Histoire de France Tirée de Ducoudray
Part 7
François commit la faute de s'affaiblir en détachant un corps d'armée vers Naples, et bientôt il se trouva enfermé entre la ville de Pavie et les troupes espagnoles et italiennes. On propose à François I^{er} de se replier. L'orgueil le pousse à suivre le conseil de Bonnivet qui parle au contraire de combattre. La bataille s'engage (24 février 1525). Genouillac avec son artillerie fit d'abord merveille; il ouvrit coup sur coup des brèches dans les bataillons ennemis, «de sorte que vous n'eussiez vu que bras et têtes voler.» François I^{er} croit déjà l'ennemi en fuite et s'élance avec ses gens d'armes. Les ennemis reformèrent leur ligne. Le roi, comme à Marignan, fit des prodiges de valeur lorsqu'on lui en aurait demandé de sagesse. Mais les rangs de l'ennemi se reformaient toujours; les meilleurs capitaines, dont on avait négligé les conseils, sentaient bien que la victoire était impossible et tombaient tous frappés les uns après les autres autour du roi, qu'ils ne voulaient pas abandonner. François ne tarda pas à être entouré d'ennemis.
«Après avoir, dit Brantôme, bien combattu tant qu'il n'en pouvait plus, son cheval fort blessé tomba par terre et lui dessous.» François I^{er} se vit obligé de se rendre et demanda qu'on appelât Charles de Lannoi. Celui-ci arriva, le fit dégager et l'aida à se lever.
Le soir, François I^{er} écrivit à sa mère une longue lettre dans laquelle il disait: «De toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est sauve.» On en a fait le mot célèbre: «Tout est perdu, fors [hors] l'honneur.»
Après un séjour de plusieurs mois dans une forteresse d'Italie, François I^{er} fut conduit en Espagne, où Charles-Quint le fit renfermer dans l'Alcazar, à Madrid.
Le donjon où il devait passer tant de mois dans les tristesses de la prison, les accablements de la maladie, les angoisses d'une négociation agitée et interminable, était haut, étroit et sombre. La chambre disposée pour le roi prisonnier n'était pas très spacieuse; on y arrivait par une seule entrée, et l'unique fenêtre qui y laissait pénétrer la lumière s'ouvrait du côté du midi à environ cent pieds du sol. Les concessions que Charles-Quint voulait arracher à son prisonnier étaient exorbitantes et n'allaient rien moins qu'à démembrer le royaume de France. Désespérant d'ébranler son vainqueur, François I^{er} résolut un moment d'abdiquer en faveur de son fils et de ne plus laisser entre les mains de Charles qu'un prisonnier ordinaire. Ce prisonnier faillit même échapper à l'inflexible empereur, car François tomba gravement malade; on désespéra de sa vie. Le roi fut pourtant sauvé, mais non relâché, et n'obtint sa délivrance qu'en accordant tout ce qu'on lui demandait, se promettant bien de ne pas tout remplir. Il protesta en secret contre la violence qui lui était faite et signa le traité de Madrid (6 janvier 1526).
On le conduisit à la frontière et, sur la Bidassoa,[7] on l'échangea contre ses deux fils, qu'on devait garder comme otages. Lorsqu'on l'eut ramené sur la rive française, il s'élança vivement sur son cheval et s'écria: «Maintenant je suis roi, je suis roi encore!»
La puissance de Charles-Quint effraya les autres princes, naguère si jaloux du vainqueur de Marignan. Le roi d'Angleterre Henri VIII, le pape Clément VII, la république de Venise, les Suisses s'unirent à François I^{er} qui, délivré, avait rompu le traité de Madrid.
Encore étourdi du désastre de Pavie, François ne sut point cependant profiter des secours qui s'offraient à lui, et donna le temps aux généraux de Charles-Quint d'écraser ses alliés d'Italie. Le connétable de Bourbon, à la tête de bandes allemandes, se précipita sur Rome (1527). Il fut tué en montant à l'assaut, mais les soldats prirent la ville, et pendant neuf mois y vécurent en maîtres sauvages, se livrant à tous les excès et aux plus odieuses profanations. L'approche tardive d'une armée française amena seule la retraite des brigands, qui se retirèrent dans le royaume de Naples. Les Français les y poursuivirent et soumirent rapidement ce pays, mais échouèrent au siège de Naples. François I^{er} se trouva heureux de conclure la paix de Cambrai (1529).
Charles-Quint ne s'était hâté de signer la paix de Cambrai que pour aller combattre les Turcs qui menaçaient Vienne. Les Turcs, en effet, maîtres de Constantinople, étendaient leurs conquêtes en Europe. La Hongrie seule put les arrêter. Charles-Quint soutenait les Hongrois dans cette lutte acharnée. On vit alors combien l'esprit des temps était changé. Le souverain du pays qui avait pris une part si glorieuse aux croisades, François I^{er}, s'alliait avec les Turcs, ne regardant que l'intérêt politique et ne voyant en eux que des ennemis de Charles-Quint.
Tandis que les Turcs renouvelaient leurs invasions dans la vallée du Danube, François I^{er} recommençait la guerre et s'emparait de la Savoie (1535). En 1536, Charles, irrité, envahit à son tour la Provence.
Mais la guerre traînait, car les grandes batailles étaient interdites aux généraux. Cependant un jeune prince, le duc d'Enghien, commandait en Italie et brûlait de se battre avec les Espagnols qui, confiants, lui offraient de belles occasions de succès. Il envoya un de ses bons capitaines, Montluc, demander au roi la permission de livrer bataille, et le roi, entraîné par l'ardeur du vaillant guerrier, s'écria, après s'être recueilli: «Qu'il combatte!» Le duc d'Enghien gagna une brillante victoire à Cérisoles (avril 1544), en enfonçant une armée espagnole bien supérieure en nombre. La paix de Crespy (Crépy) (1544) termina les longues guerres du règne de François I^{er}.
Celui-ci mourut en 1547, sans avoir rien perdu, malgré tant de revers. Il avait 52 ans.
François I^{er} ne fut pas seulement un roi batailleur; ce qui lui a valu sa renommée et ce qui lui a fait pardonner ses fautes, c'est la générosité avec laquelle il protégea les lettres et les arts, les arts surtout. C'est la belle époque de la Renaissance, de laquelle datent plusieurs des beaux palais et châteaux de la France.
«Entre autres belles vertus que le roi eut,» dit Brantôme, «c'est qu'il fut fort amateur des bonnes lettres et des gens savants de son royaume: il les entretenait toujours de discours grands et savants, leur en donnant la plupart du temps les sujets et les thèmes.»
«De telle façon la table du roi était une vraie école, car là il s'y traitait de toutes matières, autant de la guerre que des sciences hautes et basses. Il fut appelé père et le vrai restaurateur des arts et des lettres, car, avant lui, l'ignorance régnait quelque peu en France.»
L'imprimerie multipliait les livres. François I^{er}, qui se piquait quelquefois de poésie, protégea les poètes comme les artistes, mais favorisa surtout les savants, les érudits, qui commençaient à battre en brèche l'ignorance si longtemps souveraine. Il fonda en 1530 un collège d'un genre tout nouveau, appelé le _Collège de France_, et destiné à rendre la science accessible à tous.
CHAPITRE XII
LES GUERRES DE RELIGION
Le successeur de François I^{er} fut Henri II. Profitant des guerres religieuses qui avaient éclaté en Allemagne, Henri II s'allia avec les princes protestants ennemis de Charles-Quint et occupa les trois villes anciennes de Metz, Toul, Verdun.
Charles-Quint, irrité, vint mettre le siège devant Metz, que le duc François de Guise défendit avec énergie (1552). Vaincu de nouveau à Renty (1554), Charles-Quint signa une trêve (1556) et abdiqua la même année, renonçant à toutes ses couronnes.
=Henri II (1547-1559).=--Le fils de Charles-Quint, Philippe II, demeurait aussi redoutable pour la France, quoiqu'il ne dominât plus ni l'Autriche ni l'Allemagne. Il avait épousé Marie Tudor, reine d'Angleterre, et les Anglais l'aidèrent dans les guerres qu'il recommença contre la France. Son général, le duc de Savoie Philibert Emmanuel, envahit la Picardie et se porta sur Saint-Quentin. Le connétable de Montmorency accourut avec une armée. Mais il se laissa envelopper par l'armée espagnole, éprouva une sanglante défaite et fut obligé de se rendre (1557). Pour réparer ce désastre, le duc de Guise alla surprendre Calais, la dernière ville que les Anglais eussent en France, et la reine Marie Tudor en mourut de chagrin (1558).
La paix de Cateau-Cambrésis (1559) termina les guerres d'Italie. Pendant les fêtes qui célébrèrent la paix et les mariages princiers par lesquels on la consacra, Henri II, luttant dans un tournoi contre son capitaine des gardes, Montgommery, fut grièvement blessé d'un éclat de lance qui pénétra dans sa tête, et mourut quelques jours après (1559).
=La réforme; François II (1559-1560); Charles IX (1560-1574).=--Une réforme religieuse commencée en Allemagne par Luther amena le déchirement de l'unité chrétienne et bouleversa l'Europe.
En France la doctrine de Calvin, plus hardie encore que celle de Luther, se répandit. La division se mit dans tout le royaume, partagé entre les _catholiques_ et les _réformés_, qu'on appelait généralement les _protestants_ ou les _huguenots_.
Les progrès du calvinisme étaient déjà grands lorsque Henri II mourut. Ce prince laissait quatre fils, dont trois devaient régner, de 1559 à 1589: François II, Charles IX, Henri III.
L'aîné, François II, d'une santé débile, ne régna qu'un an (1559-1560). Encore le vrai maître était-il le duc François de Guise, dont la nièce, Marie Stuart, avait épousé le roi François II. Les protestants, soutenus par la famille des Bourbons, essayèrent d'enlever le jeune roi à la famille des Guises et ourdirent la conjuration d'Amboise. Elle échoua et un grand nombre de protestants furent saisis, pendus ou décapités. Mais les guerres de religion ne commencèrent que sous Charles IX, qui, à peine âgé de dix ans et demi en 1560, régna d'abord sous la tutelle de sa mère Catherine de Médicis.
=Catherine de Médicis.=--Catherine de Médicis, princesse italienne, avait épousé le fils de François I^{er}, Henri II, mais ce prince l'avait tenue à l'écart du gouvernement. Elle eut encore à souffrir de cet isolement sous le règne de son premier-né, François II. C'était la belle et gracieuse Marie Stuart qui dominait à la cour et assurait la réalité du pouvoir à son oncle François de Guise. Mais en 1560 François II mourut, et Catherine de Médicis se vit appelée à prendre la régence au nom de son second fils, Charles IX.
Sa passion de régner fut alors satisfaite. Mais Catherine avait à se défendre contre l'influence de deux grandes familles rivales, les Guises et les Bourbons, et à pacifier le royaume, déjà troublé par les guerres religieuses. Astucieuse et perfide, Catherine de Médicis s'appliqua à opposer les Bourbons aux Guises, et à tenir la balance égale entre les catholiques et les protestants. «Chacun, dit un contemporain, d'Aubigné, admirait de voir une femme étrangère se jouer d'un tel royaume et d'un tel peuple que les Français, mener à la chaîne de si grands princes.» Sa politique double ne contribua pas peu à exciter les divisions et à déchaîner les guerres religieuses dont elle put voir les tristes résultats, car ces guerres amenèrent la ruine de la famille des Valois. Catherine de Médicis vit disparaître avant elle ses enfants, et, au moment où elle mourut, en 1589, son dernier fils, Henri III, était presque détrôné.
=La Saint-Barthélemy.=--Parmi les protestants, l'homme qui mérita le plus de respect et eut la fin la plus tragique, ce fut Coligny, dont l'illustration comme celle de Guise datait des guerres de Henri II. Le parti protestant n'avait pu être accablé. Il rétablissait toujours ses affaires, grâce aux talents de Coligny, qui recueillait les débris de l'armée, défendait les villes, soutenait le courage, et ramenait quelquefois la victoire. La guerre n'aboutissait à rien.
En 1570, Catherine de Médicis fit aux réformés des concessions trop larges pour être sincères. Les chefs protestants furent attirés à la cour de Charles IX pour le mariage du jeune Henri de Béarn, leur chef, avec Marguerite de Valois, sœur du roi. Charles IX se prit même d'amitié pour l'amiral Coligny. Celui-ci donnait au roi les plus sages conseils et lui proposait de détourner contre les étrangers l'exaltation guerrière de la noblesse. Mais les catholiques s'indignaient de la puissance des protestants. Excités par eux, la cour organisa en secret le plus odieux guet-apens.
Quelques jours après les fêtes du mariage de Henri de Béarn, le 24 août 1572, fête de saint Barthélemy, à deux heures du matin, la cloche de Saint-Germain l'Auxerrois sonne, et le tocsin des autres églises lui répond. Des bandes armées s'élancent dans les rues aux cris de: Mort aux huguenots! Un affreux massacre souille Paris. Le duc Henri de Guise et le duc d'Aumale, qui ont arraché au roi l'arrêt de mort de Coligny, se dirigent vers la demeure de l'amiral, tout près du Louvre. Un assassin à leurs gages lui avait déjà tiré, quelques jours auparavant, un coup d'arquebuse et l'avait blessé à la main. Coligny reposait sous la protection d'une compagnie des gardes du roi. Les ducs signifient au capitaine la volonté de Charles IX. On monte, cinq Suisses se tenaient au haut de l'escalier. Ils résistent, se barricadent; le bruit de la lutte réveille Coligny, qui se met en prière. Ses serviteurs sont tués ou dispersés. Les arquebusiers arrivent à la chambre de l'amiral, dont l'aspect grave et vénérable les saisit. Mais l'un d'eux, Bême, plus féroce que les autres, s'approche: «N'es-tu pas l'amiral?» dit-il. «Je le suis, jeune homme, répondit Coligny, respecte ma vieillesse et ma faiblesse.» Bême le frappe, le renverse; Coligny est percé de coups, puis jeté par la fenêtre.
Le massacre de Paris fut imité dans les provinces. Quelques gouverneurs cependant refusèrent d'ordonner ces affreuses exécutions. «Je n'ai que des soldats et pas un bourreau,» répondit l'un d'eux. Un moment frappés de stupeur, les protestants ne tardèrent pas à se lever en masse; l'armée royale ne put prendre la Rochelle, qui était devenue la citadelle du parti, et Charles IX fut obligé de signer la paix (1573). L'année suivante, il mourait au milieu des plus violentes convulsions; dans son délire, souvent troublé par de sombres visions, il n'apercevait, si l'on en croit la tradition, que des meurtres et du sang (1574).
=Henri III (1574-1589).=--Le frère de Charles IX, Henri III, qui lui succéda, était un prince frivole. Il se composa une cour de seigneurs dissolus. Il aimait à s'entourer de petits chiens, de perroquets, de singes, et se fardait le visage comme une femme.
Le parti protestant s'était relevé, et Henri III s'était vu obligé de lui faire d'importantes concessions. Les catholiques, exaltés, formèrent entre eux une vaste association, appelée sainte Ligue (1576). Le chef en était Henri de Guise, fils de François de Guise, que les catholiques rêvaient déjà de placer sur le trône.
En effet la famille des Valois semblait près de s'éteindre. Henri III n'avait point de fils qui pût lui succéder; son frère, le duc d'Alençon, mourut sans enfants en 1584. Il y avait pourtant un héritier légitime, Henri de Bourbon, prince de Béarn et roi de Navarre; mais il était protestant, et les ligueurs n'en voulaient à aucun prix. Henri de Guise, soutenu par le roi d'Espagne Philippe II, brava Henri III et souleva Paris.
Henri III dut se jeter dans les bras des protestants et vint avec Henri de Navarre assiéger la capitale; mais il fut poignardé à Saint-Cloud par un fanatique, Jacques Clément (1589).
A la mort de Henri III, Henri de Navarre fut salué roi seulement par les protestants et une petite partie des fidèles de Henri III.
=Henri IV (1589-1610).=--Henri IV était fils d'Antoine de Bourbon, prince de Béarn et roi de Navarre, mais roi sans royaume, car la Navarre était aux mains des Espagnols. Il était né au château de Pau en 1553. Sa mère, Jeanne d'Albret, ordonna de le nourrir sans délicatesse, de ne point l'habiller richement, de ne point le flatter du titre de prince, et de ne le distinguer en rien des enfants du pays. On vit donc Henri, tout jeune, aller tête nue, pieds nus, se battant avec les autres enfants, escaladant, sous le soleil ou la pluie, les rochers des Pyrénées. On l'habituait à coucher sur la dure; on le forçait à de longues courses matinales et à des chasses fatigantes. Il acquit ainsi santé, force, agilité, et il avait une gaieté franche et naturelle qui lui gagnait tous les cœurs.
Jeanne d'Albret, cependant, très instruite, ne voulut pas que les buissons et les bois fussent la seule école de son fils. Pour qu'il ne devînt pas, comme elle le disait, un illustre ignorant, elle lui mit les meilleurs livres entre les mains. Elle le confia à un précepteur et lui recommanda d'obéir à son maître comme à elle-même: «Je ne vous ai donné que la vie, disait-elle à Henri, mais il vous apprendra à bien vivre, ce qui est préférable.»
Henri III, en mourant, avait commandé à tous ses officiers de reconnaître pour son successeur Henri de Navarre. Beaucoup de seigneurs catholiques, «enfonçant leurs chapeaux ou les jetant par terre, fermant le poing, murmurent qu'ils se rendront à toutes sortes de personnes plutôt que de souffrir un roi huguenot.» Ils viennent le sommer de se faire catholique. En vain Henri répond que «c'est le prendre à la gorge, ne pas l'estimer de croire qu'il peut à ce point faire violence à l'âme et au cœur à l'entrée de la royauté.» Il en appelle à eux-mêmes, sûr d'avoir pour lui «tous les catholiques qui aiment la France et l'honneur.» En vain le brave Givry déclare tout haut que Henri «est le roi des braves et qu'il ne sera abandonné que des poltrons;» en vain Henri déclare être prêt à se faire instruire: un grand nombre de seigneurs l'abandonnent.
Henri se trouvait dans une situation presque désespérée: peu de soldats et point d'argent, mais une petite armée anglaise envoyée par la reine Élisabeth, alliée de Henri IV, débarqua fort à propos à Dieppe, et Henri put reprendre l'offensive (1589).
L'année suivante, une bataille tourna encore à l'avantage de Henri, à Ivry. En face d'une armée ennemie bien plus nombreuse on parlait au roi d'assurer sa retraite: «Point d'autre retraite, dit-il, que le champ de bataille.» Puis, après une courte prière, mettant son casque en tête, il accompagna d'un sourire ces paroles: «Compagnons, Dieu est pour nous; voici ses ennemis et les nôtres; voici votre roi! Si vos cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc: vous le trouverez au chemin de la victoire et de l'honneur.» Le combat fut rude; un instant ses troupes cédèrent; Henri courut en avant: «Tournez visage, leur crie-t-il; si vous ne voulez combattre, regardez-moi mourir;» et il se précipita au plus épais des ennemis. Enfin la victoire est remportée: alors ce «bon Français,» qui appelait la guerre civile «un mal bien douloureux,» s'écria: «Quartier aux Français; mais mort aux étrangers!»
Depuis quelques années, Paris était en proie au plus affreux désordre. Les Espagnols avaient dévoilé leurs desseins, et les plus acharnés d'entre les ligueurs les soutenaient seuls. Le bon sens ne triomphait pas encore des passions, mais parlait déjà avec hardiesse. Henri de Navarre résolut enfin d'aider le parti royaliste en supprimant l'objection qu'on lui faisait toujours de sa religion. Les plus fidèles de ses conseillers huguenots l'encourageaient à faire le sacrifice que lui demandait le peuple. Le 25 juillet 1593, Henri abjura solennellement à Saint-Denis la religion protestante et fut sacré à Chartres le 27 février 1594.
Sully trouva de l'argent, tout en murmurant, pour acheter les gouverneurs des villes. «S'il fallait les prendre par la force, disait le roi, elles nous coûteraient dix fois autant.» Brissac, après avoir fait ses conditions, livra Paris (mars 1594), où Henri IV entra salué avec une allégresse sincère, car ce n'était pas l'homme mais l'hérétique qu'on avait combattu en lui. Le jour même, la garnison espagnole se retira avec les honneurs de la guerre. Henri la regarda partir, et, saluant les chefs, leur dit: «Messieurs, recommandez-moi à votre maître, mais n'y revenez plus.» Il promet de tout oublier, mais il n'oublie pas qu'il a été obligé d'acheter sa capitale et les plus grandes villes de son royaume. «Que dites-vous de me voir ainsi à Paris?» demande-t-il à son secrétaire.--Je dis qu'on a rendu à César ce qui appartient à César, comme il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu.--Dame, répondit le roi, on ne m'a pas fait comme à César: car on ne me l'a pas rendu, on me l'a bien vendu.» Et cela était dit en présence de Brissac et d'autres vendeurs. Toutefois il n'a aucune pensée de vengeance. Il accepte, il recherche les services de ceux qui l'ont combattu.
En 1598 les Espagnols quittent la France. Henri IV a terminé la guerre étrangère en signant avec Philippe II la paix de Vervins.
=L’Édit de Nantes.=--Il a déjà enlevé tout prétexte aux discordes civiles en accordant aux protestants l'exercice de leur culte et même de grandes garanties. C'est l'Édit de Nantes (1598). Henri ne voulait plus de partis. «Je couperai, disait-il, les racines de toutes ces factions. Je ne détruirai pas la religion réformée, ajoutait-il, mais la faction huguenote si elle se mutine. Il ne faut plus faire de distinction de catholiques et de huguenots: il faut que tous soient bons Français.»
Un grand ministre aida Henri IV dans la tâche immense qu'il avait entreprise de réparer les désastres de quarante ans de guerre civile. C'était le baron de Rosny, plus tard duc de Sully, né au château de Rosny, près de Mantes, en 1560. Tout jeune il avait échappé au massacre de la Saint-Barthélemy par une présence d'esprit rare chez un enfant de douze ans: ayant pris sous son bras un gros missel, il avait traversé les rues pleines de bandes furieuses et avait couru se réfugier à son collège, dont le principal le cacha. Il resta toujours attaché au parti protestant, servant d'abord dans l'infanterie, pour apprendre le métier des armes,--ce qui répugnait fort aux gentilshommes;--il combattit avec beaucoup de courage pour sa religion, fut souvent blessé, et particulièrement à Ivry, où Henri, qui le croyait presque mort lorsqu'on l'emporta, l'embrassa avec joie.
Sully remit l'ordre dans les finances: ce qui n'était pas chose facile dans un siècle où ceux qui maniaient l'argent de l'État le prenaient pour eux, puis tourna son attention vers l'agriculture. Des routes furent percées et plantées d'arbres. Le commerce se ranima. Sully permit de vendre des grains à l'étranger: ce qui stimula énergiquement les paysans à produire du blé.
La plus grande entente ne cessait d'exister entre le maître et le serviteur. «Je suis plus fort en mon conseil, quand je sais que vous y êtes,» écrivait un jour Henri pour hâter le retour de Sully.
Henri aidait son ministre dans toutes ses améliorations; il aimait les petites gens. Quand il allait par le pays, il s'arrêtait pour parler au peuple, s'informait des passants d'où ils venaient, où ils allaient, quelles denrées ils portaient, quel était le prix de chaque chose, et, remarquant qu'il semblait à plusieurs que cette facilité populaire offensait la gravité royale, il disait: «Les rois tenaient à déshonneur de savoir combien valait un écu, et moi je voudrais savoir ce que vaut un liard, combien de peines ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin qu'ils ne soient chargés que selon leur portée.» Dans les campagnes on aimait à répéter des mots de lui qui couraient: «Si l'on ruine le peuple, qui soutiendra les charges de l'État?»