Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19)
Chapter 20
Quelle étonnante chose que ce soit à Lenoir, à Boucher, que le prisonnier adresse pour le faire imprimer ce livre des Prisons, des Lettres de cachet, écrit de si grand coeur, de si haute liberté d'âme! Comment l'ancien régime, du sommet à la base, ne frémit-il à ces mots intrépides: «Mon âme, enhardie par la persécution, a élevé mon génie abattu par les souffrances... Sans papiers, sans société, n'ayant que très-peu de livres, privé de correspondance, de liberté, de santé!... On ne peut avoir plus d'entraves... Libre ou non, je réclamerai jusqu'à mon dernier soupir les droits de l'espèce humaine.»
Mot fort et vrai. Je ne vois aucun homme dans l'histoire qui ait plus constamment prêté appui aux faibles. Il plaide pour les Corses, pour Genève opprimée, pour les Hessois vendus par leur indigne maître. Il plaide pour les juifs auprès de Frédéric, et il obtient leur émancipation.
«Mais Mirabeau, sans doute, au livre des Prisons, aura du moins tourné, éludé l'actuel, se tenant aux limites resserrées de la question?» Vous le connaissez peu. Le Mirabeau d'alors a beaucoup de Danton. L'Amérique envoyant sa grande Déclaration des droits, il écrit sans détour: Tout gouvernement est déchu. Il va plus loin encore: George a moins fait que les Capets.
Ces deux mots mis ensemble destituent Louis XVI.
Cela est grand, hardi. Mais voyons le dessous. Regardons dedans, l'homme même.
Et d'abord écartons les exagérations grotesques, je ne sais quelle tradition monstrueuse qu'on a faite à plaisir, d'après les effets de tribune, l'illusion optique, les éclairs, les tonnerres, dont s'entourait le grand acteur. C'est commun au théâtre. Mademoiselle Clairon, fort petite, à la scène devenait colossale. À la tribune, Mirabeau se gonflait, paraissait énorme.
La fantasmagorie de ses cheveux ébouriffés faisait parfois un lion, parfois une tête de Méduse. Un jeune homme raconte qu'il dînait près de lui. Mirabeau lui parla, et lui mit la main sur l'épaule. «Je la sentis immense!» Il l'avait très-petite, la fine main de l'artiste et du gentilhomme.
Un document très-sûr, irrécusable, c'est le plâtre pris sur le mort. Je l'ai vu plusieurs fois, regardé de très-près, au regrettable Musée de la Révolution qu'avait fait M. de Saint-Albin. Au bout de quinze années, il me reste présent; il est fixé dans mon esprit.
Rien d'énorme, rien de monstrueux. Ce qui marque et qui saute aux yeux, c'est l'audace, la familiarité hardie, et la légèreté libertine. Il a l'air _bon vivant, bon diable_. Beaucoup certes d'esprit et de facilité. Tout cela en dehors, donc, bien loin du génie, des dons de profondeur qui supposent l'incubation.
Une bouche menteuse, non par hypocrisie, mais pour l'effet et l'exagération, voulant séduire, étonner, effrayer. Un fanfaron de crimes, ravi qu'on le suppose un profond scélérat (V. Corr. de Lamark). Effréné de paroles, heureux qu'on le croie un satyre. Il n'en a pas le masque. L'aiguillon bestial visiblement lui manque. Son visage gravé semble impur, il est vrai, mais impur de pensée, de fantaisie lubrique, d'un priapisme cérébral. Qu'une soeur, une mère, l'aient corrompu enfant, on n'a pour le prouver que les allégations du père. Ce qui est plus certain, c'est que ce libertin (tout au rebours des jeunes gens d'alors) garda toujours l'horreur des filles publiques, fut toujours amoureux dans ses libertinages, et même assez fidèle. De vingt ans à quarante, il a eu trois amours (sa femme, Sophie, et Nehra). S'il a tombé très-bas (en amour, comme en politique), c'est vers sa triste fin, où il répond trop bien au sort cruel que lui jeta son père, disant «que pour la terre il prendrait le bourbier.»
La haine est clairvoyante aussi bien que l'amour. Elle donne une seconde vue. Montaigne, Saint-Simon, les grands observateurs n'ont rien de supérieur, ni peut-être d'égal aux traits forts et profonds dont le père a marqué son fils.
Il en a un terrible, et bien paradoxal: «Nul en idées. Tout est d'emprunt et de réminiscence. C'est une ombre. _Et il n'a aucune passion_ (_Mém._, III, 176). Il est vorace et inégal, mais ni gourmand, ni aimant le vin. Pour les femmes, par ma foi, ce fut pure exubérance et jactance. Ni tendre, ni galant, ni efféminé, ni voluptueux.--Cette tête sera toujours enfant. C'est le meilleur diable du monde, sauf mauvaise compagnie.
«Pour le talent sans pair. Quand le diable nous avertirait cent fois par heure, il est impossible de ne pas s'y prendre; d'autant qu'étant capable et du pis et du mieux, cela lui est égal; _le vrai, le faux lui étant absolument un_, le droit, le tordu tout de même, je crois (Dieu me pardonne) qu'il en pense alors la moitié.» (_Mém._, IV, 318.)
«Dès douze ans, un matamore ébouriffé à avaler le monde.»
Trente-trois ans: «Un tonneau boursouflé, gravé et vieux, qui dit: «Papa.» (171.) Laideur amère, sourcil atroce, un épouvantail de coton. Tout le farouche dont il a su environner sa personne, sa réputation, tout cela n'est que vapeur. Au fond, c'est peut-être l'homme du royaume le plus incapable d'une méchanceté réfléchie.» (174.)
Il n'eut rien de son père, le dur et bilieux Provençal. Il a la fougue, mais sanguine (tempérée par l'hémorragie). Né Limousin et de mère limousine, il a de la pléthore du Nord, une ampleur rare dans le Midi. De son père, il n'a pas les dards, l'exquis, l'atroce, mais une veine énorme, d'incroyables torrents.
Il naît déplaisant et baroque, déjà dentu, le frein à la langue et le pied tordu. Il naît scribe, à quatre ans, cherchant partout du papier pour écrire. Il naît bouffon et mime, cynique, et ne croyant à rien. «Il a toutes les qualités viles de sa souche maternelle,» aime les petites gens (quoique fort gentilhomme au fond), et mange avec ses paysans.
Mais ce qui en fait pour son père un véritable objet d'horreur, c'est un terrible don de familiarité (faut-il dire, d'audace impudente?) qu'il apporte en naissant. Ce père, «oiseau hagard entre quatre tourelles,» est tout effarouché. Les barrières qu'il met entre, l'enfant terrible les saute sans s'en apercevoir.
Quand son père n'a pas pu en trente-trois ans l'exterminer, il recule un moment, l'admire (mais sans le haïr moins). C'est en effet alors qu'il est prodigieux (bien plus qu'à la Constituante). Ses deux procès sont des miracles. Au premier, il s'agit d'aller, au sortir de prison, se remettre en prison à Pontarlier où il fut condamné à mort, et remettre sa tête sur le billot, sous le coup de ses ennemis. «Depuis feu César, dit son père, l'audace ne fut nullement comme chez lui. Il dit avoir son étoile. Il a moins de génie, mais bien autant d'esprit.»
Et c'est pis à Aix, au procès de 83, où il redemande sa femme. Grande terreur, ligue furieuse de tous les galants de Provence, de ces nobles insolents, de ces riches impudents, qui veulent à tout prix la garder. Lui, il est fort et doux, très-charmant de bonté pour elle, tenant, ne montrant pas cette lettre d'aveu, qui aurait trop prouvé qu'elle eut les premiers torts. Les amants au contraire firent par leur avocat (Portalis) employer le poignard, les lettres folles, atroces, du père de Mirabeau, où il le qualifie d'empoisonneur et d'assassin. À Aix, ainsi qu'à Pontarlier, le père étrangle ainsi son fils.
Tout le public était pour Mirabeau. Malgré la triple garde, portes, barrières, fenêtres, furent enfoncées. On monta sur les toits. Il dépassa l'attente, troubla, attendrit tout le monde.
Quand, au nom de sa femme, on vient de l'égorger, lui la ménage encore. Contraint de montrer son aveu, il craint d'en user trop; il lui ouvre son coeur, l'y rappelle, lui montre un infini d'amour, d'oubli et de pardon. Il arracha des larmes à ses adversaires mêmes; le beau-père en versa; tout l'auditoire croyait qu'il allait se lever, et donner la main à son gendre. Portalis, foudroyé, retomba sur son banc évanoui. Il fallut l'emporter.
Mirabeau avait dit: «L'issue de ce procès dira si le mariage existe encore.» L'arrêt définitif dit: «Non.» Le mariage eut tort. La femme est _séparée_; adjugée aux amants.
Mirabeau disait: «Que ferais-je? Il me faudrait un coup d'épée.» Un duel qu'après le procès il exigea de Galiffet, ne lui procura pas ce coup libérateur. C'est Mirabeau qui blessa l'autre.
Il avait grandi en tout sens, et d'autant plus était perdu. Son nom eut un éclat immense, mais effrayant, sinistre. Ni son père, ni son oncle, ne voulurent plus le recevoir. Ses pourvois, ses appels furent supprimés, tout lui fut impossible, tout fermé, excepté la mort. Il y avait pensé plus d'une fois, l'avait essayé même (1777). Mais sa soeur de Provence l'appela, l'obligea de vivre.
Cette soeur (la Cabris) était un Mirabeau, avec moins de douceur. Un prodige d'esprit et d'audace. C'est elle qui délivra sa mère en dénonçant son père. Enfermée par lui à son tour, elle brisa sa chaîne et plaida contre lui. Mariée à un fou, on l'eût crue un peu folle, propre au crime, propre à l'héroïsme. Mirabeau la peint franchement, très-charmante «et très-dépravée.» Le fils de Mirabeau avoue que madame Cabris eut sur lui un pouvoir terrible, et ne cache pas qu'en cette crise elle nous a sauvé Mirabeau.
Il était né très-faible. S'il était resté là sous cette influence malsaine, il eût baissé toujours. Par bonheur, son pourvoi, sa lutte furieuse contre les nobles de Provence, le menaient à Paris. Il y était connu, dès longtemps annoncé par son beau livre des _Prisons_, par ses procès, surtout par une action fort généreuse qu'il fit dans ses embarras même, sa Défense de Genève, alors occupée, écrasée par une armée de Louis XVI. On allait bientôt reconnaître en lui la grande voix de l'époque. Demain il serait grand, s'il n'était mort de faim. Son père obstinément lui refusait sa pension alimentaire. Comment subsistait-il sur ce dur pavé de Paris? On ne le sait. Et il n'était pas seul. Un singulier bagage qu'un homme si mobile n'aime guère à traîner, le suivait, le suivit partout, à Paris, à Londres, à Berlin. «Et quoi? une maîtresse?...» Un berceau, un enfant.
Grand mystère de sa vie qu'on n'a pu éclaircir. Cet enfant qui grandit, qui eut un vrai mérite, qui dans ses beaux Mémoires nous a révélé tant de choses, est resté lui-même une énigme. Mirabeau l'emportait partout avec inquiétude, «craignant qu'on ne le lui retirât.» Étrange position de mère et de nourrice pour l'homme d'aventure qui venait l'épée à la main se jeter au travers de toutes les querelles du temps.
Rousseau et Mirabeau partirent du désespoir. Cela leur est commun. Comparons leur destin. Rousseau naît de ce jour (1756) où, délaissé, maudit de ses amis et de lui-même, il fut seul, sans famille, rejetant ses enfants, fort de sa liberté, de sa pauvreté solitaire, pour couver ses trois fils immortels, ses trois livres. Mirabeau n'est pas seul. Chez lui, la nature fut plus forte. Celui qu'on redoutait, l'emporté, le terrible, dans l'antre du lion cachait et nourrissait la molle créature qui fait mollir les lions, un enfant de deux ans (1784).
L'enfant influe beaucoup plus qu'on ne croit. Il lie, retient le père. Mirabeau sera-t-il le vrai Mirabeau de Vincennes? J'en doute. Il gardera, sous son orage et son tonnerre, des faiblesses de femme pour le passé, de grandes timidités d'opinion,--hélas! aussi sans doute les transactions peu scrupuleuses et les fatalités d'argent d'un foyer trop nécessiteux.
Est-ce que Mirabeau va bercer cet enfant? Il lui faut une mère. Il en trouve une à point. Une jeune orpheline hollandaise, mademoiselle Ahren (Nehra), était dans un couvent. Elle vit Mirabeau, subit son ascendant et le suivit. Voilà un ménage complet, un changement et de vie et d'âme. Notre homme, dégagé de sa terrible soeur, sous la jeune influence de la douce Hollandaise, ne rêve plus que travaux paisibles, les plus humbles, n'importe. Il veut pour les libraires faire des compilations. Refus. Tous les vents sont de guerre, et, pour gagner sa vie, il doit être une épée.
Si jamais une épée fut bénie, c'est celle-ci. Le pénétrant Franklin, sans s'arrêter à sa réputation, lui fit un grand honneur, le plus grand qu'eut jamais un homme, qui eût glorifié le plus pur!
L'Amérique en était à son second moment,--dangereux,--après la victoire. Elle tournait, virait, rétrogradait contre elle-même. Avait-elle expulsé tout à fait l'Angleterre? Non, elle la portait dans son sein. La vieillerie aristocratique ne demandait qu'à reparaître. Une chevalerie _héréditaire_, les Cincinnati se formaient. Funeste anomalie. Washington eut le tort de s'en laisser faire le prétexte, le centre. Quoi de plus dangereux? Si l'on disait un mot: Blasphème! «Vous parlez contre Washington!»
Qui serait assez grave pour plaider dans une telle cause? Ce n'eût été trop de Rousseau. Il était grand, hardi, de se porter entre deux mondes, d'avertir la jeune Amérique, la priant, au nom de la France, de nous garder intact l'idéal de la liberté (1784).
Mirabeau, en 85, n'a pas baissé encore. On le paye, mais pour faire une guerre honorable à la Bourse, aux agioteurs. Entre ses amis génevois, les uns, comme Clavières, furent purement et vaillamment Français. Tels, du Roverray, Dumont, furent peu à peu anglais. Tel enfin, un habile, peu scrupuleux banquier, Panchaud, travaillait pour Calonne. Panchaud qui était son meneur, l'auteur de ses premiers succès, de plus en plus, dans ses emprunts, avait la concurrence des Compagnies, des grands boursiers, les Cabarrus, les Beaumarchais. Qui oserait contre ce Figaro tirer l'épée? On ne trouva qu'un homme, le désespéré Mirabeau.
Surprise singulière qui fit une ère nouvelle. Figaro voudrait rire, ne peut. Le diapason change. Sa voix ne s'entend plus. Contre la gravité de la basse profonde, il n'émet qu'un son faible, aigu, la voix des ombres, ce son grêle et sans souffle auquel on reconnaît les morts.
CHAPITRE XX.
CALONNE.--COMÉDIE DES NOTABLES.
1787.
«Calonne fut un danseur qu'on chargea, pour un temps, du rôle de roi de théâtre; quand il fut à bout d'haleine, quelqu'un lui suggéra le bon système (_d'assembler les Notables_), qu'il saisit avec la sagesse que nature a placée dans son occiput. Le tout n'est pas d'imprimer, enregistrer, etc.; il faut faire danser ces assemblées. En niais, il leur jette au nez un _déficit_, qu'il ne sait pas lui-même, comme s'il avait besoin d'amasser des pierres pour le lapider. Il n'a pas imaginé qu'on pût demander: «À qui la faute?» (Mirabeau père, _Mém._, IV, I, 95.)
Ce parleur, ce bavard, à qui on croyait tant d'esprit, il l'appelle de son nom: _un niais_. Très-bien jugé. Exécution définitive.
Sur les Notables, il dit: «Vu de près, oh! que c'est bête!...» Ce danseur, se trouvant à bout assemble une troupe de _guillots_ (c'est-à-dire les premiers venus), qu'il appelle la nation, dit: «Nous avons mangé les pauvres, et nous en venons aux riches. Et, ces riches, c'est vous, sachez-le. Dites-nous donc amiablement comment devons-nous vous manger?»
Il est plaisant de faire, comme quelqu'un l'essaye aujourd'hui, de faire de ce Calonne un profond révolutionnaire, qui ne jeta l'argent, qui ne gorgea la cour, ne ruina la France «que pour les mener au bord d'un abîme si profond, si effrayant, que roi, clergé, noblesse, appelleraient de leurs cris les nouveautés libératrices.» Roman bizarre qu'on n'appuie de nulle preuve. Rien, absolument rien, dans les documents de l'époque.
Calonne fut créé, on l'a vu, par la coalition qui se fit un moment entre Trianon et les princes, entre les Polignacs, Monsieur, d'Artois, Condé.
On ne le comprend bien qu'en envisageant dans l'ensemble les dix années des Polignacs, les deux phases qu'offre leur long règne.
La fin de Maurepas doublant leur ascendant, ils crurent d'abord s'emparer de l'armée, firent ministre Ségur. Trois ans après, ils firent Calonne contrôleur général, et purent s'emparer de la caisse.
Par Ségur, ils obtiennent l'ordonnance de 81, qui monopolisa les hauts grades, les gros traitements pour la cour et les favoris. Le roi ferme aux non-nobles la carrière militaire, que Louis XV ouvrit en 1750. Pour le plus petit grade (sous-lieutenant), il faut prouver quatre degrés de noblesse paternelle. Et les nobles eux-mêmes ne sont jamais que capitaines. Pour être officier général, il faut être admis à monter dans les carrosses du roi.
Pour suivre ce système, il faut que le Trésor, aussi bien que l'armée, tombe aux mains de la cour. Voilà le vrai sens de Calonne.
Un petit magistrat, taré et endetté, que les Parlements détestaient, que Maurepas appelait un panier percé, était juste celui que pour toute raison on aurait dû exclure. Étranger aux finances, il avait sa science dans la tête d'un homme équivoque, certain Panchaud, un banquier génevois, qui, après avoir fait de mauvaises affaires, se mêla des affaires publiques. Tout le duel du temps est en réalité entre deux Génevois, deux banquiers, ce Panchaud et Necker.
La machine arrangée par Panchaud pour éblouir, servir à la parade, était l'amortissement, qui, grossi _vingt-cinq ans_ par l'intérêt composé, devait libérer le trésor, amortir douze cents millions. _Vingt-cinq ans!_ en ces temps où tout changeait sans cesse, où l'on mit aux Finances trois ministres en trois mois (en 1787)! _Vingt-cinq ans!_ un malhonnête homme pouvait seul faire de telles promesses.
Calonne, pour attirer des dupes, assurait que l'emprunt s'éteignant chaque année par remboursements, et le capital s'augmentant, les prêteurs qui resteraient à la vingt-cinquième année, recevraient plus de cent pour cent!
Nul charlatan de place, nul arracheur de dents, n'eut jamais tant d'audace. Ses préambules austères ne parlent que d'économie, d'ordre sage, de juste balance.
Ses affiches effrontées réussirent à ce point qu'en trois ans, les badauds avec empressement lui apportèrent cinq cent millions.
À force de mentir, le menteur s'attrapa lui-même. Il crut que son Panchaud lui continuerait à jamais le miracle de pomper l'argent dans les poches. En 86, tout tarit. Voilà notre étourdi effaré, éperdu, qui, du péril, se sauve en un péril plus grand, croyant _fort niaisement_ (dit Mirabeau le père) qu'il resterait le maître d'un si grand mouvement, mystifierait la France, et payerait en monnaie de singe.
Que fait-il, l'imprudent? Il va fournir des pièces pour instruire son procès, pour préparer de loin le procès qui finit au 21 janvier.
Qu'est-ce donc que la France va voir au fond du sac?
Disons-le franchement. Des chiffres? Non, des crimes.
Crimes de Calonne, crimes du roi; j'entends les fautes déplorables de la faiblesse étrange qui, dans ces trois années, donna, gaspilla, lâcha tout.
1º Mainte opération de Calonne était de telle nature que tout pays gouverné par les lois lui aurait décerné le bagne. Sur des emprunts déjà remplis, _furtivement_ il négocia des rentes pour cent vingt-trois millions. _Sans autorisation_ du roi, il lança dans l'agiotage, gaspilla et perdit pour douze millions de domaines, etc.
Mais ses opérations légales ne sont guère moins coupables. _Cinq cent millions d'emprunt en trois années de paix!_
Quoiqu'en dix ans le revenu public ait augmenté de cent quarante millions, ce furieux prodigue accroît le déficit annuel de trente-cinq millions.
Sous le plus mauvais roi, le plus mauvais ministre, Louis XV et Terray, l'impôt fut de trois cent millions.--Il est de cinq cent sous Calonne.
Où passait cet argent? En partie à la rente, mais aussi aux splendeurs de la bureaucratie, aux folies administratives. Sous Terray, un bureau coûtait trois cent mille francs; il coûte trois millions sous Calonne. On dédouble la Poste pour en donner moitié à madame de Polignac, petit cadeau de deux millions.
Pour pourvoir aux dépenses de cette immense monarchie, que reste-t-il? Bien peu:
_Cent quatre-vingt millions._
2º Ce qui suit est le plus pénible. Qui pourra croire dans l'avenir que, sur ce reste misérable, ce pauvre denier de la France, le Roi en jetait les deux tiers en largesses insensées?
On veut tout rejeter sur Calonne, excuser le roi. Mais bien longtemps avant Calonne, depuis mai 76, le roi est retombé dans la vieille voie de Louis XV, le gaspillage des acquits au comptant.
Aux années les plus pauvres, le roi est le plus généreux.
En 1783, l'année qui suit la guerre, l'année d'épuisement, le roi, en acquits au comptant, donne cent quarante-cinq millions (Bailly, _Hist. des finances_).
En 1785, l'année qui suit la sécheresse, la stérilité de 84, une année presque de famine, le Roi donne cent trente-six millions.
On objecte bien vite qu'il y a là-dessus quelques pensions diplomatiques, et l'intérêt des anticipations. C'est la moindre partie. La masse est en faveurs, en grâces pour la Cour, dots, établissements de famille, générosités fortuites.
À quoi allons-nous retomber? Sur les cinq cent millions de l'impôt annuel, en ôtant les frais et les dons, en dernière analyse, il en reste _quarante_!
Rien de pareil sous Louis XV, qui cependant par an reçoit deux cent millions de moins. Rien de tel sous Louis XIV, aux pires temps de ses grandes guerres. Rien, rien de tel en aucun temps. Louis XVI, vraiment, à juger par les chiffres, est le pire des trente-deux Capets.
On voudrait nous faire croire qu'il fut surpris de la révélation du Déficit, qu'il avait ignoré ou n'avait pas compris les actes déplorables qu'il signait tous les jours. C'est le mettre bien bas, dire qu'il n'avait gardé nul sens de ses devoirs. Il n'est pas si facile qu'on le croit de tout ignorer. Et, si l'on y parvient, c'est un crime déjà de se faire en s'étourdissant une fausse et coupable innocence.
Pouvait-il ignorer la somme épouvantable dont Calonne au début paya, gorgea ses frères? Pouvait-il ignorer l'achat de Rambouillet (si inutile), pour étendre ses chasses (quatorze millions)? Et les quinze millions de Saint-Cloud? Ignorait-il la succion terrible d'un poulpe insatiable, la société de Trianon, les pensions étranges de Coigny, Dillon et Fersen? les présents monstrueux entassés sur les Polignacs? Ce qu'on en sait est effrayant.
Le roi n'a jamais eu de favori ni d'ami personnel. Il écartait la cour «par ses coups de boutoir.» Qui donc le changea à ce point? On impute tout à Calonne. Le roi le connaissait et ne l'accepta qu'à regret. Il le trouva commode et agréable, ne l'estima jamais. La reine, il faut le dire, fut réellement la seule personne qui ait profondément agi sur lui. Par elle, la cour de Trianon, et même la grande cour de Versailles, non-seulement le domina, mais le changea, le transforma. On cherchera en vain; on ne pourra trouver aucune autre puissance qui ait pu opérer cette étrange métamorphose.
On eût pu le prévoir, quand (en 74) elle lui fit chasser ceux qui l'éclairaient sur l'Autriche, et quand, deux ans plus tard, elle lui fit renvoyer Turgot. Les enfants l'attachèrent encore. Les fautes l'attachèrent, et le besoin de pardonner. Plus il souffrit par elle, plus il aima. Le procès du Collier, qui lui fut si cruel, l'attrista, l'éloigna un instant, mais pour le ramener plus faible que jamais. Il l'aima pour sa honte, il l'aima pour ses larmes. Plus tard, pour son audace et sa témérité. Il arrive à ce point (en 1787) de ne pouvoir la quitter un moment. Quand elle va passer le jour à Trianon, quoiqu'elle n'y couche point et doive lui revenir le soir, il ne peut durer à Versailles et va à Trianon trois fois dans la journée. Au moindre mot qu'elle lui dit, on le voit ému, empressé (Besenval, II, 307). Quelle maîtresse eut jamais un pareil ascendant? La Pompadour se fit le chien de Louis XV, ne le garda qu'à force de bassesses. Louis XVI, au contraire, est le serf tremblant de la reine, observant son regard, redoutant sa parole hautaine. Tout ce qu'on a conté au Moyen âge de la magie cruelle, des opérations diaboliques, où, gardant l'apparence, on perdait l'âme, ces histoires sont trop vraies: on les retrouve ici.