Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19)
Chapter 21
À la Fédération de 1790, un royaliste, M. de Virieu, voyant la reine sur l'estrade, l'admira, mais ne put garder un mot: «Voyez la magicienne!» Ce mot fut répété. Et la reine elle-même, dans la tragique année 91, n'ayant agi que trop sur Mirabeau, Barnave, l'appelle en souriant «La fée.»
Ses portraits successifs, de plus en plus, expriment cette énigmatique puissance, à part de la jeunesse, à part de la beauté. Suivez-les à Versailles. Au premier (de vingt ans), elle est éblouissante, mais cela paraît peu encore. Ce sont les deux derniers portraits (de 31 et 32 ans), qui nous la donnent ainsi, triste, trouble, fort dangereuse. Ce n'est pas là la bonne fée. L'image est fantasmagorique, point naturelle, point rassurante. Est-ce Circé? Non pas. L'altier et le tendu en diminuent le charme. Est-ce Médée? Non pas. Elle n'a pas du tout l'obscène atrocité de la vraie Médée (Caroline). Après plusieurs grossesses, et à trente et un ans, dans le second portrait de madame Lebrun (86-87), elle reste fort belle, garde sa peau nacrée, «si transparente qu'elle n'admettait nulle ombre.» Autour d'elle et sur ses genoux, elle a ses beaux enfants. On repense à Van Dyck, à son Henriette d'Angleterre. Moelleusement vêtue d'un très-doux velours rouge, qui prête ses reflets au satin de la peau, elle séduirait fort, n'était le bleu trop bleu de l'oeil, le regard fixe à faire baisser les yeux.
Mais avec ses enfants pourquoi se roidit-elle? Ces innocents gardiens la protégent. Ils devraient donner à ce tableau du calme. Il n'est point innocent, il n'est point rassuré. Il n'a pas la sécurité du noble tableau de Van Dick. La fée y nuit trop à la mère. Elle fascine au lieu de toucher. L'artiste aussi, nerveuse et troublée de la reine, émue de l'avenir, travaillait inquiète, et la main, je crois, a tremblé.
Je ne crois pas du tout que le roi n'ait pas vu la pente sur laquelle sa cruelle passion le traînait. Sous sa morne figure que l'on eût crue insouciante, il avait de grands troubles. Un mot lui échappa qui peut en faire juger. Quand la mort de Vergennes (janvier 87) enleva les derniers moyens qu'il avait d'enrayer, le laissa faible et seul, il alla voir sa tombe au cimetière et dit: «Plût au ciel que déjà je pusse reposer à côté de vous!»
Grave parole! on croirait volontiers qu'il eut à ce moment l'affligeante lueur de tous les changements qui s'étaient faits en lui, de son énorme écart d'avec le premier Louis XVI.--Où est le scrupuleux dauphin, le roi si amoureux du bien public, et, ce qui est plus fort, _où est le roi chrétien?_ Quelle trace en son règne actuel de ce primitif idéal du duc de Bourgogne, dont il avait, lisait, relisait les papiers? Cet idéal du roi, quoique si favorable aux nobles et au clergé, implique le respect du devoir, l'intérêt du pasteur pour le troupeau que Dieu lui confia. L'âme de Fénelon y était contenue. Combien cette âme est loin, dans l'égoïste oubli où le roi est tombé! Que reste-t-il ici du sentiment chrétien des tendresses du _Télémaque_ pour les misères du pauvre peuple? Il avait été élevé par deux Jésuites, la Vauguyon, Radonvilliers, qui ne purent cependant fausser entièrement l'honnêteté de sa bonne nature allemande. S'il disait faux parfois, c'était faiblesse, ou bien respect humain. Nul doute que ses très-mauvais maîtres ne lui aient de bonne heure donné la grande tradition monarchique, le droit des rois de tromper pour le bien. Ces leçons lui revinrent bien plus qu'on n'aurait cru en 1787. Par trois fois, il entra, avec Calonne, avec Brienne, dans leurs plans misérables, dans les ruses grossières qui ne pouvaient que l'avilir.
Voici ce que les faiseurs de Calonne avaient imaginé (son financier Panchaud, son parleur Mirabeau, etc.): d'éblouir le public, à ce fâcheux moment, et de le dérouter par l'imprévu d'un grand spectacle, par une mise en scène dans le genre de Cagliostro. C'était l'évocation d'une ombre.
Contre le Parlement qui se disait la France, on faisait apparaître une certaine figure qu'on disait la France elle-même. Une fausse petite France, choisie, triée adroitement, d'une centaine de Notables. Henri IV autrefois fit jouer cette comédie. Le fond était ceci: Ces Notables, arrivant sans droit, par simple choix du Roi, pouvaient l'aider mais ne le gênaient guère. Selon les occurrences, c'était peu ou beaucoup. Tantôt on disait: «C'est la France.» Tantôt on disait: «Ce n'est rien.»
Mirabeau nous assure que c'est lui qui donna l'idée à Calonne. Il avait besoin d'une place et se figurait être secrétaire des Notables. Si on l'en croit du reste, dans cette oeuvre de ruse, il espérait mener Calonne plus loin qu'il ne voulait, des Notables aux États généraux, à l'Assemblée nationale. Il croyait tromper les trompeurs. Son second, dans la ruse, était l'abbé de Périgord, M. de Talleyrand, qui fort adroitement, d'un pied boiteux, marchait derrière le puissant orateur, s'en faisait remorquer. Mirabeau le donna à Calonne (5 juillet 86), le lui recommanda comme un jeune homme habile, discret, fort capable d'écrire «les très-grandes idées, conçues de son génie.» Nul plus apte en effet à vêtir le mensonge de forme décevante et menteuse.--Ce petit Talleyrand allait mieux à la chose que Mirabeau lui-même, trop bruyant, trop retentissant. De Mirabeau, Calonne prit l'avis et prit l'homme, mais l'éloigna lui-même, l'envoya à Berlin.
La singularité piquante de ce plan de Calonne, c'est qu'il offrait, article par article, les réformes les plus contraires à ce qu'on attendait de lui, les idées qu'on savait les plus antipathiques au roi.
1º _Unité administrative._ La monarchie, enfin tranquille, peut effacer les bigarrures parmi lesquelles elle a grandi. Proposition immense qui eût fait disparaître ces corps, ces priviléges antiques pour qui le Roi avait tant de respect (lui-même l'écrivait en 1788 dans une note sur les plans de Turgot).
2º _Égalité d'impôts par la taxe territoriale_, que jadis Machault proposa.
On se rappelle le combat que Machault soutint cinq années (1749-1754) contre le Dauphin, père du Roi. La terreur du Dauphin, la terreur du Clergé, était que, pour une telle taxe, il fallait préalablement _estimer tous les biens_. Machault voulait avoir un état des biens du clergé. Proposition horrible qui crevait l'Arche sainte, renversait la religion. On eût vu ce que l'oeil laïque ne devait voir jamais (que le clergé avait quatre milliards). Le Dauphin, pour une telle cause, fit une guerre désespérée, s'immola et ses soeurs, l'honneur et la conscience. Louis XVI, son fils, fidèle à sa mémoire, se réglant sur lui seul et lisant toujours ses papiers, put-il tout à coup agir contre dans le point le plus sérieux? Était-il converti sur cela? Point du tout. S'il fut l'invariable ennemi de la Révolution, ce fut moins pour ses droits que pour ceux du clergé.
La taxe de Machault qu'on mettait en avant n'était rien qu'un épouvantail. Ce qui le prouve assez, c'est qu'on la proposait sous la forme la plus impossible, chimérique, enfantine: «Elle serait levée en denrées.» Mais avant on allait, en estimant les biens, sonder toute fortune, regarder dans les poches des deux ordres privilégiés. Qu'eût-on vu? La richesse énorme du clergé, le déshonneur des nobles, le désordre de leurs affaires. En leur donnant la peur de tout montrer au jour, on allait les forcer de composer avec le roi, d'accorder des subsides, d'autoriser l'emprunt refusé par le Parlement.
3º Le troisième mensonge du grand prestidigitateur, c'était une certaine ombre de représentation nationale. Turgot, en 76, dans ses vastes idées d'éducation politique, pour préparer la France à se gouverner elle-même, imaginait un système d'assemblées communales, provinciales, couronné par l'assemblée des assemblées. Necker fit un petit essai des assemblées provinciales en 1778. Ces choses, bonnes alors, dix ans après avaient bien peu de sens. Au moment où l'esprit public voulait et exigeait une représentation sérieuse, où la France allait se soulever en souveraine, en juge, ouvrir un sévère examen, le roi et le ministre, qui voulaient l'arrêter aux vieilleries, étaient jugés par là. On voyait des coupables occupés de gagner du temps.
Du premier coup on réclama contre ces ruses trop grossières. Les prétendues _Assemblées provinciales_ de Calonne n'avaient rien de provincial. (Cela fut dit crûment à Besançon, à Grenoble, etc.) Tout émanait du roi. _Il nommait_ d'abord trente personnes qui elles-mêmes en choisissaient trente. La Fayette, un des trente qu'on nomma d'abord pour l'Auvergne, explique cela parfaitement. Il ajoute: «_Nous nommons aussi_ la moitié des assemblées _inférieures_.» Ainsi ces délégués du roi ne faisaient pas seulement l'assemblée provinciale, mais celles des communes ou paroisses. Donc nulle élection populaire. Et rien de sérieux. Du haut en bas, tout était faux.
Ces assemblées devaient répartir la taille, régler certains travaux, juger en premier ressort certains litiges. En réalité, l'Intendant, le vrai roi administratif de la province, restait maître de garder par devers lui ce qu'il voulait, de les imiter plus ou moins. Ce qui irritait, indignait, ce qui même à Grenoble fit repousser ces assemblées, c'est que le ministère n'en donnant pas le règlement, laissait ainsi louche et douteuse la limite réelle de leurs attributions, ne voulait que créer par elles certaine opposition aux Parlements, mais se réservait en dessous de les tenir par l'Intendant toujours faibles, mineures, ignorantes.
Un bienfait plus réel, mais tardif, c'étaient les réformes dont Calonne avait pris l'idée aux Économistes, à Turgot: Libre commerce des grains,--Plus de douanes intérieures,--Meilleur règlement des maîtrises,--Adoucissement de la gabelle,--Plus de corvée (mais en payant),--Belle promesse d'économie, même sur la Maison du roi.
Surprenant travestissement. Le prodigue, l'effréné Calonne, tout à coup grimé en Turgot! On ne voit plus sur sa table que les livres des économistes. Ceux à qui il donne audience, lui trouvent en main l'_Ami des Hommes_, annoté en cent endroits. Comédie bien suspecte à ceux qui le soir voient ce Turgot chez les Polignacs, leur ami et celui d'Artois, qui s'amusent de la parade, contemplent l'excellent acteur.
Le beau, c'est son austérité. Pour être secrétaire des notables, Mirabeau n'est pas assez pur. Calonne ne veut plus que des saints. Il ne lui faut que des rosières. Il couronne l'innocence même dans l'ancien ami de Turgot: son premier commis des finances et le secrétaire des Notables, ce sera Dupont de Nemours.
On est surpris et triste de voir le Roi couvrir, autoriser, accepter comme siennes ces idées de Turgot qu'il hait, méprise au fond (on le voit par les notes très-aigres, de sa main, qu'il met au vieux plan de Turgot en 1788). Pour le décider au mensonge, il fallait que Calonne répondît, garantît que tout était illusion, un moyen de sortir de l'affaire, une planche pour passer l'abîme, et qu'une fois passé, on jetterait du pied.
Le roi avait été d'abord surpris et alarmé. Il put se rassurer, quand on lui fit bien voir le secret de la chose. Tout en parlant de confiance, il ne confiait rien, gardait tout dans sa main, jouait à volonté de la fallacieuse machine. Les cent quarante-quatre notables ne siégeaient pas ensemble. On les tenait parqués et divisés en sept bureaux, chacun présidé par un prince. Chaque bureau donnait une voix, quatre bureaux sur sept faisaient majorité. _Mais dans quatre bureaux on avait la majorité avec quarante-quatre notables._ Avec les quatre voix de ces quatre bureaux (faux et déloyal avantage!), on primait la majorité réelle, fût-elle de cent voix. Donc, c'est affaire de rire. L'escamoteur attrape ces benêts de Notables, éblouis, hébétés et menés par le nez. Ils votent les impôts, autorisent l'emprunt; ils remplissent la caisse, s'en vont... Et le tour est joué!
Un roi, lourd comme Louis XVI, était peu propre à ces manoeuvres. Il accepta pourtant, il prit son petit rôle, s'efforça d'être gai, assuré, fit le brave. La veille, il écrit à Calonne: «Je n'ai pas dormi, mais c'est de plaisir!»
Calonne et sa tête légère, son profil de renard, sa petite perruque, était une mesquine figure pour la hâblerie redoutable qu'il apportait à l'Assemblée. Il exposait les maux publics avec sévérité, comme s'il n'y eût été pour rien. Il montrait l'impuissance des palliatifs, ajoutant ce mot solennel:
«Que reste-t-il qui supplée?... LES ABUS.»
«Oui, Messieurs, dans les abus se trouve un fonds de richesse que l'État a droit de réclamer. Dans la proscription des abus réside le seul moyen de subvenir aux besoins... Et le plus grand des abus serait de n'attaquer que les petits. Ce sont les plus considérables, les plus protégés qu'il s'agit d'anéantir.»
Là, l'Assemblée se regarda. Qui siégeait? Les abus eux-mêmes.
Il poussa, s'expliqua...: «Abus qui pèsent sur la classe productive et laborieuse, priviléges pécuniaires, exemptions injustes qui ne peuvent décharger les uns qu'en aggravant le sort des autres.»
C'était accuser les Notables, les mettre au pied du mur, les mettant en demeure de voter contre eux-mêmes, ou de se signaler à la haine publique. L'impopularité dont souffrait le gouvernement, elle aurait passé aux Notables.
Plus d'un dut regarder la porte, croire à un guet-apens. Le clergé fut surtout inquiet de se voir fortement désigné par un mot sur l'intolérance.
Ainsi, montrant les dents, Calonne, enveloppé de la peau du lion de Némée, ne pouvait pourtant éviter de montrer le bout de l'oreille. Mais il le fit avec talent. Dans un langage magnifique, il rappela le Déficit, mal antique de l'État, qui se perd dans la nuit des temps. Sa poésie pompeuse brouilla tout. Ce qu'on en comprit, c'est que le Déficit s'était accru sous Necker, qu'à son départ, il fut de quatre-vingt millions par an.
Ainsi, il aurait mis le plus fort sur le dos de Necker, détourné le public sur un autre terrain, l'examen du _Compte rendu_ de celui-ci, écarté, ajourné la chose capitale: le crime des cinq cent millions empruntés, et dissipés en trois années.
Plus tard, il osa dira que Necker, quittant la caisse, n'y avait rien laissé, qu'il n'avait pas pourvu aux dépenses de l'année.
Personne ne douta que le menteur ne fut Calonne. Il y eut un _tolle_! véhément contre lui, un cri universel pour Necker. L'effroi fut dans Versailles. Quelqu'un osa insinuer qu'il y aurait prudence à envoyer les Polignacs à Londres. Quelqu'un ouvrit l'avis de se saisir de Necker et de le bâillonner. Comment? en le faisant ministre. On sentait qu'à propos de sa défense personnelle, il récriminerait, démontrerait les hontes de Calonne, du roi, de la cour.
Des complices de Calonne, les premiers à coup sûr étaient les princes qui lui vendirent sa place et en tirèrent des sommes épouvantables (_Augeard_). En faisant Monsieur, d'Artois et Condé, présidents des Notables, Calonne avait bien droit de croire qu'il avait là de solides compères qui plaideraient, mentiraient pour lui. Mais ayant tant reçu, se sentant si véreux, ils furent sous la panique. Ils cherchèrent un abri, la popularité. Des Notables disaient que l'ordre populaire devait avoir _autant_ de délégués que les deux autres réunis. Monsieur et le comte d'Artois le dirent et dirent bien plus: que les deux ordres privilégiés ne devaient avoir _que le tiers des voix_!
Mais Monsieur enfonça dans le coeur de Calonne un coup plus direct... _Tu quoque, mi fili!_... Il dit qu'avant d'examiner l'impôt nouveau, il faut juger l'ancien et regarder _les comptes_.
Simple menace. S'il osa dire cela, c'est qu'il était bien sûr que le roi, que Calonne n'oseraient exposer ce fumier. Réellement le roi avait peur. Il renia son fripon de ministre, l'accusa, se mit en fureur. Il invectiva violemment «contre ce coquin de Calonne, qu'il aurait dû faire pendre!» Il saisit une chaise, la maltraita, brisa, extermina.
Des évêques, voyant que le Roi même enfonçait son ministère, le poussèrent vivement. «Nul impôt, lui dirent-ils, que par les États généraux.» Sorte d'appel au peuple. Calonne y répondit par un semblable appel. Il imprima ses plans, il donna à grand bruit l'exposé des bienfaits que les Notables repoussaient. Manifeste de guerre que durent lire partout les curés. Deux ans plus tard, c'eût été un tocsin. Mais rien encore n'est éveillé.
D'autre part, il rappelle de Berlin son dogue de combat, Mirabeau, pour lui faire mordre Necker, comme il a mordu Beaumarchais. Mirabeau, sans scrupule, usa d'un véhément pamphlet qu'il avait fait jadis contre Calonne, biffa _Calonne_ et mit _Necker_ à la place. Très-mauvaise action. Il ne tenait nul compte dans ce livre de ce qui excusait les grands emprunts de Necker (la guerre), de ce qui condamnait les emprunts de Calonne (la paix).
Le livre réussit par-dessus les nuées. Le roi en fut ravi (Mir., _Mém._, IV, 404), croyant Necker tué pour toujours.
Calonne y gagna peu. Son improbité le coulait. On sentait trop que même les plus belles réformes, dans une telle bouche, étaient un leurre. On n'eût rien accepté de lui. On sentit qu'il fallait à tout prix purger le terrain. On le mit sur un point qui eût commencé son procès: les échanges qu'il avait fait au préjudice du domaine. L'accusation, dressée, fut signée _La Fayette_.
Le roi, travaillé fortement contre Calonne par la reine et Miromesnil, reçut et lui montra avec sévérité une pièce qui prouvait son mensonge. Joly, le successeur de Necker, témoignait qu'en effet Necker partant en 81 avait fait les fonds de l'année. Calonne, au lieu de se défendre, attaque et récrimine. Il accuse Miromesnil d'agir contre le ministère. «Quel succès espérer, si l'on n'agit d'ensemble, si l'on n'assure l'unité du pouvoir?...» Cela frappe le roi... Mais qui pourrait-on mettre à la place de Miromesnil? Calonne désigna Lamoignon.
Il ne s'en tint pas là. Voyant le roi facile, il saisit l'occasion, dit qu'on n'obtiendrait pas cette unité sans renvoyer aussi Breteuil.
Breteuil! proposition hardie. C'était toucher la reine même.
Breteuil c'était l'Autriche, c'était l'homme de la famille, adopté de Marie-Thérèse. Le roi devint rêveur; il ne refusa pas, mais dit qu'il fallait en parler à la reine.
L'orage fut plus grand qu'il ne prévoyait même. Au premier mot, elle bondit, s'étonna, s'emporta épouvantablement, invectiva contre Calonne. Le roi lui parlant d'unité, elle dit que le vrai moyen de l'établir, c'était de chasser ce Calonne qui avait tout gâté par son assemblée des Notables. Le roi restait muet; l'excès de la colère tourna en déluge de larmes. Elle avait perdu un enfant. Elle craignait de perdre le Dauphin, qui maigrissait, se déformait (Arneth). Tout l'accablait dans la famille! et on lui enlèverait son plus cher serviteur!...
Le roi est interdit, accablé, n'ose répliquer. Venu pour renvoyer Breteuil, il signe sans mot dire le renvoi de Calonne (7 avril).
Comment le remplacer? Plusieurs proposaient Necker; mais le roi justement venait de l'exiler, pour avoir publié sa réponse à Calonne. La reine proposait Loménie de Brienne, un homme antipathique au roi (créature de celui qu'il hait tant, Choiseul!), un prêtre galantin, frétillant, malgré l'âge, dans les salons, l'intrigue, et se mêlant de tout,--de plus (comble d'horreur!) fort impudemment philosophe, affichant le matérialisme. On avait osé en parler pour l'archevêché de Paris, et le roi avait dit ce mot amer qui paraissait devoir l'éloigner pour toujours: «Mais ne faudrait-il pas au moins qu'un archevêque de Paris crût en Dieu?»
Faible sur tout le reste, le roi, sur cette corde, semblait fort arrêté, ne pouvoir changer guère. Ici, chose imprévue, il mollit, immola sa foi, sa conscience chrétienne, et pour ministre il prit le prêtre athée. «On le veut; mais, dit-il, on s'en repentira.» Son accablement fut extrême, profond son découragement.
CHAPITRE XXI.
LA REINE ET BRIENNE.--FERA-T-ON LA BANQUEROUTE?
1787.
La reine, toute sa vie, fidèle à sa famille, dès octobre 83, voulait nommer Brienne, agréable à l'Autriche, créature de Choiseul, ami de Vermond et Mercy. La Polignac, d'accord avec l'Artois, l'obligea de subir Calonne.
L'avénement de Brienne était une défaite pour la société de Trianon, un affranchissement pour la reine. Elle avait pu enfin rompre ses habitudes, reconquérir son coeur. Sa longue servitude de dix ans finissait. Nul avis de sa mère, nulle risée du public, nulle froideur, nul orage, nulle humiliation n'y avaient réussi. Il y fallut le temps, et que l'amie vieillît. Il y fallut la très-amère expérience que la reine eut des Polignacs. Quand elle rompit avec Calonne, quand il lui fit sous main une guerre si atroce, ils restèrent avec lui, infidèles à la reine, et fidèles à la caisse.
Elle prit sa revanche au 1er mai. Faisant Brienne chef des finances, elle dit fièrement devant toute la cour: «Ne vous y trompez pas, messieurs, c'est un premier ministre.»
Le divorce éclata au point le plus sensible, au sujet de Vaudreuil, cet ami de la bien-aimée, tyran de Trianon, le bruyant, l'emporté, le fougueux personnage dont on redoutait les colères, et dont le caractère malheureusement donnait le ton. Il venait de tirer un million de Calonne pour je ne sais quel bien de Saint-Domingue. Mais cela n'était rien. Il exigeait encore que le roi lui payât ses dettes. Pour la première fois la reine eut l'intrépidité de dire Non, ou de le faire dire. Le furieux créole, fait à être obéi, considéra cela comme une révolte, et passa droit à l'ennemi, je veux dire à Calonne, à l'atroce cabale des premiers émigrés, si cruels pour la reine, qui voulaient l'enfermer, la voiler, la raser. Ils étaient sa terreur plus que la Terreur même, au point qu'elle aima mieux se perdre que de tomber vivante dans leurs mains.
Il semble qu'en 87, elle ait eu un bon mouvement, un élan de fierté, un souvenir de Marie-Thérèse. C'était tard. Après le Collier, un tel déchaînement, chansonnée, déconsidérée, elle hasardait beaucoup à prendre le pouvoir. Deux ans entiers, elle avait défrayé les conversations des cafés. La d'Arnoult, la Duthé, la Contat, étaient oubliées. On ne parlait que de la reine. Versailles avait été plus amer encore que Paris. Mesdames avaient dit un mot dur (prophétique pour le destin du roi): «Elle serait mieux sur terre d'Autriche.» Maintes fois madame Louise, la violente religieuse, s'était jetée aux pieds du Roi pour qu'il lui fît faire pénitence, la mît un peu au Val-de-Grâce.
Les meilleurs serviteurs du Roi croyaient eux-mêmes qu'aimé comme il était encore, il lui serait toujours possible de remonter en se séparant de la reine. Lui seul la défendait, et pouvait la sauvegarder. Et, juste à ce moment, elle éclipse le Roi, seule, occupe hardiment la scène. Ses amis en tremblaient, et Besenval lui-même lui dit qu'on l'accusait d'annuler trop le roi.
Brienne était-il l'homme de poids et d'apparence derrière qui elle pût agir? Nullement. Il était transparent. Derrière, on voyait trop la reine. Petit prêtre vieillot, sous sa jolie figure de femme usée, faiblet et poitrinaire, il n'exprimait que l'impuissance. Son talent, disait-on, était la comédie qu'il jouait à huis clos. Tout était faux en lui. Il prenait tous les masques, moins par hypocrisie que par indécision. Jésuite et philosophe, créature de Choiseul, il n'en jouait pas moins le disciple de Turgot. Il jouait l'administrateur dans son archevêché de Toulouse. Aux Notables contre Calonne, il joua le chef de parti. Il arrive fini au ministère. À cette femme il faudra un homme. Et cet homme, sera-ce la reine?