Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)
Chapter 25
Quel était-il dans son for intérieur? Fils du passé, sorti d'une famille catholique (avec une mère très-dévote, une soeur carmélite, etc.), d'autre part ami de Voltaire, ayant adopté son principe (anti-chrétien) de _l'action_, du bon emploi des passions, était-il combattu, avait-il des agitations? Souffrait-il d'être double ainsi? Rien ne l'indique. Ayant peu à donner encore, il crut devoir garder dans son petit volume des exercices de jeune homme, qu'il eût mieux valu supprimer et qui le feraient croire chrétien, donc opposé à sa propre doctrine. Un morceau vigoureux écrit de main de maître, et certes dans son âge de force (l'_Imitation des pensées de Pascal_), dément entièrement cette idée. Il est d'un parfait voltairien.
Rien de plus vraisemblable que ce qu'on a raconté de sa mort. Voltaire alors n'était pas à Paris, mais il y fut présent par son _alter ego_, l'excellent d'Argental, le même qui avait assisté mademoiselle Lecouvreur. Un Jésuite arriva, n'en tira rien. Vauvenargues dit après son départ les vers de Bajazet:
... Cet esclave est venu. Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.
Mort à trente-deux ans, moins deux mois, en 1747.
On a dit, non sans vraisemblance, que Vauvenargues qui souvent atteste contre le raisonnement l'autorité du sentiment, de la nature, du coeur, est déjà un Rousseau anticipé. Oui, mais, très-grande différence, il est bien moins sensible que Rousseau pour ses propres maux. Sur le grabat de Job, dans ces infirmités déplorables, cette destruction, il gémit, il est vrai, se plaint... des maux d'autrui.
Ce sombre Paris, ruiné par une interminable guerre, ce quartier noir, pauvre et humide, lui révélait un misérable monde qu'il n'avait pas vu au Midi.
Dans un passage ému, touchante vision de malade, il regarde passer le grand torrent, le monde et la foule affairée. Mais de côté et d'autre, aux chemins de traverse, il voit de pauvres solitaires souffrants, muets, étouffant leur douleur. C'est à eux qu'il voudrait aller, eux qu'il voudrait calmer et consoler. Il hésite, craint de les blesser; il les laisse passer à regret.
Ailleurs, un aveu adorable: c'est que, tant malheureux qu'il soit, l'homme n'en sent que mieux toutes les misères des autres hommes... «Comme si c'était sa faute qu'il y eût des hommes plus malheureux encore. Sa générosité s'accuse de tous les maux du genre humain.»
Cette vive sensibilité éclate à chaque instant chez son maître Voltaire, le rieur plein de larmes. Elle alla trop loin même dans son _Désastre de Lisbonne_, l'égara, lui fit croire au désordre de la nature, lui en cacha l'ordre profond.
Mais elle est admirable dans l'_Essai sur les moeurs_. Sous forme légère et critique, elle anime partout ce beau livre. Partout on est heureux d'y retrouver _le sens humain_.
Bien mieux que Montesquieu[42], il pose: que, si la coutume diffère selon les lieux et les climats, _tout ce qui tient au fond de la nature_ est le même et ne varie pas. L'homme a toujours vécu en société, et cette société dure sur deux bases: _justice et pitié_.
[Note 42: Si je ne parle pas ici de l'Esprit des lois, c'est qu'il n'a pris autorité que tard, dans la seconde moitié du siècle, avec nos Anglomanes, nos Constituants, etc. À son apparition, il eut un grand succès de curiosité (22 éditions en 18 mois, 1748-1749). Mais bientôt on l'oublie un peu (1750). Les razzias, la fureur de Paris et le chemin de la Révolte, mettent à cent lieues de ce livre si froid des temps endormis de Fleury.--Montesquieu meurt tout seul (1755), à ce point qu'il n'y eut qu'un homme pour suivre son convoi. C'était le bon Diderot.--Le pauvre Montesquieu avait été dupé sur l'Angleterre, mystifié par les Walpole. Ils lui firent admirer la machine, qui est peu de chose. C'est la vie qui est tout. La vie, c'est l'_Habeas corpus_ et le jury, la sûreté de l'homme et la maison bien fermée. La maison? qu'est-ce? Le mariage. Une femme sûre, qui ne tient qu'au mari (beaucoup plus qu'aux enfants). C'est ce qui a fait tout le reste, la force du dedans, la grandeur du dehors. Il va au bout du monde; elle suit. Dès lors tout est possible et la colonie durera.--On n'imite pas la liberté, on ne l'importe pas, il faut la prendre en soi. À chacun de la faire par l'énergie du sacrifice; non le sacrifice d'un jour, mais celui de tous les jours, le fort travail suivi, les moeurs laborieuses.]
Plus vieux, il a mieux dit encore, étendant ce principe de notre petit globe à ceux qu'on voit au ciel, et à tous les mondes possibles. Partout même morale, tout comme même géométrie. Je cite ce qui suit de mémoire, je crois, assez exactement:
«Si, dans la Voie lactée, un être pensant voit un autre être qui souffre, et ne le secourt pas, il a péché contre la Voie lactée. Si, dans la plus lointaine étoile, dans Sirius, un enfant, nourri par son père, ne le nourrit pas à son tour, il est coupable envers tous les globes.»
2.--L'ACTION UNIVERSELLE.--DIDEROT.
L'ouvrier naît au XVIIIe siècle, et la machine au XIXe. Notable différence. Les oeuvres industrielles, l'ameublement surtout, les arts de décoration intérieure, portent alors l'empreinte vive de la main de l'homme, souvent exquise et délicate, parfois quelque peu indécise, avec certains légers défauts qui ne sont pas sans grâce, indiquant que la vie a passé là, l'émotion, et que l'oeuvre en palpite encore.
Les formes convenues du siècle de Louis XIV s'étaient imposées à l'Europe, mais pour les choses qu'on peut dire _extérieures_: architecture, jardins, costumes officiels. Des arts nouveaux se créent sous la Régence, qui atteignent bien plus _le dedans_. Ils pénètrent, se glissent, semblent des confidents d'amour et d'amitié. Ils ne méprisent rien, donnent aux menus détails d'intérieur, à cent choses d'utilité (fort grossières sous Louis le Grand) un charme singulier. Toute la vie en est ennoblie. Au plus caché boudoir des princesses étrangères, l'ameublement intime, le négligé d'amour, la vie mystérieuse, tout est création de la France. Ce génie d'industrie, qui sent et prévoit tout, sert les raffinements solitaires et la coquetterie sociale, les goûts de l'intérieur et l'aimable vie de salon.
En ouvrant les recueils des hommes sortis de la Régence, Oppenord, Meissonier, de Cotte, etc., on voit qu'ils entrevirent, tentèrent une grande chose: _féconder l'art par la nature_, marier avec charme les formes si diverses de la végétation et de la vie marine, les feuilles, oiseaux, coquilles; exploiter mille espèces de fleurs, de coraux (autres fleurs); sortir de la pauvreté sèche des trois ou quatre types maussades où s'est tenu le Moyen âge. Ils en firent des essais, allèrent (on peut le dire) au bord de la Nature. Ils y seraient entrés avec bien plus d'audace si l'Histoire naturelle, maîtrisée par Buffon, n'eût été immobile dans ses descriptions solennelles, si déjà elle eût eu le génie des transformations qui doit un jour changer les arts. Lamark, Geoffroy, Darwin, s'ils avaient été nés déjà, auraient ouvert un champ immense au génie de nos Oppenord.
L'art était jusque-là chose d'église, se répétant toujours, ou ridiculement bouffi, aux apothéoses royales, aux plafonds de Versailles. Mais tout à coup voilà qu'il est partout. Il devient social. Il crée une société. Il n'est plus une école ou une académie; il est un peuple. Un grand peuple sans nom a poussé sous la terre, de fine main, par qui le métier devient art. Il est même juste de dire que le sculpteur, le peintre, ne sont pas alors en progrès. C'est bien plus en ces arts appelés des métiers, que le siècle fleurit de grâce et d'invention.
Notez qu'ici l'ouvrier seul est tout. Il conçoit, exécute. Ce n'est ni Vanloo, ni Boucher qui lui enseignent ces merveilles. Dans son cinquième étage, il est un créateur. Sans secours, sans machine et presque sans outil, il est forcé d'avoir du génie dans les doigts. Que d'efforts, de pensées, de combinaisons solitaires, avant que le chef-d'oeuvre aille au bout de l'Europe faire admirer les arts français!
Mais cet ermite du travail, par moment, voit monter à lui un Esprit, qui aime et sent tout, qui pénètre ses habiletés, ses procédés, qui lui trouve une langue pour cent choses innommées, lui explique son art à lui-même. C'est le pantophile Diderot.
Voltaire l'appelle _Panto-phile_, amant de toute la nature, ou plutôt amoureux de tout.
Il n'est pas moins _Pan-urge_, l'universel faiseur. C'est un fils d'ouvrier (comme Rousseau, Beaumarchais et tant d'autres). Langres, sa ville, fabrique de bons couteaux et de mauvais tableaux, l'inspire aux métiers et aux arts.
De son troisième nom qui lui va mieux encore, c'est le vrai _Prométhée_. Il fit plus que des oeuvres. Il fit surtout des hommes. Il souffla sur la France, souffla sur l'Allemagne. Celle-ci l'adopta plus que la France encore, par la voix solennelle de Goethe.
Grand spectacle de voir le siècle autour de lui[43]. Tous venaient à la file puiser au puits de feu. Ils y venaient d'argile, ils en sortaient de flamme. Et, chose merveilleuse, c'était la libre flamme de la nature propre à chacun. Il fit jusqu'à ses ennemis, les grandit, les arma de ce qu'ils tournèrent contre lui.
[Note 43: Cherchons le coeur du XVIIIe siècle. Il est double: Voltaire, Diderot.--Voltaire garda très-nette l'_unité_ de la vie divine; Diderot sa _multiplicité_. Tous deux sentirent fortement Dieu.--Tous deux furent très-unis par l'idée identique qu'ils eurent de la Justice. Contre Locke Voltaire, et Diderot contre Helvétius soutiennent la Justice absolue.--Les hauts génies de cette époque, dont si complaisamment on a exagéré les dissentiments extérieurs, furent d'accord bien plus qu'on ne dit. On n'a pas assez rappelé tant d'expressions fraternelles, de mots d'admiration, de mutuelle tendresse, qui leur ont échappé.--Voyez d'abord avec quelle joie toute apparition nouvelle du génie était reçue. Lorsque Voltaire, au comble de sa gloire, flatté de tant de rois, reçoit les essais d'un jeune homme inconnu, Vauvenargues, quel attendrissement paternel! quels efforts pour le produire, le faire accepter de tous! Chose touchante! il descend de sa gloire, lui dit: «J'aurais valu mieux, si je vous avais connu.» Ce mot, c'est le destin, c'est le prix de la vie. Qu'il souffre et meure, qu'importe? Il est dans l'immortalité.--Quand l'Esprit des lois apparaît dans son succès immense, Voltaire est ravi, il tressaille. Il en entreprend la défense et lance aux détracteurs un de ses beaux pamphlets. Plus tard il critiqua. Mais que sont ses critiques auprès de l'éloge excessif: «Le genre humain avait perdu ses titres. Montesquieu les a retrouvés.»--Dans la lettre où Diderot défend contre Falconet l'idée de l'immortalité, il y a un mot, tendre, inquiet sur Voltaire qu'il voyait vieillir: «Quoi! faut-il qu'un tel homme meure?»--Diderot, à son tour, trouva en ses pairs la sympathie profonde, l'aveu de son immensité: «L'oiseau de si grande aide!» Voltaire l'appelle ainsi. Et Rousseau: «Génie transcendant! je n'en vois pas deux en ce siècle!»--Grands coeurs! Ils me rappellent le fanatisme de Rubens pour Vinci, et l'accent si fort de Milton dans ce sonnet touchant où il dit: «Mon Shakspeare!»--Cela ne nous ressemble guère... Hélas! pauvres sauvages du XIXe siècle qui marchons si sombres un à un.]
Il faut le voir à l'oeuvre, et travaillant pour tous. Aux timides chercheurs, il donnait l'étincelle, et souvent la première idée. Mais l'idée grandiose les effrayait? Ils avaient peu d'haleine? Il leur donnait le souffle, l'âme chaude et la vie par torrents. Comment réaliser! S'il les voyait en peine, de sybille et prophète, il était tout à coup, pour les tirer de là, ouvrier, maçon, forgeron; il ne s'arrêtait pas que l'oeuvre ne surgît, brusquement ébauchée, devant son auteur stupéfait[44].
[Note 44: Un jeune homme lui apporte une satire contre lui. Il s'excuse: «Je n'ai point de pain. J'ai pensé que vous me donneriez quelques écus.--Hélas, monsieur, quel triste métier! Mais vous pouvez tirer de ceci un meilleur parti. M. le duc d'Orléans, retiré à Sainte-Geneviève, me fait l'honneur de me haïr. Dédiez-lui ce livre, et qu'on le relie à ses armes. Vous en aurez quelque secours.--Monsieur, l'épître m'embarrasse.--Asseyez-vous là, je vais vous la faire.» Le prince donna vingt-cinq louis.]
Les plus divers esprits sortirent de Diderot; d'un de ses essais, Condillac; d'un mot, Rousseau dans ses premiers débuts. Grimm le suça vingt ans. De son labeur immense et de sa richesse incroyable coula le fleuve trouble, plein de pierres, de graviers, qu'on appelle du nom de Raynal.
Un torrent révolutionnaire,--on peut dire davantage,--la Révolution même, son âme, son génie, fut en lui. Si de Rousseau vint Robespierre, «de Diderot jaillit Danton.» (_Aug. Comte._)
«Ce qui me reste, c'est ce que j'ai donné.» Ce mot que le Romain généreux dit en expirant, Diderot aussi pouvait le dire. Nul monument achevé n'en reste, mais cet esprit commun, la grande vie qu'il a mise en ce monde, et qui flotte orageuse en ses livres incomplets. Source immense et sans fond. On y puisa cent ans. L'infini reste encore.
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Dans l'année même (1746) où Vauvenargues publia ses _Essais_, ses vues sur l'_action_, Diderot publia ses _Pensées_, où il dit un mot admirable. Il demande que Dieu ait sa libre _action_, qu'il sorte de la captivité des temples et des dogmes, et qu'il se mêle à tout, remette en tout la vie divine:
«Élargissez Dieu!»
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Combien à ce moment on l'avait étouffé! combien indignement on l'avait remplacé, ce Dieu de vie, par la Mort même! Comme on s'en servait hardiment pour sacrer toute tyrannie, arrêter la science, la recherche des causes, au nom de la Cause première! On voulait qu'on s'en tînt à ce mot: «Dieu le veut.»
«Qu'est-ce que la Nature? Adorez, ignorez! Comprendre, c'est impie.--Qu'est-ce que l'industrie? la témérité de créer et de faire concurrence à Dieu.--Et la médecine? défiance et défaut de résignation, l'acharnement de vivre. Guérir est un péché.»
Ainsi, à chaque pas, obstacle et inertie, un monde obscur, épais, coagulé; rien ne se meut. Pour y ramener le mouvement, la circulation de la vie, le fluide de la Nature, et ses transformations à travers l'espace et le temps, il fallait _écarter le Dieu faux d'inertie,--affranchir le Dieu mouvement_.
Après la longue mort des trente années dernières du règne de Louis XIV, il y eut un réveil violent de toutes les énergies cachées. _Dieu s'élargit_, on peut le dire, il s'échappa. La vie parut partout. Des lettres aux arts, des arts à la Nature tout s'anima, tout devint force vive. Il n'y eut plus personne de mort. Tous les êtres voulurent monter.
Du plus profond abîme, les madrépores eux-mêmes, les coraux réclamèrent, dirent qu'ils n'étaient pas simples fleurs, mais de vrais animaux (_Peyssonnel_). Les plantes à leur tour, autant que l'animal, dirent aimer et avoir des sexes (_Vaillant_).
Les insectes (par _Réaumur_) prouvèrent qu'ils étaient ouvriers, de merveilleux industriels, qui se faisaient chacun des outils pour son art.
Ainsi la nature tout entière, devant l'Industrie qui naissait, dit qu'elle aussi elle était industrie, un créateur laborieux. Notre Maillet, qui vécut en Égypte, vit, dans la matrice du Nil, surgir l'animal (non oisif), mais persévérant ouvrier, qui va se fabriquant, va montant dans l'échelle de la métamorphose, se diversifiant, tendant vers chaque espèce, selon qu'il développe tel organe ou telle fonction.
Pure machine au temps de Descartes, l'animal s'émancipe au XVIIIe siècle, devient animal vrai, une force animée et active, qui se crée, et qui a sa part du Créateur... Et Dieu n'en rougit pas. Animer tous ces simples, ces innocents, pour lui, c'est _s'élargir_, reprendre sa libre action et rentrer dans la vie divine dont les prêtres et les sophistes, ces impies, l'avaient exilé.
Le vertige me vient à regarder la scène prodigieuse de tant d'êtres, hier morts, aujourd'hui si vivants créateurs... Cela est beau, grand! Dieu partout?
Démocratie immense!... Plus la compression monarchique du Dieu de fer du Moyen âge fut exagérée jusqu'ici, plus aussi elles brûlent, ces forces délivrées, d'avoir tout leur ressort, de se détendre enfin, de vivre de la vie républicaine. Diderot, leur organe, a un respect si tendre des moindres libertés, des petites activités, qu'il craint de les gêner par un cadre trop fort. Il les relie sans les serrer, les laisse vigoureusement s'épandre en ses systèmes. Il ne les contraint pas, s'efface.--Au système du monde, il agit tout à fait de même. Le grand Auteur à peine y paraît. Il n'est pas nié, mais écarté, ajourné ou voilé.
Ah! l'amour contredit l'amour, et il a en lui son obstacle!
Qui aime à ce point toute chose,--par l'amour de la vie locale,--perdra le sentiment de l'Unité centrale.
En douant chaque être d'une âme et d'un esprit divin, y mettant Dieu, on a peine à garder l'harmonie supérieure et la haute Unité d'amour qui liait toute chose.
Cela est triste[45]... Le monde en devient sombre. Quel éparpillement de la vie!...
[Note 45: Il est triste de voir deux ou trois hommes, et des plus éminents,--pleins de la vie divine,--n'en pas bien sentir l'Unité. C'était ma querelle déjà avec notre regrettable Proudhon, qui m'a suivi de près dans mon idée de la _Justice_, de la Révolution, opposé du Christianisme. Son esprit décentralisateur lui a voilé l'_Unité_ du grand Tout.--J'ai dit ma pensée là-dessus dans le livre de la _Femme_, dans la _Bible de l'humanité_.--Né fort indépendant de la forme chrétienne, n'ayant jamais communié, quoi qu'en disent d'impudents biographes, j'avais l'esprit très-libre, et plus de droit de m'expliquer.
Le vrai soleil du monde, l'Amour qui en est l'âme, n'apparaît pas toujours. La ravissante idée de l'Unité centrale par moment se dérobe pour enhardir la vie locale. C'est un phare à éclipses qui tourne, qui se cache et ne périt jamais. Rassurez-vous donc aux heures sombres. Cette flamme qui fait la joie du coeur, peut manquer par moments, nous attrister de son absence. Toujours elle revient plus vivante, agrandie.]
Si l'animal s'élève dans l'échelle des êtres, selon qu'il est centralisé, en montrant des mollusques à l'homme,--hélas! l'_animal monde_, s'il n'est centralisé dans l'unité divine, de quelle chute profonde va-t-il tomber, cher Diderot!
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Ses _Pensées_ sont brûlées (1746).--Sa _Lettre sur les aveugles_ (1749) le fait mettre à Vincennes. Regardons-le sur ce donjon.
De là la vue est grande sur la plaine, la Seine et Paris, sur Notre-Dame et la Bastille. Que d'hommes ont regardé du haut de cette tour, malgré la hauteur! Retz, Condé, Barbès, Mirabeau, mille autres y ont passé. Mais nul oiseau jamais de si haut vol n'y fut que celui que j'y vois, nul plus grand, plus hardi, «nul plus sage et plus fou.»
Lui-même s'est dépeint à merveille. Né à Langres, lieu haut et de vents éternels, qui d'heure en heure va du calme à l'orage, il dit: «Ma tête est le coq du clocher qui va, vient et tourne toujours.» Un coq, disons-le, d'un oeil d'aigle qui plane et voit au loin, pressent de tous côtés les vents de l'avenir.
C'est l'an 1749 (juillet), l'avénement de Mesdames, et le triomphe du Clergé. Le roi accorde aux prêtres une razzia des gens de lettres. Sous le prétexte d'athéisme, on loge au donjon Diderot.
Cent ans plus tôt cela mène au bûcher. Vallée, Vanini, Théophile furent sans pitié brûlés. Que d'autres, pour des riens, furent enterrés vivants! J'ai dit la cage de Saint-Michel-en-Grève. Je n'ai pas dit les fosses pleines de rats, où Renneville eut le nez mangé.
Diderot fut très-beau en prison. Tenu au secret le plus dur, il ne livra jamais le nom de son libraire qui eût été de droit à Toulon. Il était décidé à rester là. Et, sans papier ni plume, il charbonnait un drame de la mort de Socrate. L'autorité fléchit et recula.
Dans ce séjour de trois mois à Vincennes, il mûrit son grand plan d'une association universelle des gens de lettres, contenant leurs travaux dans un Dictionnaire qui contiendrait la science humaine. Pensée folle? On devait le croire.
L'autorité permettrait-elle une si dangereuse entreprise, toutes les sciences exposées, traduites selon l'esprit philosophique (autrement dit, contre l'autorité)? Aucun protecteur sûr. La Pompadour et d'Argenson cadet voulaient, ne voulaient pas. Si Diderot n'eût fait qu'un livre, il eût péri. Il emporta l'obstacle à force de grandeur. Dans sa vaste entreprise, au peuple des lettrés s'unit le peuple financier. Des fortunes s'y engagèrent. Telle y fut jeté sans retour. Une seule dame y mit cent mille écus.
Plusieurs y mirent leur vie (de Jaucourt et tant d'autres). La générosité de Diderot qui s'y usa pour rien (y eut son pain à peine), sa générosité gagna. On vit un surprenant spectacle, cesser l'égoïsme et l'envie! Qui aurait jamais cru que _la nation des gens de lettres_ (comme l'appelle d'Alembert), nation de rivaux, d'envieux, en viendrait à s'immoler dans un travail commun où chacun brillerait si peu? une Babel par ordre alphabétique, un monstrueux dictionnaire de trente volumes in-folio? L'_Encyclopédie_ fut bien plus qu'un livre. Ce fut une faction. À travers les persécutions, elle alla grossissant. L'Europe entière s'y mit.
Belle conspiration générale qui devint celle de tout le monde. Troie entière s'embarqua elle-même dans le cheval de Troie.
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Tout cela était encore dans le cerveau de Diderot. Il était encore à Vincennes, mais plus libre déjà, quand il eut, en août 1749, la visite vraiment mémorable du musicien Rousseau. Il n'avait pas encore fait le _Devin du village_, et rien ne le recommandait. Diderot, qui l'aimait, ne méditait pas moins d'inscrire Rousseau au titre du grand _Dictionnaire des sciences_, de lui donner l'honneur d'être un des fondateurs de l'Encyclopédie (ce qu'il a fait réellement).
Mably, dans cette année, avait donné son livre contre la vie moderne, son éloge de Sparte, etc. Rousseau, protégé de Mably et ancien ami du célèbre auteur, pouvait-il ignorer ce livre? Il n'en dit rien, mais parle seulement du sujet proposé par l'Académie de Dijon. «Les sciences et les arts ont-ils servi le genre humain?» Cette question, dit-il, lui ouvrit tout un monde. Il allait à Vincennes quand il la lut, en fut ému, gonflé, ne put plus respirer. Il s'assit sous un arbre, y écrivit une page au crayon pour la montrer à Diderot.
Les trois récits qu'on a de ce moment (par Rousseau, Diderot, Marmontel) s'accordent aisément. Rousseau entrevit bien la grande place qu'il allait saisir, en attaquant les sciences et le parti de ses amis. Mais il ne l'eût pas fait sans l'avis généreux du capital ami, qui pour lui était tout alors, sans l'autorisation de l'oracle du temps.
Grave question pour Diderot! Au jour où il dressait le monument des sciences, allait-il envoyer Rousseau dans le camp opposé? Ne risquait-on de voir bientôt un encyclopédiste ennemi de l'Encyclopédie? qui sait? ennemi de Diderot?
Celui-ci fut très-grand. Il conseilla contre lui-même, contre son oeuvre et contre son parti. Il conseilla Rousseau pour Rousseau, selon ses tendances, son talent et sa destinée, et, quoi qu'il arrivât, il le lança dans l'avenir.
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