Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10)

Part 3

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Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche, Chastellain, se prélassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants ouvriers. Leurs fortes Amitiés (ils nommaient ainsi la commune), leurs _Franches Vérités_ (ils nommaient ainsi l'assemblée), je leur refis tout pieusement; n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redouté Roelandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit trembler Jean-sans-Peur, Charles-le-Téméraire.

Un point très capital que les contemporains négligent et nos modernes, c'est de distinguer fortement, de caractériser la personnalité spéciale de chaque ville. Cela pourtant est le réel, le charme de ce pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une religion de leur refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères villes, et cela ne se peut qu'en marquant fortement comme chaque industrie et chaque genre de vie créaient une race d'ouvriers. J'ai mis Gand bien à part, ses dévots, vaillants tisserands, profonde ruche de combats. À part, l'aimable et grande Bruges, les dix-sept nations de ses marchands, les trois cents peintres qui lui firent une Italie dans une ville. Et le Pompeïes de la Flandre, Ypres, aujourd'hui déserte, qui lui garde son vrai monument, la prodigieuse halle où furent tous les métiers, cette cathédrale du travail où tout bon travailleur doit ôter son chapeau.

L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Liège, ferment cette histoire des Communes par une navrante tragédie. Moi-même enfant de Meuse par ma mère, j'ai mis là un intérêt de famille. Ces pauvres Frances, perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des langues opposées, m'émouvaient fort. J'ai rendu aux Liégeois le grand rénovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouvé, exhumé des cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au moyen âge, arts humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons serviteurs, les amis du foyer.

Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances à la grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bête cruelle, Charles-le-Téméraire? Leurs récits sont des chants de gaieté héroïque. C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, piquée, tout à coup aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans sa lutte de ruse contre l'orgueil barbare, la brutalité féodale. C'est le Renard qui prend au filet le faux lion. L'esprit au moins triomphe. La fine et ferme prose de Comines a raison de la grosse rhétorique, de la chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine encore et de malice, digne des fabliaux, est ici dans l'histoire. Demain forte et puissante, elle sera féconde aux grands jours de la Renaissance.

Ce bon roi Louis XI m'arrêta très longtemps. Mon quinzième siècle sortit tout entier des actes, des pièces. Le très vaste travail de Legrand oblige cependant de vérifier ses copies, souvent fort peu exactes, sur les originaux (Gaignières, etc.), un travail de grande patience.

J'entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J'allais m'y engager quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour, passant à Reims, je vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du Sacre.

La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80 pieds de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé, oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'Église. Ressortant au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du choeur. Là un spectacle étrange m'étonna fort. La ronde tour avait une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu l'oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts. Combien ils ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'église des fêtes, cette mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori du peuple est placé au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des rois! Onction redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu! «Je ne comprendrai pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis en moi l'âme et la foi du peuple.» Je m'adressai cela, et, après _Louis XI_, j'écrivis la _Révolution_ (1845-1853).

On fut surpris, mais rien n'était plus sage. Après maintes épreuves que j'ai contées ailleurs et où je vis de près l'autre rivage, mort et rené, je fis la _Renaissance_ avec des forces centuplées. Quand je rentrai, que je me retournai, revis mon moyen âge, cette mer superbe de sottises, une hilarité violente me prit, et au seizième, au dix-septième siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire ont ri dans leur tombeau. Les dieux crevés, les rois pourris ont apparu sans voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse dont on se contentait, a disparu. De Médicis à Louis XIV une autopsie sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres (1855-1868).

Une telle histoire était sûre d'un succès, de blesser tout ami du faux. Mais c'est beaucoup de monde surtout le monde autorisé. Prêtres et royalistes aboyèrent. Les doctrinaires s'efforçaient de sourire.

Cela lui fait très peu, à cette histoire patiente. Elle est forte, solide, bien assise, et elle attendra.

Dans mes Préfaces successives, et dans mes Éclaircissements, on pourra voir, de volume en volume les fondements qui sont dessous, l'énorme base d'actes et de manuscrits, d'imprimés rares, etc., sur laquelle elle porte[4].

[Note 4: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement, je puis dire: c'est ce livre, «ce livre d'un poète et d'un homme d'imagination», qui, par des pièces décisives, a dit à tous ce qui leur importait:

Aux protestants, le fait très capital de la Saint-Barthélemi sue quinze jours d'avance à Bruxelles (papiers Granvelle, 10 août). Puis, tant de faits sur la Révocation, qu'ils avaient bien peu éclaircie.

Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple, la légende du _Masque de fer_ et la sagesse de leur reine. Les lettres de Franklin (en 1863) ont donné là-dessus le secret d'après Richelieu, prouvé que seul j'avais raison.

Aux financiers, le système de Law (inexpliqué par M. Thiers en 1826) se trouve enfin à jour et par les manuscrits et par l'histoire des Bourses de Paris et de Londres.

Pour la Révolution, que dire? La mienne est sortie tout entière (des trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a à Paris. Louis Blanc (malgré son mérite, son talent que j'honore) put-il la deviner? Put-il la faire à Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la peine à le croire.--Lisez au reste et comparez.)]

Voilà comment quarante ans ont passé. Je ne m'en doutais guère lorsque je commençai. Je croyais faire un abrégé de quelques volumes, peut-être en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrège que ce qui est bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette histoire.

Après mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses perspectives immenses cette _terra incognita_. Je dis: «Il faut dix ans»... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de découvertes, le coeur s'étend, grandit, ne voit plus que le but. On s'oublie tout à fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de moi. J'ai passé à côté du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie.

La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si grand regret! Dans quelle communauté j'ai passé avec toi quarante années (dix siècles)! Que d'heures passionnées, nobles, austères, nous eûmes ensemble, souvent l'hiver même, avant l'aube! Que de jours de labeur et d'études au fond des Archives! Je travaillais pour toi, j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de moi-même tout, peut-être encore plus. Le lendemain matin, te trouvant à ma table, je me croyais le même, fort de ta vie puissante et de ta jeunesse éternelle.

Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle société, ayant longues années vécu de ta grande âme, n'ai-je pas profité plus en moi? Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre ce long cours de misère, de cruelle aventure, de cent choses morbides et fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai avalé trop de fléaux, trop de vipères et trop de rois.

Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts, il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est qu'il faut te quitter ici.

Paris, 1869.

TABLE DE LA PRÉFACE DE 1869

Pages.

L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spéciaux, surtout le point de vue politique. II

Cette oeuvre, commencée en 1830, fut la première histoire où l'on essaya d'embrasser, dans toute sa variété, l'activité humaine (religieuse, économique, artistique, etc.). IV

Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuité harmonique qui est propre aux choses vivantes. V

Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle ajouta la terre, la géographie, etc. VI

Elle montra combien ces éléments matériels sont dominés par le travail moral que tout peuple opère sur soi. VII

La France a fait la France. _L'homme est son propre Prométhée_ (Vico). VIII

Toute ma vie fut mêlée à cette oeuvre, mais cette oeuvre à mesure faisait ma vie elle-même. _ibid._

Conditions que j'y apportai: la liberté, le temps. Mon libre enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea l'incubation. X

Mon élan de Juillet 1830 fut non moins contraire au vieux principe que mes livres récents de 1862, 1864, 1869. XII

Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon éloignement des écoles de ce temps et de son choléra moral. XII

Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen âge, montrèrent pourtant l'impuissance de l'Église, qui, vers l'an 1000, n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est primée par le Roi, l'État, les jurisconsultes. XV

L'Histoire, comme évocation et _Résurrection_. L'art vivant pour refaire les dieux morts, avant leur _jugement_. D'une larme je refis le gothique (1833). XIX

Avant le troisième volume, pendant quatre ans (1833-1837) je m'étendis, m'humanisai, par Luther et par Grimm, la poésie du droit primitif. XXIII

Le sens _humain_ fit ma force et ma paix, mon insouciance des critiques, de la petite guerre des doctrinaires, des catholiques. XXIV

Mon troisième volume (en 1837) fonda l'histoire sérieusement sur les actes et les manuscrits. XXVI

L'Histoire domina la chronique, établit ce que les contemporains ne voyaient nullement au quatorzième siècle, comment la révolution _économique_ (l'avènement de l'or, etc.) amène la révolution _militaire_, qui à son tour amène la révolution _politique_ (1360-1400). XXVIII

L'emportement violent du Résurrectionisme dans le _Charles VI_. Excès de cette méthode. XXXI

L'avènement du Saint-Esprit, patron des confréries, des communes, successeur du dieu légendaire, de Jésus. XXXII

L'apparition de Jacques au quatorzième siècle, qui au quinzième se transfigure en Jeanne. XXXII

Lucidité critique que j'ai gardée dans la sublime histoire de Jeanne. XXXIV

La _méthode historique_ n'est nullement l'_art littéraire_. Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout au contraire, explique, supprime le miracle, montre que le sublime n'est rien que la nature. XXXV

Huit années de travail donnèrent surtout l'histoire des communes du Nord, des Flandres, etc. On essaya de refaire, non seulement leurs luttes et leurs guerres, mais le droit, l'industrie, le génie spécial de chaque ville. XXXVII

Après le _Louis XI_, j'ajournai les trois derniers siècles du gouvernement monarchique; je me créai un phare, une lumière; j'écrivis la _Révolution_ (en huit années, 1845-1853). XLI

Fortifié et éclairé par elle, je revins à la _Renaissance_ et à la Royauté moderne (treize années, 1855-1868). _ibid._

Cette histoire, jusqu'ici la plus complète, s'étend jusqu'en 1795. Dans ses Préfaces successives et les Éclaircissements de chaque volume, elle donne la critique des sources où elle a puisé. _ibid._

Adieu de l'auteur à la France. XLIII

Ce travail de trente ans sera terminé cette année, 1861. Au moment où il s'achève, il convenait d'en relier toutes les parties dans l'unité qu'a cherchée et voulue l'auteur.

Ce livre a une âme. C'est avant tout ce qu'il revendique. La présente édition la fera mieux sentir.

* * * * *

Deux écueils se présentaient pour la réimpression:

Une refonte qui eût altéré le caractère et l'individualité morale du livre et l'eût changé comme oeuvre d'art;

Une préoccupation trop étroite de la littéralité qui eût laissé subsister des erreurs inévitables au début et que l'auteur a signalées dans les volumes subséquents.

L'unité de pensée qui nous a soutenu pendant ce long travail indiquait la seule marche à suivre. Il fallait en faire saillir l'âme, en dégager plus nettement la doctrine.

Il a suffi de supprimer çà et là quelques généralisations prématurées; l'allure du récit est devenue plus vive et plus décidée; l'art y a gagné sans aucune altération sensible du détail.

Quant aux additions (peu nombreuses) qui ont renouvelé certaines parties, quand elles ne sont pas marquées dans le texte, elles ont été sommairement indiquées dans les notes et à l'appendice.

Un remaniement considérable a été opéré dans les notes. On a rejeté à l'appendice les preuves, les citations de textes, les indications de noms d'auteurs. En désencombrant le texte de ces pièces à l'appui, en donnant au récit plus de relief et d'indépendance, il importait de conserver à part une érudition qui fait la solidité de cette histoire, sortie (en si grande partie) des Archives et des dépôts de manuscrits. On n'a laissé comme notes au bas des pages que ce qui a paru le complément nécessaire du texte.

Pour le moyen âge surtout, qui a été systématiquement obscurci, il est indispensable de démasquer des erreurs intéressées, de faire éclater la vérité des faits par le témoignage même des contemporains.

Ces pièces justificatives, sorte d'étais et de contreforts de notre édifice historique, pourraient disparaître à mesure que l'éducation du public s'identifiera davantage avec les progrès même de la critique et de la science.

Tout ceci touche surtout les deux premiers volumes. Quant aux quatre suivants (quatorzième et quinzième siècle), la présente édition a reproduit les précédentes, en les enrichissant de quelques additions dues aux publications récentes.

Cette édition pouvait s'appeler la quatrième, si l'on n'eût eu égard qu'aux volumes qui ont été réimprimés trois fois. Plusieurs ne l'ont été que deux, mais à grand nombre. Cette diversité nous décide à ne lui donner aucun chiffre.

HISTOIRE DE FRANCE

LIVRE PREMIER

CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS.

CHAPITRE PREMIER

Celtes et Ibères.

«Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d'après le philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de guerre, prompte au combat, du reste simple et sans malignité. Si on les irrite, ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut, peu importent les motifs; ils sont toujours prêts, n'eussent-ils d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire. Forts de leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisément en grande foule, simples qu'ils sont et spontanés, prenant volontiers en main la cause de celui qu'on opprime.» Tel est le premier regard de la philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des races humaines.

Le génie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que mouvement, attaque et conquête; c'est par la guerre que se mêlent et se rapprochent les nations antiques. Peuple de guerre et de bruit, ils courent le monde l'épée à la main, moins, ce semble, par avidité que par un vague et vain désir de voir, de savoir, d'agir; brisant, détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'élan, peu de force et d'haleine; jovialité féroce, espoir immense. Vains, n'ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux, ils voulurent aller voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie, devant la face duquel les rois s'évanouissaient d'effroi[5]. Que craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe, dirent-ils; il n'en eut pas d'autre réponse. Le ciel lui-même ne les effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si l'Océan même se débordait et venait à eux, ils ne refusaient pas le combat, et marchaient à lui l'épée à la main. C'était leur point d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent à rester sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché de sa vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin, s'engageaient à mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient à leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leurs boucliers, et tendaient la gorge.

[Note 5: Longtemps même après la mort d'Alexandre, Cassandre, devenu roi de Macédoine, se promenait un jour à Delphes, et examinait les statues; ayant aperçu tout à coup celle d'Alexandre, il en fut tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps, et fut frappé d'un étourdissement. (Plutarque.)]

Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la bête appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave. Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c'était d'entourer l'étranger, de le faire asseoir bon gré mal gré avec eux, de lui faire dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient insatiablement avides et curieux; ils faisaient _la presse_ des étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation gutturale, c'était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir la parole à l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un homme chargé de commander le silence marchât l'épée à la main sur l'interrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon morceau de son vêtement, de façon qu'il ne pût porter le reste[6].

[Note 6: _App. 1._]

Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le midi de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères, dont le type et la langue se sont conservés dans les montagnes des Basques, étaient un peuple d'un génie médiocre, laborieux, agriculteur, mineur, attaché à la terre, pour en tirer les métaux et le blé. Rien n'indique qu'ils aient été primitivement aussi belliqueux qu'ils ont pu le devenir, lorsque, foulés dans les Pyrénées par les conquérants du midi et du nord, se trouvant malgré eux gardiens des défilés, ils ont été tant de fois traversés, froissés, durcis par la guerre. La tyrannie des Romains a pu une fois les pousser dans un désespoir héroïque; mais généralement leur courage a été celui de la résistance[7], comme le courage des Gaulois celui de l'attaque. Les Ibères ne semblent pas avoir eu, comme eux, le goût des expéditions lointaines, des guerres aventureuses. Des tribus ibériennes émigrèrent, mais malgré elles, poussées par des peuples plus puissants.

[Note 7: Il ne faut pas confondre les Ibères avec leurs voisins les Cantabres. M. W. de Humboldt a établi cette distinction dans son admirable petit livre sur la langue des Basques. Voyez les Éclaircissements.]

Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et variées, comme le plaid des modernes gaëls de l'Écosse, ou bien à peu près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres gigantesques de massives chaînes d'or. Les Ibères étaient divisés en petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent guère entre elles, par un excès de confiance dans leurs forces. Les Galls, au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes, campant en grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se liant volontiers avec les étrangers, familiers avec les inconnus, parleurs, rieurs, orateurs; se mêlant avec tous et en tout, dissolus par légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs infâmes[8] (la brutalité de l'ivrognerie appartient plutôt aux Germains); toutes les qualités, tous les vices d'une sympathie rapide. Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils ont aimé de bonne heure à _gaber_, comme on disait au moyen âge. La parole n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis riaient, et tout était dit. (_Ridendo fidem frangere._ Tit.-Liv.)

[Note 8: _App. 2._]

Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu'aux Pyrénées, ils franchirent ces montagnes, et s'établirent aux deux angles sud-ouest et nord-ouest de la péninsule sous leur propre nom; au centre, se mêlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibériens et de Lusitaniens.

Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibériennes des Sicanes et des Ligures[9] passèrent d'Espagne en Gaule et en Italie; mais en Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceux-ci franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrèrent les Ligures sur la côte montagneuse du Rhône à l'Arno, et poussèrent les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile.

[Note 9: Ibériens des montagnes. W. de Humboldt. Voy. les Éclaircissements.]

Dans les deux péninsules, les Celtes vainqueurs se mêlèrent avec les habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se maintenaient aux extrémités, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrénées et dans la Bétique. Les Galls-Ambra d'Italie occupaient toute la vallée du Pô, et s'étendaient dans la péninsule jusqu'à l'embouchure du Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou Étrusques, dont l'empire fut plus tard resserré entre la Macra, le Tibre et l'Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques.