Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19)

Chapter 13

Chapter 133,742 wordsPublic domain

Ce fameux défenseur des libertés publiques, le Parlement, voudrait laisser sur les campagnes la charge des corvées, blâme Turgot d'y suppléer par un impôt que tous payeront également, les privilégiés même. Il voudrait maintenir pour l'ouvrier des villes sa triste servitude sous les Corporations, l'apprentissage interminable et les frais écrasants qui rendent le métier inaccessible au pauvre, n'y laissent arriver que les enfants des maîtres, héritiers endormis des routines éternelles. Turgot, dans son beau préambule, pose avec grandeur le principe: «Dieu a fait du _droit de travailler_ la propriété de tout homme. C'est la première, la plus sacrée de toutes.» (_Éd. D._, II, 302.)

Les aigres résistances du Parlement trouvaient appui dans les gros marchands de Paris, les six corps de métiers. La fière boutique héréditaire fut furieuse, autant que Versailles. Turgot eut contre lui les seigneurs et les épiciers.

Contraste curieux. L'étranger admirait. En France, tout paraissait hostile. Marie-Thérèse elle-même est frappée de la grandeur des résultats. La Hollande rend à Turgot un hommage significatif. Elle montre sa confiance, offre ses capitaux à un faible intérêt. Ce sage peuple, voyant en dix-huit mois l'ordre si merveilleusement revenu, sent bien que, pour la première fois, c'est un homme qui conduit la France.

«Le Roi apparemment doit être bien joyeux?» Au contraire, de plus en plus sombre. Il avait dit à son avénement: «Je voudrais être aimé!» Et il ne voit que mécontents. «M. Turgot, dit-il, ne se fait aimer de personne.»

Ce ministère tout entier déplaisait. En guérissant les plaies, il les avait montrées. Malesherbes lui-même, visitant les prisons, avait manifesté l'horreur du vieux régime de la Grâce. Il avait obtenu du Roi de ne plus signer de lettres de cachet. La faveur d'enfermer un mari incommode, un fils embarrassant, un héritier qu'on voulait écarter, ces douceurs obtenues si aisément sous la Vrillière, elles furent désormais refusées. Le père de Mirabeau ne put continuer de poursuivre, enfermer son fils.

Encore plus odieux fut le ministre de la guerre, Saint-Germain, vieux soldat farouche, qui eût voulu établir dans l'armée la dure discipline prussienne, qui supprimait les priviléges et les troupes privilégiées. Il avait fait une charge terrible sur la Maison du Roi, commencé à sabrer ces fainéants dorés. Les cris furent si perçants, le Roi si ébranlé, qu'on resta à moitié chemin.

Turgot ne réussit pas mieux pour la Maison civile, la valetaille qui dévorait Versailles. On imagine à peine ce que c'était alors que cette ruche énorme, grouillante, dans ses recoins obscurs, cabinets, entresols, trous noirs, soupentes fétides. Les corridors en outre, les escaliers tout pleins de petites boutiques, marchands fripons et marchands équivoques. Le fouet n'était pas trop pour chasser les marchands du temple, épurer l'antre immonde. Mais quelle tempête au premier coup! Le Roi en devint sourd, ne put plus entendre Turgot.

Son combat intérieur, obscur, mais violent, était contre la Reine, la faiblesse, l'embarras du Roi, obligé de payer sa femme, comme il eût fait d'une maîtresse. La Reine avait quatre millions par an. Mais elle voulut renouveler la charge très-coûteuse de Surintendante. Aimant déjà moins sa Lamballe, elle voulait l'étouffer d'honneurs. Elle voulait aussi écarter, marier le petit Luxembourg qui d'abord avait plu, mais alors ennuyait. On demandait pour lui une dot légère de 40,000 livres de rentes. L'homme du jour (1775) était l'agréable Lauzun, pour qui elle voulait se faire venir d'Autriche une belle garde hongroise, de grand faste, de grande dépense. Lauzun n'était pas seul. Il avait un rival qui commençait à poindre, la délicieuse Polignac, si charmante et si pauvre, qu'il fallait enrichir.

La férocité de Turgot ne parut jamais mieux que dans l'affaire de Luxembourg. Au premier mot que l'on dit pour que l'État dotât le petit favori, il éclata d'indignation. On s'adressa à Malesherbes, qui, sentant l'affaire grave, ne voulant pas avec la Reine engager un combat à mort, fit signer au roi cette grâce sous la forme d'_acquit au comptant_, cette forme dont Louis XV abusa tant, et que le nouveau roi promettait de n'employer plus. Turgot fut furieux et s'emporta contre Malesherbes.

Les gazettes étrangères disaient: «Luxembourg a vaincu Turgot.» La chose retentit. La reine s'excusa près de Marie-Thérèse et s'en lava les mains, prétendant n'y être pour rien. Mais personne ne le pensait. De même que sa soeur Caroline de Naples avait chassé le vieux ministre dirigeant, l'illustre Tanucci, on crut que Marie-Antoinette ferait bientôt chasser Turgot. Le Parlement le sentit mûr, près de tomber, l'attaqua sans ménagement. On censura une brochure (de Voltaire) qui le défendait. On condamna, on fit brûler par le bourreau, un livre modéré, très-sage, d'un commis de Turgot (mars 1776). Coup violent. Il voyait bien sa chute, et regrettait de succomber avant d'avoir pu essayer la troisième partie de sa révolution, _son plan d'instruction_ et de municipalisation. Dans les dangers qu'il prévoyait, il frémissait de laisser ce peuple orphelin qui irait, ignorant, barbare, à sa grande crise, sans nulle préparation. Dans une lettre éloquente, il dit au roi tout ce qu'il voit venir, lui montre la voie où il s'engage, cette voie où un roi n'a plus que l'option d'être ou un Charles IX, ou un Charles Ier, le choix de la mort ou du crime.

Quel que fût son chagrin de quitter le pouvoir quand il était si nécessaire, de quitter Louis XVI que très-réellement il aimait, il resta immuable, inflexible, sur une question: «Point de guerre! Le premier coup de canon serait pour nous la banqueroute.» Pour en être plus sûr, il eût supprimé la milice, eût réduit les soldats à ce que peut fournir l'engagement volontaire. Ce plan qu'il porta au Conseil n'y eut pour lui exactement personne. Pour la première fois il fut seul.

Turgot ne voulait pas comprendre aux brusqueries du maître, qu'on désirait qu'il s'en allât. Une machine très-grossière avait aigri, troublé le roi. On forgea de prétendues lettres où Turgot (un homme si grave) plaisantait de la reine qui ne se gênait plus, mettait sa vanité à se montrer partout avec l'homme à la mode, jusqu'à lui demander la plume qu'il avait portée, jusqu'à lui prendre son cheval, asseoir là la reine de France!--Goût pourtant éphémère, goût du bruit, du scandale. Un autre plus profond, durable, avait pris le coeur.

Si l'on en croit les parents de Turgot, en mai 1776, _une personne_ de la cour présente au Trésor un bon signé du roi, un de ces acquits au comptant que le roi avait tant promis à Turgot de ne plus signer. Bon énorme! un demi-million!

Turgot ne veut payer, court au roi. «On m'a surpris,» dit celui-ci embarrassé. «Sire, que faire?»--«Ne payez pas.»

Turgot ne paya point, et trois jours après fut destitué (_Bailly_, II, 214).

Quelle personne autre que la reine demanda ce don monstrueux? Quelle fut assez puissante pour punir ainsi le refus? pour faire que si honteusement le roi démentît sa parole, oubliât tous ses sentiments (réels, sincères) d'économie? Il y fallut une force majeure, la passion (contestée à tort) qu'il avait pour la reine, sa triste dépendance de celle qu'il fallait acheter.

Pour avoir un prétexte, elle acquit un bijou, des diamants, qui furent loin de coûter un demi-million. Elle était au plus fort de son goût pour la Polignac, dans les premiers transports, faut-il dire d'amitié? Elle tremblait de la perdre. Et la petite femme, stylée par de bas intrigants, avait très-doucement annoncé à la reine qu'elle aurait la douleur de s'en aller, _étant trop pauvre_, et ne pouvant vivre à Versailles (_Campan_). La reine épouvantée chercha de l'argent à tout prix.

Marie-Thérèse, dans une lettre, reproche amèrement _ces diamants_ à sa fille (_Arn._, 187). Puis, dans une autre lettre, elle semble savoir qu'il s'agit d'autre chose encore, dit ce mot singulier: «En se parant ainsi, on _s'avilit_.» (_Arn._, 192, 1er octobre 1776.)

Malesherbes et Turgot s'en vont le même jour (_Arn._, 172). Saint-Germain, arrêté dans sa réforme militaire, reçoit un surveillant, meurt bientôt de chagrin.

Voltaire pleura. Et, ce qui est frappant, Frédéric et Marie-Thérèse sentirent la perte de la France. La reine a honte, veut faire croire à sa mère qu'elle n'a nulle part à l'événement (_Arn._, 173-174).

Turgot avait quitté sa place avec douleur. La corvée rétablie lui arracha des larmes. Il sentit qu'avec lui tout s'en allait, que c'était fait de la prudence, que la France, lancée dans la guerre ruineuse, l'emprunt illimité, irait les yeux fermés à la sanglante expérience, irait par le fer et le feu.

Ce qu'il allait faire, l'année même, c'était précisément ce qui eût adouci, préparé le passage. Il voulait en octobre 1776 entamer sa grande oeuvre, _l'éducation nationale_, et celle qu'on reçoit par l'école, et celle qu'on se donne en s'instruisant de ses affaires, examinant, jugeant les intérêts publics.

N'avait-il aucun plan, comme disent Monthion, Besenval? N'avait-il d'autre plan que celui que nous donne l'école Économiste de Dupont de Nemours? Je n'en crois pas un mot.

Ce que je vois, c'est que, dans les affaires, il ne suit son École que librement, s'en écarte souvent. Ce que je vois, c'est que toute sa vie fut dominée par l'idée haute, la foi du Progrès infini, du développement sans bornes des puissances et des activités humaines. «Il avait, dit Monthion, une confiance excessive, présomptueuse, dans la sagesse populaire.» Donc on ne peut pas croire qu'il se fût arrêté à des idées mesquines, analogues aux essais que fit Choiseul en 63, que fit Necker en 78. Cela n'était pour lui qu'une éducation préalable des masses, que leur préparation à l'action. Hardi autant que ferme, il eût marché très-loin, mené très-loin le peuple, les yeux sur son étoile, le _Progrès_, sans broncher sur le chemin du Droit.

On ne peut découvrir dans sa vie qu'un seul moment faible. Il fut touché du roi, attendri d'un homme si jeune, naïf encore, et qui voulait le bien. Il trompait d'autant mieux, ce roi, qu'il se trompait lui-même. Il se croyait très-bon. Mais c'était la bonté de son père le Dauphin, de son aïeul le duc de Bourgogne. Son évangile était les papiers de son père et ceux du dévot Télémaque. Il sortait peu de là. Il voulait être juste, mais pour tous les injustes. Quand on lui fit supprimer le servage sur ses domaines, il n'osa y toucher sur les domaines des seigneurs, _respectant la propriété_ (propriété de chair humaine). Sur un plan de Turgot, qui ne tient compte des Ordres et priviléges, il écrit ce mot étonnant: «Mais qu'ont donc fait les Grands, les États de provinces, les Parlements, pour mériter leur déchéance?» Tellement il était ignorant, ou aveugle plutôt, incapable d'apprendre.

Là était la difficulté, plus qu'en aucune intrigue. Le réel adversaire du progrès, de l'idée nouvelle, c'était le bon coeur de cet homme qui, tout en admettant certaines nouveautés, n'en couvait pas moins le passé d'une tendresse religieuse, respectait _tous les droits acquis_, et n'y portait atteinte qu'avec regret, remords. L'ennemi véritable, c'était surtout le roi. Il était l'antiquité même.

CHAPITRE XIV.

TRANSFORMATION DES ESPRITS.--L'ÉLAN POUR L'AMÉRIQUE.--LA GUERRE.

1760-1783.

Deux mois après la chute de Turgot, l'Amérique en péril vient ici demander secours (17 juillet 1776). Que répondra la France?

Qu'elle-même succombe, qu'elle est obérée, ruinée? Non, la France emprunte un milliard, se perd et sauve l'Amérique.

Cela est grand et singulier.

Quelle est donc cette France qui ressemble si peu à ce que nous voyons?

Qui dit France, ne dit pas le roi. Et c'est là même la merveille que la France ait tellement dominé, entraîné le roi, qu'il se soit, contre ses idées, ses goûts et ses désirs, trouvé fatalement dans l'affaire.

La France de 1750 n'eût ni voulu, ni pu cela. Mais, en vingt-cinq années, une nation toute autre s'était faite. Ainsi que l'enfant retardé, qui grandit tout à coup de six pouces ou d'un pied,--ce peuple eut brusquement deux ou trois accès de croissance.

De 1750 à 1760, par l'_Encyclopédie_, par Voltaire, Diderot et les premiers Économistes, elle fit table rase d'un monde de vieilleries, entre dans la vraie voie de pensée et d'activité.

Et depuis 1760, par Rousseau, et Mably, par la lutte des écoles de Rousseau et de Montesquieu, on discuta le Juste, on rechercha le Droit. Le succès colossal du livre de Raynal (1770) étendit ces idées de la patrie au monde.

Mouvement rare, unique, où tous entrèrent, les femmes!... ce qui ne s'était vu jamais. La femme, de nos jours triste agent de réaction, fut dans ce temps admirablement jeune, ardente, devança l'homme même.

Elle est alors la fille de Rousseau, tout attendrie de lui, le lisant nuit et jour, ne pouvant pas dormir si elle ne l'a sous l'oreiller. Aveugle à ses contradictions, et l'embellissant de ses rêves, elle croyait le voir, sur les ruines du monde, recommençant tout par l'amour, refaisant le monde en trois livres (par la Femme, l'Enfant, la Patrie).

Féconde en fut l'émotion, vive au coeur, aux entrailles. Toutes ont conçu d'_Émile_. Ce n'est pas sans raison qu'on note les enfants nés de ce beau moment comme animés d'un esprit supérieur, d'un don de flamme et de génie. C'est la génération des Titans révolutionnaires; l'autre génération non moins hardie, dans la science. C'est Danton, Vergniaud, Desmoulins; c'est Ampère et Laplace, c'est Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire.

Mademoiselle de Lespinasse marque admirablement cette heure (1776), où les salons changèrent. _On se tut un moment_ et on se recueillit dans l'attente solennelle de tout ce qu'allait faire Turgot. Puis on ne parle plus que d'affaires sociales et d'intérêts publics. De plus en plus les femmes vont de l'amour au grand amour, celui du bon, du juste, de l'humanité, de la France.

Mêmes pensées du plus haut au plus bas, à Paris, à Versailles même. La plus noble, la plus entourée, la charmante madame d'Egmont, dans sa foi à la liberté, qu'écrit-elle à Gustave, au nouveau roi de Suède (_Geffroy_)? Le nouvel évangile qui fait battre le coeur à Manon Phlipon, la fille d'ouvrier, dans l'asile indigent où je la vois si belle, entre Rousseau, Plutarque, bientôt l'austère épouse de ce grand citoyen, Roland.

Les pires sont les meilleurs. N'est-il pas surprenant de voir chez Conti, Richelieu (chez les _méchants_ de 1750), ces femmes si tendres et si sincères? Cette d'Egmont dont l'adorable larme est immortalisée par les _Confessions_, c'est la fille pourtant du dur et malin Richelieu.

Voici qui est plus fort. Figaro devient un héros. L'effronté Beaumarchais, spéculateur heureux et auteur applaudi, dans son frétillement, agent de Du Barry ou courrier de la Reine (1774), avait tout gagné, hors l'honneur. Mais, attentif à tout, finement il odore d'où va souffler la gloire, il pressent le grand coeur généreux de la France, s'empare de l'affaire d'Amérique.

Les insurgents tirent l'épée en avril 1775. Et à l'instant une voix de la France répond, les proclame _invincibles_ (25 septembre).

Voix très-retentissante, celle de l'homme du succès, de celui qui dans les affaires, comme au théâtre, a si bien réussi, la voix de Beaumarchais. Il arrive de Londres, jure que l'Anglais enfonce et que l'_Américain vaincra_.

Forte parole d'évocation magique qui plus que cent vaisseaux aida au grand événement. C'était la publicité même. On dit même la chose jusqu'au bout de l'Europe. Peu de journaux. Les cafés suppléaient, et la parole bien autrement ardente. Tous avaient dans l'esprit le livre de Raynal (depuis 1770), livre si oublié, mais si puissant alors, qui, pendant vingt années, fut comme la Bible des deux mondes. Au fond des mers des Indes, dans la mer des Antilles, on dévorait Raynal. Toussaint-Louverture, qui déjà a trente-neuf ans alors, l'apprend par coeur avec son Ancien Testament. Bernardin de Saint-Pierre s'en inspire à l'île de France. L'Américain Franklin, si fin et si sagace, place tout son espoir au pays de Raynal.

Pourquoi? c'est le plus beau. Nous devrions, ce semble, haïr ces colons qui ont pris les pays découverts par nous, qui tuent nos amis les sauvages, qui choisissent pour général Washington, l'homme même dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) par l'accident de Jumonville. Grands motifs pour haïr? Cela n'arrête rien. L'Amérique est reçue sur le coeur de la France, et la France lui dit: «Tu vaincras!»

Admirable intriguant! avec quelle foi hardie ce Beaumarchais répond de la victoire! comme il est sûr de ce qu'il dit! Ils vaincront. Ils n'ont point de poudre, et ne savent pas même en faire. Ils vaincront, car ils sont sans armes, sinon de vieux fusils de chasse. C'est justement cela qui emporte la France: _La justice, le Droit désarmé!_

Le prévoyant Franklin avait arrangé deux machines, l'une en France, l'autre en Angleterre. En France, il avait un ami, le médecin Dubourg, lié avec Vergennes, et qui obtint quelques secours secrets. Tout cela était lent. L'Angleterre achetait, lançait sur l'Amérique une armée de Hessois, ces durs soldats du Rhin. Les heures étaient comptées. La chance était mauvaise, si la brûlante activité de Beaumarchais n'eût tiré de l'argent d'ici et de l'Espagne, et tout, armes, habits, canons, jusqu'aux chaussures, n'eût mis là sa fortune, celle de ses amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour se ruiner.

Tout y était obscur, la question elle-même de savoir si vraiment l'Amérique voulait être délivrée. Nul accord, et personne n'eût pu dire la majorité. Sparks (tr. Guizot) nous dit la chose au vrai. Les royalistes étaient au moins aussi nombreux. Les fils des puritains, malgré tout ce qu'on croit, n'étaient nullement républicains. Leur grand livre, les Psaumes, c'est le livre d'un Roi. La Bible, sur la royauté, comme sur tout, dit le pour et le contre. Ces gens d'esprit biblique étaient des sujets fort soumis, attachés à leur George, admirateurs aveugles de l'Angleterre, chapeau bas devant elle, éblouis de lord Clive et de la conquête des Indes, stupéfaits de cette grandeur.

L'Amérique avait pu lutter dans la limite de la constitution, résister vertueusement par l'abstinence et se passer de thé; elle avait pu même s'armer contre les soldats mercenaires; mais elle avait de grands scrupules. Personne n'eut osé lui parler de renier sa mère, pas un Américain. Nul n'eût eu ce courage impie.

Il fallait un impie, un brutal, pour lui dire cela, lancer le grand blasphème, le mot d'arrachement qui devait la créer, la tirer du néant, le mot créateur: «Sois!»

La savane, la libre forêt, ne donnent point ces grandes puissances. On ne trouve cela qu'au fond du peuple même, aux grandes foules, aux vieilles cités. Le rusé bonhomme Franklin sut déterrer la chose à Londres.

C'était un certain Thomas Paine, ouvrier-matelot magister, qui avait traversé toute chose. Fils de quaker, il avait le calme de ses pères. C'était un homme fort, qui allait devant lui, sans soupçonner d'obstacle et sans respecter rien, ne s'arrêtant qu'à la raison. Vrai citoyen du monde, d'Anglais Américain, d'Américain Français, il défendit la France, défendit Louis XVI et dans la vraie mesure (comme coupable qu'on devait enfermer). Lui-même prisonnier, voyant de près la mort, dans un calme admirable, il écrivait ses livres: _Droits de l'homme_,--_Âge de raison_.

L'année 1775 (14 février) s'ouvre par le livre de Paine, _le Bon Sens_, tiré à cent mille. C'est le plus grand succès qu'un livre ait eu jamais. Il fut l'âme d'un peuple,--bien plus que sa pensée,--_son acte_. Il trancha la séparation. En quatre mois, il change, convertit l'Amérique, et le 4 juillet, il devient _La loi_ même. Il fait l'Acte d'indépendance.

L'Amérique, à celui qui dit: «Sois,» répond: «Je suis.»

Cela fait honneur à ce peuple. Un autre eût été fort choqué. Il mettait son orgueil à être Anglais. Paine lui dit durement: «Vous êtes mêlé de tous les peuples. Même en cette province (Pensylvanie), pas un tiers n'est de sang anglais.»

Il y avait aussi un préjugé très-fort pour la constitution anglaise, l'_admirable_ et l'_incomparable_, merveille d'harmonie, et autres bavardages. Paine réduit le tout à la très-sèche vérité. Un roi qui a en main tant d'or et de places à donner (et plus, le budget monstre de l'Église anglicane) rompt lourdement cette balance. Sa volonté, sous la forme hypocrite, «la forme redoutable d'un bill du Parlement,» pèse bien plus que l'ordre d'un despote. Celui-ci a cela de bon que c'est un gouvernement simple: on sait à qui s'en prendre. Mais la grande machine anglaise est si brouillée qu'on souffre très-longtemps sans bien savoir d'où.

La pire situation, c'était d'être _des rebelles_. Devenez un État. La France et l'Espagne aideront.

Rester Anglais, c'est la guerre éternelle. L'Europe est si drue de royaumes, d'intérêts opposés, qu'il vous faut faire toujours la guerre. Assez, assez de guerre. Soyez l'asile paisible des persécutés de ce monde. Votre éloignement fait votre paix. Le sang des morts, les pleurs de la nature, vous crient: «Séparez-vous... Le temps en est venu (_It is time to part_).»

C'est le moment, le seul. Dans cinquante ans, il serait impossible de réunir ce continent. Faites un gouvernement quand tout est plus facile, neuf, entier, et qu'on peut tout régler d'après la raison. Jeunesse est le bon temps pour semer, commencer le bien (_seed time_).

Jamais plus grande affaire ne fut sous le soleil. Car, il s'agit d'un monde, et de tout le temps à venir. Toute postérité est mêlée à ceci. Il en sera comme d'un nom gravé sur l'écorce d'un chêne; le chêne croît, et le nom grandit.

Ne restez donc pas là à attendre, à vous regarder curieux, soupçonneux. Tendez donc au voisin la main de l'amitié. Enterrez la discorde. Plus de noms de partis, un seul nom: _citoyen_, ami franc, résolu, champion courageux des libres États d'Amérique.

Cette rude éloquence, qui n'est pas sans grandeur, inspira les légistes qui firent l'Acte d'indépendance, le brillant Jefferson, Adams, si calculé, sous les yeux de Franklin, la diplomatie même. Cet acte s'adressait très-directement à la France. C'est d'elle uniquement en ce moment qu'il s'agissait. L'Acte part justement avec la demande de secours (4 et 17 juillet 1776).

Donc la rédaction n'a pas un mot biblique. La phraséologie de Rousseau est seule employée. Point de _Dieu des armées_, de _Jéhovah_, de _Sabaoth_. Mais uniquement la _Providence_, le _Créateur_ et le _Suprême Juge_, sont attestés comme garants des droits de liberté, d'égalité.

Toute école française, et même Helvétius, accepteront un acte où l'on invoque _la Nature_, où pour l'homme on réclame spécialement le droit au _Bonheur_.

Non moins habilement, ils biffèrent dans cette pièce solennelle ce qu'ils y avaient mis de l'esclavage. On eût choqué de front la France de Raynal.

L'Acte arriva ici vers la fin de l'année, et fut reçu avec enthousiasme. Mais déjà le secours était prêt, attendait le départ. Comment dire l'adresse infinie, l'activité qui l'avaient préparé? Quel génie fallut-il pour que Beaumarchais éblouît, entraînât des hommes aussi flottants que le Roi et Vergennes? Il vainquit par ce mot: «De toute façon c'est la guerre. S'ils s'arrangent entre eux, ils vont tomber sur nous.»

Il eut en grand secret un million de la France, un million de l'Espagne, mais ce qui ne pouvait rester inaperçu, la facilité d'acheter, non en Hollande, mais en France, et dans nos arsenaux, les 25,000 fusils, la poudre, les 200 pièces de canon, nécessaires aux Américains.