Histoire de France Tirée de Ducoudray

Part 5

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=Les fils de Philippe le Bel (1314-1328).=--Les trois fils de Philippe le Bel régnèrent et moururent l'un après l'autre dans l'espace de quatorze ans (1314-1328). Louis X le Hutin ou le Querelleur sacrifia d'abord aux vengeances des seigneurs un des ministres de son père, Enguerrand de Marigny. Puis il affranchit les serfs du domaine royal. Il ne laissait point de fils et, en vertu de la loi salique, Philippe, frère de Louis X, lui succéda. Philippe V (1316-1322) rendit de sages ordonnances, mais lui-même n'eut que des filles, qui furent écartées du trône. Le frère de Philippe, Charles IV, mourut également sans laisser de fils, et la ligne des Capétiens directs s'éteignit (1328).

=Philippe VI de Valois (1328-1350); la guerre de Cent Ans.=--Le roi d'Angleterre, Édouard III, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle, réclamait la couronne de France. Mais on avait déjà appliqué deux fois la loi salique, et les barons français ne voulaient point y renoncer au moment où elle devenait une garantie pour la nationalité française. Ils ne voulaient point d'un roi anglais. Aussi choisirent-ils pour roi un prince français, Philippe de Valois, qui descendait de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Cette famille était donc une branche collatérale des Capétiens. L'avènement de Philippe de Valois, ravivant l'ancienne rivalité de la France et de l'Angleterre, fut la cause d'une guerre acharnée qui, sauf quelques intervalles, devait durer cent ans.

=Bataille de Crécy.=--En 1346, Édouard III envahit et pilla la Normandie. Les barons de France accoururent en si grand nombre sous la bannière de Philippe, que les Anglais, forcés de se replier, se trouvèrent dans une situation dangereuse. Édouard III, avec le sang-froid qui caractérisait déjà les Anglais, s'arrêta près du village de Crécy, prit position sur une colline et fit faire un grand parc avec les charrettes de l'armée. Ses archers se placèrent, les uns sur les chariots, les autres dessous, cherchant à se bien couvrir.

Cependant, le roi de France, parti d'Abbeville, chevauchait, bannières déployées, au milieu d'une foule de seigneurs montés sur de beaux chevaux et richement parés. Ils arrivaient confusément, pleins d'orgueil, se disputant à qui le premier verrait l'ennemi. Les archers génois placés en avant se plaignent de ne pouvoir se servir de leurs arcs dont les cordes sont humides; Philippe ordonne à ses gens d'armes de tuer cette canaille qui lui barre le chemin; le désordre se met dans l'armée française; les archers anglais, qui ont abrité leurs arcs, tirent à coup sûr dans cette mêlée.

Tout à coup un bruit terrible éclate, on eût cru entendre le tonnerre: c’était l'artillerie, dont les Anglais se servaient pour la première fois dans une bataille et qui fit plus de peur que de mal. Édouard, du haut d'un moulin qu'on montre encore à Crécy, voyait les seigneurs français arriver tout désordonnés, entremêlés, s’étouffer les uns les autres ou périr sous les flèches de ses archers, sous les coups des haches et des épées de ses hommes d'armes.

Plus de 30,000 soldats, 1200 chevaliers, 80 seigneurs, 11 princes et un roi restèrent sur le champ de bataille. C'était le vieux roi de Bohême Jean de Luxembourg, qui, aveugle, avait lié son cheval à celui de deux chevaliers et était allé périr au plus épais de la mêlée en donnant un dernier coup de lance. On eût pu dire que tous dans cette armée allaient en aveugles comme le roi Jean, liés les uns aux autres par un faux point d'honneur.

C'était le 26 août 1346. Le soir, un petit groupe de chevaliers harassés se présente devant le château de Broye. Les ponts étaient déjà relevés, les portes fermées. «Qui êtes-vous? demanda le châtelain.--Ouvrez, ouvrez, répondit le chef de la troupe, c'est l'infortuné roi de France.» C'était Philippe, en effet, qu'on avait difficilement éloigné du champ de bataille; quelques seigneurs à peine l'accompagnaient, restes de la brillante noblesse qui l'entourait le matin.

=Prise de Calais; dévouement d'Eustache de Saint-Pierre.=--Le vainqueur alla aussitôt mettre le siège devant Calais; il y fut retenu plus de dix mois, mais il détestait les habitants de cette ville, qui par leurs courses sur mer avaient causé de grands dommages au commerce anglais. Pour montrer sa ferme résolution de s'emparer de la place, il traça autour d'elle, non plus seulement un camp, mais une véritable ville. Philippe VI essaya en vain de secourir Calais; il ne put approcher, et l'héroïque gouverneur Jean de Vienne dut enfin capituler (1347).

Édouard III voulait d'abord que la ville se rendît à discrétion; il exigea ensuite que six bourgeois vinssent lui apporter les clefs de la place. La désolation fut grande dans Calais. Alors Eustache de Saint-Pierre se dévoua avec cinq autres bourgeois; ils allèrent pieds nus, la corde au cou, présenter au roi anglais les clefs de la ville. Celui-ci ordonna aussitôt de faire venir le bourreau. Les seigneurs intercédaient inutilement en faveur de ces malheureux. Le roi n'écouta rien et répéta son ordre cruel. La reine alla se jeter aux pieds d'Édouard, le suppliant d'avoir pitié de ces hommes. Le roi attendit un peu, dit l'historien du temps, Froissart, et regarda la bonne dame sa femme qui pleurait à genoux; le cœur lui mollit et il dit: «Vous me priez tant que je ne vous ose refuser, et quoique je le fasse avec peine, je vous les donne.» La reine fit lever les six bourgeois, les fit revêtir et donner à dîner et reconduire dans la ville.

Édouard chassa tous les habitants de Calais et repeupla la ville avec des familles anglaises.

=Jean II le Bon (1350-1364).=--Le fils de Philippe, Jean, qui lui succéda en 1350, et que bien à tort on a surnommé le Bon, était un prince violent, téméraire et prodigue. Il recommença la guerre contre les Anglais et s'attira une défaite plus honteuse encore, plus désastreuse que la défaite de Crécy. En 1356, le prince de Galles, fils d'Édouard III, et surnommé le _prince Noir_, à cause de son armure, descendit en Guyenne, ravagea le riche Languedoc, le Limousin, le Berry, et s'avança sur la Loire.

Le roi Jean marcha contre lui, le dépassa et lui coupa la retraite. Le prince de Galles se trouva presque bloqué près de Poitiers. Il s'était retranché, comme son père à Crécy, sur une colline; mais pressé par la famine, il négociait. Les chevaliers français demandèrent le combat, et la bataille s'engagea précipitamment. Le premier corps s'élança, sans être soutenu, dans un chemin creux, seule route qui menât aux Anglais; les archers, postés à droite et à gauche, le criblèrent de flèches et le mirent en déroute. Le second corps arriva trop tard et fut culbuté à son tour. «La bataille est à nous,» dit un des meilleurs capitaines anglais, Jean Chandos, au prince de Galles; et fondant à bride abattue, avec toutes les forces anglaises, sur le troisième corps français, il le dispersa.

Restait la division du roi Jean. Celui-ci, croyant bien faire en imitant mal les Anglais, commanda à ses chevaliers de mettre pied à terre: autour de lui se forme un bataillon carré qui reçoit vigoureusement les charges de la cavalerie ennemie. Mais ces lourds chevaliers, revêtus d'armures de fer, n'étaient pas hommes à soutenir longtemps un combat à pied: l'infanterie anglaise, plus agile, arriva à son tour. Les Français furent rompus. Le roi Jean avait à côté de lui son plus jeune fils, Philippe, il veut l'éloigner. L'enfant obéit d'abord et monte à cheval; mais il revient presque aussitôt, et, ne pouvant frapper comme son père, il s'abritait derrière lui en criant: «Père, gardez-vous à droite! père, gardez-vous à gauche!» Ce combat héroïque ne pouvait durer. Jean, blessé, entouré d'un cercle d'ennemis, fut obligé de se rendre. Une foule de comtes et de barons furent, avec lui, emmenés prisonniers en Angleterre.

Le roi Jean fut délivré moyennant une rançon de trois millions d'écus d'or qui vaudraient aujourd'hui deux cent cinquante millions de notre monnaie. Il donna comme otages deux de ses fils et plusieurs seigneurs. Un de ses fils, le duc d'Anjou, quitta Londres et refusa d'y retourner. Le roi Jean, qui n'avait pu encore payer sa rançon entière, irrité de ce manque de foi, retourna se constituer lui-même prisonnier et mourut à Londres en 1364.

=Charles V le Sage (1364-1380).=--Le fils de Jean le Bon, Charles, instruit par le malheur et qui a mérité le beau nom de Sage, s'appliqua, par d'habiles mesures, à ramener l'ordre, la sécurité. Il n'aimait point les batailles, comme Jean et Philippe VI: on n'avait pas encore vu de prince aussi éloigné du goût des armes, aussi content de demeurer enfermé dans ses châteaux avec de prudents conseillers et de savants livres. Mais il ne cessait de veiller sur le royaume, de préparer les moyens de le délivrer et sut choisir un vaillant guerrier qui fut son bras droit, Bertrand Du Guesclin.

=Bertrand Du Guesclin.=--C'était un chevalier breton né en 1321. Il avait conquis une grande renommée dans la guerre qui se prolongeait en Bretagne entre les partisans de Jean de Montfort et ceux de Charles de Blois.

Ce qui le distinguait des anciens chevaliers, c'est qu'à la bravoure il unissait l'intelligence et la ruse: il s'empara du château de Fougeray en y arrivant avec quelques hommes déguisés en bûcherons; aux sièges de Rennes, de Dinan, il se fit remarquer par son habileté à tendre des pièges aux ennemis, à les surprendre. C'est le commencement de l'art de la guerre; cet art, Du Guesclin le développa de plus en plus quand il fut passé au service du roi de France.

Le royaume regorgeait de gens de guerre qui allaient, par compagnies, ravageant et pillant. C'était une foule d'hommes de toutes nations, Allemands, Anglais, Flamands: sans patrie et sans famille, ces hommes, habitués à vivre de rapines, étaient devenus les maîtres du pays qu'ils foulaient horriblement. Bertrand offrit au roi d'emmener toutes ces compagnies en Espagne faire la guerre au roi don Pèdre le Cruel, qui venait de se souiller d'un crime abominable, le meurtre de sa femme, Blanche de Bourbon, sœur de la reine de France.

Mais don Pèdre appela les Anglais à son secours: le prince Noir arriva. Les Français perdirent la bataille de Navarette, engagée malgré les avis de Du Guesclin, qui s'y conduisit avec son intrépidité habituelle et fut encore fait prisonnier. Le prince Noir le garda longtemps et ne consentit qu'à grand'peine à le mettre à rançon (1367).

Aussitôt qu'il fut libre, Du Guesclin reparut en Espagne, battit à Montiel l'armée de don Pèdre que les Anglais avaient abandonné, et fit le prince prisonnier. Henri et don Pèdre ne se furent pas plus tôt aperçus qu'ils se précipitèrent l'un contre l'autre; tous deux roulèrent à terre. Henri parvint à égorger son frère et régna sans crainte comme sans remords. Henri demeura du moins un allié fidèle à la France (1369).

Charles V, ayant remis de l'ordre dans ses finances, jugea le moment venu de recommencer la guerre, et provoqua le roi Édouard qui envahit de nouveau notre pays. Charles donna à Bertrand l'épée de _connétable_ que celui-ci se défendait d'accepter: «Cher sire, disait-il, je suis pauvre chevalier d'humble origine, et l'office de connétable est si haut qu'il faut commander avec autorité et même plutôt aux grands qu'aux petits. Or, voici mes seigneurs vos frères, vos neveux, vos cousins: comment oserai-je leur commander?» Le roi l'y obligea, détruisant ses objections par ces paroles: «Messire Bertrand, je n'ai ni frère, ni cousin, ni comte, ni baron en mon royaume qui ne vous obéisse.»

Les Anglais n'obtenaient plus les succès d'autrefois, Charles V avait adopté un nouveau système de guerre. Toutes les villes étaient fermées; les Anglais tenaient la campagne, ravageant, brûlant, sans émouvoir les Français.

Du Guesclin de son côté formait des camps retranchés, simulait des retraites, raffermissait la discipline. Inventif en ruses de guerre, actif, infatigable, il portait des coups imprévus aux Anglais: à Pontvallain, par une nuit de tempête, il vint fondre sur une de leurs armées et la dispersa.

Trois fois encore, en 1370, en 1373, en 1376 les Anglais recommencèrent leurs invasions sans plus de succès. Obligés de repasser dans les pays qu'ils avaient déjà ravagés, ils trouvaient devant eux toujours les mêmes villes bien gardées; derrière eux, sur leurs flancs, se tenaient les troupes de Du Guesclin, promptes à profiter des occasions pour frapper un bon coup et à disparaître. Les armées anglaises finirent par se retirer, semblables à ces inondations qui ravagent les campagnes, puis les rendent aux laboureurs dont le travail répare les pertes.

Du Guesclin fut surpris par la maladie au moment où il assiégeait Châteauneuf-Randon. Le gouverneur avait promis de rendre la place s'il n'était pas secouru dans six jours. Le délai passé, le gouverneur, quoiqu'il eût appris le péril de Du Guesclin, n'en voulut pas moins faire honneur à sa parole. Il vint présenter au héros mourant les clefs de la place: «Voici, dit-il, les clefs de la ville dont le roi d'Angleterre m'a confié la défense; je les rends au plus preux chevalier qui ait vécu depuis cent ans passés.»

Charles V voulut que Du Guesclin fût enterré à Saint-Denis, dans les tombeaux des rois de France où lui-même ne tarda pas à le rejoindre (1380).

Charles V avait délivré et pacifié le royaume. Il organisa les finances et augmenta l'autorité du Parlement.

Prince ami des livres, il fonda au Louvre la première bibliothèque royale, qui ne se composait que de 950 manuscrits, car l'imprimerie n'était pas encore inventée. Il avait aussi reculé l'enceinte de Paris et fait édifier la bastille Saint-Antoine, forteresse destinée à devenir célèbre.

A cette époque vivait Froissart (1333-1410), le chroniqueur naïf et pittoresque qui nous a laissé des récits animés des combats de la guerre de Cent ans.

CHAPITRE VIII

CHARLES VI

=Minorité de Charles VI (1380-1388).=--A un prince qui avait mérité le surnom de Sage, succéda un enfant de douze ans, Charles VI, qui, à peine arrivé à l'âge d'homme, fut atteint de folie.

Les oncles du roi, les ducs d'Anjou, de Berri, de Bourgogne, se disputèrent la régence pendant la minorité du jeune prince, et, par leurs exactions, leurs pillages, soulevèrent dans les grandes villes des insurrections.

En Flandre, les Gantois s'étaient soulevés contre leur comte et avaient pris pour chef Philippe Artevelde. Les oncles de Charles VI emmenèrent le jeune roi contre les Flamands, qui furent vaincus à la journée de Roosebecque. Fiers de leur victoire sur les Flamands, les princes se vengèrent cruellement des Parisiens qui avaient désiré le triomphe des Gantois.

Quelques années seulement, de 1388 à 1392, le jeune roi, qui avait épousé une princesse allemande, Isabeau de Bavière, gouverna par lui-même et reprit les prudents ministres de son père.

En 1392, Charles, malade de corps et déjà d'esprit, car les excès l'avaient usé avant l'âge, partait en guerre contre le duc de Bretagne. Le 5 août, par une brûlante journée on traversa la forêt du Mans: tout à coup, un homme, la tête nue, vêtu d'une pauvre cotte de bure blanc, s'élança, prit le cheval du roi par la bride et s'écria «Arrête, noble roi, tu es trahi!» Charles tressaillit, mais passa outre. On sortit des bois, on entra dans une plaine sablonneuse. Le soleil était beau, clair, resplendissant à grands rayons, d'une force dangereuse. Un des pages s'endort et laisse tomber sa lance sur le casque d'un autre page: à ce bruit de fer qu'il entend, le roi se trouble, se croit trahi, tire son épée, s'écrie: «en avant! en avant! sus aux traîtres!» blesse, tue plusieurs hommes de sa suite, se précipite même contre son frère le duc d'Orléans, s'épuise en courses furieuses, et, lorsqu'on parvient à le désarmer, à l'étendre sur le sol, il reste sans connaissance, les yeux hagards: il était fou.

Le royaume fut replongé dans l'anarchie. En 1407, le frère du roi, le duc d'Orléans, prince aimable et spirituel mais débauché, périt assassiné, un soir, à Paris. C'était le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, rival et cousin du duc, qui avait dressé ce guet-apens. Alors se forment deux partis, celui des Bourguignons, celui des Armagnacs, dirigé par le comte d'Armagnac, beau-père d'un fils de la victime. Paris que se disputent tour à tour les deux factions, est inondé de sang. Les Anglais profitent de ces discordes pour envahir de nouveau la France (1415).

=La bataille d'Azincourt.=--Les chefs du parti armagnac, maîtres du roi et du gouvernement, s'étaient décidés à marcher contre les Anglais. A leur appel la noblesse accourut, mais insouciante et indisciplinée comme aux jours de Crécy et de Poitiers. Fiers de leur nombre imposant, car ils avaient réuni plus de cent mille hommes, les Français se croyaient certains d'écraser la petite armée des Anglais qui battait en retraite, cherchant à gagner Calais. Le pays que ceux-ci avaient à traverser se soulevait, et les Picards barrèrent le chemin à l'armée de Henri V près d'Azincourt. L'armée française, commandée par le connétable d'Albret, arriva, et le 25 octobre 1415 le combat s'engagea sur un terrain détrempé par les pluies d'automne.

Selon leur habitude les Anglais se postèrent derrière leurs archers. Une nuée de flèches s'abattit sur les rangs des chevaliers français, obligés de baisser la tête pour que les traits n'entrassent point dans la visière de leurs casques. Les Français s'étaient rangés en escadrons si serrés qu'ils ne pouvaient lever leurs bras pour frapper sur leurs ennemis. Leurs lourds chevaux enfonçaient dans les terres fraîchement labourées, et les chevaliers ne pouvaient atteindre leurs ennemis avec leurs lances, qu'ils avaient coupées par le milieu afin de pouvoir s'approcher plus près des Anglais. L'avant-garde rompue mit le désordre dans le corps de bataille. Ce que voyant, les Anglais, jetant bas leurs arcs, prirent leurs épées, leurs haches, leurs maillets, se jetèrent au milieu des Français, frappant, abattant tout ce qui se trouvait devant eux. Beaucoup de seigneurs se rendirent.

Or voici qu'une troupe française, faisant un détour, attaque les bagages des Anglais. Le roi Henri V effrayé ordonne de ne plus faire de prisonniers et de massacrer tous ceux qui s'étaient rendus. Lorsqu'il fut revenu de l'émotion causée par cette alerte, il commanda de cesser le massacre, mais une foule de seigneurs avaient péri. Sur le champ de bataille, le roi anglais, pour relever encore sa victoire, s'écria «qu'il avait été l'instrument de Dieu choisi pour punir les péchés des Français.»

Un crime des Armagnacs vint achever le triomphe du roi anglais. Les Armagnacs étaient maîtres du jeune fils de Charles VI, le dauphin. Ils feignirent vouloir se réconcilier avec les Bourguignons, et attirèrent Jean sans Peur à une entrevue avec le dauphin, sur le pont de Montereau. Jean s'y rendit et y périt égorgé sous les yeux mêmes du jeune prince (1419).

Ce meurtre jeta tout à fait les Bourgignons dans les bras des Anglais. Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur, maître du roi Charles VI, et la reine Isabeau, qui renia son fils, signèrent avec Henri V le honteux traité de Troyes (1420). Ce traité déshéritait le dauphin Charles, accordait à Henri V la main de la fille de Charles VI et assurait la couronne de France à ses descendants. Henri V se trouvait maître du pays.

CHAPITRE IX

CHARLES VII--JEANNE D'ARC

=Charles VII; la France en 1429; Jeanne d'Arc.=--En 1422, Henri V et Charles VI moururent tous deux à quelques mois l'un de l'autre. Suivant le traité de Troyes, Henri VI, fils de Catherine de France et de Henri V d'Angleterre, fut proclamé à Paris roi de France et d'Angleterre. Plusieurs seigneurs restés fidèles à l'héritier légitime, au représentant de la nationalité française, proclamèrent Charles VII. Il y eut ainsi deux rois, l'un anglais, l'autre français; deux Frances, la France anglaise et la vraie France. D'ailleurs Charles VII paraissait avoir peu de chances et même nulle volonté de recouvrer sa couronne; ses ennemis l'appelaient par dérision le _roi de Bourges_. Le découragement gagnait les meilleurs capitaines. Toujours battus, ils ne pouvaient arrêter les Anglais qui s'emparaient successivement de toutes les cités et en 1428 vinrent mettre le siège devant Orléans. Le pays semblait perdu quand Jeanne d'Arc parut.

=Jeanne d'Arc.=--Jeanne était Lorraine. Le village de Domrémy, où elle est née, est situé sur la rive gauche de la Meuse et l'on y montre la maison où s'écoula son enfance. Son père, Jacques d'Arc, et sa mère, Isabelle Romée, vivaient, comme de laborieux paysans, du travail des champs et avaient élevé cinq enfants, trois garçons et deux filles. Jeanne, ou comme on disait dans le village, Jeannette, était l'aînée des deux filles: simple et douce, elle s'occupait des soins du ménage et ne savait rien de plus que ses parents et ses compagnes, dans ces temps de profonde ignorance. Sa piété faisait l'admiration de tous. Charitable envers les pauvres et les malades, Jeanne était d'ailleurs si bonne pour tous que tous l'aimaient.

Un jour d'été, dans le jardin de son père, qui touchait à l'église, elle vit, à midi, ainsi qu'elle le raconta, une grande lumière; elle entendit une voix céleste qui lui disait de se bien conduire, d'être toujours douce et pieuse, et qu'elle était appelée à aller au secours du roi. Jusqu'à l'âge de dix-sept ans, Jeanne ne cessa d'avoir des visions et de s'entretenir avec ses voix qui la guidaient et lui racontaient «la grande pitié du royaume de France.»

Elle la connaissait bien d'ailleurs cette misère: car son pays même avait ressenti les maux de la guerre civile et de la guerre étrangère. Malgré ses parents, qui ne comprenaient rien à sa résolution, elle vint à Vaucouleurs trouver le capitaine Robert de Baudricourt, auquel elle expliqua sa mission, demandant qu'on la conduisît vers le roi. «Et certes, disait-elle, j'aimeras mieux filer auprès de ma pauvre mère, mais il faut que j'aille; mon seigneur le veut.--Et qui est votre seigneur? dit-on.--C'est Dieu,» répondit-elle. Robert riait d’abord, mais le peuple de Vaucouleurs crut en la jeune fille, et le seigneur de Baudricourt, ému lui-même, donna à Jeanne une escorte.

Après un long et périlleux voyage à travers un pays occupé par les Anglais, Jeanne arriva à Chinon, équipée comme un guerrier, mais toujours simple et pure comme une jeune fille. Le roi, afin de l'éprouver, se confondit dans la foule des seigneurs. Jeanne, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, alla droit à lui, s'agenouilla, lui promettant, s'il lui donnait une armée, de délivrer Orléans, puis de le mener lui-même à Reims recevoir la couronne.

Les évêques, les plus éminents docteurs interrogèrent cette fille des champs, qui les étonna par ses réponses: «Si c'est le plaisir de Dieu, lui disait-on, que les Anglais s'en aillent en leur pays, il n'est pas besoin de gens d'armes.--Les gens d'armes batailleront, répondit-elle, et Dieu donnera la victoire.»

Jeanne put enfin, malgré les Anglais, entrer dans la ville d'Orléans avec quelques vaillants capitaines. Accueillie avec enthousiasme, elle réveillait partout l'esprit de foi, de discipline, de patriotisme: tous ceux qui l'approchaient devenaient meilleurs et sinon plus braves, du moins plus confiants. Sans autre arme que son étendard, Jeanne marchait à la tête des combattants, et tous la suivaient. Les Anglais, ne comprenant rien au courage indomptable de cette jeune fille, se troublaient, lâchaient pied; les plus importantes bastilles qu'ils avaient élevées pour bloquer Orléans furent prises. Jeanne, blessée dans une attaque, fit aussitôt panser sa blessure et reparut au milieu des combattants: «Tout est vôtre, criait-elle aux Français, tout est vôtre!» La plus importante des bastilles qui commandait le pont de la Loire, fut enlevée. Les Anglais se virent obligés d'abandonner le siège le 8 mai 1429, date célèbre que les Orléanais reconnaissants fêtent encore aujourd'hui.