Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10)

Part 26

Chapter 263,439 wordsPublic domain

À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes. Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et sur l'Empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent encore. Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La division triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La vallée devient un royaume, la montagne un royaume.

L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales. Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant d'une manière précise le caractère original des provinces où ces dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la simple géographie est une histoire.

ÉCLAIRCISSEMENTS

DE LA PREMIÈRE ÉDITION (1833)

SUR LES IBÈRES OU BASQUES (Voy. page 8.)

Dans son livre, intitulé _Prüfung der Untersuchungen über die Urbewohner Hispaniens, vermittelst der Waskischen Sprache_ [Berlin, 1821], M. W. de Humboldt a cherché à établir, par la comparaison des débris de l'ancienne langue ibérique, avec la langue basque actuelle, l'identité des Basques et des Ibères. Ces débris ne sont autre chose que les noms de lieux et les noms d'hommes qui nous ont été transmis par les auteurs anciens. Encore nous sont-ils parvenus bien défigurés. Pline déclare rapporter seulement les noms qu'il peut exprimer en latin: «Ex his digna memoratu aut latiali sermone dictu facilia, etc.» Mela, Strabon, sont aussi arrêtés par la difficulté de rendre dans leur langue la prononciation barbare. Ainsi les anciens ont dû omettre précisément les noms les plus originaux. Quelques mots transmis littéralement sur les monnaies ont la plus grande importance...

Après avoir posé les principes de l'étymologie, M. de Humboldt les applique à la méthode suivante: 1º chercher s'il y a d'anciens noms ibériens qui, pour le son et la signification, s'accordent (au moins en partie) avec les mots basques usités aujourd'hui; 2º dans tout le cours de ces recherches, et avant d'entrer dans l'examen spécial, comparer l'impression que ces anciens noms produisent sur l'oreille avec le caractère harmonique de la langue basque; 3º examiner si ces anciens noms s'accorderaient avec les noms de lieux des provinces où l'on parle le basque aujourd'hui. Cet accord peut montrer, lors même qu'on ne trouverait pas le sens du nom, que des circonstances analogues ont tiré d'une langue identique les mêmes noms pour différents lieux.

Il a été conduit aux résultats suivants:

«1º Le rapprochement des anciens noms de lieux de la péninsule ibérienne avec la langue basque montre que cette langue était celle des Ibères, et comme ce peuple paraît n'avoir eu qu'une langue, peuples ibères et peuples parlant le basque sont des expressions synonymes.

«2º Les noms de lieux basques se trouvent sur toute la Péninsule sans exception, et, par conséquent, les Ibères étaient répandus dans toutes les parties de cette contrée.

«3º Mais dans la géographie de l'ancienne Espagne, il y a d'autres noms de lieux qui, rapprochés de ceux des contrées habitées par les Celtes, paraissent d'origine celtique; et ces noms nous indiquent, au défaut de témoignage historique, les établissements des Celtes mêlés aux Ibères.

«4º Les Ibères non mêlés de Celtes habitaient seulement vers les Pyrénées, et sur la côte méridionale. Les deux races étaient mêlées dans l'intérieur des terres, dans la Lusitanie et dans la plus grande partie des côtes du Nord.

«5º Les Celtes ibériens se rapportaient, pour le langage, aux Celtes, d'où proviennent les anciens noms de lieux de la Gaule et de la Bretagne, ainsi que les langues encore vivantes en France et en Angleterre. Mais vraisemblablement ce n'étaient point des peuples de pure souche gallique, rameaux détachés d'une tige qui restât derrière eux; la diversité de caractère et d'institution témoigne assez qu'il n'en est pas ainsi. Peut-être furent-ils établis dans les Gaules à une époque anté-historique, ou du moins ils y étaient établis bien avant (avant les Gaulois?). En tous cas, dans leur mélange avec les Ibères, c'était le caractère ibérien qui prévalait, et non le caractère gaulois, tel que les Romains nous l'ont fait connaître.

«6º Hors de l'Espagne, vers le Nord, on ne trouve pas trace des Ibères, excepté toutefois dans l'Aquitaine ibérique, et une partie de la côte de la Méditerranée. Les Calédoniens nommément appartenaient à la race celtique, non à l'ibérienne.

«7º Vers le sud, les Ibères étaient établis dans les trois grandes îles de la Méditerranée; les témoignages historiques et l'origine basque des noms de lieux s'accordent pour le prouver. Toutefois, ils n'y étaient pas venus, du moins exclusivement, de l'Ibérie ou de la Gaule, ils occupaient ces établissements de tout temps ou bien ils y vinrent de l'Orient.

«8º Les Ibères appartenaient-ils aussi aux peuples primitifs de l'Italie continentale? La chose est incertaine; cependant on y trouve plusieurs noms de lieux d'origine basque, ce qui tendrait à fonder cette conjecture.

«9º Les Ibères sont différents des Celtes, tels que nous connaissons ces derniers par le témoignage des Grecs et des Romains, et par ce qui nous reste de leurs langues. Cependant il n'y a aucun sujet de nier toute parenté entre les deux nations; il y aurait même plutôt lieu de croire que les Ibères sont une dépendance des Celtes, laquelle en a été démembrée de bonne heure.»

Nous n'extrairons de ce travail que ce qui se rapporte directement à la Gaule et à l'Italie. Nous reproduirons d'abord les étymologies des noms: Basques, Biscaye, Espagne, Ibérie (p. 54).

_Basoa_, forêt, bocage, broussailles. Basi, basti, bastetani, basitani, bastitani (bas _eta_, pays de forêt), bascontum (comme baso-coa, appartenant aux forêts). Cette étymologie donnée par Astallos n'est pas bonne.--Les Basques s'appellent non Basocoac, mais _Eusc_aldunac, leur pays _Eus_calerria, _Eusqu_ererria, et leur langue _eus_cara, _eusq_uera, _escu_ara. [La terminaison _ara_ indique le rapport de suite, de conséquence, d'une chose à une autre; ainsi, _ara-uz_, conformément; _ara-ua_, règle, rapport. Eusk-ara veut donc dire à la manière basque.] Aldunac vient d'_aldea_, côté, partie; _duna_, terminaison de l'adjectif, et _c_, marque du pluriel[389]. Erria, ara, era, ne sont que des syllabes auxiliaires. La racine est EUSKEN, ESKEN[390], d'où les villes Vesci, Vescelia, et la Vescitania, où se trouvait la ville d'_Osca_; deux autres _Osca_ chez les Turduli et en Boeturie, et _Ileosca_, _Etosca_ (_Etrusca?_), _Menosca_ (_Mendia_, montagne), Viro_vesca_; les _Auscii_ d'Aquitaine avec leur capitale Elimberrum (Illiberris, ville neuve); _Osqui_dates?--Le nom d'_Osca_[391] doit se rapporter à tout le peuple des Ibères. Les sommes énormes d'_argentum oscense_ mentionnées par Tite-Live ne peuvent guère avoir été frappées dans une des petites villes appelées _Osca_. Florez croit que la ressemblance de l'ancien alphabet ibérien avec celui des Osques italiens peut avoir donné lieu à ce nom.

[Note 389: Ainsi les terminaisons _ac_, _oc_, du midi de la France, rattacheraient les noms d'hommes et de lieux à un pluriel, conformément au génie des _gentes_ pélasgiques, exprimé nettement dans l'italien moderne, où les noms d'homme sont des pluriels: Alighieri, Fieschi, etc.]

[Note 390: Vasco, Wasco, en langue basque, signifie _homme_, dit le dictionnaire de Laramandi (édition de 1743, sous ce titre pompeux: _El impossible vincido, arte della lingua Bascongada_, imprimé à Salamanque). Voy. aussi Laboulinière, Voyage dans les Pyrénées françaises, I, 235.]

[Note 391: Osca, d'_eusi_, aboyer; parler? d'_otsa_, bruit? Chaque peuple barbare se considérait comme parlant seul un vrai langage d'homme. En opposition à _eusc_aldunac, ils disent _er-d-al-dun-ac_; de _arra_, _erria_, terre; ainsi _erdaldunac_, qui parlent la langue du pays; les Basques français appellent ainsi les Français, les Biscayens les Castillans.]

Noms basques qui se retrouvent en Gaule (p. 91):

AQUITAINE: Calagorris, Casères en Comminges.--Vasates et Basabocates, de _Basoa_, forêt.--De même le diocèse de Bazas, entre la Garonne et la Dordogne.--Huro, comme la ville des Cosetans (Oléron).--Bigorra, de _bi_, deux, _gora_, haut.--Oscara, Ousche.--Garites, pays de Gavre, de _gora_, haut.--Garoceli... (Cæsar, de Bell. Gall., I, X, et non _Graioceli_). Auscii, de eusken, esken, vesci (osci?), nom des Basques (leur ville est Elimberrum comme Illiberris).--Osquidates, même racine, vallée d'Ossau, du pied des Pyrénées à Oléron.--Curianum (cap de Buch, promontoire près duquel le bassin d'Arcachon s'enfonce dans les terres, de _gur_, courbé.--Le rivage _Corense_ en Bétique.)--Bercorcates, même racine; Biscarosse, bourg du district de Born, frontières de Buch.--Les terminaisons celtiques sont _dunum_[392], _magus_, _vices_ et _briga_ (p. 96). Segodunum apud Rutenos appartient plus à la Narbonnaise qu'à l'Aquitaine. Lugdunum apud Convenas est mixte, comme l'indique Convenæ, Comminges. On ne les trouve pas, non plus que _briga_, chez les vrais Aquitains. La terminaison en _riges_ paraît commune aux Celtes et aux Basques. Chose remarquable: le seul peuple que Strabon nous désigne comme étranger, dans l'Aquitaine, les _Bituriges_, ont un nom tout à fait basque; de même les _Caturiges_, Celtes des Hautes-Alpes; ce sont des établissement primitivement ibériens.

[Note 392: Toutefois, dun (dun_a_, avec l'article) est une terminaison commune de l'adjectif basque. De _arra_, ver; ar-duna, plein de vers. De _erstura_, angoisse; _erstura-dun-a_, plein d'angoisses. _Eusc-al-dun-ac_, les Basques. Cala_dun_um peut signifier en basque, contrée riche en joncs.]

Côte méridionale de la Gaule: Illiberis Bebryciorum, Vasio Vocontiorum (Vaison) en Narbonnaise. Bebryces rappelle _briges_, et peut-être Allo-Broges (Étienne de Byzance écrit Allobryges; selon lui, on trouve le plus souvent, chez les Grecs, Allobryges). Cependant le scholiaste de Juvénal dit ce mot celtique (Sat. VIII, v. 234), et signifiant terre, contrée.

Dans le reste de la Gaule, on rencontre peu de noms analogues au basque, excepté Bituriges[393]. Cependant Gel_duba_, comme Corduba, Salduba, Arverni, Arvii, Ga_durci_, Caracates, Carasa, Carcaso (et Ardyes dans le Valais), Carnutes, Carocotinum (Crotoy), Carpentoracte (Carpentras), Corsisi, Carsis ou Cassis, Corbilo (Coiron-sur-Loire), (Turones?) Ces analogies avec le basque sont probablement fortuites. Le mot même de _Bri_tannia ne dériverait-il pas de cette racine féconde? prydain, brigantes?

[Note 393: On peut cependant citer encore Mauléon en Gascogne et en Poitou (Maulin en basque).--En Bretagne: Rennes, Batz, Alet, Morlaix. (On trouve dans les Pyrénées: Rasez, Roedæ, pagus Redensis ou Radensis, comme Redon, Redonas, Morlaas, etc.--On trouve encore en Bretagne un Auvergnac, un Montauban du côté de Rennes.)--Les mots Auch, Occitanie, Gard, Gers, Garonne, Gironde, semblent aussi d'origine basque.--Montesquieu, Montesquiou, de Eusquen?]

_Brigan_tium en Espagne chez les Gallaïci, _Brigoe_tium en Asturie. De même en Gaule _Brigan_tium et le port _Briv_ates.--En Bretagne, les _Brigan_tes, et leur ville Isu_brigan_tum; le même nom de peuple se trouve en Irlande.--_Brigan_tium, sur le lac de Constance, _Brege_tium, en Hongrie, sur le Danube. En Gaule, sur la côte sud, les Sego_briges_; dans l'Aquitaine propre, les Nitio_briges_ (Agen); Samaro_briva_ (Amiens); Eburo_briva_ entre Auxerre et Troyes; Baudo_brica_, au-dessus de Coblentz, Bonto_brice_ et ad Mageto_bria_, entre Rhin et Moselle; en Suisse, les Lato_brigi_ et Lato_brogi_; en Bretagne, Duro_brivæ_ et Ouro_brivæ_; Arto_briga_ (Ratisbonne) dans l'Allemagne celtique.

Recherches de noms celtiques dans des noms de lieux ibériens (p. 100): _Ebura_ ou _Ebora_, en Bétique et chez les Turduli, Edetani, Carpetani, Lusitani, et Ripe_pora_ en Bétique, _Eburo_britium chez les Lusitani; en Gaule, _Eburo_brica, _Eburo_dunum; sur la côte méridionale, les _Eburo_nes, sur la rive gauche du Rhin, Aulerci _Eburo_vices en Normandie; en Bretagne, _Ebora_cum, _Ebura_cum; en Autriche, _Eburo_dunum; en Hongrie, _Ebu_rum; en Lucanie, les _Eburi_ni? le gaulois _Epore_dorix, dans César?

Noms celtiques en Espagne.

Ebora, Ebura, Segobrigii (?), p. 102. Les _Segobriges_ sur la côte sud de la Gaule. _Segobriga_, villes espagnoles des _Celtibériens_; _Segontia_. Segedunum, en Bretagne. _Segodunum_, en Gaule. _Segestica_, en Pannonie.--En Espagne, _Nemetobriga_, _Nemetates_.--_Augustonemetum_, en Auvergne, _Nemetacum_, _Nemetocenna_, et les _Nemètes_ dans la Germanie supérieure, _Nemausus_, Nîmes; de l'irlandais _Naomhtha_ (V. Lluyd), sacré, saint?

Page 106.--Recherches de noms _basques_ dans les noms de lieux celtiques. En Bretagne: Le fleuve Ilas. Isca. Isurum. Verurium. Le promontoire Ocelum ou Ocellum. Sur le Danube, entre le Norique et la Pannonie, Astura et le fleuve Carpis. Urbate et le fleuve Urpanus.--En Espagne: Ula. Osca. Esurir. Le mont Solorius. Ocelum chez les Gallaïci...

Noms _basques_ en Italie: _Iria_ apud Taurinos, comme Iria Flavia Gallaïcorum (_iria_, ville).--_Ilienses_, en Sardaigne, Troyens? Cependant d'habit et de moeurs libyens selon Pausanias.--_Uria_, en Apulie, comme _Urium_ Turdulorum.--_D'ra_, eau: _Urba_ _Salovia_ Picenorum, _Urbinum_, _Urcinium_ de Corse, comme _Urce_ Bastetanorum.--_Urgo_, île entre Corse et Étrurie, comme _Urgao_ en Bétique.--_Usentini_ en Lucanie, comme _Urso_, _Ursao_, en Bétique.--_Agurium_, en Sicile; _Argiria_, en Espagne.--_Astura_, fleuve et île près d'Antium.--D'_asta_, roche: _Asta_, en Ligurie, et _Asta Turdelanorum_, etc., etc., en Espagne.--_Osci_ ne se rapporte pas à _osca_, il est contracté d'_opici_, opci (mais pourquoi opici ne serait-il pas une extension de _osci_?)--_Ausones_, analogue à l'espagnol _Ausa_ et _Ausetani_. Cependant il se lie avec _Aurunci_.--_Arsia_, en Istrie; _Arsa_, en Boeturie.--_Basta_, en Calabre; _Basti_ apud Bastetanos.--_Basterbini_ Salentinorum, de _basoa_, montagne, et de _erbestatu_, émigrer, changer de pays (erria).--_Biturgia_, en Étrurie; _Bituris_, chez les Basques.--_Hispellum_, en Ombrie.--Le Lambrus, qui se jette dans le Pô, Lambriaca et Flavia lambris Gallaïcorum.--_Murgantia_, ville barbare en Sicile; _Murgis_, en Espagne; _Suessa_ et _Suessula_, comme les _Suessetani_ des Ilergètes.--_Curenses_ Sabinorum, _Gurulis_, en Sardaigne, comme le littus _Corense_, en Bétique, et le prom. Curianum en Aquitaine.--_Curia_, même racine que _urbs_; urvus, curvus, urvare, urvum aratri; [Grec: horos], [Grec: aroô], [Grec: kurtos]; en allemand, aëren, labourer; en basque, ara-tu, labourer ([Grec: arô], labourer); _gur_, courbe; _uria_, _iria_, ville.--L'allemand _ort_ est encore de cette famille.--Les Basques et les Romains seraient rattachés l'un à l'autre par l'intermédiaire des Étrusques. «Je ne dis pas pour cela que les Étrusques soient pères des Ibères ni leurs fils[394].»

[Note 394: L'aruspicine et la flûte des Vascons étaient célèbres, comme celle des Étrusques et Lydiens, Lamprid. Alex. Sever.--_Vasca tibia_ dans Solin, c. V;--Servius, XI Æn., et apud auctorem veteris glossarii latino-græci. Aujourd'hui ils n'ont pas d'autre instrument (comme les highlanders écossais la cornemuse), Strabon, l. III.]

Page 122.--C'est à tort que les Français et Espagnols confondent les Cantabres et les Basques (Oihenart les distingue); les Cantabres en étaient séparés par les Autrigons, et les tribus peu guerrières des Caristii et Varduli. Chez les Cantabres, commence ce mélange de noms de lieux que je ne trouve point chez les Basques. Les Cantabres sont essentiellement guerriers, les Basques aussi, et même ils se vantaient de ne pas porter de casques (Sil. It, III, 358. V. 197, IX, 232). Ceci prouve cependant qu'ils avaient plus rarement la guerre. Enfermés dans leurs montagnes, ils n'eurent point de guerres contre les Romains, sauf la guerre désespérée de Calagurris (Juven., XV, 93-110).

Page 127.--Les noms basques se représentent surtout chez les Turduli et Turdetani de la Bétique. Ainsi, il n'y avait aucune contrée de la Péninsule où les noms de lieux n'indiquassent un peuple parlant et prononçant comme les Basques d'aujourd'hui. Les formes infiniment variées de la langue basque seraient inexplicables, si ce peuple n'avait été formé de tribus très nombreuses, et dispersées autrefois sur un vaste territoire.--_Atzean_ signifie derrière, en arrière, et _Atzea_ l'étranger; ainsi ce peuple pensait primitivement que l'étranger n'était que derrière lui: ceci fait croire que, depuis un temps immémorial, ils sont établis au bout de l'Europe.

Page 149.--Les Celtes et les Ibères sont deux races différentes (Strab.). Niebuhr pense de même contre l'opinion de Bullet, Vallancey, etc. Les Ibères étaient plus pacifiques; en effet, les _Turduli, Turdetani_. Au lieu de faire des expéditions, ils furent repoussés du Rhône à l'Ouest. Ils ne faisaient pas de ligues avec d'autres, par confiance en soi (Strab., III, 4, p. 138); aussi, point de grandes entreprises (Florus, II, 17, 3), seulement de petits brigandages; opiniâtres contre les Romains, mais surtout les _Celtibères_; poussés par la tyrannie des préteurs, par la fréquente stérilité des pays de montagnes, avec une population croissante; obligés d'éloigner d'eux annuellement une partie des hommes en âge de porter les armes; effarouchés par l'état de guerre permanent en Espagne, sous les Romains.

Le monde Ibérien est antérieur au monde Celtique..... On n'en connaît que la décadence. Les Vaccéens (Diod., V, 34) faisaient chaque année un partage de leurs terres, et mettaient les fruits en commun, signe d'une société bien antique.

Nous ne trouvons pas chez les Ibères l'institut des Druides et Bardes. Aussi point d'union politique (les Druides avaient un chef unique). Aussi moins de régularité dans la langue basque, pour revenir des dérivés aux racines.

On accuse les Gaulois, et non les Ibères, de pédérastie (Athen. XIII, 79. Diod., V, 32); au contraire, les Ibères préfèrent l'honneur et la chasteté à la vie (Strab., III, 4, p. 164). Les Gaulois, et non les Ibères, bruyants, vains, etc. (Diod., V, 31, p. 157), les Ibères méprisent la mort, mais avec moins de légèreté que les Gaulois, qui donnaient leur vie pour quelque argent ou quelques verres de vin (Athen., IV, 40).

Diodore assimile les Celtibères aux Lusitaniens. Les uns et les autres semblent avoir déployé dans la guerre la ruse, l'agilité, caractère des Ibères (Strab., III). Mais les Celtibères craignaient moins les batailles rangées; ils avaient conservé le bouclier gaulois; les Lusitaniens en portaient un moins long (Scutatæ citerioris provinciæ, et cetratæ ulterioris Hispaniæ cohortes, Cæs. de B., lib. I, 39. Cependant id. I, 48).

Les Celtibères avaient (sans doute d'après les Ibères) des bottes tissues de cheveux (Diodore: [Grec: Trichinas eilousi knêmidas]). Les Biscayens d'aujourd'hui ont la jambe serrée de bandes de laine, qui vont joindre l'_abarca_, sorte de sandale.

Les montagnards vivaient deux tiers de l'année d'un pain de gland (nourriture des Pélasges, Dodone, etc.; glandem ructante marito. Juv. VI, 10). Les Celtibères mangeaient beaucoup de viande; les Ibères buvaient une boisson d'orge fermentée; les Celtibères, de l'hydromel.

Les ressemblances entre les Ibères et les Celtibères sont nombreuses, exemple: tout soin domestique abandonné aux femmes; force et endurcissement de celles-ci, qu'on retrouve en Biscaye et provinces voisines (et dans plusieurs parties de la Bretagne, comme à Ouessant).

Chez les Ibères et les Celtes (Aquitaine?) hommes qui dévouent leur vie à un homme (Plut. Sertor., 14, Val. Max., VII, 6, ext. 3.--Cæs. de B. Gall.). Val. Max., II, 6, 11, dit expressément que ces dévouements étaient particuliers aux Ibères.

Page 158.--Les Gaulois aimaient les habits bariolés et voyants; les Ibères, même les Celtibères, les portaient noirs de grosse laine, comme des cheveux, leurs femmes des voiles noirs. En guerre, par exemple à Cannes (Polyb., III, 114, Livius, XXII, 46), vêtements de lin blanc, et par-dessus habits rayés de pourpre (c'est un milieu entre le bariolé gaulois et la simplicité ibérienne).

Ce qu'on sait de la religion des Ibères s'applique aussi aux Celtes, sauf une exception: _Quelques-uns_, dit Strabon (III, 4, p. 164), _refusent aux Galliciens toute foi dans les dieux, et disent qu'aux nuits de pleine lune les Celtibères et leurs voisins du Nord font des danses et une fête devant leurs portes avec leurs familles, en l'honneur d'un dieu sans nom_. Plusieurs auteurs (dont Humboldt semble adopter le sentiment) croient voir un croissant et des étoiles sur les monnaies de l'ancienne Espagne. Florez (Medallas, I) remarque que dans les médailles de la Bétique (et non des autres provinces) le taureau est toujours accompagné d'un croissant (le croissant est phénicien et druidique; la vache est dans les armes des Basques, des Gallois, etc.). Dans les autres provinces, on trouve le taureau, mais non le croissant.

Nulle mention de temple, si ce n'est dans les provinces en rapport avec les peuples méridionaux (cependant quelques noms celtiques: exemple, Nemeto_briga_).--Strab. (III, 1, p. 138), dans un passage obscur où il donne les opinions opposées d'Artémidore et d'Éphore sur le prétendu temple d'Hercule au promontoire Cuneus, parle de certaines pierres qui, dans plusieurs lieux, se trouvent trois ou quatre ensemble, et qui ont rapport à des usages religieux (trad. fr., I, 385, III, 4, 5). Un voyageur anglais en Espagne dit qu'aux frontières de Galice on rencontre de grands tas de pierres, la coutume étant que tout Galicien qui émigre pour trouver du travail y mette une pierre au départ et au retour. Arist. Polit. VII, 2, 6: Sur la tombe du guerrier ibérien autant de lances ([Grec: obeliskous]) qu'il a tué d'ennemis.

Nous ne trouvons pas chez les Ibères, comme chez les Gaulois, l'usage de jeter de l'or dans les lacs ou de le placer dans les lieux sacrés, sans autre garde que la religion. Au temple d'Hercule à Cadix, il y avait des offrandes que César fit respecter après la défaite des fils de Pompée (Diod., c. XLIII, XXXIX); mais le culte de ce temple était encore phénicien, même au temps d'Appien, VI, II, 35.--Justin, XLIV, 3: «La terre est si riche chez les Galiciens, que la charrue y soulève souvent de l'or; ils ont une montagne sacrée qu'il est défendu de violer par le fer; mais si la foudre y tombe, on peut y recueillir l'or qu'elle a pu découvrir, comme un présent des dieux.» Voilà bien l'or, propriété des dieux.

Page 163.--Pour les noms de lieux, point de trace des Ibères dans la Gaule non aquitanique, ni dans la Bretagne [cependant voyez plus haut], quoique Tacite (Agric., II) croie les reconnaître dans le teint des Silures, dans leurs cheveux frisés et leur position géographique. (Mannert croit les trouver en Calédonie). Il faut attendre qu'on ait comparé le basque avec les langues celtiques. Espérons, ajoute M. de Humboldt, qu'Ahlwardt nous fera connaître ses travaux...

Page 166.--Les anciennes langues celtiques ne peuvent avoir différé du breton et gallois actuel; la preuve en est dans les noms de lieux et de personnes, dans beaucoup d'autres mots, dans l'impossibilité de supposer une troisième langue qui eût entièrement péri.