Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19)
Chapter 19
Comment? on ne le sait. Ce qu'on voit (dans Beugnot), c'est que la malheureuse, fuyant comme un lièvre, un renard, courant de nuit sans doute, alla à Bar-sur-Aube. Son aveugle instinct, l'idée fixe qui avait dominé sa vie, la ramenait à son lieu de naissance. Sans but et sans espoir. Dans cette petite ville de province, qui aurait reçu la flétrie? Elle alla se blottir au fond d'une carrière. Là, la mère de Beugnot, se souvenant qu'elle avait dans les mains certaine somme, jadis laissée pour les pauvres par la Valois, eut le charitable courage d'aller la nuit lui porter cet argent dans sa caverne. Sans cela, elle y serait morte de faim, n'eût pu passer en Angleterre.
Mais là même de quoi vivrait-elle? Son indigence prouvait bien qu'elle n'avait ni eu ni vendu le collier, ni placé un million. Elle ne pouvait vivre que d'injures à la Reine. Je ne crois pas du tout que la cour ait été si sotte que de favoriser, comme on a dit, sa fuite, qu'elle ait déchaîné elle-même cet être dangereux qui brûlait de parler, et que les libellistes et les libraires de Londres ne pouvaient manquer d'exploiter.
Il y avait à Londres, en tout temps, une manufacture de pamphlets, de libelles, fort lucrative et doublement payée, et par le public curieux, et par la cour qui les craignait, travaillait à les supprimer. Très-sottement sous la Du Barry, puis à l'avénement de Marie-Antoinette, on traitait avec ces faquins, et, chose encore plus sage, pour les marchés mystérieux, on employait les hommes les plus retentissants de France, un Éon ou un Beaumarchais. En 1774, celui-ci court l'Europe, de Londres à Vienne, poursuivant un libelle (l'_Aurore_), avec mille aventures; il en fait un roman. Avec la même adresse, en 1787, la cour traite avec la Valois, pour l'empêcher de publier son _Mémoire justificatif_ (corrigé, dit-on, par Calonne). La bombe cependant éclata en 1788.
Ce Mémoire, étendu, devint un véritable livre, _Vie_ de l'auteur, en deux volumes in-8. Nouvelle peur du Roi, de la Reine. Par une singulière imprudence, pour faire disparaître le livre, on envoie la personne la plus en vue, que suivaient les regards, madame de Polignac. L'édition entière est achetée. Elle périt dans un four de Londres... moins un seul exemplaire que garda un de nos ministres et que la Convention a fait réimprimer.
La Valois ou ses rédacteurs avaient dans le _Mémoire_, d'extrême vraisemblance, mis un trait fort invraisemblable, romanesque et calomnieux (les rendez-vous nocturnes que la Reine aurait donnés à Rohan). Les libellistes à gage ne suivirent que trop cette voie. Encouragés sans doute, payés des ennemis de la Reine, ils firent de Marie-Antoinette, en quelques pages, une horrible légende, absurde, insensée, dégoûtante, où elle est à la fois Messaline et la Brinvilliers, empoisonnant Vergennes et tout ce qui lui fait obstacle, donnant à tout venant l'arsenic et la mort-aux-rats.
Il suffit de jeter un regard sur ces pages pour voir qu'elles n'ont nul rapport avec les vraies publications de la Valois. Pour mieux vendre, on y mit son nom. Elle eut beau protester, jurer que ce n'était pas d'elle. La masse passionnée avalait toute chose dans sa voracité crédule. Par contre, Burke et nos ennemis entreprenaient dès lors la canonisation de Marie-Antoinette. Les deux légendes étaient en face et les deux fanatismes. La Valois risquait de nouveau d'être prise entre, écrasée, aplatie.
Plusieurs fois, dès 1786, on avait essayé de tuer le mari. Combien plus elle avait à craindre! Elle avait trente-deux ans. Elle eût voulu finir. Elle pensa plusieurs fois au suicide.
Son mari, qui aussi a écrit des mémoires, dit que les Orléans voulaient l'enlever, la traîner à Paris, la jeter à la barre de l'Assemblée, au risque de la faire poignarder par les royalistes.
Si l'on eut cette idée, les royalistes avaient intérêt à la prévenir, donc, à l'assassiner avant l'enlèvement.
Elle était entre deux dangers.
Elle était seule (le mari à Paris) dans ce noir infini de Londres, alors à peu près sans police. Pas de secours à espérer. Et elle n'aurait pas été quitte pour la mort. Elle avait un sort effroyable à attendre. Si Damiens, pour une égratignure au Roi, fut tenaillé, que n'eût-on fait à celle-ci? Quelle fête c'eût été pour nos enragés (si atroces, de Vendée, de la Terreur blanche), quel joyeux carnaval, de l'enlever dans quelque maison sûre, de s'amuser du _monstre_, de la faire lentement mourir à coups d'épingles, qui sait, _chauffée_, disséquée vive!... Telles étaient du moins ses terreurs.
Un soir, trois ou quatre coquins entrent chez elle et lui apprennent qu'elle doit venir avec eux, que l'un d'eux a juré sur l'Évangile qu'elle lui doit cent guinées, et que, selon la loi de ce pays de liberté, il va l'emmener chez le juge. Elle leur verse à boire, parvient à se sauver dans la maison voisine, s'enferme dans une chambre du troisième étage. Les entendant monter, et décidée à tout pour ne pas tomber dans leurs mains, elle se pend par les mains au balcon. La porte de bois blanc éclate. Ils entrent... Elle lâche tout, elle tombe... Assommée et brisée... bras et cuisse cassés, un oeil hors de la tête, et l'épine rompue... Elle mit trois semaines à mourir (_Mém. de Lamotte_, 199; édit. Lacour, 1858).
CHAPITRE XIX.
RÉVOLUTION DANS LA FAMILLE.--MIRABEAU.
1776-1786.
Le Roi, fort contristé de l'affaire du collier, mécontent de Paris, peu content de la Reine, fit une chose nouvelle et unique en son règne, rompit ses habitudes pour la première fois, voyagea. Plus il l'aimait, plus il était blessé. Il ne lui parla pas des nouveaux projets de Calonne; elle ne les connut qu'avec la cour et tout le monde. Il alla voir Cherbourg, ses bons peuples des côtes.
Un triomphe lui fut arrangé. Il trôna un moment (sur ces énormes cônes que l'on coulait pour y asseoir la digue), comme un Roi de la mer, entre la foule en barques et la flotte tonnante. Très-imprudent triomphe qui aida fort à Londres nos ennemis dans leurs déclamations, irrita, effraya. Dans les fougueux discours de Burke, l'Angleterre croyait voir la France avancer (comme un crabe) deux pinces vers Plymouth et Portsmouth.
Gigantesque menace qui couvrait l'impuissance. Élevé par l'effort des emprunts usuraires, le prodige éphémère que la mer emporta, n'exprimait que trop bien notre grandeur croulante, la ruine que Calonne avoue au Roi à son retour.
Ce triomphal voyage, un calcul du ministre, n'avait été qu'illusion. Le Roi, le peuple, s'étaient trompés l'un l'autre. Leur attendrissement mutuel leur cacha la situation.
C'était un temps ému et de larmes faciles. La langue en témoignait. À chaque phrase, on lit _sensible_ et _sensibilité_. Dans les actes, les pièces les plus froides de la diplomatie, les ministres, les rois, disent à propos de rien: «La sensibilité de mon coeur.» Tout livre est dans ce sens. Les _Confessions_ viennent de faire comme un cataclysme de larmes (82). Bernardin de Saint-Pierre suit en 84. Toute la menue littérature, les Florian et les Berquin, montent leur lyre sur cette corde. Le théâtre s'y met dans les grands succès de Sedaine. Impulsion si forte que 89 même n'y fera rien. Même en pleine Terreur, on ne jouera que bergeries.
Le Roi (quels qu'aient été les sourires échangés, les demi-railleries de la cour) est bien l'_homme sensible_ du temps. Un peu grotesquement, il a cependant du Gessner. Ses goûts d'intérieur, de famille, sa rondeur apparente, son obésité même, ses yeux qu'on croit myopes (et qui ne le sont point), tout cela donne au peuple l'idée d'un bonhomme de Roi, d'un roi fermier (c'était le mot de mon père, qui le vit au Temple). Ses cheveux, quoi qu'on fit, échappaient et restaient incultes; cela plaisait au paysan. Sur la côte, on savait qu'il aimait la marine. Les foules affluèrent, s'empressèrent. On cria fort, et les femmes pleuraient. Le Roi eut les yeux moites. Il se croyait très-bon, rêvait du duc de Bourgogne.
Sa bonté justement était la plaie publique. Pendant qu'il se disait: «Je suis le père du peuple,» sa sensibilité pour ce qui l'entourait lui faisait gaspiller la vie, le sang du peuple, les trois quarts de l'impôt en largesses insensées. Son respect filial pour tous les vieux abus était la pierre d'achoppement, le Terme, la borne fatale où la France était accrochée. Ménageant les seigneurs, il maintint le servage et les corvées du paysan. Par égard pour les us, les droits des Parlements, il maintint le secret des débats, la torture (jusqu'en mai 88). Quand les Parlements mêmes, quittant leur esprit janséniste, proposèrent de donner l'état civil aux protestants, le Roi s'y refusa pour n'affliger pas le clergé.
Comment se fait-il que Malesherbes visitant les prisons et consolant les prisonniers, pourtant n'en élargit que deux (_Sénac_, 103)? Comment? On aurait cru manquer à Louis XV si l'on eût fait sortir tout ce monde au grand jour, si le public eût vu la face de Latude, ou de l'homme intrépide qui dénonça le Pacte de famine. Malesherbes du moins tire du Roi la promesse qu'il n'y aura plus de lettres de cachet. Ce ministre est fort dur; il est sourd aux familles qui voudraient enfermer les leurs. Mais le Roi est très-bon; il ne résiste pas à leurs prières; les prisons se remplissent en 1777. C'est la vraie pente monarchique, et le retour à la tradition. Premier gentilhomme de France, comme disait très-bien Henri IV, et protecteur de la Noblesse (ainsi que du Clergé), le Roi pour les familles est _le gardien de l'honneur_, naturel défenseur de l'autorité conjugale, de l'autorité paternelle. L'unité des trois despotismes, État, Clergé, Famille, se maintient complète en ce règne.
L'essence et la vie même de ce Gouvernement était la Lettre de cachet. Elle ne put finir qu'avec lui. En vain Mirabeau l'attaqua. Trois ans après son livre, au procès du Collier, la cour parut s'en souvenir; l'homme de la Reine, Breteuil, dans ce moment critique, pour regagner un peu de popularité, ordonne la mise en liberté des prisonniers enfermés à la prière de leur famille (31 oct. 1785). Mais après le Collier, on ne s'en souvient plus; tout reprend sa marche ordinaire. En 1789, réveillé brusquement, le ministère demande ce que sont devenus tels de ses prisonniers, oubliés de lui-même. Ils sont morts, ou partis (Joly, _Lettres de cachet_, p. 35, 36 _note_).--La royauté mourante, tirée de son Versailles, prisonnière elle-même (qui le croirait?) faisait encore des prisonniers, lançait des Lettres de cachet. En février 90, le Roi en accorde une contre un Fontalard, qu'on envoie au _Grand Hôpital_, la plus dure des maisons de force (Maurice, _Histoire des prisons_, 420).
Le sceau, la clef de voûte du grand sépulcre monarchique, c'est le Roi.--_Roi_, _Bastille_, sont deux mots synonymes. On le vit en 89; nul grand coup ne l'émeut; mais on prend la Bastille?... Il tressaille... c'était lui-même.
Qu'il soit bien entendu que ce mot seul de _Bastille_ comprend les mille prisons, bagnes, galères, vaisseaux et colonies. Joignez-y les couvents, où l'on envoie par Lettre de cachet.
Quelqu'un demande à Mirabeau le père, l'_Ami des hommes_, des nouvelles de sa femme et de sa famille: «Où est madame la marquise?--Au couvent.--Et monsieur votre fils?--Au couvent.--Et votre fille de Provence?--Au couvent.--Vous avez donc juré de peupler les couvents?--Oui, Monsieur. Et si vous étiez mon fils, il y a longtemps que vous y seriez.» (_Mém._, II., 185.) De cinq enfants, l'Ami des hommes en tient quatre enfermés, sans parler de la mère (_ibid._, 306)[19].
[Note 19: La mère est le plus fort. Il est affreux de voir, chez ce dur patriarche, Agar chassant Sarah, les servantes maîtresses mettant la maîtresse à la porte, une mère de onze enfants qui lui a apporté 60,000 livres de rente. Plus tard, il veut qu'elle reçoive une intrigante dans sa chambre, son lit. Il la fait _interner_, il la fait enfermer. Il la fait enlever pour la mettre (à son âge!) à la cruelle maison de Saint-Michel. Elle y serait restée à jamais ignorée, ne pouvant pas écrire, si sa fille n'eût intrépidement dénoncé la chose au Parlement.--C'est la mère qu'il hait et poursuit dans la fille, le fils aîné. Rien de plus vain que ses accusations contre son fils; ses dettes étaient fort peu de chose et ses désordres moindres que ceux des autres officiers du temps. Quant à Sophie, il ne l'enleva pas; c'est elle plutôt qui l'enleva. Elle avait, à dix-huit ans, épousé un octogénaire, qui souffrait très-bien le jeune homme, l'allait chercher quand il ne venait pas. Sophie n'endura pas cet indigne partage. Elle se serait tuée si elle n'avait fui et rejoint Mirabeau.--Le fils est cent fois moins libertin que le père. Celui-ci, avec son orgueil sauvage et ses formes austères, son dur génie de style qui fait illusion, a un côté bien bas qu'on ne peut oublier. Il gagne à les faire enfermer, mange leur bien avec ses coquines.--Histoire commune alors. Elle explique pourquoi on jetait ses enfants si aisément par la fenêtre, aux couvents, aux prisons, aux colonies, etc. Pour suffire aux dépenses insensées, aux désordres, il faut des sacrifices humains. La Famille représente exactement l'État. Folie des deux côtés, et des deux côtés _Déficit_.--On fait grand bruit pour l'ancien monde des enfants que Tyr ou Carthage, dans de rares circonstances, dans des dangers extrêmes, jetaient au brasier de Moloch. Et l'on rappelle à peine que, bien plus de mille ans, la famille chrétienne jetait ses enfants au sépulcre. Long supplice, plus cruel peut-être. J'ai dit au XVIIe siècle l'immense extension des sacrifices humains. J'ai cité la famille des Arnaud. Chez le premier, sur quinze enfants, _sept filles religieuses_, et qui _meurent jeunes_. Chez le second, sur douze enfants, _six filles religieuses_, qui la plupart _meurent jeunes_, etc. C'est bientôt dit, mais qui saura jamais ce que ces simples mots contiennent de désespoir et de dépravation? _La Religieuse_ de Diderot (imprimée tard, à la Révolution) en est un portrait faible encore. Les grands procès (_Aix_, _Loudun_, _Louviers_, _la Cadière_, etc.) sont des percées dans ces ténèbres. Mais rien n'éclaire l'histoire des moeurs autant que les procès des Mirabeau. Écrivant ceci en Provence, j'ai pu (grâce à mes amis d'Aix, Marseille et Toulon) lire les Mémoires et plaidoyers contradictoires de Mirabeau et de Portalis. Pièces infiniment curieuses qu'on devrait réunir, réimprimer d'ensemble. On peut y voir combien la piété filiale de M. Lucas de Montigny a atténué, adouci, supprimé.]
Ce père est-il unique, un être extraordinaire? Point du tout. Fort peu rare au XVIIIe siècle. Dans un tout petit cercle, je vois des familles analogues. La jeune femme de Mirabeau se marie parce qu'elle est maltraitée de sa mère. Sa célèbre amante Sophie a une telle frayeur de son père, qu'à dix-huit ans elle accepte de lui un mari de soixante-quinze ans.
Dira-t-on qu'il s'agit de la noblesse uniquement? Erreur, très-grave erreur (voir Joly, _passim_). L'austère famille janséniste, la dure maison parlementaire, de moeurs si différentes, suivaient pourtant même modèle. L'arbitraire monarchique se copiait au plus humble foyer. L'aîné sur les cadets et le frère sur la soeur reproduisaient la dureté du père, plus vexatoire encore. On le voit dans les lettres de la pauvre Sophie (_Mém. de Mir._, II, 118); on croirait lire des pages arrachées de _Clarisse Harlowe_.
Les Mirabeau, bruyants, retentissants, dans leurs scandales, leurs procès, leurs clameurs, nous ont rendu un grand service. Tout ce qui s'éteignait, s'étouffait entre quatre murs, éclata. Le foyer apparut, et sa guerre intestine.--On vit combien l'État corrompait la Famille par la facilité avec laquelle le Roi appuyait, secondait toutes les tyrannies domestiques. On vit qu'en haut, en bas, ce terrible gouvernement de la faveur et de la Grâce, ennemi du jour et de la Loi, s'accordait, se reproduisait. Dix ans passèrent à peine, et le grand fruit du temps que le temps n'a pu enlever, fut donné à la France, _la Révolution de la famille_, la vraie famille enfin, créée et fondée dans la Loi selon le coeur et la nature. C'est le Code civil de la Convention (1794). Les moeurs suivirent la Loi. Quelle douceur aujourd'hui auprès de cette époque, pourtant si rapprochée de nous!
Le point de départ fut Vincennes. De là pendant plusieurs années, une voix éclatait, à soulever les voûtes, (et tous les siècles l'entendront): «Mon père, je suis tout nu! Mon père, je suis aveugle! Déjà, je ne vois plus qu'à travers des points noirs! Mon père, je vais mourir des tortures de la néphrétique!...» Puis des rugissements, et de terribles pleurs. Puis, des aveux honteux, cruels, la nature aux abois, des délires effrénés. Va-t-il devenir fou?
C'est l'adversaire de Mirabeau, c'est Portalis lui-même, l'avocat de sa femme, qui nous a conservé les lettres épouvantables du père contre le fils. Elle nous montre de quelle rage il désira sa mort, pensant le faire périr à Surinam, à Rhé, en Corse, à If, à Joux, le poussant aux duels et à la fin comptant qu'il crèverait à Vincennes. Haine profonde, car elle est de nature, d'antipathie, sans motif sérieux.
Mais la férocité du père semble encore moins atroce que la froideur de la femme de Mirabeau. Il lui écrit des lettres déchirantes, d'humbles supplications, un peu basses, il faut bien le dire (_Plaid. de Portalis_, p. 57). À genoux devant son beau-père qui le tient aussi enfermé, il lui demande la liberté, la vie.
Madame de Mirabeau n'avait guère le droit d'être sévère. Tête vaine et légère, à peine mariée, elle avait été prise en faute, avait été pardonnée, graciée, l'avait reconnu par écrit. Lui, il l'aima toujours, et l'eût préférée à toute autre. Dans ses prisons à If, à Joux, il la priait toujours de venir le trouver. À Joux, lorsque Sophie, la charmante Sophie, se jeta, se donna à lui d'un tel élan, il conjura sa femme de venir et de le sauver de lui-même. Il fit plus, il pria son père et son beau-père d'ordonner à sa femme de venir le trouver. Cette tragique Sophie l'épouvantait. Elle avançait vers lui comme un abîme du destin, dans un funèbre attrait d'amour et de suicide. Il résiste, il implore sa femme. Mais la poupée n'a garde de quitter ses plaisirs. Elle passait sa vie de fête en fête. Elle dansa le jour où Mirabeau fut condamné à mort. Elle joua la comédie dans la chambre où son fils de deux ans venait de mourir.
C'était la vaine idole, sans coeur et sans cervelle, de la noblesse de Provence. Elle finit par élire domicile chez les Galiffet (V. la lettre indignée de l'oncle.) Un petit Galiffet la patronne contre son mari. À l'appel du mari que répond-elle? Un mot d'un froid mortel qui pouvait l'achever. Elle lui demande avec douceur «_s'il ne serait pas devenu fou?_»
Il y avait espoir. La prison fait des fous[20]. Ceux qu'on trouva à la Bastille, à Bicêtre, étaient hébétés. On a vu les fureurs de la Salpêtrière. Un fou épouvantable existait dans Vincennes, le venimeux de Sade, écrivant dans l'espoir de «corrompre les temps à venir.» On l'élargit bientôt. On garda Mirabeau.
[Note 20: La folie était infaillible dans les prisons épouvantables qu'on employait depuis le Moyen âge. La plupart furent certainement, dans l'origine, des _in pace_ ecclésiastiques. La tour de _Châti-moine_, à Caen, avait le sien à une profondeur de trente pieds, dans une cave, sans jour, presque sans air. Autour, de petites cellules où l'on était comme scellé dans le mur. Chacune à sa porte de fer avait un petit trou où passait le pain, les ordures. Dans cet horrible lieu, visité en 85, on trouve une femme toute nue. Une autre de dix-neuf ans y est dans une basse-fosse, les jambes dans l'eau, au milieu des reptiles. À Saint-Michel-en-Grève, cette funèbre abbaye, la fameuse cage de fer était placée dans le vieil _in pace_ des moines, cave voûtée, pratiquée sous leur cimetière. Le prisonnier avait sur lui les morts. Du cimetière à travers la voûte, l'eau filtrait; il recevait la pluie glacée. V. MM. Le Héricher, Joly, Hippeau (_Archives d'Harcourt_), Beaurepaire (_Antiq. norm._, XXIV, 479).]
Il est fort beau, étrange, que celui-ci, à travers une persécution si sauvage, ayant presque usé les prisons, ne devienne pas une bête féroce, qu'il reste à ce point _homme_, que son coeur soit si plein et d'amour, et d'humanité, que dis-je? tendre pour son père même! S'il a eu le tort grave d'écrire contre son père (en faveur de sa mère), il aime cependant ce barbare, il l'exalte, lui croit du génie. Il s'attendrit pour lui. Sortant à trente-trois ans de sa longue prison, voyant chez un ami le portrait du tyran, il le regarde et pleure, et s'écrie: «Pauvre père!»
En mourant, il demande à être enterré près de lui.
Sophie n'est pas moins bonne. Quand le tyran cruel a perdu ses procès, est presque ruiné, voilà qu'elle est touchée, s'attendrit, pleure aussi.
Cette pauvre Sophie, enfermée au couvent, qui y a accouché et qui y meurt de faim, Mirabeau, la nourrit. Nuit et jour, il travaille. Sans feu, sans bas, sans pain pour ainsi dire, il écrit cent volumes. Inspiration, compilation, les livres érotiques ou révolutionnaires, flamme et fange, tout va par torrents. Les échappées cyniques, les aveugles fureurs, désespérées, des sens, ne peuvent empêcher de le dire: Cet homme est très-grand à Vincennes... Oh! que je l'aime mieux là qu'en ses fameux triomphes, mêlés de menées équivoques!
L'histoire est admirable. Elle agit presque autant que les _Confessions_ de Rousseau. Mirabeau, dans ses lettres, ses procès, ses mémoires (bien plus forts que tous ses discours), ouvrit un jour nouveau sur l'âme humaine. Ce qui est curieux, c'est qu'à chaque prison ses gardiens sont à lui. Les exempts qui l'arrêtent deviennent ses zélés serviteurs. Tous pleurent, geôliers et porte-clefs. Lenoir, le lieutenant de police, agit pour lui et le protége. Le _chef du secret_ même, un homme qui sait tant et voit tant, qui doit être endurci, Boucher, devint l'intermédiaire des deux infortunés. Sans lui, il serait mort. Boucher court les libraires pour lui placer ses manuscrits. Il est infatigable. Il intercède auprès du père, lui écrit, le poursuit au fond du Limousin, il arrache la grâce, il amène le fils, il sanglotte.... Gloire à la nature!
Gloire à l'esprit du temps! au grand élan de coeur qu'avaient produit surtout les livres de Rousseau. On sent à quels points ils sont maîtres, et comme ils ont percé partout.
Quelle transformation générale! Quoi! l'humanité, la pitié, les meilleurs sentiments de l'homme, ont changé, ont dissous la Police à ce point!... Mais s'il en est ainsi, la Police n'est plus, et le Despotisme n'est plus! et la Révolution est faite.