Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10)
Part 33
Dès le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicité, s'étaient doutés qu'_il était déjà saint_, et plus saint que les prêtres. «Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui est escrite de saint Hylaire: «Ô quant très parfèt homme lai, duquel les prestres méesmes désirrent à s'ensivre la vie!» Car mout de prestres et de prélaz desirroient estre semblables au beneoit roi en ses vertuz et en ses meurs; car l'on croit méesmement que il fust saint dès que il vivoit[621].»
[Footnote 621: Le Confesseur.--«Il fesait fère le service Dieu si solempnellement et si par loisir, que il ennuioit ausi comme à touz les autres pour la longueur de l'ofice.»]
Tandis que saint Louis enterrait les morts, «iluecques estoient présens tous revestu, li arcevesques de Sur et li evesques de Damiète, et leur clergié, qui disoient le service des mors; mès ils estoupoient leur nez pour la puour; mais onques ne fu veu au bon roy Loys estouper le sien, tant le faisoit fermement et dévotement[622].»
[Footnote 622: Guill. de Nangis.]
Joinville raconte qu'un grand nombre d'Arméniens qui allaient en pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le _saint roy_;--«Je alai au roy là où il se séoit en un paveillon, apuié à l'estache (colonne) du paveillon, et séoit ou sablon sanz tapiz et sanz nulle autre chose dezouz li. Je li dis: «Sire, il a là hors un grant peuple de la grant Herménie qui vont en Jérusalem, et me proient, sire, que je leur face monstrer le _saint roy_; mès je ne bée jà à baisier vos (cependant je ne désire pas encore avoir à baiser vos reliques).» Et il rist moult clèrement, et me dit que je l'es alasse querre; et si fis-je. Et quant ils orent veu le roy, ils le commandèrent à Dieu et le roy eulz[623].»
[Footnote 623: Joinville.]
Cette sainteté apparaît d'une manière bien touchante dans les dernières paroles qu'il écrivit pour sa fille: «Chière fille, la mesure par laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz mesure[624].»
[Footnote 624: Le Confesseur.]
Et dans l'instruction à son fils Philippe:
«Se il avient que aucune querele qui soit meue entre riche et povre viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton conseil, ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques à tant que tu connoisses la vérité, car cil de ton conseil pourroient estre cremetus (craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas vouloir. Et se tu entens que tu tiegnes nule chose à tort, ou de ton tens, ou du tens à tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que la chose soit grant, ou en terre, ou en deniers, ou en autre chose[625].»--«L'amour qu'il avoit à son peuple parut à ce qu'il dit à son aisné filz en une moult grant maladie que il ot à Fontene Bliaut. «Biau fils, fit-il, je te pri que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiement je aimeraie miex que un Escot venist d'Escosse et gouvernast le peuple du royaume bien et loïalement, que tu le gouvernasses mal apertement[626].»
[Footnote 625: Le Confesseur.]
[Footnote 626: Joinville.]
Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans être ému.
ÉCLAIRCISSEMENTS
LUTTE DES MENDIANTS ET DE L'UNIVERSITÉ.--SAINT THOMAS.--DOUTES DE SAINT LOUIS.--LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN ÂGE.
L'éternel combat de la grâce et de la loi fut encore combattu au temps de saint Louis, entre l'Université et les Ordres Mendiants. Voici l'histoire de l'Université: au douzième siècle, elle se détache de son berceau, de l'école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évêque de Paris; au treizième, elle guerroie contre les Mendiants agents du pape; au quatorzième contre le pape lui-même. Ce corps formait une rude et forte démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu'ils troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs moeurs[627]. C'était là toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique intellectuelle du monde. Dans le treizième siècle seulement, il en sortit sept papes[628] et une foule de cardinaux et d'évêques. Les plus illustres étrangers, l'Espagnol Raymond Lulle et l'Italien Dante, venaient à trente et quarante ans s'asseoir au pied de la chaire de Duns Scot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à Paris. Pétrarque fut aussi fier de la couronne que lui décerna notre Université que de celle du Capitole. Au seizième siècle, encore, lorsque Ramus rendait quelque vie à l'Université en attendant la Saint-Barthélemy, nos écoles de la rue du Fouarre furent visitées de Torquato Tasso. Pur raisonnement toutefois, vaine logique, subtile et stérile chicane[629], nos _artistes_ (les dialecticiens de l'Université se donnaient ce nom) devaient être bientôt primés.
[Footnote 627: Jacques de Vitri: «Meretrices publicæ ubique cleros transeuntes quasi per violentiam pertrahebant. In una autem et cadem domo scholæ erant superius, prostibula inferius.»]
[Footnote 628: L'antipape Anaclet, Innocent II, Célestin II (disciple d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent III.]
[Footnote 629: Pierre-le-Chantre et d'autres écrivains contemporains rapportent le trait suivant: «En 1171, maître Silo, professeur de philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire part de l'état où il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours après sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d'une chape toute couverte de thèses, «de sophismatibus descripta et flamma ignis tota confecta.» Il lui dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait plus qu'une tour: «Et est mihi data ut eam portem pro gloria quam in sophismatibus habui.» En même temps il laissa tomber une goutte de sa sueur sur la main du maître; elle la perça d'outre en outre. Le lendemain Silo dit à ses écoliers:
Linquo coax ranis, cras corvis, vanaque vanis; Ad logicen pergo, quæ mortis non timet ergo,
et il alla s'enfermer dans un monastère de Cîteaux.» (Bulæus.)]
Les vrais artistes du peuple au treizième siècle, orateurs, comédiens, mimes, bateleurs enthousiastes, c'étaient les Mendiants. Ceux-ci parlaient d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» La logique, qui avait eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimer se reposer avec saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi nouvelle et un nouvel Évangile.
Ce titre formidable: _Introduction à l'Évangile éternel_, fut mis en effet en tête d'un livre par Jean de Parme[630], général des Franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques, avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean professa que, de même que l'ancien Testament avait cédé la place au nouveau, celui-ci avait aussi fait son temps; que l'Évangile ne suffisait pas à la perfection, qu'il avait encore six ans à vivre, mais qu'alors un Évangile plus durable allait commencer, un Évangile d'intelligence et d'esprit; jusque-là l'Église n'avait que la lettre[631].
[Footnote 630: Le pape avait écrit à l'évêque de Paris de faire détruire ce livre sans bruit. Mais l'Université, déjà en querelle avec les Ordres Mendiants, le fit brûler publiquement au parvis Notre-Dame. Jean de Parme se démit du généralat; saint Bonaventure, qui lui succéda, commença une enquête contre lui, et fit jeter en prison deux de ses adhérents. L'un y passa dix-huit ans, l'autre y mourut.]
[Footnote 631: Hermann Cornerus.]
Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent acceptées aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique. C'est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses docteurs était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura, Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de l'Université s'est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne[632]. Il publia contre les Mendiants une suite de pamphlets éloquents et spirituels, où il s'efforçait de les confondre avec les Béghards et autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et mendiants: _Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la mesure de l'aumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls prédits à l'Église pour les derniers temps_, etc. Sa force est dans l'Écriture, qu'il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez le piquant d'une satire, qui s'exprime à demi-mot. Il est trop visible que l'auteur a un autre motif que l'intérêt de l'Église. Il y avait entre les Universitaires et les Mendiants concurrence littéraire et jalousie de métier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire à Paris, en 1230, époque où l'Université, blessée de la dureté de la régente, se retira à Orléans et à Angers. Ils l'avaient gardée cette chaire, et l'Université se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant était Albert-le-Grand et le logicien saint Thomas[633].
[Footnote 632: Ce portrait a été gravé en tête de ses oeuvres. (Constance, 1732, in-4{o}.)]
[Footnote 633: MM. Jourdain et Hauréau ont démontré sur quel terrain peu solide nos deux grands scolastiques ont cheminé (1860).--Voir _Renaissance_, Introd.]
Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert-le-Grand, archevêque de Mayence, et saint Bonaventure, général des Franciscains[634]. Saint Thomas recueillit de mémoire toute la discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de Saint-Amour, mais en même temps il censura le livre de Jean de Parme, frappant également les raisonneurs et les mystiques, les partisans de la lettre et ceux de l'esprit[635].
[Footnote 634: _App. 138._]
[Footnote 635: Il condamna publiquement Guillaume de Saint-Amour, et Jean de Parme avec moins d'éclat. (Bulæus.)]
Ce milieu si difficile à tenir, où l'Église essaya de s'établir et de s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut cherché par saint Thomas. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la législation, essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute hérésie. Le colossal monument qu'il a élevé ravit le siècle en admiration. Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la règle qui durerait jusqu'à la consommation des temps[636]. Cet homme extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne s'est placé dans sa vie; vie toute abstraite, dont les seuls événements sont des idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et ne cessa plus de méditer. Il était du pays de l'idéalisme, du pays où fleurirent l'école de Pythagore et l'école d'Élée, du pays de Bruno et de Vico. Aux écoles, ses camarades l'appelaient le grand boeuf muet de Sicile[637]. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand le sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts, et il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne s'aperçut pas d'une horrible tempête; une autrefois, sa préoccupation était si forte, qu'il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait dans ses doigts. Saisi du danger de l'Église, il y rêvait toujours et même à la table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un grand coup sur la table, et de s'écrier: «Voici un argument invincible contre les Manichéens.» Le roi ordonna qu'à l'instant cet argument fût écrit. Dans sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu par saint Augustin; mais dans la question de la grâce, il s'écarte visiblement de ce docteur; il fait part au libre arbitre. Théologien de l'Église, il fallait qu'il soutînt l'édifice de la hiérarchie et du gouvernement ecclésiastiques. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, l'homme est incapable d'obéissance, il n'y a plus de gouvernement possible. Et pourtant s'écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une large porte à celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Église. C'est par cette porte qu'est entré Luther.
[Footnote 636: _App. 139._]
[Footnote 637: Ce mot est significatif pour qui a présente la figure rêveuse et monumentale des grands boeufs de l'Italie du sud.]
Tel est donc l'aspect du monde au treizième siècle. Au sommet, _le grand boeuf muet de Sicile_, ruminant la question. Ici, l'homme et la liberté; là, Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité; à droite, l'observation qui proteste de la liberté humaine; à gauche, la logique qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue, la logique identifie; si on laisse faire celle-ci, elle résoudra l'homme en Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l'univers en une indivisible unité, où se perdent la liberté, la moralité, la vie pratique elle-même. Aussi le législateur ecclésiastique se roidit sur la pente, combattant par le bon sens sa propre logique, qui l'eût emporté. Il s'arrêta, ce ferme génie, sur le tranchant du rasoir entre les deux abîmes, dont il mesurait la profondeur. Solennelle figure de l'Église, il tint la balance, chercha l'équilibre et mourut à la peine. Le monde qui le vit d'en bas, distinguant, raisonnant, calculant dans une région supérieure, n'a pas su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de cette abstraite existence.
Au-dessous de cette région sublime, battaient le vent et l'orage. Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la métaphysique, sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le treizième siècle a sa Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que les siècles antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier déchirement que le doute naissant fit dans les âmes; quand toute l'harmonie du moyen âge se troubla, quand le grand édifice dans lequel on s'était établi commença à branler, quand les saints criant contre les saints, le droit se dressant contre le droit, les âmes les plus dociles se virent condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux roi de France, qui ne demandait qu'à se soumettre et croire, fut de bonne heure forcé de lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble qu'il était et défiant de soi, résister d'abord à sa mère; puis se porter pour arbitre entre le pape et l'empereur, juger le juge spirituel de la chrétienté, rappeler à la modération celui qu'il eût voulu pouvoir prendre pour règle de sainteté. Les Mendiants l'avaient ensuite attiré par leur mysticisme; il entra dans le tiers-ordre de Saint-François, il prit parti contre l'Université. Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté d'un grand nombre de Franciscains, dut lui donner d'étranges défiances. On aperçoit dans les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute l'inquiétude qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut être pris pour le type de l'_honnête homme_ au treizième siècle. C'est un curieux dialogue entre le mondain loyal et sincère, et l'âme pieuse et candide, qui s'avance d'un pas dans le doute, puis recule, et s'obstine dans la foi.
Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbon et Joinville: «Quant le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les raisons pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si encommençoit la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions grant pièce desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: «Maistre Robert, je vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse, et tout le remenant vous demourast: car _preudomme_ est si grant chose et si bonne chose, que ucis au nommer emplist-il la bouche[638].»
[Footnote 638: Joinville.]
«Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler à vous pour le soutil sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu; et pour ce ai-je appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande: la demande fut telle: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc...[639]»
[Footnote 639: Joinville. Il demanda ensuite a Joinville lequel il aimerait mieux d'avoir commis un péché mortel ou d'être lépreux. Joinville répond qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés mortels.--«Et quand les frères s'en furent partis, il m'appela tout seul, et me fit seoir à ses piez, et me dit: «Comment me deistes vous hier ce?» Et je li dis que encore li disoie-je, et il me dit: «Vous deisles comme hastiz musarz; car nulle si laide mezelerie n'est comme d'estre en péché mortel, etc.»]
Saint Louis raconte à Joinville, qu'un chevalier assistant à une discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des docteurs juifs, et sur sa réponse, lui donna sur la tête un coup de son bâton qui le renversa.--«Aussi vous di je, fist li roys, que nul, se il n'est très bon clerc, ne doit desputer à eulz; mes l'omme lay, quant il ot mesdire de la loy crestienne, ne doit pas défendre la loy crestienne, sinon de l'épée, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, tant comme elle y peut entrer[640].»
[Footnote 640: Id. «En la doctrine que il lessa au roi Phelipe, son fiuz.... il y avoit une clause contenue, qui est tele: «Fai à ton pooir les bougres et les autres mal genz chacier de ton royaume, si que la terre soit de ce bien purgée.» (Le Confesseur.)]
Saint Louis disait à Joinville qu'au moment de la mort, le diable s'efforce d'ébranler la foi de l'agonisant: «Et pour ce se doit on garder et en tele manière déffendre de cest agait (piège), que en die à l'ennemi quand il envoie tele temptacion, Va t'en, doit on dire à l'ennemi: tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz les articles de la foy, etc...[641]»
[Footnote 641: Joinville.]
Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir dire[642].»
[Footnote 642: Id.--Villani. «On vint un jour lui dire que la figure du Christ avait apparu dans une hostie: «Que ceux qui doutent aillent le voir; pour moi, je le vois dans mon coeur.»]
Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour l'évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne pouvait «son coeur à hurter à croire au sacrement de l'autel.» L'évêque lui demanda si lorsque le diable lui envoyait cette tentation, il s'y complaisait: le théologien répondit qu'elle le chagrinait fort, et qu'il se ferait hacher plutôt que de rejeter l'Eucharistie. L'évêque alors le consola en lui assurant qu'il avait plus de mérite que celui qui n'a point de doutes[643].
[Footnote 643: Joinville.]
* * * * *
Quelques légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils méritent attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé, combien d'âmes devaient douter et souffrir en silence! ce qu'il y avait de cruel, de poignant dans cette première défaillance de la foi, c'est qu'on hésitait à se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitués, endurcis aux tourments du doute, les pointes en sont émoussées. Mais il faut se reporter au premier moment où l'âme, tiède de foi et d'amour, sentit glisser en soi le froid acier. Il y eut déchirement, mais il y eut surtout horreur et surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle éprouva, cette âme candide et croyante? Rappelez-vous vous-même le moment où la foi vous manqua dans l'amour, où s'éleva en vous le premier doute sur l'objet aimé.
Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir que cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute, sentir que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer de glace où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher aux branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on croit encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si le doute est incertain, si la pensée n'est pas sûre de la pensée, cela n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous l'enfer!... Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien à côté. Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-même, jusqu'au quinzième et au seizième siècle. Luther est là-dessus un grand maître; personne n'a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme: «Ah! si saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de lui-même quel genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était pas l'aiguillon de la chair, ce n'était point la bonne Thécla, comme le rêvent les papistes... Jérôme et les autres Pères n'ont pas connu les plus hautes tentations; ils n'en ont senti que de puériles, celles de la chair, qui pourtant ont bien aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu la leur; _ils ont tremblé devant le glaive_... Celle-là, c'est quelque chose de plus haut que le désespoir causé par les péchés... lorsqu'il est dit: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé; c'est comme s'il disait: Tu m'es ennemi sans cause. Ou le mot de Job: Je suis juste et innocent.»
Le Christ lui-même a connu cette angoisse du doute, cette nuit de l'âme, où pas une étoile n'apparaît plus sur l'horizon. C'est là le dernier terme de la Passion, le sommet de la croix.
Dans cet abîme est la pensée du moyen âge. Cet âge est contenu tout entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La littérature, l'art, les divers développements de l'esprit humain, du troisième siècle au quinzième, tout est suspendu à ce mystère.
Éternel mystère, qui pour avoir eu au moyen âge son idéal au Calvaire, n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la croix, et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde a la sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, et chaque coeur d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat. À chacun sa croix et ses stigmates.
Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre humain, ont connu ces épreuves. Toutes ont approché plus ou moins de cet idéal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'écriait: «Vertu, tu n'es qu'un nom.» C'est alors que Grégoire VII disait: «J'ai suivi la justice et fui l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans l'exil.»
Mais d'être délaissé de Dieu, d'être abandonné à soi, à sa force, à l'idée du devoir contre le choc du monde, c'était là une redoutable grandeur. C'était là apprendre le vrai mot de l'homme, c'était goûter cette divine amertume du fruit de la science, dont il était dit au commencement du monde: «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous deviendrez des dieux.»
Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont coulé en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s'amoncelant vers le ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui voulaient monter au Seigneur!
Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen âge, j'y distingue deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique, échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser l'héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde confondues. À côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied de la croix.
Deux poésies, deux littératures: l'une chevaleresque, guerrière, amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique; l'autre religieuse et populaire.