Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)
Chapter 6
[Note 15: M. Nicolardot établit cela parfaitement contre l'opinion commune. _Ménage et finances de Voltaire_, p. 35. Cet ennemi acharné de Voltaire, qui accueille contre lui tous les libelles du temps, a pourtant éclairci fort bien certains points de détail. Chose curieuse: à la fin de ce gros livre si hostile, il donna sans s'en apercevoir ce qui justifie le mieux Voltaire, ce qui explique et fait excuser ses bizarreries: la situation mobile, précaire, où il vécut, la misérable incertitude où il était du lendemain, entre la Bastille et l'exil, les innombrables pseudonymes qu'il était obligé de prendre, les terreurs de ses libraires, la lâcheté des critiques qui tous se mettaient contre lui. _Nicolardot_, p. 335-347.]
Grand contraste avec l'accueil que trouva Montesquieu en 1729. Amené par lord Chesterfield dans son propre yacht, caressé des Walpole, comblé par la savante reine, conduit par les lords aux deux Chambres, il vit tout par leurs yeux, jugea, admira tout sur leur parole, revint demi-Anglais, n'ayant rien aperçu du fond réel des moeurs, et formulant de confiance le très-faux idéal de ce gouvernement qu'il donna dans l'_Esprit des lois_.
Grand bonheur pour Voltaire de n'être ainsi gâté, mais négligé plutôt. Il garda son bon sens. Il vit peu, mais vit bien. Il vit bien d'abord les hauts côtés de l'Angleterre, qui sont bien moins Anglais qu'_humains_; il vit Newton, Shakespeare. Il était depuis quelques mois en Angleterre lorsque Newton mourut et qu'on fit, avec de prodigieux honneurs, son triomphant convoi à Westminster. Rien de plus grand, rien qui glorifiât davantage la sagesse anglaise. Il la sentait partout dans la dignité libre des moeurs, des habitudes, la tolérance limitée (mais plus grande que partout ailleurs), la raisonnable estime du travail, de l'activité. L'hôte de Voltaire, Falkener, simple marchand de Londres, fut ambassadeur en Turquie.
Il sentait tout cela, et n'en était pas aveuglé. Quelques pages datées de 1727 montrent combien ses impressions étaient nettes et pour le bien et le mal. Il entrevit fort bien les contradictions discordantes qui frappent ce grand peuple. Que doit-il aux déistes anglais? Au fond moins qu'on ne dit. Il relève bien plus de nos _libres penseurs_ du XVIIe siècle, de la tradition des Gassendistes, Bernier, Molière, Hesnault, Boulainvilliers, etc.
Il resta tout Français, et ne pouvait vivre qu'en France. Il devait rentrer à tout prix. On ne sait qui il employa. Il fallait réussir auprès du petit Maurepas, alors ministre de Paris, un athée valet des Jésuites, qui souvent fit semblant de protéger Voltaire, l'aimant peu, l'enviant, le sentant supérieur dans son propre _genre Maurepas_ (la satire, l'épigramme). Il le laissa rentrer en France, non à Paris. Du moins la première fois que nous apercevons Voltaire, c'est chez un perruquier de Saint-Germain-en-Laye, où très-probablement il reste un an, caché ou à peu près. Pendant tout ce temps, rien de lui. Pas une oeuvre. À peine une lettre. Ce grand silence indique à quelles dures conditions il était rentré. La _Henriade_ même, revenant d'Angleterre, ne fut que tolérée. Et quarante ans durant elle ne fut vendue qu'en gardant son titre de Londres.
Dans quelle situation est alors la littérature? dans un funeste entr'acte qui ne dure guère moins de douze ans[16]. Elle est alors plus que stérile; elle semble détournée de son but. Elle évite et semble oublier la grande, la profonde question où est la destinée du siècle, la question religieuse, posée dans les _Lettres persanes_ avec tant de force et d'éclat. Lui-même, le héros, le prophète Montesquieu a peur de lui-même. Il redevient M. le président de Montesquieu, il rentre dans la société, au monde des honnêtes gens. Il rétracte ses Lettres pour être de l'Académie, les offre à Fleury corrigées (1728).
[Note 16: Ce temps de réaction, de _décence_, est caractérisé par le sacrifice et la mort de la pauvre Aïssé. Fidèle esclave de son indigne maître, jusqu'à sa mort en 1722, fidèle encore à la non moins indigne Fériol (soeur de la Tencin), elle a faibli en 1724 de pure reconnaissance et pour récompenser celui qui l'aima toute sa vie. Mais sa noble nature lui fait craindre de l'épouser; elle ne se croit pas assez pure, elle craindrait de le faire baisser, dans ce retour _aux bonnes moeurs_. Les grandes dames la troublent, aggravent ses scrupules. Elle languit, elle meurt de ce combat. Elle refuse jusqu'au bout le bonheur. Et elle fait deux infortunés. Ah! quelle fin pathétique, et qu'on en veut à ces prudes qui l'ont tuée! Rien, rien de plus touchant que la terreur du chevalier, en la voyant vers sa fin, la cour humble, tremblante qu'il fait à tout ce qui l'entoure, même aux animaux domestiques, à la vache qui donne du lait à la malade. Cela arrache les larmes.]
Celui-ci n'en voulait pas plus. Une littérature amortie et faussée vaut mieux que le silence pour un pareil gouvernement. Fleury trouvait fort bon que le café Procope, sous l'aveugle La Motte, traînât le débat éternel entre les Anciens et les Modernes. Il trouvait même bon que la petite réunion de l'Entre-sol, tenue par l'abbé Alary, jasât un peu des affaires de l'Europe, des rêves de l'abbé de Saint-Pierre. Utopies sociales qui s'écartent toujours du grand noeud social, de l'intime question où se relient les autres. Fleury s'en amusait, recevait volontiers le rapport qu'Alary lui en faisait chaque semaine (d'Argenson). Tolérance admirable. Mais toute pensée vraiment libre avait été frappée, découragée. Le grand critique Fréret, ayant touché l'histoire de France, avait tâté de la Bastille. Il se le tint pour dît, s'écarta, au plus loin, dans la chronologie chinoise, etc. En 1728, l'essor du jansénisme aigrit cruellement la Police. Contre la librairie, l'imprimerie, elle s'arma d'une atroce ordonnance. Pour une page non autorisée, _confiscation_, _carcan_, _galères_!
Voltaire, à Saint-Germain, se trouva solitaire plus que dans la campagne anglaise, ne pouvant publier, muet. Cette année 1728 de grand silence (unique dans sa vie) lui profita beaucoup. Ce qui jusque-là le tenait inférieur, léger, faible, c'était la vie du monde, le besoin des petits succès. Là il rentra en lui, et il fit pour lui-même (sans espoir d'imprimer) une chose tout à fait libre et forte, sa critique des _Pensées de Pascal_. Une note de lui nous dit qu'elle est de cette année. Il n'a fait rien de plus vif, rien qui aille plus droit au but. Il ne s'amuse pas, comme il fit trop ailleurs, à jouer tout autour de la grande question, à critiquer les accessoires. Sans jaser, ricaner,--sérieusement, d'une pince d'acier et d'une invincible tenaille,--il serre à la racine l'arbre qui nous tient dans son ombre.
Quand on voit avec quelle faiblesse la plupart des critiques se sont approchés de Pascal[17], quel timide respect, on sait gré à Voltaire de son ferme bon sens, si simple et si lucide. Sa familiarité hardie (noble ici, point cynique) est _d'un homme_, d'un esprit vraiment libre, qui ne s'étonne point devant l'insolente éloquence, ne respecte que la raison. Il est ferme et point dur.
[Note 17: J'en excepte un, M. Havet, spécialement dans sa dernière édition, admirable travail, fort et définitif (_Commentaire_, etc., 1865). MM. Cousin et de Faugère avaient restitué le texte (1843-1844). M. Sainte-Beuve avait marqué d'une main fine et sûre la place de Pascal dans Port-Royal et dans le siècle. Ces illustres critiques regardent pourtant du dehors. Et Havet a vu du dedans. Comment cela? Il tient de son auteur; il a à coeur ces questions, il s'inquiète sérieusement de ces hauts problèmes de la vie humaine. Qu'il commente ou discute, on sent bien qu'il le fait pour lui-même plus que pour le public. Rien qu'en lisant ce commentaire, sans l'avoir vu, on le peindrait, avec sa jeune austérité, cette âpre et virginale candeur, cette exigence ardente de lumière et de justice. Il est intéressant de voir un esprit qui procède surtout de l'antiquité et du siècle de Louis XIV, hors de la mêlée d'aujourd'hui, par l'effet seul du progrès intérieur, et de sa force solitaire, marcher dans l'émancipation.]
Son petit livre (grand de sens et d'effet) se résume en trois mots: simples réponses à Pascal:
«_L'homme est une énigme._» Non. On le comprend très-bien dans l'ensemble dont il fait partie. Mais quand il serait une énigme, ce n'est pas en tout cas par l'inexplicable qu'on l'expliquera.--«_Il est déplacé, dégradé._» Non. Il est à sa place dans la nature.--«_Il naît injuste._» Non. Et il n'est pas _justifié_ par l'arbitraire injuste, par la faveur, la Grâce.
«_Est-il heureux?_» Question plus difficile. Là sans doute Pascal avait chance d'embarrasser Voltaire, de faire trembler sa plume. Cette année était sombre. Sa pauvreté et son mutisme l'attristaient fort. De la chambrette du perruquier de Saint-Germain, il dit à Thieriot: «Ma misère m'aigrit et me rend farouche.» Une lettre très-mâle, de son anglais Falkener[18], contribua à le raffermir, à lui faire croire que l'on peut être heureux, et que même la plupart le sont. S'élevant au-dessus de sa situation, il dit à Pascal qui _entre en désespoir_ de la misère de l'homme: «_Vous vous trompez, l'homme est heureux._»
[Note 18: «En lisant cette réflexion, je reçois une lettre d'un de mes amis qui demeure dans un pays fort éloigné. «Je suis ici comme vous m'avez laissé, ni plus gai, ni plus triste, ni plus riche, ni plus pauvre, jouissant d'une santé parfaite, ayant tout ce qui rend la vie agréable; sans amour, sans avarice, sans ambition et sans envie. Et tant que cela durera, je m'appellerai hardiment un homme très-heureux.» Plus tard, Voltaire ajoute en note: «Sa lettre est de 1728.» Éd. Beuchot, t. XXXVII, p. 46.]
Mais si le bonheur pour chaque être est de suivre sa destination, quelle est vraiment celle de l'homme? Que répondra Voltaire? On croirait volontiers, d'après ses vanteries d'épicuréisme, qu'il va répondre: _le plaisir_. Non. Notre but, «c'est _l'action_.»
«L'homme est né pour l'action, comme le feu tend en haut, la pierre en bas. N'être point occupé, ou ne pas exister, c'est même chose.» (T. XXXVII, p. 57, nº 23.)
Mot grave et d'autant plus que la vie entière de l'auteur en est la traduction. Jamais pareille activité. Et ce travail immense, il sut le soutenir par une sobriété plus qu'ascétique donnant en tout très-peu aux plaisirs qu'il vanta le plus.
«Agissons.» Mais comment? lorsque l'activité de tous côtés rencontre un mur?
Cet esprit clairvoyant distinguait aisément que dans une telle société le despotisme avait lui-même un despote et un maître, _la richesse_, que le pouvoir faisait sa cour à un pouvoir plus haut, l'argent.--En revanche, dans la servitude universelle, le pauvre est deux fois serf. Sur sa tête s'appuie la société de tout son poids, l'écrase et l'avilit, et fait qu'il s'avilit lui-même. La littérature indigente offrait un aspect déplorable. Si Colletet au siècle précédent «cherchait son pain de cuisine en cuisine» (Boileau), il n'avait pas la mise et la tenue coûteuses que dut plus tard avoir l'homme de lettres, vivant dans les salons. Au XVIIIe, Allainval, un auteur estimé dont on joue et rejoue les pièces, reçu partout, est cependant si pauvre, que, n'ayant aucun gîte, il couche dans les chaises à porteurs. Cet excès de misère et le parasitisme qui en était la suite naturelle, faisait que l'on traitait les auteurs fort légèrement. La Tencin, sans façon, à ses habitués pour étrennes donnait des culottes.
Voltaire avait perdu ses pensions. Des 4,250 livres de rente qu'il eut à la mort de son père, les réductions successives (et celle récemment de Fleury) durent emporter beaucoup, outre les banqueroutes qu'il essuya. Sa _Henriade_ l'acheva. Et quand pourrait-il vendre un livre? il l'ignorait. Les libraires effrayés auraient-ils acheté? En attendant, il préparait, écrivait ses _Lettres anglaises_. Il expliquait Newton. C'est par là justement (chose imprévue, bizarre) que sa situation changea.
Il venait le soir à Paris, consultait les Newtoniens. Ils n'étaient guère que trois qui osassent lutter contre Descartes et sa physique (une religion nationale), contre la lourde autorité de l'Académie des sciences. Il y avait un enfant de génie, le tout petit Clairaut. Un officier de Saint-Malo, tranchant, dur, excentrique, Maupertuis, reçu récemment à la Société royale de Londres (1728), et qui bientôt ici (1731) fut le chef du café Procope. Un homme encore fort agréable, esprit universel, brillant, un peu léger, La Condamine. Un jour que celui-ci soupait avec Voltaire, il riait de l'ignorance du sot contrôleur général Desforts qui, pour éteindre les billets de l'Hôtel-de-Ville, venait d'ouvrir une loterie où, par un calcul simple, on pouvait gagner à coup sûr. Voltaire avait de ces billets; il fut frappé du calcul, et y gagna 500,000 francs. Le Contrôleur fut furieux, plaida, mais il était en baisse, bientôt remplacé. Il perdit, et Voltaire dès ce jour fut riche, émancipé, libre du moins, s'il ne pouvait écrire en France, de vivre en Hollande et partout. Heureux coup de fortune qu'il dut réellement à sa foi, à l'amour des sciences. Newton, on peut le dire, fit la liberté de Voltaire.
On ne voit pas qu'il ait joui beaucoup de cette fortune. Sa vie si occupée et absolument cérébrale le rendait fort peu sensuel. Il n'était point avide. Quand le Régent lui donne pension, il partage avec Thieriot. Et même en Angleterre, où il est si gêné, il songe à cet ami, lui fait toucher ceci, cela. Souvent très-généreux, et parfois très-serré, il fut pour ses affaires quelque peu maniaque, comme ceux qui ont commencé par être pauvres et s'en souviennent.
Il put revenir à Paris, mais s'établit encore dans un quartier quelque peu écarté, rue de Vaugirard, assez près cependant de la Comédie française. Il voulait y rentrer, mais par une vieille pièce, par la reprise d'_OEdipe_. Il avait pour jouer Jocaste une actrice admirable, son amie, mademoiselle Lecouvreur. Rare personne, admirée, adorée, et bien plus, estimée. Dans Monime et Junie, Pauline ou Cornélie, c'était plus qu'une actrice: c'était l'héroïne elle-même. Un spectateur disait en sortant: «J'ai vu une reine entre des comédiens.» Elle eut un vrai génie, libre du chant monotone qu'enseignait Racine à la Champmeslé, libre de l'emphase ampoulée qui plaisait à Voltaire. La première sur la scène elle parla de coeur, d'élan vrai et d'accent tragique. Quand elle débuta (à vingt-sept ans), tous furent ravis, troublés. Des jeunes gens devinrent fous d'amour.
Il lui advint (en 1724, ayant trente ans déjà) une extraordinaire aventure que n'ont guère les actrices, celle d'être la Minerve ou le Mentor d'un Télémaque, d'avoir à former un héros. Du Nord lui tombe ici certain bâtard de Saxe, Maurice, fils du roi de Pologne, Auguste. Il avait déjà fait la guerre. Il avait eu la chance d'avoir vu face à face le vaillant, le terrible, qu'on n'osait regarder, le Suédois Charles XII, d'avoir dans son oeil bleu pris cet éclair de guerre qui lui resta toujours, lui fut une auréole, trompa sur son génie réel. Ce rude enfant ressemblait peu à nos marquis d'ici. Suédois de mère, Polonais d'habitude, il était spontané bien moins qu'il ne semblait; il fut surtout reître Allemand[19]. Il était né au pays des romans, dans ces bouleversements où Charles et Pierre, deux ours, roulaient sceptres et couronnes, où tout était possible. «Pourquoi pas lui? pourquoi pas moi?» Dans les trois cents bâtards du roi Auguste, celui-ci, effréné, visait tout, les trônes et les femmes, vaillant, brutal, avide. La vieille duchesse de Courlande, les Anne, les Élisabeth, les sanglantes catins de Russie, tout lui eût été bon. Mais pour ces grands mariages impériaux, le rustre et le soldat avait un peu besoin de poli extérieur, de prendre les grâces de la France. La pauvre Lecouvreur servit à cela. Elle fut à la fois précepteur et mère et maîtresse. Si elle gagna peu pour le fond, au moins pour le dehors elle polit la nature grossière, tâchant de lui donner un peu de sa noblesse et des formes royales qui en elle étaient naturelles.
[Note 19: Nombre de documents récemment publiés nous font connaître Maurice dans le dernier détail. M. Saint-René Taillandier en a tiré une fort belle biographie, savante, curieuse, intéressante (_Revue des Deux-Mondes_, 1864). Seulement il me semble un peu trop favorable à ce héros de second ordre que la fortune a tant favorisé, exagéré, surfait. Ses _Rêveries_, tout à la fois pédantesques, excentriques, sont un livre moins que médiocre.]
Il crut un moment réussir, épouser celle de Courlande. Point d'argent pour partir. Mademoiselle Lecouvreur vendit ce qu'elle avait, argenterie, diamants, lui en donna le prix. Un moment il se crut maître de la Courlande. Son père s'y opposa, autant que la Russie. De là mille aventures, mille dangers. Il échappe. Mais le voilà fameux, le Roland, le Renaud, le héros des chimères, un nouveau Charles XII, avant d'avoir rien fait. Madrid pensait à lui, pour sa folle Armada, pour mettre le Stuart dans Londres. La cour de Stanislas (et la reine de France?) pensait à lui pour la Pologne, pour y renouveler Charles XII et Gustave, en chasser l'Allemand. Maurice en voulait à son père qui lui fit manquer sa fortune, qui le blâmait d'aller en _galopin_ s'offrir aux reines pour être refusé.
Les gens d'ici qui le lançaient et voulaient s'en servir, avaient pris trois moyens. On le vantait aux dames comme égal de son père en force infatigable. On occupait de lui le peuple de Paris par un certain bateau, qu'il avait inventé, disait-on, qui allait, venait sur la rivière, et que les badauds regardaient. Quoique fort peu lettré, on en fit un auteur. On préparait ses _Rêveries_ (pour l'autre année 1731). Il semble s'y offrir pour détrôner son père, disant «qu'il prendrait la Pologne en deux campagnes au plus, sans qu'il en coûte un sou.»
Il sera roi ou czar! Quelle joie, mais quelle inquiétude pour mademoiselle Lecouvreur. Il est à elle, son oeuvre, c'est elle qui en fit un Français. Mais, hélas! elle n'est qu'une comédienne. Et (chose pire) elle a trente-neuf ans, la beauté, il est vrai, douloureuse et tragique du portrait si connu, et les célestes yeux pleins de sublimes larmes qui toujours en feront verser[20]. À force de tendresse, ayant trop fait la mère, elle est bien moins l'amante. Maurice est discuté entre les grandes dames, très-haineuses pour la Lecouvreur. Elles n'auraient osé la siffler, mais du haut de leur rang, dans leur loge, à leur aise, elles pouvaient l'insulter du visage, lui lancer _le mauvais regard_.
[Note 20: Elle devait saisir terriblement les coeurs, les transformer, changer les bêtes en hommes, pour avoir fait faire un tel portrait au faible et médiocre Coypel. C'est la belle gravure où il la représente dans le rôle de Cornélie, en pleurs et l'urne dans les mains. Un artiste inspiré, s'il en fut, notre premier sculpteur, Préault, m'a affirmé qu'il ne savait pas un mot de l'histoire de mademoiselle Lecouvreur quand il vit cette gravure. Il en fut très-troublé, épris, s'en empara avidement. C'est plus qu'une oeuvre d'art. C'est comme un rêve de douleur, une de ces rencontres qu'on regrette avec une personne unique qui ne reviendra plus, dont on est séparé par la malignité du temps.--On sent dans celle-ci une chose fort rare, qu'en elle beauté vient de bonté.--Cette bonté est adorable dans la lettre qu'elle écrit à madame Fériol, mère de d'Argental, qui craignait extrêmement que son fils, éperdument épris, n'épousât, et qui voulant plutôt le perdre, l'envoya mourir aux colonies. Mademoiselle Lecouvreur lui parle avec un tendre respect, une effusion charmante (qu'elle ne méritait nullement). La pauvre comédienne, trop humblement, fait bien bon marché d'elle. Elle fera _absolument tout_ pour calmer cet amour d'un enfant, l'empêcher d'aller jusqu'au mariage. Elle aimait trop Maurice, et d'Argental ne fut guère qu'un ami, mais assidu, très-tendre. De l'avoir approchée, il resta l'homme bon, aimable, charmant, celui que Voltaire appelle «son ange.» Elle le fit son légataire universel, afin que le peu qu'elle avait passât à ses deux filles plutôt qu'à des parents. D'Argental, en très-galant homme, exécuta exactement sa volonté, et calma les parents en leur donnant du sien une somme de vingt mille francs. Voy. la bonne notice que Lemontey (OEuvres, III, 331) a faite d'après les contemporains, Aïssé, Annillon, Allainval et les précieux papiers de d'Argental.]
Le droit du comédien, c'est d'endurer l'outrage. Notre actrice ne s'en souvint plus. Un jour qu'elle jouait Phèdre, elle voit sa rivale, madame de Bouillon. Au lieu de se troubler, son coeur gonflé grandit. Elle s'avance, et d'un geste intrépide, elle lui lance les terribles vers:
... Je ne suis point de ces femmes hardies Qui portant dans le crime une tranquille paix Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Le public se retourne, regarde dans la loge, voit la dame, approuve, applaudit.
Le nom de Bouillon est sinistre. Il rappelle cette Mazarine, si suspecte de poison, qui, par l'assurance, l'audace, se tira fièrement de l'affaire de la Chambre ardente, en 1682. La Bouillon de 1730 (née Lorraine) n'est pas moins suspecte. Le judicieux Lemontey trouve l'accusation vraisemblable. En effet, qu'après cet outrage public, une princesse, apparentée à tous les rois, n'ait pas cherché à se venger, c'est ce qui n'a nulle apparence.
Peu après, un galant abbé offre à mademoiselle Lecouvreur des pastilles, dit-on, empoisonnées. Puis (juillet 1729) un peintre en miniature, qui par son art entrait chez les femmes de cour, l'avertit que les gens de la duchesse de Bouillon ont voulu le gagner pour qu'il lui donnât du poison. Geoffroi, l'apothicaire célèbre, l'analyse, n'ose dire qu'il n'est pas du poison, dit que la dose n'est pas forte. Le peintre inspirait confiance. Que gagnait-il à donner cet avis? rien que de se créer une ennemie mortelle, très-puissante, ayant derrière elle tous les puissants, toute la cour. La police fera-t-elle enquête? essayera-t-elle d'arrêter les coupables? Non, c'est le peintre qu'elle arrête, qu'elle met durement à Saint-Lazare. Mais il résiste, ne se rétracte pas.
Mademoiselle Lecouvreur se plaint et réclame pour lui. En vain. Elle se sent perdue. Elle sent qu'on ira jusqu'au bout. Chacun croyait aussi qu'elle avait peu à vivre. Piron, qui lui avait donné un rôle dans une pièce nouvelle qu'il allait faire jouer, le retire prudemment la voyant en danger.
On ne voit pas Maurice à ce dernier moment chez mademoiselle Lecouvreur. Où était-il? Cette maison, déjà solitaire (l'ancienne maison de Racine, rue des Marais), elle n'est plus hantée que de deux hommes, deux amis, Voltaire, d'Argental. Avec eux elle fait ses derniers arrangements. Elle marie sa fille à la hâte. Elle sait parfaitement qu'elle est dans un monde sans loi, n'a nulle protection à attendre.