Histoire de France (Volume 1/19)
Part 1
HISTOIRE DE FRANCE
PAR JULES MICHELET
18 beaux et forts vol. in-8º à 7 fr. 50 c. avec illustrations
à 7 francs, sans illustrations
DIVISION DE L'OUVRAGE
_Histoire de France durant le moyen âge._
Tomes I et II.--Les Celtes.--Les Gaulois.--Les Francs.--Le Monde germanique.--Mérovingiens.--Carlovingiens.--La France féodale.--Les Croisades.--Les Communes.--La Guerre des Albigeois.
Tomes III et IV.--Saint Louis.--Les Vêpres siciliennes.--Philippe le Bel.--Les Templiers.--Les Valois.--Charles VI.--Jean sans Peur.--Les d'Orléans et les d'Armagnac.
Tome V.--La Maison de Bourgogne.--Les Guerres avec l'Angleterre.
Tome VI.--Jeanne d'Arc.--Charles VII.--Les ducs de Bourgogne.
Tome VII.--Louis XI.--Charles le Téméraire.
_Histoire de France au XVIe siècle._
Tome VIII.--La Renaissance.
Tome IX.--La Réforme.
Tome X.--Les Guerres de Religion.
Tome XI.--La Ligue et Henri IV.
_Histoire de France au XVIIe siècle._
Tome XII.--Henri IV et Richelieu.
Tome XIII.--Richelieu et la Fronde.
Tome XIV.--Louis XIV et la Révocation de l'Édit de Nantes.
Tome XV.--Louis XIV et le duc de Bourgogne.
_Histoire de France au XVIIIe siècle._
Tome XVI.--La Régence.
Tome XVII.--Louis XV.
Tome XVIII.--Louis XV et Louis XVI.
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR JULES MICHELET
8 beaux et forts volumes in-8º à 7 fr. 50 c. avec illustrations
à 7 francs, sans illustrations.
Paris.--Imprimerie Moderne (Barthier, dr), rue J.-J. Rousseau, 61.
HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1876
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
PRÉFACE DE 1869
Cette oeuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un moment, de l'éclair de Juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit, et j'aperçus la France.
Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes éminents l'avaient étudiée surtout au point de vue politique. Nul n'avait pénétré dans l'infini détail des développements divers de son activité (religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l'avait encore embrassée du regard dans l'unité vivante des éléments naturels et géographiques qui l'ont constituée. Le premier je la vis comme une âme et une personne.
L'illustre Sismondi, ce persévérant travailleur, honnête et judicieux, dans ses annales politiques, s'élève rarement aux vues d'ensemble. Et, d'autre part, il n'entre guère dans les recherches érudites. Lui-même avoue loyalement qu'écrivant à Genève il n'avait sous la main ni les actes ni les manuscrits.
Au reste, jusqu'en 1830 (même jusqu'en 1836), aucun des historiens remarquables de cette époque n'avait senti encore le besoin de chercher les faits hors des livres imprimés, aux sources primitives, la plupart inédites alors, aux manuscrits de nos bibliothèques, aux documents de nos archives.
Cette noble pléïade historique qui, de 1820 à 1830, jette un si grand éclat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry, envisagea l'histoire par des points de vue spéciaux et divers. Tel fut préoccupé de l'élément de race, tel des institutions, etc., sans voir peut-être assez combien ces choses s'isolent difficilement, combien chacune d'elles réagit sur les autres. La race, par exemple, reste-t-elle identique sans subir l'influence des moeurs changeantes? Les institutions peuvent-elles s'étudier suffisamment sans tenir compte de l'histoire des idées, de mille circonstances sociales dont elles surgissent? Ces spécialités ont toujours quelque chose d'un peu artificiel, qui prétend éclaircir, et pourtant peut donner de faux profils, nous tromper sur l'ensemble, en dérober l'harmonie supérieure.
La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes sont tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne vit plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre à part chacun de nos systèmes; cela ne se peut pas, car tout influe sur tout.
Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie historique, il faudrait patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses éléments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande encore, refaire et rétablir le jeu de tout cela, l'action réciproque de ces forces diverses dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie même.
Un maître dont j'ai eu, non le génie sans doute, mais la violente volonté, Géricault, entrant dans le Louvre (dans le Louvre d'alors où tout l'art de l'Europe se trouvait réuni), ne parut pas troublé. Il dit: «C'est bien! je m'en vais le refaire.» En rapides ébauches qu'il n'a jamais signées, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et, sans 1815, il eût tenu parole. Telles sont les passions, les furies du bel âge.
Plus compliqué encore, plus effrayant était mon problème historique posé comme _résurrection de la vie intégrale_, non pas dans ses surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds. Nul homme sage n'y eût songé. Par bonheur, je ne l'étais pas.
Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste espérance, sa puissante électricité, cette entreprise surhumaine n'effraya pas un jeune coeur. Nul obstacle à certaines heures. Tout se simplifie par la flamme. Mille choses embrouillées s'y résolvent, y retrouvent leurs vrais rapports, et (s'harmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts, inertes et lourds s'ils gisent à part, roulent d'eux-mêmes, s'ils sont replacés dans l'ensemble.
Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que fût ma faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'ébranla sous mes yeux. Ces forces variées, et de nature et d'art, se cherchèrent, s'arrangèrent, malaisément d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races, contrées, s'agencèrent de la mer au Rhin, au Rhône, aux Alpes, et les siècles marchèrent de la Gaule à la France.
Tous, amis, ennemis, dirent «que c'était vivant.» Mais quels sont les vrais signes bien certains de la vie? Par certaine dextérité, on obtient de l'animation, une sorte de chaleur. Parfois le galvanisme semble dépasser la vie même par ses bonds, ses efforts, des contrastes heurtés, des surprises, de petits miracles. La vraie vie a un signe tout différent, sa continuité. Née d'un jet, elle dure, et croît placidement, lentement, _uno tenore_. Son unité n'est pas celle d'une petite pièce en cinq actes, mais (dans un développement souvent immense) l'harmonique identité d'âme.
La plus sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a été nullement précipité, brusqué; il a eu, tout au moins, le mérite de la lenteur. Du premier au dernier volume, la méthode est la même; telle elle est en un mot dans ma Géographie, telle en mon Louis XV, et telle en ma Révolution. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant d'années, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mêmes qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'oeuvre serait hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité. Telle quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant.
* * * * *
Lorsque je commençai, un livre de génie existait, celui de Thierry. Sagace et pénétrant, délicat interprète, grand ciseleur, admirable ouvrier, mais trop asservi à un maître. Ce maître, ce tyran, c'est le point de vue exclusif, systématique, de la perpétuité des races. Ce qui fait, au total, la beauté de ce grand livre, c'est qu'avec ce système, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer en dessous un coeur ému contre la force fatale, l'invasion, tout plein de l'âme nationale et du droit de la liberté.
Je l'ai aimé beaucoup et admiré. Cependant, le dirai-je? ni le matériel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre.
Le matériel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir besoin qu'on mît dessous une bonne forte base, la terre, qui les portât et les nourrît. Sans une base géographique, le peuple, l'acteur historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises où le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement le théâtre de l'action. Par la nourriture, le climat, etc., il y influe de cent manières. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie, tel l'homme.
La race, élément fort et dominant aux temps barbares, avant le grand travail des nations, est moins sensible, est faible, effacée presque, à mesure que chacune s'élabore, se personnifie. L'illustre M. Mill dit fort bien: «Pour se dispenser de l'étude des influences morales et sociales, ce serait un moyen trop aisé que d'attribuer les différences de caractère, de conduite, à des différences naturelles indestructibles[1].»
[Note 1: C'est le point principal sur lequel je diffère de mon savant ami, M. Henri Martin. Du reste, ce dissentiment ne diminue en rien mon estime sympathique pour sa grande et très-belle histoire, si instructive, si riche de recherches et d'idées. Il a été infiniment utile, pour raviver la tradition nationale, trop effacée, que deux histoires qui s'aident, se suppléent l'une l'autre, aient paru simultanément.]
Contre ceux qui poursuivent cet élément de race et l'exagèrent aux temps modernes, je dégageai de l'histoire elle-même un fait moral énorme et trop peu remarqué. C'est le puissant _travail de soi sur soi_, où la France, par son progrès propre, va transformant tous ses éléments bruts. De l'élément romain municipal, des tribus allemandes, du clan celtique, annulés, disparus, nous avons tiré à la longue des résultats tout autres, et contraires même, en grande partie, à tout ce qui les précéda.
La vie a sur elle-même une action de personnel enfantement, qui, de matériaux préexistants, nous crée des choses absolument nouvelles. Du pain, des fruits, que j'ai mangés, je fais du sang rouge et salé qui ne rappelle en rien ces aliments d'où je les tire.--Ainsi va la vie historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s'engendrant, broyant, amalgamant des éléments, qui y restent sans doute à l'état obscur et confus, mais sont bien peu de chose relativement à ce que fit le long travail de la grande âme.
La France a fait la France, et l'élément fatal de race m'y semble secondaire. Elle est fille de sa liberté. Dans le progrès humain, la part essentielle est à la force vive, qu'on appelle homme. _L'homme est son propre Prométhée._
En résumé, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes éminents (et plusieurs admirables) qui la représentaient, me paraissait encore faible en ses deux méthodes:
_Trop peu matérielle_, tenant compte des races, non du sol, du climat, des aliments, de tant de circonstances physiques et physiologiques.
_Trop peu spirituelle_, parlant des lois, des actes politiques, non des idées, des moeurs, non du grand mouvement progressif, intérieur, de l'âme nationale.
Surtout peu curieuse du menu détail érudit, où le meilleur, peut-être, restait enfoui aux sources inédites.
* * * * *
Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui. Il a été mon seul événement. Mais cette identité du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas un danger? L'oeuvre n'est-elle pas colorée des sentiments, du temps, de celui qui l'a faite?
C'est ce qu'on voit toujours. Nul portrait si exact, si conforme au modèle, que l'artiste n'y mette un peu de lui. Nos maîtres en histoire ne se sont pas soustraits à cette loi. Tacite, en son Tibère, se peint aussi avec l'étouffement de son temps, «les quinze longues années» de silence. Thierry, en nous contant Klodowig, Guillaume et sa conquête, a le souffle intérieur, l'émotion de la France envahie récemment, et son opposition au règne qui semblait celui de l'étranger.
Si c'est là un défaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien service. L'historien qui en est dépourvu, qui entreprend de s'effacer en écrivant, de ne pas être, de suivre par derrière la chronique contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du tout historien. Le vieux chroniqueur, très-charmant, est absolument incapable de dire à son pauvre valet qui va sur ses talons, ce que c'est que le grand, le sombre, le terrible quatorzième siècle. Pour le savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'érudition, il faut un grand engin qui perce les mystères, inaccessibles à ce conteur. Quel engin, quel moyen? La personnalité moderne, si puissante et tant agrandie.
En pénétrant l'objet de plus en plus, on l'aime, et dès lors on regarde avec un intérêt croissant. Le coeur ému à la seconde vue, voit mille choses invisibles au peuple indifférent. L'histoire, l'historien, se mêlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal? Là s'opère une chose que l'on n'a point décrite et que nous devons révéler:
C'est que l'histoire, dans le progrès du temps, fait l'historien bien plus qu'elle n'est faite par lui. Mon livre m'a créé. C'est moi qui fus son oeuvre. Ce fils a fait son père. S'il est sorti de moi d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien plus en force et en lumière, même en chaleur féconde, en puissance réelle de ressusciter le passé. Si nous nous ressemblons, c'est bien. Les traits qu'il a de moi sont en grande partie ceux que je lui devais, que j'ai tenus de lui.
* * * * *
Ma destinée m'a bien favorisé. J'ai eu deux choses assez rares, et qui ont fait cette oeuvre.
D'abord la liberté, qui en a été l'âme.
Puis des devoirs utiles qui, en ralentissant, en retardant l'exécution, la firent plus réfléchie, plus forte, lui donnèrent la solidité, les robustes bases du temps.
J'étais libre par la solitude, la pauvreté et la simplicité de vie, libre par mon enseignement. Sous le ministère Martignac (un court moment de libéralité), on s'avisa de refaire l'École normale, et M. Letronne, que l'on consulta, me fit donner l'enseignement de la philosophie et de l'histoire. Mon _Précis_, mon _Vico_, publiés en 1827, lui paraissaient des titres suffisants. Ce double enseignement que j'eus encore plus tard au Collége de France, m'ouvrait un infini de liberté. Mon domaine sans bornes comprenait tout fait, toute idée.
Je n'eus de maître que Vico. Son principe de la force vive, de _l'humanité qui se crée_, fit et mon livre et mon enseignement.
Je restai à bonne distance des doctrinaires, majestueux, stériles, et du grand torrent romantique de «l'art pour l'art.» J'étais mon monde en moi. En moi j'avais ma vie, mes renouvellements et ma fécondité; mais mes dangers aussi. Quels? mon coeur, ma jeunesse, ma méthode elle-même, et la condition nouvelle imposée à l'histoire: non plus de raconter seulement ou juger, mais _d'évoquer_, _refaire_, _ressusciter_ les âges. Avoir assez de flamme pour réchauffer des cendres refroidies si longtemps, c'était le premier point, non sans péril. Mais le second, plus périlleux peut-être, c'était d'être en commerce intime avec ces morts ressuscités, qui sait? d'être enfin un des leurs?
Mes premières pages après Juillet, écrites sur les pavés brûlants, étaient un regard sur le monde, l'Histoire universelle, comme combat de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme un Juillet éternel.
Ce petit livre, d'un incroyable élan, d'un vol rapide, procédait à la fois (comme j'ai fait toujours) par deux ailes, Nature et Esprit, deux interprétations du grand mouvement général. Ma méthode y était déjà. J'y disais en 1830 ce que j'ai dit (dans la _Sorcière_) de Satan, nom bizarre de la liberté jeune encore, militante d'abord, négative, mais créatrice plus tard, de plus en plus féconde.
Jouffroy venait d'articuler en 1829 le mot essentiel de la Restauration: «Comme les dogmes finissent.» En Juillet, l'église se trouva désertée. Aucun libre penseur n'aurait douté alors que la prophétie de Montesquieu sur la mort du catholicisme, ne dût bientôt être accomplie.
J'étais sous ce rapport l'homme peut-être le plus libre du monde, ayant eu le rare avantage de ne pas subir la funeste éducation qui surprend les âmes avant l'âge, et d'abord les chloroformise. L'église était pour moi un monde étranger, de curiosité pure, comme eût été la lune. Ce que je savais le mieux de cet astre pâli, c'est que ses jours étaient comptés, qu'il avait peu à vivre. Mais qui succéderait? C'était la question. Elle était embrouillée du choléra moral qui suivit de si près Juillet, le désillusionnement, la perte des hautes espérances. On se rua en bas. Le roman, le théâtre éclatèrent en laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalité grossière; non pas l'orgie féconde des vieux cultes de la nature qui ont eu sa grandeur, mais un emportement voulu de matérialité stérile. Beaucoup d'enflure, et peu dessous.
* * * * *
Le texte originaire qui précéda Juillet avait été _Honneur à l'Industrie_, nouvelle reine du monde, qui dompte, subjugue la matière.--Après Juillet, cela fut retourné: la matière, à son tour, subjugua l'énergie humaine.
Ce dernier fait n'est pas rare dans l'histoire. Rien de plus vieux que cette idée du droit de la matière qui veut avoir son tour. Mais ce qui la rendait choquante chez les Saint-Simoniens, c'était la laideur d'un Janus[2], conservant dans ce culte l'imitation servile de l'institution catholique.
[Note 2: Ceci ne touche en rien la candeur des individus. Il y avait des hommes admirables, les Bazart, les Barrault, les Carnot, les Charton, les D'Eichthall, les Lemonnier, etc.]
À une séance solennelle où nous fûmes invités, Quinet et moi, nous vîmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vîmes un clergé et un pape; nous vîmes le prédicateur recevoir de ce pape par l'imposition des mains la transmission de la Grâce. Il dit: «À bas la croix!» Mais elle était présente par les formes sacerdotales, autoritaires, du moyen âge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la renouvelait en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien n'y manquait. Les capuccini revenaient, banquiers, industriels. La suavité fade d'un nouveau Molinos faisait odorer le Jesû.
Qu'on supprimât le moyen âge, à la bonne heure. Mais c'est qu'on le volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un élan aveugle et généreux, j'écrivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant l'agonie. Ces lignes juvéniles, étourdies si l'on veut, mais sans doute excusables comme mouvement du coeur, n'allaient guère dans mon petit livre inspiré de Juillet et de la Liberté, de sa victoire sur le clergé. Elles détonnaient fort à côté de Satan, que ce livre présente comme un mythe de la liberté. N'importe. Elles y sont, et me font rire encore. De telles contradictions apparentes n'embarrassaient guère un jeune artiste, de foi arrêtée, mais candide, et sans calcul, sentant peu le péril d'être tendre pour l'ennemi.
J'étais artiste et écrivain alors, bien plus qu'historien. Il y paraît aux deux premiers volumes (_France du Moyen âge_). On n'avait pas encore publié tous les documents qui ont éclairé ces ténèbres, l'abîme de ces longues misères. Le grand effet d'ensemble qui en sortait pour moi était celui d'une harmonie lugubre, symphonie colossale, dont les dissonnances innombrables frappaient encore peu mon oreille. C'est un défaut très-grave. Le cri de la Raison par Abailard, l'immense mouvement de 1200, si cruellement étouffé, y sont trop peu sentis, trop immolés à l'effet artistique de la grande unité.
Et pourtant aujourd'hui, ayant traversé tant d'années, des âges, des mondes différents, en relisant ce livre, et voyant très-bien ses défauts, je dis:
«On ne peut y toucher.»
Il fut écrit dans une solitude, une liberté, une pureté, une haute tension d'esprit, rares, vraiment singulières. Sa candeur, sa passion, l'énorme quantité de vie qui l'anime, plaident pour lui auprès de moi, le soutiennent devant mon regard. La droiture de la jeunesse se sent dans les erreurs même. Les grands résultats généraux y sont, au total, obtenus. Pour la première fois paraît l'âme de la France en sa vive personnalité, et non moins en pleine lumière l'impuissance de l'Église.
Impuissance radicale et constatée deux fois.
On voit, au premier volume, l'Église, reine sous Dagobert et sous les Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre social (an 1000).
On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prêtre, un roi abbé, chanoine son fils aîné, le roi de France, elle écrase ses ennemis (1200), étouffe le libre Esprit, n'opère nulle réforme morale. Enfin éclipsée, dépassée par saint Louis, elle est (avant 1300) subordonnée, dominée par l'État.
Voilà la part certaine du réel dans ces deux volumes. Mais dans celle du mirage, de l'illusion poétique, peut-on dire que tout soit faux? non.
Celle-ci exprime l'idée qu'un tel âge avait de lui-même, dit ce qu'il songea et voulut. Elle le représente au vrai dans son aspiration, la tristesse profonde, la rêverie qui le retient devant l'Église, pleurant sous sa niche de pierre, soupirant, attendant ce qui ne vient jamais.
Il fallait bien retrouver cette idée que le Moyen âge eut de lui, refaire son élan, son désir, son âme, avant de le juger. Qui devait retrouver son âme? Apparemment nos grands écrivains qui tous eurent l'éducation catholique. Comment donc se fait-il que ces génies, si bien préparés à cela, aient tourné autour de l'église sans y entrer, pour ainsi dire, sans pénétrer à ce qui fut dedans? Les uns cherchent aux échos des parvis ou des cloîtres des motifs à leurs mélodies. D'autres, d'un grand effort et d'un puissant ciseau, fouillent les ornements, arment les tours, les combles, de masques redoutables, de gnomes, de diables grimaçants. Mais l'Église elle-même, ce n'est pas tout cela. Refaisons-la d'abord.
Le singulier est là: c'est que le seul qui eût assez d'amour pour recréer, refaire ce monde intérieur de l'église, c'est celui qu'elle n'éleva point, _celui qui jamais n'y communia_, qui n'eut de foi que l'humanité même, nul credo imposé, rien que le libre esprit.
Celui-ci aborda la morte chose avec un sens humain, ayant le très-grand avantage de n'avoir pas passé par le prêtre, les lourdes formules qui enterrèrent le Moyen âge. L'incantation d'un rituel fini, n'aurait rien fait. Tout serait resté froide cendre. Et d'autre part si l'histoire fût venue dans sa sévérité critique, dans l'absolue justice, je ne sais si ces morts auraient osé revivre. Ils se seraient plutôt cachés dans leurs tombeaux.
J'avais une belle maladie qui assombrit ma jeunesse, mais bien propre à l'historien. J'aimais la mort. J'avais vécu neuf ans à la porte du Père-Lachaise, alors ma seule promenade. Puis j'habitai vers la Bièvre, au milieu de grands jardins de couvents, autres sépulcres. Je menais une vie que le monde aurait pu dire enterrée, n'ayant de société que celle du passé, et pour amis les peuples ensevelis. Refaisant leur légende, je réveillais en eux mille choses évanouies. Certains chants de nourrice dont j'avais le secret, étaient d'un effet sûr. À l'accent ils croyaient que j'étais un des leurs. Le don que saint Louis demande et n'obtient pas, je l'eus: «le don des larmes.»