étranges rêves, et qui sait? des attachements. Qui vit trop là, en devient blême. On risque d'y trouver la blanche Fiancée, si pâle et si charmante, qui boit le sang de votre coeur! Faites au moins comme Énée, qui ne s'y aventure que l'épée à la main pour chasser ces images, ne pas être pris de trop près (_Ferro diverberat umbras_).»
L'épée! triste conseil. Quoi! j'aurais durement, quand ces images aimées venaient à moi pour vivre, moi je les aurais écartées! Quelle funeste sagesse!... Oh! que les philosophes ignorent parfaitement le vrai fond de l'artiste, le talisman secret qui fait la force de l'histoire, lui permet de passer, repasser à travers les morts!
Sachez donc, ignorants, que, sans épée, sans armes, sans quereller ces âmes confiantes qui réclament la résurrection, l'art, en les accueillant, en leur rendant le souffle, l'art pourtant garde en lui sa lucidité tout entière. Je ne dis nullement l'_ironie_ où beaucoup ont mis le fond de l'art, mais la forte dualité qui fait qu'en les aimant, il n'en voit pas moins bien ce qu'elles sont, «que ce sont des morts.»
Les plus grands artistes du monde, les génies qui si tendrement regardent la nature, me permettront ici une bien humble comparaison. Avez-vous vu parfois le sérieux touchant de la jeune enfant, innocente, et cependant émue de sa maternité future, qui berce l'oeuvre de ses mains, de son baiser l'anime, lui dit du coeur: Ma fille!... Si vous y touchez durement, elle se trouble et elle crie. Et cela n'empêche pas qu'au fond elle ne sache quel est cet être qu'elle anime, fait parler, raisonner, vivifie de son âme.
Petite image et grande chose. Voilà justement l'art en sa conception. Telle est sa condition essentielle de fécondité. C'est l'amour, mais c'est le sourire. C'est ce sourire aimant qui crée.
Si le sourire est dépassé, si l'ironie commence, la dure critique et la logique, alors la vie a froid, se retire, se contracte, et l'on ne produit rien du tout. Les faibles, les stériles, qui, en voulant produire, mêlent à leur triste enfant des _quoique_, des _nisi_, ces graves imbéciles ignorent qu'au froid milieu nulle vie ne surgira; de leur néant glacé sortira... le néant.
La mort peut apparaître au moment de l'amour, dans l'élan créateur. Mais que ce soit alors dans l'infinie tendresse, les larmes et la pitié (c'est de l'amour encore). Aux moments très-émus où je couvai, refis la vie de l'Église chrétienne, j'énonçai sans détour la sentence de sa mort prochaine, j'en étais attendri. La recréant par l'art, je dis à la malade ce que demande à Dieu Ézéchias. Rien de plus. Conclure que je suis catholique! quoi de plus insensé! Le croyant ne dit pas cet office des morts sur un agonisant qu'il croit être éternel.
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Ces deux volumes réussirent et furent acceptés du public. J'avais posé le premier la France comme une personne. Moins exclusif que Thierry, et subordonnant les races, j'avais marqué fortement le principe géographique des influences locales, et d'autre part, le travail général de la nation qui se crée, se fait elle-même. J'avais dans mon aveugle élan pour le gothique, fait germer du sang la pierre, et l'église fleurir, monter comme la fleur des légendes. Cela plut. Moins à moi. Il y avait une grande flamme. J'y trouvai trop de subtil, trop d'esprit, trop de système.
Quatre ans entiers s'écoulèrent avant le IIIe volume (qui commence vers 1300). En le préparant j'essayai de m'étendre, de m'approfondir, d'être plus _humain_, plus simple. Je m'assis pour quelque temps dans la maison de Luther, recueillant ses propos de table, tant de paroles mâles et fortes, touchantes, qui échappaient à ce bonhomme héroïque (1834). Mais rien ne me servit plus que le livre colossal de Grimm, ses Antiquités du droit allemand. Livre bien difficile, où, dans tous les dialectes, tous les âges de cette langue, sont exposés les symboles, les formules dont les Allemagnes si diverses ont consacré les grands actes de la vie humaine (naissance, mariage et mort, testament, vente, hommage, etc.). Je raconterai un jour la passion incroyable avec laquelle j'entrepris de comprendre et traduire ce livre. Je ne m'y renfermai pas. De nation à nation, j'allai ramassant partout, j'allai de l'Indus à l'Irlande, des Védas et de Zoroastre jusqu'à nous, thésaurisant ces formules primitives où l'humanité révèle si naïvement tant de choses intimes et profondes (1837).
Cela me fit un autre homme. Une transformation étrange s'opéra en moi; il me semblait que, jusque-là âpre et subtil, j'étais vieux, et que peu à peu, sous l'influence de la jeune humanité, moi aussi je devenais jeune. Rafraîchi de ces eaux vives, mon coeur fut un jardin de fleurs, comme dans la rosée du matin. Oh! l'aurore! oh! la douce enfance! oh! bonne nature naturelle! quelle santé cela fit en moi, après les desséchements de ma subtilité mystique! Comme elle m'apparut maigre, cette poésie byzantine, malade et stérile, étique! Je la ménageais encore. Mais qu'elle me semblait pauvre en présence de l'humanité! Je la possédais, celle-ci, je la tenais, je l'embrassais et dans le détail si riche de sa variété sans bornes (feuillue comme les forêts de l'Inde où chaque arbre est une forêt) et, en regardant de haut, je voyais son harmonie douce, clémente, qui n'étouffe rien; je saisissais le divin de son adorable unité.
Si richement abreuvé, alimenté de la nature, augmentant dans ma substance, j'eus un immense accroissement de solidité dans mon art, et (le dirai-je? mais c'est vrai) un accroissement de bonté, l'insouciance, l'ignorance absolue des concurrences, par suite une vaste sympathie pour l'homme (que je ne voyais guère), pour la société, le monde (que je ne fréquentai jamais).
J'avais la sécurité d'un corps devenu ferme et fort où la bonne nourriture a changé et remplacé par atome et molécule tout ce qui fut faible d'abord. Je n'étais pas même effleuré des malveillances doctrinaires. Non moins indifférent étais-je aux embûches des catholiques. Tout ce que j'accumulais (sans y songer, sans le vouloir), ces faits certains, innombrables, ces montagnes de vérités qui, dans mon travail persistant, montaient, s'exhaussaient chaque jour, tout cela se trouvait contre eux. Nul d'entre eux n'eût pu deviner la solide, la profonde base que j'y trouvais, telle que je n'avais ni besoin, ni idée de polémique. Ma force me faisait ma paix. Il leur eût fallu dix mille ans pour comprendre que ce qui leur semblait faiblesse, le doux _sens humain_, pacifique, qui allait croissant en moi, était justement ma force et ce qui m'éloignait d'eux[3].
[Note 3: Comme ils odorent très-bien la mort, les moments où l'âme blessée peut mollir, au moment où j'avais fait une perte sensible de famille, un d'eux, séduisant et fin, vint me voir et me tâta. Je fus surpris, confondu de l'idée qu'il eût pu croire avoir quelque prise sur moi, qu'il dît qu'on pouvait s'entendre, ayant entre soi des nuances, etc. Je lui dis ces propres paroles: «Monseigneur, avez-vous été parfois sur la mer de glace?--Oui.--Vous avez vu telle fente, sur laquelle d'un bord à l'autre on peut parler, converser?--Oui.--Mais vous n'avez pas vu que cette fente est un abîme... Et telle, Monseigneur, si profonde, qu'à travers la glace et la terre, elle descend sans que jamais on en ait trouvé le fond. Elle va jusqu'au centre du globe, s'en va traversant le globe, et se perd dans l'infini.»]
Les salons demi-catholiques, bâtards, dans la fade atmosphère des amis de Chateaubriand, auraient été pour moi peut-être un piége plus dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine, plusieurs fois voulurent me conduire à l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais parfaitement qu'un tel milieu, où tout était ménagement, convenance, m'aurait trop civilisé. Je n'avais qu'une seule force, ma virginité sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art à moi et nouveau. Il eût bien fallu s'arranger, se faire plus modéré, plus sage qu'il ne me convenait de l'être. Les salons ont été pour moi dès ce moment très-hostiles. Doctrinaires et catholiques m'y ont constamment fait la guerre, m'attaquant peu dans le détail, me louant pour me détruire et m'ôter toute autorité: «C'est un écrivain, un poëte, un homme d'imagination.» Cela commença au moment où le premier, sortant l'histoire du vague dont ils se contentaient, je la fondai sur les actes, les manuscrits, l'enquête immense de mille documents variés.
Aucun historien que je sache, avant mon troisième volume (chose facile à vérifier), n'avait fait usage des pièces inédites. Cela commença par l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystérieux registre de _l'Interrogatoire du Temple_, enfermé quatre cents ans, caché, muré, interdit sous les peines les plus graves au Trésor de la Cathédrale, que les Harlay en tirèrent, qui vint à Saint-Germain-des-Prés, puis à la Bibliothèque. La Chronique, alors inédite, de Duguesclin m'aida aussi. L'énorme dépôt des Archives me fournissait une foule d'actes à l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la première fois que l'histoire eut une base si sérieuse (1837).
Que serais-je devenu, dans ce XIVe siècle, si, m'attachant aux procédés de mes prédécesseurs les plus illustres, je m'étais fait le docile interprète de la narration du temps, son traducteur servile? Entrant aux siècles riches en actes et en pièces authentiques, l'histoire devient majeure, maîtresse de la chronique qu'elle domine, épure et juge. Armée de documents certains qu'ignora cette chronique, l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit enfant dont elle écoute volontiers le babil, mais qu'il lui faut souvent reprendre et démentir.
Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que j'indiquais plus haut. Dans l'agréable histoire où M. de Barante suit si fidèlement, pas à pas, nos conteurs, Froissart, etc., il semble qu'il ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant à ces contemporains. Puis en voyant les actes, les documents divers, alors si dispersés, aujourd'hui réunis, on reconnaît que la chronique méconnut, ignora les grands aspects du temps. C'est un siècle déjà financier et légiste sous forme féodale. C'est souvent Pathelin sous le masque d'Arthur. L'avénement de l'or, du juif, le tissage des Flandres, le dominant commerce des laines en Angleterre et Flandres, c'est ce qui permit aux Anglais de vaincre par des troupes régulières, en partie mercenaires, soldées. La révolution _économique_ rendit seule possible la révolution _militaire_, qui, par le rude échec de la chevalerie féodale, prépara, amena la révolution _politique_. Les tournois de Froissart, Monstrelet et la Toison d'or sont peu dans tout cela. C'est le petit côté.
À partir de ce temps (1837) j'ai donné, de volume en volume, l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai l'importance et qu'on a publiés plus tard.
Avec de tels appuis, supérieurs à toute chronique, l'histoire va grave et forte, avec autorité. Mais indépendamment de ces instruments propres, les actes et les pièces, des secours infinis lui arrivent de toutes parts.--Littérature et art, commerce, mille révélations indirectes lui viennent et de profil lui éclairent le récit central.--Elle entre dans un positif assuré par les divers contrôles que donnent toutes ces formes diverses de notre activité.
Ici encore je suis obligé de le dire, j'étais seul.--On ne donnait guère que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque peu des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne, explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances sociales, économiques, industrielles, celles de la littérature et de l'idée.
Ce troisième volume (1300-1400) prend un siècle par tous ces aspects. Il n'est pas sans défauts. Il ne dit pas comment 1300 a été l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a payé pour Innocent III. Il est sévère et trop pour les légistes, pour les hommes intrépides, qui souffletèrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret. Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout de _la Révolution économique_, de l'avénement de l'or, du juif et de Satan (roi des trésors cachés). Il donne fortement le caractère très-_mercantile_ du temps.
Comment l'Angleterre et la Flandre furent mariées par la laine et le drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprégna d'elle, attirant à tout prix les tisserands chassés par les brutalités de la maison de Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie nous bat à Crécy, Poitiers et Azincourt, par des troupes réglées, qui enterrent la chevalerie. Grande révolution sociale.
La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat, ces carnavals du désespoir, poussent le peuple, abandonné, sans chef, à agir pour lui-même. Le génie de la France en son Danton d'alors, Marcel, en son Paris, ses États généraux, éclate inattendu dans sa constitution, admirable de précocité,--ajournée, effacée par la petite sagesse négative de Charles V. Rien n'est guéri. Aggravé, au contraire, le mal arrive à son haut paroxysme, la furieuse folie de Charles VI.
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J'ai défini l'histoire _Résurrection_. Si cela fut jamais, c'est au IVe volume (le Charles VI). Peut-être, en vérité, c'est trop. Ce fut fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette âme d'alors, sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. Comme dans la Sorcière, plusieurs endroits sont diaboliques. Les morts y dansent,--non pour rire comme dans les ironies d'Holbein,--mais dans une douloureuse frénésie que l'on partage, qu'on gagne presque à regarder. Cela tournoie d'une vitesse étonnante, d'une fuite terrible. Et l'on ne respire pas. Point de halte, nulle diversion. Partout la continuité d'une base, émue, profonde; dessous, je ne sais quoi roule, un sourd tonnerre du coeur.
À travers tant de sombres choses, on tombe à une grande lumière,--la mort qui trône au Louvre,--dans un Paris désert, la mort réelle de la France sous la figure de l'Anglais, de Lancastre. Le roi des prêtres Henri, le damné pharisien, nous dit: «que nous n'avons péri qu'à cause de nos péchés.»
Je ne lui réponds pas; que ce soient les Anglais qui lui répondent eux-mêmes.
Ils disent qu'avant Azincourt, chaque Anglais avisa à son salut, se confessa; les Français s'embrassèrent, se pardonnèrent et oublièrent leurs haines.
Ils disent qu'en Espagne où Français, Anglais guerroyaient, ceux-ci mourant de faim, les Français les nourrirent.--Je m'en tiens à cela: c'est le parti de Dieu.
La plus grande légende de nos temps va venir. On la voit dans un germe effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante, attendrissante, en 1430 (3e et 5e volumes).
On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? qui la sait avant le XIVe siècle? Ce grand monde de ténèbres, ces masses innombrables, ignorées, cela perce un matin. Dans le tome troisième (d'érudition surtout), je n'étais pas en garde, ne m'attendais à rien, quand la figure de _Jacques_, dressée sur le sillon, me barra le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une contraction du coeur convulsive eut lieu en moi... Grand Dieu! c'est là mon père? l'homme du Moyen âge?... «Oui... Voilà comme on m'a fait! Voilà mille ans de douleurs!...» Ces douleurs, à l'instant je les sentis qui remontaient en moi du fond des temps... C'était lui, c'était moi (même âme et même personne) qui avions souffert tout cela... De ces mille ans, une larme me vint, brûlante, pesante comme un monde, qui a percé la page. Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer.
L'aspect était terrible, et la voix était douce. Ma douleur s'en accrut. Sous ce masque effrayant était une âme humaine. Mystère profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu.
Saint François, un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que mieux, dit à ceux qui demandent quel est l'auteur de l'_Imitatio_: «L'auteur, c'est le Saint-Esprit.»
«Le Saint-Esprit, dit Joachim de Flore, c'est celui _dont le règne arrive, après le règne de Jésus_.»
C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'étouffement de la légende. Les libres associations de confréries, communes, furent la plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200, à l'époque albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi, culte d'esprit nouveau que l'Église noya dans des torrents de sang.
L'Esprit, faible colombe, semble périr alors, s'évanouir. Il est dès ce moment dans l'air, et se respirera partout.
Même en ce petit livre, monastique et dévot, de l'_Imitatio_, vous trouvez des passages d'absolue solitude où manifestement l'Esprit remplace tout, où l'on ne voit plus rien, ni prêtre ni Église. Si l'on entend ses voix intérieures aux couvents, combien plus aux forêts, dans la libre Église sans bornes!--L'Esprit, du fond des chênes, parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit tendrement: «Mes voix!»
Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'Église. Là le monde est changé. À la résignation passive du chrétien (si utile aux tyrans), succède l'héroïque tendresse qui prend à coeur nos maux, qui veut mettre ici-bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui sauve et qui guérit.
Qui a fait ce miracle, contraire à l'Évangile? un amour supérieur, _l'amour dans l'action_, l'amour jusqu'à la mort; «la pitié qui estoit au royaume de France.»
Le spectacle est divin lorsque sur l'échafaud, l'enfant abandonnée et seule, contre le prêtre-roi, la meurtrière Église, maintient en pleines flammes son Église intérieure, et s'envole en disant: «Mes voix!»
Ce point est un de ceux où je dois observer combien mon histoire, accusée si légèrement «de poésie, de passion», a gardé au contraire la fermeté et la lucidité, même aux sujets touchants où il serait peut-être excusable de s'aveugler. Tous ont flotté ici, vu à travers les larmes la flamme du bûcher. Ému sans doute aussi, j'ai vu clair cependant et j'ai remarqué deux choses:
1º L'innocente héroïne a fait, sans s'en douter, bien plus que délivrer la France, elle a délivré l'avenir en posant le type nouveau, contraire à la passivité chrétienne. Le moderne héros, _c'est le héros de l'action_. La funeste doctrine, que notre ami Renan a trop louée encore, la liberté passive, intérieure, occupée de son propre salut, qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran, cette doctrine expire au bûcher de Rouen, et sous forme mystique s'entrevoit la Révolution.
2º J'ai dans ce grand récit pratiqué et montré une chose nouvelle, dont les jeunes pourront profiter: c'est que _la méthode historique_ est souvent l'opposé de l'_art proprement littéraire_.--L'écrivain occupé d'augmenter les effets, de mettre les choses en saillie, presque toujours aime à surprendre, à saisir le lecteur, à lui faire crier: «Ah!» il est heureux si le fait naturel apparaît un miracle.--Tout au contraire l'historien a pour spéciale mission d'expliquer ce qui paraît miracle, de l'entourer des précédents, des circonstances qui l'amènent, de le ramener à la nature. Ici, je dois le dire, j'y ai eu du mérite. En admirant, aimant cette personnalité sublime, j'ai montré à quel point elle était naturelle.
Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point où la nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelle. Aux XIVe et XVe siècles, dans l'excès des misères, dans ces extrémités terribles, le coeur grandit. La foule est un héros. Il y eut dans ces temps nombre de Jeannes d'Arc, au moins pour l'intrépidité. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple, ce paysan du XIVe siècle, le Grand Ferré; exemple, au XVe, Jeanne Hachette qui défend et sauve Beauvais. Ces figures de héros naïfs réapparaissent souvent de profil dans les histoires de nos communes.
J'ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent très-faibles. Au contraire, les Français ralliant les forces armées, aguerries du Midi, se trouvèrent extrêmement forts. Mais cela n'avait pas d'accord. La personnalité charmante de cette jeune paysanne, d'un coeur tendre, ému, gai (l'héroïque gaieté éclate dans toutes ses réponses) fut un centre et réunit tout. Elle agit justement parce qu'elle n'avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point de miracle. Tout son charme est l'humanité. Il n'a pas d'ailes, ce pauvre ange; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout le monde.
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