Histoire de France Tirée de Ducoudray

Part 8

Chapter 83,808 wordsPublic domain

Le 14 mai, 1610, Henri IV était agité: il ne pouvait ni s'occuper ni dormir. «Votre Majesté devrait sortir, dit un garde, et prendre l'air: cela la réjouirait.--Tu as raison: qu'on apprête mon carrosse.» Comme le temps était beau et chaud, on prit un carrosse tout ouvert. Henri y monta avec les ducs d'Épernon et Montbazon et cinq autres seigneurs, sans escorte: seulement quelques gentilshommes à cheval et valets de pied suivirent. On se dirigea vers l'Arsenal, où le roi voulait voir Sully malade. En passant de la rue Saint-Honoré dans la rue de la Ferronnerie, un embarras de voitures arrêta le carrosse. François Ravaillac l'avait suivi depuis le Louvre; il monta sur une borne, et comme le roi était attentif à écouter une lettre que le duc d'Épernon lisait, le misérable s'élança et frappa Henri IV de deux coups de couteau dans la région du cœur. Pendant que les archers arrêtaient l'assassin et l'emmenaient prisonnier dans un hôtel voisin pour le soustraire à la fureur de la foule, les seigneurs couvrirent Henri IV d'un manteau et firent retourner le carrosse vers le Louvre. Ils répandaient le bruit que le roi n'était que blessé, mais Henri IV était mort sur-le-champ, et, quand le peuple connut la vérité, ce fut un deuil universel, car aucun roi n'avait été, comme Henri IV, à la fois grand et bon.

CHAPITRE XIII

LOUIS XIII (1610-1643)--MINISTÈRE DU CARDINAL DE RICHELIEU

=Régence de Marie de Médicis.=--La mort prématurée de Henri IV rejeta le royaume dans la confusion. Son fils, Louis XIII, n'avait pas neuf ans, et la régente, Marie de Médicis, princesse étrangère, d'un caractère faible, n'était point femme à continuer la sage et ferme politique de Henri IV. Elle combla de dignités et des plus hautes charges de la cour un Italien, Concini, et, en quatre ans, son faible et funeste gouvernement avait dissipé les millions amassés par Henri.

Les seigneurs se révoltaient pour se faire acheter leur soumission par de grosses pensions. Voulant paraître faire quelque chose pour le bien public, ils demandèrent la convocation des _États généraux_ (1614). Dans cette réunion on vit commencer entre les trois Ordres la lutte qui, un siècle plus tard, devait déchirer la France. Le président du tiers état dit que les trois Ordres étaient trois frères, enfants de leur mère commune, la France. La noblesse protesta contre cette comparaison qui tendait à établir l'égalité des seigneurs et du peuple. Elle chercha à humilier les députés du tiers, et la querelle devint si vive que la cour, dès qu'elle eut obtenu les subsides demandés, se hâta de renvoyer les États. Ce furent les derniers avant ceux de 1789.

=Concini et de Luynes.=--La faveur insolente de Concini, devenu marquis d'Ancre et maréchal de France, ne put durer. Louis XIII, écarté des affaires et livré aux amusements les plus puérils, écouta les conseils d'un gentilhomme, Albert de Luynes, qu'il affectionnait beaucoup à cause de son habileté à dresser des pièges aux oiseaux. De Luynes persuada au jeune prince de ressaisir l'autorité par un coup hardi. Le maréchal d'Ancre fut tué un matin qu'il entrait au Louvre (1617). La reine mère dut se retirer à Blois, et Louis XIII crut enfin régner, lorsque le vrai maître c'était de Luynes.

Au favori de la reine mère succéda le favori du roi, et le vainqueur montra même avidité, même incapacité. Albert de Luynes fut fait connétable sans avoir jamais commandé un régiment, puis chancelier. Aussi a-t-on dit de lui «qu'il était aussi propre à faire un magistrat en temps de guerre qu'un général en temps de paix.» Albert de Luynes montra cependant quelque énergie contre le parti protestant qui reprenait les armes, et mourut enlevé par une épidémie au siège de Montauban (1621). Au règne des favoris qui peuvent à peine distraire un roi ennuyé, succède enfin le règne d'un vrai ministre.

=Le ministère de Richelieu.=--En 1624 arriva au pouvoir Armand du Plessis de Richelieu. Richelieu était le troisième fils d'un capitaine des gardes de Henri IV. Suivant l'usage, l'aîné suivit la carrière des armes, le second embrassa l'état ecclésiastique, mais bientôt se confina dans un cloître, et le troisième le remplaça dans les dignités ecclésiastiques et devint évêque de Luçon. Aumônier de la reine Marie de Médicis, protégé par elle, il partagea sa mauvaise fortune après la chute de Concini, puis s'entremit avec zèle pour réconcilier la mère et le fils. Après la mort de Luynes, l'évêque de Luçon qui avait déjà donné bien des preuves de sa haute intelligence, reçut le chapeau de cardinal; le roi refusait cependant de l'admettre au conseil. «Cet homme, disait-il à la reine mère, je le connais mieux que vous, madame; il est d'une ambition démesurée.» L'habileté et la patience du cardinal, la volonté de Marie de Médicis triomphèrent des hésitations du roi, et, dès que Richelieu fut au conseil (1624), il y fut bientôt le maître.

Richelieu, une fois au pouvoir, jugea nettement la situation. Il inaugura une politique nouvelle, hardie à l'intérieur comme à l'extérieur. «Le roi a changé de conseil et le ministère de maximes,» écrivait-il dans une de ses plus fières dépêches.

Ayant résolu d'abord d'en finir avec les protestants qui remuaient toujours, il conduisit le roi au siège de la Rochelle, «ce nid d'où avaient coutume d'éclore les desseins de révolte.» C'était la grande forteresse du parti protestant et les seigneurs catholiques ne se dissimulaient pas qu'elle leur était utile en embarrassant la royauté. Le cardinal de Richelieu anime tout de son âme; le mot d'ordre est: «passer ou mourir.» Enfin on parvient, malgré la flotte anglaise, à jeter dans l'île 6000 soldats; les Anglais, vaincus dans une bataille sanglante, sont obligés de se retirer et d'abandonner la Rochelle à ses seules ressources. Mais la ville était forte. L'énergie des habitants s'exalta, soutenue par les ardentes prédications du ministre Salbert, par le courage viril de la vieille duchesse de Rohan, et surtout par son maire, le rude marin Guiton. En acceptant cette charge, Guiton déclara qu'il poignarderait de sa propre main quiconque parlerait de se rendre; pour rappeler cette menace, il plaçait son poignard sur la table du conseil. Le ministre cependant se montrait général, intendant des vivres, ingénieur; pour affamer la ville, il eut recours à une digue de 700 toises; du côté de la terre une circonvallation s'étendait sur plus de trois lieues, garnie de treize forts. Enfin la famine est dans la Rochelle; Guiton reste inébranlable, attendant les secours de la flotte anglaise qui deux fois apparaît à la vue de la ville assiégée et deux fois recule devant la marine improvisée de Richelieu. On montre à Guiton des habitants expirant de faim: «Il faudra bien que nous en venions tous là,» se contente-t-il de répondre. «Mais bientôt la ville n'aura plus d'habitants.--C'est assez qu'il en reste un pour fermer les portes.» Enfin la révolte se met dans la ville, il a fallu exécuter plusieurs des malheureux qui demandent du pain ou la capitulation. Les rues sont parcourues par des «ombres d'hommes vivants» et encombrées de cadavres qu'on n'a plus le courage d'ensevelir. Il faut finir par se rendre au cardinal qui entre dans la ville précédé d'un grand convoi de vivres, «marchant seul devant le roi,» comme pour bien montrer qu'il était la seconde personne de France (1628).

Au dehors, Richelieu défendait les intérêts de la France. «Jusqu'où allait la Gaule, disait-il, jusque-là doit aller la France.» Ce ne fut pas sa faute s'il ne réalisa pas cette parole: il en fut bien près. Il prit surtout part à la grande lutte qui armait alors une moitié de l'Europe contre l'autre, et connue dans l'histoire sous le nom de _guerre de Trente Ans_ (1618-1648), lutte qui avait pour but d'empêcher l'Allemagne de devenir la proie de la maison d'Autriche.

Celle-ci avait déjà écrasé deux adversaires. Richelieu va en chercher un troisième au fond du Nord, le roi de Suède Gustave-Adolphe, un des plus grands capitaines de l'époque, «un soleil levant,» comme on l'appelait. Gustave-Adolphe se lance sur l'Allemagne, «fait une guerre à coups de foudre,» mais tombe bientôt enseveli dans un dernier triomphe à Lutzen (1632).

Mais dès la seconde campagne la France est envahie. La ville de Corbie est prise; l'effroi règne dans Paris. Déjà les bourgeois s'imaginaient voir arriver les Impériaux. Quelques-uns, collant l'oreille contre terre, prétendaient entendre le canon ennemi. Richelieu lui-même désespère. Son fidèle conseiller, le capucin Père Joseph, ranime son courage et l'engage à se montrer. Richelieu sort: il va à l'Hôtel de ville pour réclamer l'appui du peuple. Le patriotisme éclate. Les volontaires affluent et le maréchal de la Force reçoit leurs noms sur le perron de l'Hôtel de ville. L'armée marche sur Corbie, qui est repris aux Espagnols.

Même pendant qu'il épuisait sa vie à la poursuite de ces grands desseins, Richelieu avait encore à se défendre contre les intrigues et les complots. Il avait dû réprimer une révolte du comte de Soissons qui périt au combat de la Marfée (1641). Il lui fallut, aussi en 1642, donner encore un terrible exemple par le supplice d'un jeune seigneur, Cinq-Mars, qui avait conspiré et traité avec l'Espagne. Cinq-Mars fut décapité, à Lyon, avec son ami, le jeune de Thou, accusé seulement de ne pas l'avoir dénoncé et dont le sort inspira une juste pitié (12 septembre 1642).

Richelieu était déjà atteint de la maladie qui devait l'enlever quelques mois après. Il voyageait tantôt sur un bateau, tantôt, quand on ne pouvait naviguer, dans une vaste litière portée sur les épaules de ses gardes: cette litière était si vaste et si haute qu'on abattait devant elle des pans de murailles, les portes des villes et des édifices étant trop étroites pour lui donner passage; il arriva ainsi à Paris le 17 octobre, au milieu de la foule étonnée et terrifiée en présence d'un pareil triomphateur.

Cependant sa santé, minée par les travaux, par les soucis du pouvoir, faisait prévoir une fin prochaine. Louis XIII vint lui rendre visite et essaya de lui donner quelques consolations. «Sire, lui dit le cardinal, voici le dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté, j'ai la consolation de laisser son royaume plus puissant qu'il n'a jamais été et vos ennemis abattus.» Aux derniers moments, Richelieu, qui ne voulait plus être flatté, fit signe à celui des médecins en qui il avait le plus de confiance: «Parlez-moi, dit-il, à cœur ouvert, non en médecin, mais en ami.--Monseigneur, dans vingt-quatre heures vous serez mort ou guéri.--C'est parler, cela, dit Richelieu, je vous entends.» Et il se recueillit pour mourir. «Voilà mon juge qui doit bientôt prononcer mon arrêt, dit-il: je le supplie de me condamner si pendant mon ministère j'ai eu d'autre objet que le bien de l'État, le service de mon souverain, la gloire de Dieu et les avantages de la religion.» En entendant ces dernières paroles, l'évêque de Lisieux ne put s'empêcher de dire tout bas: «Voilà une assurance qui m'épouvante.» Richelieu expira le 4 décembre 1642.

=Pierre Corneille (1606-1684.)=--L'époque de Louis XIII est celle où la nation française est vraiment constituée. Dès ce jour aussi sa langue est formée et sa littérature arrive au plus haut point de la perfection avec le philosophe René Descartes et le poète Pierre Corneille.

Corneille était né à Rouen le 6 juin 1606; son père était avocat du roi au parlement de Normandie. L'aîné de sept enfants, Pierre fut placé de bonne heure au collège des Jésuites de la ville, et il fut reçu avocat comme son père. Mais sa vocation le portait vers la poésie et le théâtre. Sa tragédie, _le Cid_, fut accueilli avec un enthousiasme sans précédent. On ne pouvait se lasser de voir cette pièce; chacun en savait quelque partie par cœur; on la faisait apprendre aux enfants, et il était passé en proverbe de dire: _Cela est beau comme le Cid_.

En 1639 et 1640, Corneille écrivit encore _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_, trois chefs-d'œuvre. Sa vie, vouée tout entière à la culture des lettres, fut sans agitation extérieure, et ses dernières années s'écoulèrent dans la gêne et dans la tristesse. Il mourut à Paris, en 1684.

La popularité du grand poète a survécu et s'est même augmentée avec le temps. Selon l'expression d'un éminent critique, elle honore notre pays. «Elle y est l'effet de cet amour pour les grandes choses et de cette passion pour les grands hommes qui sont un des traits de notre caractère national. Le jour où Corneille cesserait d'être populaire sur notre théâtre, nous aurions cessé d'être une grande nation.»

Il ne faut pas non plus oublier les services rendus aux lettres par Richelieu, qui aimait les poètes jusqu'à en être jaloux; les pensions accordées aux écrivains; la création de la presse périodique, par le privilège de la _Gazette de France_, accordé au médecin Renaudot; et surtout l'institution de l'_Académie française_ (1635).

CHAPITRE XIV

LOUIS XIV (1643-1715)--MAZARIN

=Bataille de Rocroy.=--Richelieu n'avait pas eu le temps d'achever la longue guerre dans laquelle nous étions engagés. Louis XIII le suivit quelques mois après au tombeau (mai 1643). Cette double mort releva le courage des Espagnols; le trône passait à un enfant de cinq ans, la régence à une femme. Les ennemis avaient repris l'offensive du côté de la Champagne et assiégeaient Rocroy. Le jeune duc d'Enghien, fils du prince de Condé, commandait de ce côté: il avait reçu comme dot de son mariage avec une nièce de Richelieu la direction d'une armée, et il en était digne. Ayant la ressemblance il a aussi l'audace de l'aigle. Cinq jours après la mort du roi, malgré l'avis de ses plus vieux officiers, il ose attaquer une armée presque double de la sienne et composée en grande partie de ces vieilles bandes espagnoles dont, depuis Pavie, la réputation était si grande. Les Espagnols, suffisamment couverts par les marais et les bois dont Rocroy est entouré, pressaient vivement le siège. On se canonna d'abord jusqu'à la nuit, et le lendemain (19 mai 1643) on s'ébranle pour un choc décisif. Le duc d'Enghien avec Gassion, enfonce l'aile gauche des Espagnols; les deux chefs, manœuvrant habilement, se séparent: Gassion poursuit les fuyards, Enghien se jette sur le centre ennemi. Or, à ce moment l'aile droite des Espagnols, victorieuse, écrasait les Français dont les chefs étaient mis hors de combat. Enghien voit le danger et le prévient. Il passe avec sa cavalerie derrière les lignes ennemies et court attaquer l'aile droite espagnole qui se croyait maîtresse du champ de bataille. Cette manœuvre, dont on n'avait point eu d'exemple, décida du succès; il fallait le compléter. Restaient au milieu de la plaine les gros bataillons de l'infanterie espagnole jusque-là invincibles: ils se forment en carrés; dès que les nôtres approchent, les carrés s'ouvrent, démasquant dix-huit pièces de canon, qui vomissent la mort de toutes parts. Mais les bandes espagnoles sont entourées; Gassion a rejoint le duc d'Enghien. Toute l'armée française se précipite contre les quatre mille vieux soldats qui résistent avec la plus admirable intrépidité. Enfin, pour éviter un carnage inutile, des officiers espagnols demandent quartier. Enghien s'avance pour les écouter; soit erreur, soit exaltation, les soldats espagnols continuent le feu. Alors nos troupes indignées se précipitent de nouveau avec fureur et cette glorieuse journée se termina par le carnage le plus affreux. Sept mille ennemis jonchaient le champ de bataille; deux cents étendards étaient le trophée de cette victoire d'un général de vingt-deux ans.

La réputation que venaient de gagner et nos troupes et Condé fut soutenue l'année suivante à Fribourg (grand-duché de Bade), où, de concert avec un autre illustre capitaine, le vicomte de Turenne, il vainquit, après plusieurs attaques meurtrières, l'habile général bavarois Merci (1644).

=Turenne.=--Tout jeune, Turenne avait manifesté un vif amour des combats. Par une froide soirée d'hiver, il s'échappa du château. Sa mère, saisie d'une inquiétude mortelle, envoya à sa recherche. Son père, le duc de Bouillon, averti, s'écria: «Je gage qu'il est sur les remparts, dans quelque bivouac, à se faire raconter des histoires de guerre.» Le duc de Bouillon alla donc de bivouac en bivouac et bientôt rencontra son fils qui, de lassitude, dormait sur l'affût d'un canon. «L'ennemi, l'ennemi!» lui cria son père. Turenne s'éveilla aussitôt et se mettait dans l'attitude du combat, lorsque son père l'entoura dans ses bras en lui disant: «Prisonnier! prisonnier!» Fort grondé, Turenne s'excusa en répondant: «Je voulais, mon père, en me couchant sur la dure par cette nuit glacée, m'essayer aux fatigues de la guerre et voir si je serais capable de faire bientôt mes premières armes sous vos ordres.»

=Mazarin.=--A Paris heureusement règne, sous le nom de la régente Anne d'Autriche, un ministre qui s'entend à recueillir le fruit de ces victoires et continue la politique de Richelieu; c'est Mazarin. Né à Rome en 1602, d'une famille sicilienne assez obscure, Mazarin avait d'abord étudié chez les jésuites: il se distingua de bonne heure, aux représentations du collège, par cet art de comédien qu'il déploya plus tard sur le théâtre de la politique. Ami des plaisirs et du jeu, on le vit s'attacher à une grande famille, celle des Colonna, accompagner un jeune prince de cette maison aux universités d'Espagne, jouer à Madrid comme à Rome, mais étudier néanmoins. Il laissa bientôt les livres pour l'épée et partit capitaine dans un régiment. Puis il débuta dans la diplomatie comme attaché de légation, et, du premier coup, effaça ses maîtres. Il arrêta deux armées, dont l'une était l'armée française, prêtes à engager une grande bataille (1630 à 1631). Richelieu l'apprécia, l'attira en France et obtint pour lui en 1640 le chapeau de cardinal bien qu'il ne fût pas prêtre. Si Mazarin était étranger, il avait le cœur français et le prouva dès qu'Anne d'Autriche lui eut confié le pouvoir. Mazarin donna toute son attention à la grande lutte contre l'Empire et contre l'Espagne, et, lorsque de nouvelles victoires de Condé à Nordlingen (1645) et à Lens (en Artois) (1648) eurent enfin déterminé l'Empire à signer la paix, l'habile ministre conclut le traité de Westphalie qui modifiait ou plutôt rétablissait l'équilibre de l'Europe. La France y gagnait l'Alsace. L’Espagne continua la guerre, mais onze ans plus tard elle céda à son tour; Mazarin eut encore la gloire de négocier et de signer le traité des Pyrénées, qui nous abandonnait l'Artois et le Roussillon. La France avançait ainsi de plus en plus vers ses limites naturelles.

=La Fronde.=--Le ministre était moins heureux à l'intérieur. Mazarin ne ressemblait en rien à Richelieu. Doué de beaucoup d'esprit, actif, il était surtout souple et patient; il savait courber la tête devant l'orage, pour surnager ensuite «comme le liège qui revient sur l'eau.» Son titre d'étranger avait obligé Mazarin, comme la reine, à beaucoup donner au commencement de son ministère; la guerre vint encore ajouter à la pénurie du trésor épuisé.

Au mois de janvier 1649, la régente s'enfuit de Paris à Saint-Germain, où la cour coucha presque sur la paille, en plein hiver. Une guerre peu sérieuse commença, à laquelle on donna le nom d'un jeu d'enfants, la Fronde: Les Parisiens sortaient en campagne ornés de plumes et de rubans. Ils fuyaient dès qu'ils rencontraient deux cents hommes de l'armée royale. Tout se tournait en raillerie. Les troupes parisiennes, qui revenaient toujours battues, étaient reçues avec des huées et des éclats de rire... Les cabarets étaient les tentes où l'on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des chansons et de la gaieté la plus dissolue.

On lisait autrefois l'histoire de la Fronde en riant, il faut en réalité la lire en pleurant. En plein dix-septième siècle, on peut se croire revenu aux guerres des Anglais ou aux luttes des Bourguignons et des Armagnacs.[8] Les terres sont tombées en friche sur beaucoup de points du royaume et des villages entiers abandonnés de leurs habitants; les routes couvertes de milliers de malheureux expirant de faim, l'infection répandue partout dans les campagnes par des cadavres sans sépulture. Dans les campagnes on ne laboure plus, ou on s'attroupe pour aller à la charrue en armes à cause des bandes de pillards et de soldats errants; en Picardie, des populations entières vivent dans des grottes ou dans des carrières; les loups se multiplient et prennent possession des villages déserts.

=Saint Vincent de Paul.=--Les misères que causa la guerre folle de la Fronde mirent en relief les vertus de saint Vincent de Paul qui avait voué sa vie aux œuvres de charité. Il avait déjà, sous le règne de Louis XIII, fondé la confrérie des _Prêtres de la Mission_ pour évangéliser les campagnes, et institué la congrégation des _Filles ou Sœurs de la Charité_. Ému de compassion pour les nombreux enfants qu'on abandonnait, il les avait recueillis. Faisant appel à la générosité des puissantes familles qui le secondaient, il vit les plus grandes dames lui apporter leurs bijoux, leurs bracelets, leurs colliers et fonda l'Œuvre des _Enfants-Trouvés_ (1638).

Mazarin mourut en 1661 après avoir apaisé les troubles au dedans et terminé les guerres au dehors. Il laissa à Louis XIV une autorité tellement absolue que jamais souverain en France n'en avait eu de semblable. Noblesse, Parlement, peuple, tout était aux pieds du roi.

=Louis XIV et sa cour.=--Louis XIV ne voulut plus de premier ministre. Quand on vint lui demander, à la mort de Mazarin, à qui il fallait s'adresser pour les affaires: «A moi,» répondit-il, et il commença, dès ce jour, à gouverner par lui-même.

Son éducation pourtant avait été fort négligée, mais il y suppléa par un esprit naturel. D'ailleurs sa taille, son port, son grand air, l'adresse et la grâce majestueuse de toute sa personne le faisaient distinguer au milieu de tous les autres hommes, selon une heureuse expression, comme le roi des abeilles. Il aima l'ordre et la règle. Il aima la gloire et la magnificence. Mais il imposa l'ordre et la règle jusqu'à la tyrannie; son amour de la gloire dégénéra en une ambition immodérée et son goût de la magnificence alla jusqu'à la profusion. La flatterie l'enivra à un tel point que sans la crainte du diable, dit dans ses _Mémoires_ le duc de Saint-Simon, il se serait fait adorer.

Il réduisit les nobles à servir d'ornements à sa cour. Pour lui plaire, ils se jetèrent en des dépenses excessives en habits, en équipages, en bâtiments, si bien qu'il leur fallait, pour soutenir ce luxe, recourir à ses libéralités.

Afin de piquer l'émulation des seigneurs, Louis XIV multipliait les distinctions. Les uns avaient le droit d'entrer dans sa chambre dès son réveil et pendant qu'il s'habillait. Les autres n'entraient que plus tard. Le soir, quand il se couchait, il donnait le bougeoir à tenir à l'un des plus titrés et c'était une faveur; il fallait lui demander la permission de l'accompagner dans ses voyages. Il vivait ainsi au milieu de sa noblesse comme jadis les rois francs au milieu de leurs guerriers, avec cette différence que la politesse la plus raffinée avait remplacé la grossièreté barbare. Les courtisans épiaient jusqu'aux paroles, jusqu'au sourire du roi et se trouvaient honorés d'un regard.

=Ministres et grands hommes.=--Louis eut le bonheur de rencontrer et le mérite d'apprécier des ministres d'un rare génie. Colbert rétablit les finances, développa notre industrie et notre commerce. Louvois organisa l'armée. Vauban fortifia les places et perfectionna l'art de prendre les villes. Turenne, Condé ne demandaient qu'à gagner de nouvelles victoires.