Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19)
Chapter 23
Le parti militaire pouvait dire à cela que «le pâle rentier» (Boileau le nomme ainsi), l'homme ruiné, affamé, épuisé, a bien peu d'énergie. Ces misérables encore dans la Fronde avaient pris les armes. Mais depuis ils n'ont pas la force de crier. Les noyés du Système moururent fort décemment. Aux plus cruelles opérations, Fleury n'entendit rien, Choiseul rien, Terray rien.--Aujourd'hui c'est un peuple, il est vrai, qui peut faire du bruit... Eh! tant mieux! Montons à cheval! et sus à la canaille!... Paris a besoin de leçon.
Petit mal! et grand bien! Quel bienfait que la banqueroute! l'État, libre, léger, dès lors, agira dans sa force, Paris perdra, c'est vrai. La France y gagnera. L'argent et la population y reflueront; ce gouffre de Paris n'absorbera plus le royaume, etc. C'est ce que Bezenval dit, non pas de sa tête,--d'après «un publiciste, peu scrupuleux, assez profond.»
Ce publiciste me semble être Linguet. Son journal, imprimé à Londres, est l'apôtre de la banqueroute (_Annales politiques et littéraires_, XV). Combien le payait-on? L'arrêt qui le condamne en 1788, fait entendre que «l'homme vénal» avait le mot d'en haut, était ainsi lancé pour préparer les choses et pour tâter l'opinion.
Sans détour, il exalte, il divinise la banqueroute, l'appelle «cette grande et salutaire opération.» Elle peut être mauvaise en Angleterre, car c'est le peuple qui s'engage. Mais en France, _ce n'est que le Roi_. L'anéantissement de la dette publique, à chaque avénement, serait _sage et très-légitime_.--Ingénieuse idée. La banqueroute, criée au milieu des fanfares, serait apparemment une des cérémonies du sacre.
On est émerveillé, non de l'effronterie de ce paradoxal Linguet, mais de l'aimable aisance avec laquelle la cour, nos loyaux gentilshommes (délicats aux duels et aux dettes de jeu) acceptent et vantent ces doctrines. De l'honneur, pas un mot. Où donc est cet honneur qui, selon Montesquieu, faisait l'âme des monarchies? Un roi _failli_, fripon, dévalisant son peuple pour enrichir sa Cour, cela leur paraît naturel.
Grand, étonnant contraste avec la vieille France qui même n'eut jamais le mot de banqueroute, emprunta aux Lombards le mot vil de _banca rotta_. L'austérité bourgeoise de nos vieilles Coutumes marquait de traits atroces ceux qui en venaient là. Elles ne tiennent le banqueroutier quitte qu'au prix d'une infamante exhibition. Parant sa folle tête du bonnet vert des fous, il ira, demi-nu et la chemise au vent, sur la place, siéger et frapper par trois fois la pierre.
Si la veuve ne veut pas payer pour son mari défunt, il faut qu'impudemment elle renie son mariage. Avant qu'il entre en terre, elle va devant tous insulter ce corps mort, lui jette au nez les clefs de la maison.
Conseillers admirables! chevaliers scrupuleux! Voilà donc leur avis!... Que le Roi vienne aussi, banqueroutier frauduleux, orné du vert bonnet, narguer les affamés, jeter les clefs sur le corps de la France.
CHAPITRE XXII.
LE COUP D'ÉTAT.--LES RÉSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHINÉ, ETC.--CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX.
Mai-Août 1788.
Brienne était perdu s'il n'eût eu un solide appui dans la reine et son extrême irritation. La honte du tour de passe-passe qui avait si mal réussi, l'exalta, et pour mieux braver, elle siégea dès lors aux comités et aux conseils. Elle opina, et prit la voix prépondérante. Ainsi, elle trôna, se découvrit entièrement, comme avait fait depuis dix ans sa soeur, la Caroline de Naples, tant louée de Marie-Thérèse et donnée pour exemple à Marie-Antoinette.
Brienne, encore plus mal à la cour que dans le public, succombait sous le faix. Il devint très-malade, sa poitrine se prit; on lui mit trois cautères. Autour de lui ce n'étaient qu'ennemis. Sa réforme, pourtant bien modérée, sur la maison du roi, son refus de payer les dettes de Vaudreuil, ses sages retranchements sur les Coigny, les Polignac, avaient exaspéré. Qu'est devenu le grand, le généreux Calonne: ce Brienne est si sec! La jeune cour d'Artois l'aurait bien volontiers jeté par les fenêtres. Que faire avec ce prêtre? Il est temps, disait-on, de déployer la force.
Ce qui pouvait le plus y faire penser la reine, c'était le rude accueil qu'elle avait reçu dans Paris. Ayant hasardé de venir à l'Opéra, elle y fut presque huée. Elle dut se sentir comme excommuniée de la France. De tous côtés un cri lui déchira l'oreille, ce nom: «Madame Déficit!» Le ministre de Paris fut effrayé, la supplia de ne plus s'y montrer. Son image y était proscrite. Le beau tableau de madame Lebrun resta comme captif à Versailles; s'il se fût hasardé de paraître à l'Exposition, il eut été insulté ou crevé. Dans Versailles même, elle fut avertie, et par ses gens! En allant aux conseils, elle entendit un musicien de la chapelle dire tout haut: «Une reine doit rester à filer.» (Campan.)
Elle avait été très-longtemps sous la détestable influence des bravaches étourdis, insolents, provoquants, qui contribuèrent tant à faire précipiter la crise. Le premier goût qu'elle eut à vingt ans, fut un officier de marine, un homme de ce corps odieux qui concentrait en lui tout ce que la noblesse eut de plus haïssable. Trianon, on l'a vu, et la Polignac, et la reine, subirent dix ans Vaudreuil, frère du marin célèbre, homme cassant, emporté, d'humeur folle, usant de son droit de créole, de passer en tout la mesure, de mépriser, écraser tout. Par bonheur, elle n'était plus sous ces funestes influences. Vaudreuil, avec Calonne, et tous les violents, s'étaient groupés autour d'Artois. Elle voyait chez lui ses ennemis. Cependant elle hésitait fort, semblait se demander parfois s'il ne vaudrait pas mieux essayer de la violence. Pensant tout haut, dans l'intime intérieur, devant ses femmes et familiers, elle dit un jour à Augeard, son secrétaire, comme en l'interrogeant: «Tout cela serait bientôt fini... Mais il faudrait verser du sang?...»
Augeard, secrétaire-chancelier, en même temps fermier général, gros financier colère, un Ajax, un Achille, répondit sèchement: «Oui, Madame.»
Quelle était la force réelle dont disposait la Cour? Considérable et imposante. Si Brienne et la reine en avaient fait usage, ils eussent pu verser bien du sang.
La force la plus sûre était celle des vingt régiments étrangers. Arme fort dangereuse. Ces mercenaires, surtout les Suisses, se piquaient d'être au roi, de ne pas connaître la France. Mangeant le pain du roi, ne connaissant que lui, à Paris comme à Naples, ils eussent loyalement tué. Les régiments dits Allemands, fort mêlés, n'étaient d'aucun peuple. Ces barbares, barbouilleurs, massacrant les deux langues, fort repus, souvent ivres, meute aveugle et grossière, auraient certainement sabré sans regarder, écrasé et femmes et enfants.
La belle cavalerie de la maison du roi, ce corps hautain, superbe, tant payé et privilégié, n'eût été guère moins sûre. Mais les Gardes françaises pouvaient vaciller davantage, ayant des rapports dans Paris où plusieurs étaient mariés.
L'armée, depuis 81, s'était fort transformée. _Nul officier que noble._ De là haine et envie du sous-officier roturier à qui on fermait l'avenir. Au moins on avait supposé que les officiers seraient sûrs... Eh bien, le contraire arriva.
Les Polignac qui firent cette ordonnance (par Ségur, nommé tout exprès) n'y favorisèrent la noblesse que dans une petite mesure. Les nobles de province qui entraient au service, n'avaient rien à attendre que de devenir capitaines. Tout grade supérieur fut pour l'autre noblesse, celle de cour, avec tous les gros traitements. Les simples officiers étaient très-peu payés, s'endettaient. Au service, leur perspective était de n'arriver à rien et de mourir de faim.
Les colonels et autres supérieurs traitaient fort lestement ce peuple de petits officiers (souvent plus nobles qu'eux). Ils commandaient, ils punissaient avec l'insolence outrageante de hauts seigneurs, posés en cour, pour qui la noble populace de ces provinciaux pesait peu. Ceux-ci, pour de légers motifs, étaient brisés, chassés piteusement. «Un colonel qui a besoin d'argent, disait-on, sait s'en faire. Il casse un officier, vend son grade à un autre.» (V. Servan et Chassin, _l'Armée_.)
Voilà comment la cour se trouva avoir mis contre elle non-seulement le sous-officier non noble qui ne pouvait monter, mais l'officier lui-même, le noble, écrasé par le favori, le colonel de l'OEil-de-Boeuf.
Cette première révolution de 1788, ce fut celle de la noblesse.
Chose plus forte encore: la cour n'avait pas la cour même. Les grands noms, les hautes fortunes, les pairs de France, la vraie cour du royaume allait agir à part contre la cour de Trianon. Celle-ci put s'apercevoir de sa grande solitude. Les pairs que Louis XV avait pu écarter et séparer du Parlement, y siégent aujourd'hui malgré le roi.
Tout va vers une crise.
D'une part le Parlement (par la voix d'Adrien Duport) veut désarmer le Roi, s'attaque aux Lettres de cachet.--Repoussé durement, il remonte plus haut; accuse (sans la nommer) la reine.
Donc, mort au Parlement. Versailles hasarde un coup. Des ouvriers, gardés à vue, impriment au château les dépêches qui vont porter partout la foudre. Profond secret qui n'en transpire pas moins. Une boulette de glaise, contenant une épreuve, part d'une des fenêtres, est portée à d'Éprémesnil.
Que trouva-t-on dans cette boule? Le plus monstrueux avorton qui peut-être fût jamais sorti de la cervelle humaine.--Un fou n'eût pas suffi. Il fallut trois fous. On y distingue à merveille l'influence, la main, le style de plusieurs auteurs différents.
Brienne était dans son lit, toussant fort et n'en pouvant plus, avec ses trois cautères. Je ne puis lui imputer la partie vaillante et brillante, jeune évidemment, du projet.
Le grand article capital était, on peut dire, signé d'une écriture princière. Le Roi pour conseil suprême d'enregistrement prenait... qui? Ses propres domestiques, le grand aumônier, le grand chambellan, le grand écuyer, le grand maître de sa maison, et son capitaine des gardes!--Ajoutez quelques dignitaires, prélats, maréchaux, gouverneurs, chevaliers de Saint-Louis, quatre seigneurs titrés (en tout vingt et une personnes). Cela s'appelait _Cour plénière_. Louis XVI, en sa _Cour plénière_, renouvelait Charlemagne. Comme splendeur, comme costume, rien n'était plus éblouissant. Qui dit _Cour plénière_ dit _fête_ (selon tous les dictionnaires). La monarchie allait être une fête perpétuelle.
Quel dommage que le roi, si gauche, soit peu propre à jouer Charlemagne ou Philippe-Auguste! Combien ce rôle irait mieux à ce prince de roman, au jeune et brillant Galaor, le cousin d'Amadis de Gaule! On donnait volontiers ce nom au charmant comte d'Artois. Son agréable figure, qu'une bouche toujours entr'ouverte faisait paraître un peu niaise, promettait déjà à la France le héros de l'émigration, le roi pour qui 1815 a trouvé _le genre troubadour_.
La Sottise n'est que sotte, parfois modeste et prudente. Mais au delà, plus naïve s'étend largement la Bêtise. Elle parade, elle triomphe, fait la roue au soleil. C'est le caractère qui reluit dans la nouvelle institution. Elle est très-bien combinée pour détruire ce qui reste de la religion monarchique. Le roi était dans celle-ci un être à part que Dieu souffle et inspire (c'est ce que Louis XIV dit expressément à son petit-fils). Ici, derrière le roi, on voit, au lieu de Dieu, la valetaille qui remue le mannequin.
Ce qui prouve que ces valets de Versailles travaillaient pour eux, c'est qu'ils se sont nommés _à vie_. Choisis irrévocablement, ils siégent dans leur dignité aussi fermes que le roi. Ceci répond à la plainte qu'avait faite l'un d'eux (Besenval): «Qu'à Versailles, on n'est sûr de rien.»
Une chose admirable encore, d'inimitable insolence, que Lamoignon certainement n'écrivit que sous la dictée de ces fous, ce fut l'étrange article: «Les Parlements _ne jugent plus que les nobles et les prêtres_. Les roturiers sont désormais jugés par de simples bailliages.»
Cela fait deux nations. Hors des ordres privilégiés, la vie humaine est si peu comptée, que pour en décider, il suffit des juges inférieurs.
Il va sans dire qu'après un tel outrage à la nation, les réformes de Lamoignon dans le droit criminel ne comptaient guère; quelque bonnes qu'elles fussent, personne n'y fit attention.
Les Parlements étaient réduits à quelques membres. Le reste supprimé, ruiné, remboursé quand et comment? En rentes apparemment sur ce trésor insolvable, qui va suspendre ses payements.
Ce que je crois de Brienne dans cette belle composition, c'est un article de ruse, d'une ruse maladroite, risible invention d'un cerveau faible, que la maladie affaiblit encore.
_Dans le cas de circonstances extraordinaires où nous serions obligés d'établir de nouveaux impôts_ (mot plaisant pour un homme, qui n'a pas cessé d'être dans cet état extraordinaire)... _d'établir de nouveaux impôts avant les États généraux, l'enregistrement de ces impôts par la Cour plénière n'aura qu'un effet provisoire jusqu'aux États que nous convoquons._
Ainsi le roi à volonté va créer de nouveaux impôts. Pour le faire avaler, on confirme l'espoir d'avoir les États généraux. Mais cela est trop fin. La Cour est indignée de ces ménagements de Brienne. Elle reprend la plume. «Eh! quoi, Sire? La Cour plénière alors ne fera que du provisoire? Comment! Votre Majesté se subordonne à ces États?...» La reine, ou le comte d'Artois, ajoutent fièrement une ligne qui anéantit tout le reste, ôte espoir, détruit les États, même avant qu'on les ait donnés, qui défie la nation, ferme solidement les bourses et rend la banqueroute sûre:
_Sur cette délibération des États, nous statuerons définitivement._ Donc les États ne seront rien qu'une vaine cérémonie. On a soin ici de le dire, d'avertir la Nation.
Cette pièce extraordinaire, éclose une fois de sa boule, courut partout secrètement. Plusieurs parlements de province la reçurent, protestèrent d'avance. Ici les pairs s'effrayèrent, et crurent, comme les magistrats, qu'autour de ce monde en délire, il fallait au plus tôt dresser des garde-fous. M. de La Rochefoucauld, admirateur et traducteur des constitutions américaines, fut probablement celui qui conseilla de faire une _Déclaration des droits_. Les pairs, unis au Parlement, déclarèrent que les «coups préparés contre la magistrature n'avaient de but que de couvrir les anciennes dissipations, sans recourir aux États généraux, que le système de _la volonté unique_ manifesté par les ministres annonçait le projet d'anéantir _les principes de la monarchie_.»
«Cela considéré, ils décident que: la France est une monarchie gouvernée suivant les lois. Ces lois fondamentales embrassent: 1º le droit de la maison régnante; 2º le droit de la nation d'accorder l'impôt; 3º les droits et coutumes des provinces; 4º l'inamovibilité des magistrats, leur droit de vérifier si les volontés du Roi sont conformes aux lois fondamentales; 5º le droit du citoyen de n'être jugé que par ses juges naturels, de n'être arrêté que pour être remis sans délai aux juges compétents.
«Ils déclarent unanimement que si la force disperse le Parlement, elle remet le dépôt de ces principes entre les mains du Roi et des États généraux.»
Déjà une tentative directe de désarmer la cour en empêchant toute levée d'impôt, avait été faite par deux conseillers, Goislard et d'Éprémesnil. Le 4, ordre de les arrêter.
On n'avait vu que trop souvent de pareils enlèvements. Chez un peuple devenu si patient depuis deux siècles, l'insolence de la royauté, la brutalité militaire semblaient toutes naturelles. C'était la joie, la risée des gardes et des mousquetaires d'insulter les grandes robes. Ici, pour la première fois, l'homme d'épée hésita. Les deux conseillers menacés s'étant réfugiés dans le Parlement, le capitaine M. d'Agoult, devant l'imposante l'assemblée, se sentit pris de respect, troublé dans sa conscience. Quand il demanda les deux membres, tous se levèrent, s'écrièrent: «Nous sommes tous Duval et Goislard!--Un exempt qu'il fit entrer pour les lui désigner, s'obstina à ne pas les voir. M. d'Agoult, embarrassé et honteux de son rôle, envoya à Versailles demander de nouveaux ordres. La séance, de jour, de nuit, continua pendant trente heures. L'effet était obtenu; l'esprit nouveau, le respect de la loi, l'horreur de la violer, avaient fortement éclaté. Cette grande scène dramatique où l'homme d'exécution avait rougi de lui-même, devint une grande leçon. Elle fut connue partout, et partout, comme on va voir, l'épée se trouva brisée. Duval et Goislard eux-mêmes terminèrent, se désignèrent, adressèrent au Parlement de pathétiques adieux, et suivirent fièrement d'Agoult, contristé et humilié.
Même avant cette grande scène, la mine était éventée. Des protestations foudroyantes partaient de tous les Parlements. Le plus éloigné de tous, le Parlement de Navarre, éclata dès le 2 mai. Celui de Rouen le 5; Rennes et Nancy, le 7; Aix et Besançon, le 8; Bordeaux et Dijon, le 9.
Ces pièces, que j'ai sous les yeux réunies dans une précieuse brochure (Bibl. de Grenoble), sortent de la banalité ordinaire; elles sont des appels éloquents à la loi, à l'honneur. Le vrai danger des Parlements était que, par la création subite de quarante-sept bailliages, le ministère allait tenter tout un peuple d'avocats et de gens de loi. Il tentait beaucoup de villes jalouses de l'importance des villes de Parlements. Par exemple, il pouvait se faire en Bretagne que Nantes et Quimper, jalouses de Rennes, acceptassent les bailliages, et saisissent l'occasion de détrôner le Parlement.
Ces oppositions surgirent, mais plus tard. Pour le moment, avec un bon sens admirable, chacun ajourna, subordonna l'intérêt personnel. Personne n'accepta de places d'un gouvernement flétri. Il y avait alors, en cette France (tant légère, gâtée qu'elle fût), certaine délicatesse, certain sentiment de l'honneur qui ne s'est guère retrouvé aux temps soi-disant _positifs_.
Donc, le Roi, le ministre, se trouvaient réellement dans une grande solitude. Le Roi (sauf ses cinq ou six domestiques, chambellans, etc.), ne trouvait personne à mettre dans sa fameuse Cour plénière. Sa parade du 8 mai fut singulièrement ridicule.
Ceux qu'on traîna de force à cette Cour plénière protestèrent avant et après. Plaisante magistrature qu'il eût fallu garder à vue, lier sur ses chaises curules. Après un seul jour d'essai, on ajourne indéfiniment. Le 10 mai, le jour où partout (à Rennes, à Grenoble, Rouen, etc.), on fit l'exécution brutale de forcer les Parlements à enregistrer leur décès, la Cour plénière elle-même pour qui on faisait tout ce bruit, ce triste avorton déjà était mort et enterré.
Nul spectacle plus curieux que de voir en chaque province les formes diverses de la résistance. Elles donnent la mesure exacte de ce que chacune d'elles gardait de vitalité sous l'écrasement monarchique.
Le Midi était assommé. Les deux Terreurs épouvantables des massacres albigeois et des massacres protestants, tombant les uns sur les autres, avaient admirablement monarchisé le pays. Les États de Languedoc, tant vantés pour leur cadastre, répartition, etc., n'étaient pas moins épiscopaux, comme au lendemain de la conquête de Montfort. Le Tiers-État y votait, mais _il ne parlait jamais_. Toutes ces municipalités étaient muettes.
La Bourgogne, tous les trois ans, se réunissait vingt jours en États pour baiser les bottes du gouverneur héréditaire, un Condé. Cinquante bourgeois, en présence de trois cents nobles et cent prêtres, ne soufflaient que pour voter des présents au gouvernement, aux premiers de l'assemblée.
Trois familles suffisaient pour jouer la comédie des petits États d'Artois. Ceux de Provence étaient nuls; le pays avait maigri jusqu'à l'os et au squelette, à l'instar de ses montagnes, dévasté, dépouillé, chauve; ses pauvres communautés, trop heureuses de vendre leurs voix, étaient toutes dans la main d'un seigneur, le consul d'Aix. L'imperceptible Navarre et le tout petit Béarn avaient seuls gardé quelque chose des libertés antiques. En Béarn, le peuple avait au moins un veto négatif. En Navarre, seul il votait dans les questions d'argent.
Rouen, Besançon, Grenoble, regrettaient amèrement, redemandaient leurs États, depuis longtemps supprimés.
La Bretagne avait les siens, on l'a vu, orageux, troubles, dominés par un grand peuple de petits nobles turbulents. Ces dures têtes de silex n'étaient pas moins bouillonnantes. Toujours quelques fous, du Régent à Louis XVI, rêvaient la séparation, la Bretagne libre de la France, seule en son trône de granit, comme un Arthur ressuscité, avec la monarchie celtique. Un grand peuple dispersé, curés, bourgeois, paysans, matelots, ne partageait pas ces songes, et se montrait plus docile, entraîné pourtant par moment aux emportements de la noblesse, aux audaces du Parlement. C'était le plus fier du royaume. Il rappelait incessamment sa fameuse duchesse Anne et les droits de son contrat. Lui-même parfois représentait la trop quinteuse duchesse dans sa mauvaise humeur hautaine. En 1764, le Roi ayant écrit qu'il cassait sa décision, le Parlement, sans voir la lettre, la lui renvoya par la poste.
La grande bataille de la France fut réellement soutenue par deux provinces, la Bretagne et le Dauphiné.
La Bretagne eut réellement quelque avance sur le Dauphiné. Rennes eut son combat le 10 mai, et Grenoble le 7 juin.
Ces deux provinces avaient fort préparé l'esprit public. La Bretagne, dès Louis XV, dès l'affaire de La Chalotais qui fit vibrer toute la France. Le Dauphiné déjoua le mensonge des Assemblées provinciales. Le Parlement de Grenoble dit qu'on devait publier leur règlement, préciser leur mission: jusque-là, intrépidement, _il leur défendit de s'assembler_ (15 décembre 1787).
La première scène décisive est celle de Rennes. Le Parlement ferme ses portes. C'est aux commissaires du Roi, au gouverneur Thiard, à l'intendant Molleville, de les forcer. À leur sortie du Parlement, les pierres, les bûches et les bouteilles volent et menacent leurs têtes.
L'intendant tombe, est frappé. Que ferait la troupe? Thiard était peu en force et défendait de tirer. Ses officiers, qui voyaient dans le peuple tant de gentilshommes, n'avaient nulle envie de tirer sur les leurs. Un d'eux, Blondel de Nonainville, dit: «Moi aussi, je suis citoyen!» On lui saute au cou; on le porte en triomphe. Et nombre d'officiers l'imitent. (Duchatellier, I, 43, 73.)
La cour ne comprit pas encore. Elle expliqua l'événement par la mollesse de Thiard, qui n'avait pas voulu tirer sur la noblesse de Bretagne. La révolution de Rennes commandait quelques égards, étant surtout celle des nobles et des fils de la bonne bourgeoisie, des étudiants en droit de cette université. Ces nobles, nous les avons vus, dans l'affaire de Damiens, marquer entre tous les Français, par la vive émotion, le violent amour du Roi. Ils n'étaient pas suspects au fond. D'autant plus violents aussi dans leur attaque au ministère, ils dressèrent son accusation. Avec l'obstination bretonne, ils la portèrent à Versailles, par une, deux, trois députations. La première, douze gentilshommes, brutalement mise à la Bastille; la seconde de dix-huit, arrêtée en route, n'empêchèrent pas cinquante-trois députés de pénétrer enfin au Roi.
Thiard n'en réussit pas moins à disperser le Parlement et à l'exiler de Rennes. La chose fut plus difficile pour le Parlement de Grenoble.
Le Dauphiné, il faut le dire, ne ressemblait guère à la France. Il avait certains bonheurs qui le mettaient fort à part.
Le premier, c'est que sa vieille noblesse (l'_écarlate des gentilshommes_) avait eu le bon esprit de s'exterminer dans les guerres; nulle ne prodigua tant son sang. À Montlhéry, sur cent gentilshommes tués, cinquante étaient des Dauphinois. Et cela ne se refit pas. Les anoblis pesaient très-peu. Un monde de petits nobliaux labourant l'épée au côté, nombre d'honorables bourgeois qui se croyaient bien plus que nobles, composaient un niveau commun rapproché de l'égalité. Le paysan, vaillant et fier, s'estimait, portait la tête haute.