Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)
Chapter 24
L'étonnement de Marie-Thérèse, c'était notre lenteur. Par Choiseul, qui était à Vienne, elle demandait à chaque instant pourquoi on ne se hâtait pas de donner le coup de grâce.--Elle employa, le 3 septembre, la ressource suprême qui lui avait déjà servi, un voyage de l'Infante près de son père. L'Infante se mourait de deux passions, celle du grand mariage autrichien, et celle d'aller aux Pays-Bas, de quitter son désert de Parme pour ses grandes villes riches, peuplées, de Bruxelles et d'Anvers. Bernis, son ex-amant, qu'elle avait eu en Italie, était devenu si prudent qu'il respectait, approuvait les conseils de Richelieu et de Soubise, tous deux fort peu pressés de voir le lion au gîte. Dans son désespoir même, celui-ci était redoutable. Par sa petite armée du Nord (vingt mille contre soixante mille) il avait étrillé les Russes à Jaegernoff; tout en se proclamant vainqueurs, ils en eurent assez, s'en allèrent. Plus récemment, sur Soubise même, il eut un avantage léger, mais qui fit rire. Soubise a huit mille grenadiers, fuit devant quinze cents Prussiens, perd son camp et tous ses bagages.
La guerre était réellement menée par la Pompadour. Entre le vieux Bellisle et le vieux Duverney, elle aurait pu avoir de bons conseils, mais ne les suivait pas. N'étant que par l'Autriche, ne suivant que Marie-Thérèse, elle attendait le mot de Vienne. Ce mot était d'agir secondairement par Richelieu, mais de faire les grands coups par les vingt-cinq mille hommes que commandait Soubise, uni à l'armée de l'Empire, trente-cinq mille Allemands, qu'un Allemand menait, le prince Hildburghausen, un valet de Marie-Thérèse. Les Français étaient moins nombreux, la gloire serait toute allemande, toute à Marie-Thérèse; elle aurait été quitte de la reconnaissance, quitte de ses promesses, eût refusé les Pays-Bas.
Qu'était ce favori Soubise? Rien en lui, mais tout par sa soeur, Marsan (Soubise), gouvernante des enfants de France, qui avait eu ce poste de confiance par la grâce de Marie-Thérèse. Ces Soubise, depuis la belle rousse de Louis XIV, étaient toujours des favoris. Trois cardinaux Soubise sont les grands aumôniers; le premier (fils du roi?) c'est ce cardinal femme, célèbre par sa belle peau et son zèle moliniste; le second, joli homme épuisé, qui meurt jeune, passait, dit Argenson, pour amant de sa soeur. Son frère, le général, brave homme et médiocre, plaisait à Louis XV par l'analogie de leurs moeurs. Sa soeur (Marsan) le fit tellement adopter de l'Autriche et de la Pompadour, qu'on voulait lui donner ce que ne put avoir Turenne: on voulait le faire connétable!
Soubise, de Vienne et de Versailles, recevait des lettres pressantes qui revenaient à dire: «Allons, sois un héros.» Le destin l'accabla. Un autre, Richelieu, eût été battu tout de même. La décadence pitoyable de l'armée (comme de toute chose) arrivait au dernier degré. Nos Français sont terribles aux premières guerres de Louis XV, à Guastalla, au combat de Plélo (1731). À Fontenoy, l'infanterie mollit, percée par la colonne anglaise (1745). Ici tout est dissous (1757). Personne ne se soucie de guerre. «Nos paysans en ont horreur,» dit Quesnay, article _Fermiers_, dans l'_Encyclopédie_.
L'âme est morte? Non pas. Avant Mahon, quand on dit qu'on n'embarquerait que les gens de bonne volonté, ils voulurent tous en être. Mais dans cette misérable guerre d'Allemagne, se traînant, embourbés dans la boue, le vol, et le pillage, et les jambons de Westphalie, ils se moquaient d'eux-mêmes, méprisaient cette guerre qu'on faisait pour trois femmes et (sans nul doute usant déjà du mot rude de 92) «pour ces cochons de Kaiserlics.»
L'armée française, chaque matin, à dix heures, offrait un grand spectacle. Devant les tentes, en ligne, on coiffait tous les officiers. Les coiffeurs, l'épée au côté, les tenaient sous le fer, frisaient, poudraient à blanc. Cérémonie essentielle. Comment se montrer décoiffé? Défrisé, on n'était plus un homme. Nul besoin du service, nul danger n'aurait ajourné.
Cela prenait du temps, bien plus que sous Louis XIV. Car la vaste perruque du XVIIe siècle était frisée la nuit, toute préparée pour le matin. L'artiste, au XVIIIe, vous tenait par la tête une heure et plus. Aussi, les perruquiers avaient pris un grand vol. Ils devinrent innombrables. En 89, à Paris, ils étaient vingt ou trente mille.
Ces officiers coquets, quoique assez vifs au feu, de moeurs, d'habitudes, étaient femmes. Aux salons, ils brodaient, découpaient des estampes, etc. Plusieurs étaient très-jeunes. Tel colonel avait quinze ans. À l'assaut de Mahon, on en vit un de douze, qui ne savait marcher; ses petits pieds se froissaient aux décombres; un grenadier le prit, lui servit de nourrice.
Ces faibles créatures ne manquaient guère, par vanité, d'entretenir des femmes. Leurs actrices, chanteuses ou danseuses, les suivaient vaillamment dans leurs carrosses, avec leur train, coiffeurs et cuisiniers. L'officier, sa toilette faite, laissait le camp, allait au camp des femmes rire et causer. Le maréchal de Saxe n'en fit-il pas autant? est-ce qu'il n'avait pas sa Favart pour chanter avant la bataille? Mais ces dames n'auraient pas marché, si elles n'eussent trouvé à la guerre tout ce qu'on avait à Paris, leurs marchandes de modes, leurs soieries, essences et parfums, parasols et fard, mouches à mettre au coin de l'oeil.
L'esprit d'égalité gagnait. Les subalternes, d'après les officiers, voulaient avoir des filles, les soldats même aussi. On dit que douze mille chariots traînaient à l'arrière-garde. Vaste camp pacifique qui avait l'aspect d'un bazar.
Pour être juste, il faut à cette corruption étourdie en opposer une grossière, celle de l'Autriche. Qui croirait que parmi les fournisseurs de Frédéric, ses marchands de foin et de farine, on comptait l'Empereur lui-même? Oisif, avare, il jouait au trafic; il nourrissait l'armée qui battait celles de sa femme. Vienne était rempli d'espions de Prusse. Les grandes dames, dans leur vie gourmande, molle et voluptueuse, avaient toutes quelque favorite, quelque petite femme de chambre, lui disaient tout. Le bijou ennuyé se consolait par un amant et lui livrait ses confidences. Il les transmettait à Berlin. On put savoir ainsi que le général de l'Empire recevait de l'argent de Vienne, qu'il entraînait Soubise, et le presserait de se battre à la première occasion.
Le 7 novembre 1757, Frédéric, n'ayant que 20,000 hommes, des hauteurs de Rosbach, contemplait l'armée de Soubise et du prince Hildburghausen, augmentée d'un renfort qu'avait envoyé Richelieu. Soubise hésitait à combattre, disait à son collègue l'attitude réelle du Prussien, caché par ses tentes, et qui derrière s'était mis en bataille.
À ce moment critique, vient un billet de Vienne pour Soubise, billet de Choiseul. Il lui conseille, le presse de se battre (_Duclos_, 646). Conseil impérieux! Soubise y sent l'impératrice, l'ordre absolu. Que faire? S'il ne combat, c'est fait de sa fortune.
«Je le tiens, disait le sot prince allemand, je vais l'envelopper.» Opération très-simple. Il fallait pousser notre armée à droite, cerner leur aile gauche, leur couper la retraite; et pour cela d'abord faire un long défilé, passer devant le Prussien, sous son artillerie.
On n'est pas à moitié que ses tentes ont tombé. Il apparaît... Sa cavalerie se démasque et s'élance. La nôtre lutte un peu. Mais l'infanterie ne soutient rien, on travaillait à la mettre en bataille; dans ces mouvements commencés, trois volées de boulets la troublent, elle fuit à toutes jambes. Soubise amène ses réserves; trop tard; on les culbute aussi.
L'affaire ne fut que ridicule. Peu de blessés, très-peu de morts, mais d'innombrables prisonniers. La suite aurait été terrible si la nuit, venue de bonne heure, n'eût charitablement couvert le camp des femmes, ce grand troupeau de faibles créatures, de dames qui s'évanouissaient, de filles éperdues qui criaient. Les marchands lâchèrent tout, n'eurent le temps d'emballer. Les cuisiniers laissèrent leurs batteries. Loin devant, vrais zéphyrs, volaient les perruquiers, jetant l'épée qui leur battait les jambes. Ce tourbillon eût été loin, si l'Instrutt, un méchant torrent, n'eût tout arrêté court. Un seul pont! Un long défilé... Deux jours, trois jours on fuit de différents côtés. À jeun. On n'a rien emporté. Si par bonheur on trouve, à peine on veut dîner, qu'un cri part: «Voici l'ennemi.»
Le camp abandonné fut pour la sombre armée du roi de Prusse un surprenant spectacle. Ces moines du drapeau, dans leur vie dure, n'avaient aucune connaissance d'un tel monde de bagatelles, de frivolités parisiennes; que faire d'un tel butin? Par l'ordre exprès du Roi, les blessés furent soigneusement recueillis et soignés. Lui-même il fit manger les officiers avec lui, à sa table, leur en fit les honneurs, s'excusant de n'avoir pas mieux. «Mais, messieurs, je ne vous attendais pas sitôt, en si grand nombre.» Il dit encore: «Je ne m'accoutume pas à regarder des Français comme ennemis.» Et en effet, entre nos officiers, tous enthousiastes de lui, il avait l'air du Roi de France.
Un cri d'admiration partit de l'Angleterre et de la France même. Vingt chansons célébrèrent Soubise.
Cependant Vienne avait repris la Silésie, l'occupait avec cent mille hommes. Frédéric y court. Il en a trente mille, mais si sûrs qu'au moment il dit: «Si quelqu'un flotte, hésite, je lui donne congé; il peut se retirer, sans blâme et sans reproche.» Pas un ne s'en alla.
Le sot démon d'orgueil qui possédait Marie-Thérèse avait gagné les siens; ils déliraient d'avoir repris la Silésie. Ils raillaient Frédéric. La terrible boucherie de Lissa les fit sérieux. Ils payèrent de leur sang. C'est la septième bataille de Frédéric en cette année (4 déc. 1757), et son chef-d'oeuvre militaire. Napoléon lui-même en parle avec admiration.
Dès ce jour-là, son sort était changé. Il pouvait désormais largement réparer ses pertes. Pitt, depuis juin, gouvernait l'Angleterre. Frédéric reçut à la fois de l'argent, une armée. L'armée hanovrienne, après Rosbach, déchire sa convention, et elle est mise aux mains des généraux de Frédéric. Quinze millions par an lui sont donnés de Londres. Il peut nourrir, payer les nombreux déserteurs qui de tous côtés lui arrivent, veulent servir le grand Roi de Prusse.
Véritablement grand[41]. Les Autrichiens eux-mêmes, regrettant de lui faire la guerre, dans le Prussien ressentirent l'Allemand. L'admiration d'un homme rouvrit la source vive de la fraternité. Le culte du héros leur refit la _Germania_.
[Note 41: Il n'a qu'une tache, sa participation au partage de la Pologne, préparé depuis cent années. Voy. plus haut Thorn et les _Jésuites_, auteurs réels de cette ruine. Je l'expliquerai mieux au tome suivant.]
Dans les nobles et simples récits que Frédéric nous donne de cette guerre unique, il n'a daigné rien faire pour en relever la grandeur. Loin d'en marquer l'effet, les résultats moraux, immenses, qu'on entrevoit ici, il s'en tient au technique, dit seulement pourquoi et comment il fit cette manoeuvre, livra, gagna cette bataille, très-attentif surtout à bien marquer ses fautes, pour ne pas tromper l'avenir. Nulle excuse pour ses défaites. Une véracité héroïque. Les succès plutôt amoindris. Sur le nombre des morts, des prisonniers, si les narrations diffèrent, c'est dans celle de Frédéric que le nombre est le plus petit.
On sent en lui une chose très-belle, c'est que ses faits de guerre il les a vus d'en haut.
Derrière le capitaine et au-dessus est le _Frédéric roi_, dont l'autre Frédéric n'est que le général.
S'il n'eût été ni roi, ni général, il resterait encore un des premiers hommes du siècle. En parcourant la colossale édition de ses oeuvres (trente volumes in-4º), on reconnaît avec tous les critiques, les Villemain et les Sainte-Beuve, ce que le libre esprit des Diderot et des d'Alembert disait sans flatterie: C'est un grand écrivain, excellent prosateur, net, simple, mâle, d'étonnant sérieux, qui, même en face de Voltaire, dans ses très-belles lettres, se soutient avec dignité.
Quelques formes bizarres, imprudemment cyniques, dont on abusa contre lui, n'empêcheront pas de déclarer:
Qu'il fut le caractère le plus complet du XVIIIe siècle, ayant seul _réuni à la force l'idée_.
CHAPITRE DERNIER
CREDO DU XVIIIe SIÈCLE
1720-1757
Le grand coup de Rosbach frappait, non-seulement la Pompadour, mais le Dauphin et la Dauphine. Celle-ci avait cru venger sa mère, le Dauphin venger Dieu. C'est par là que l'Autriche les avait pris, par là que l'amie de l'Autriche, gouvernante des enfants de France, madame Marsan, née Soubise, avait poussé son frère. Le Dauphin, fort peu Autrichien, le fut dans cette année 1757. Il eut le charitable espoir qu'on avait, en se mettant dix contre un, d'exterminer l'impie.
Voltaire, la même année, ainsi que Frédéric, avait sa victoire, son Rosbach. C'est l'_Essai sur les moeurs_. Livre immense, livre décisif, qu'on attendait depuis quatre ans. Frédéric, quand Voltaire le quitta (1753), laissa publier la copie incomplète qu'il avait dans les mains. Elle fut à l'instant réimprimée partout. L'ouvrage ne parut complet, dans sa grandeur, qu'en mars 1757. Tiré du premier coup à un nombre inouï (7,000), il inonda l'Europe, la remplit de lumière. Mais ce qui est bien plus, ce livre, plein de vie et d'initiative, en donne à tout le monde. Il commence une enquête immense sur l'histoire, qui ne s'arrête plus. Le siècle marche dès lors dans un chemin nouveau, toute la grande armée historique, les Mably, les Raynal, les Hume, Gibbon et Robertson, Jean de Müller, etc. D'une part les critiques, et de l'autre les narrateurs, la philosophie de l'histoire, les Turgot, et les Condorcet.
La France est loin de se sentir vaincue. Tout au contraire, elle envahit l'Europe. Le cycle varié de ses grands écrivains, très-harmoniques entre eux, répond aux besoins variés, aux sentiments des nations. Montesquieu gagne l'Angleterre, à ce point qu'il y fait Blakstone. Buffon, dans sa solennité, inaugure en Europe les études de la nature, Diderot la critique inspirée et des arts et de toute chose.
Ce qui prouve le mieux la souveraineté de la France, c'est l'avidité, le respect, j'allais dire la religion, avec laquelle l'Europe l'accueillait dans son oeuvre mêlée, énorme et indigeste, de l'Encyclopédie. Rien ne donne aujourd'hui l'idée d'une telle chose. Tant de milliers de souscripteurs pour un livre si lourd, si cher.
Chaque volume est reçu comme un événement, salué avec enthousiasme. Bonne nouvelle? l'année de Rosbach, le septième volume a paru. L'Europe en est charmée. Outre les articles éclatants de Voltaire, Diderot, beaucoup d'autres saisissent, commandent l'attention. De l'article _Genève_ qu'a donné d'Alembert, une révolution va sortir, le grand schisme encyclopédique.
* * * * *
C'est un sot préjugé, malheureusement fort répandu, qu'avant cette réaction le siècle avait flotté, divagué de côté et d'autre. Erreur. Il a marché très-droit.
Qu'on me laisse un moment remonter et marquer depuis 1720 quelle avait été cette voie.
1.--L'ACTION.--MONTESQUIEU, VOLTAIRE.
Le point de départ est l'arrêt de Montesquieu (dans la 117e des _Lettres persanes_) sur le catholicisme «qui ne peut durer cinq cents ans.»
Il n'eut jamais d'éclipse plus forte que sous la Régence. On ne le combattit pas; on l'oublia.
Le jugement de Dieu, qu'il attestait toujours, avait deux fois prononcé contre lui. Vaincu deux fois, avec Philippe II, avec Louis XIV, il paraissait fini. Il l'était bien plus en lui-même, ayant dans l'_Unigenitus_ condamné l'Évangile, et les propres mots de Jésus.
Montesquieu ne s'amuse pas à faire la petite guerre, noter tel scandale, tel abus. Il va à la vraie question: Si le catholicisme meurt, est-ce un effet de ses abus qui l'écartent de l'Évangile? ou l'effet naturel, nécessaire, du principe chrétien?--Quel est-il, ce principe, et quelle est sa portée?
Regardant l'avenir, dédaignant le présent et méprisant ce monde, condamnant toute occupation mondaine, maudissant la nature, il est essentiellement stérile et dépopulateur (_Lettre_ 144).--Il est le père des moines, mais il en est le fils, issu du monachisme oriental, si fort en Égypte, en Syrie, avant Jésus, plus fort dans la mort de l'Empire, ce grand tombeau des nations. Au monde défaillant qui n'agissait plus guère, qui n'espérait plus rien, il interdit l'espoir, _défendit l'action_.
* * * * *
Le premier mot qui part, en 1734, le premier cri, c'est: «_l'action_.»
Voltaire, dans ses Lettres anglaises et la lettre contre Pascal, dit la grande parole, le moderne Symbole: «_Le but de l'homme est l'action._»
Nous avons vu Voltaire à ce très-beau moment, qu'on pourrait dire son moment stoïcien, quand, pauvre, ruiné, au retour d'Angleterre, il était caché près Paris.
Aux jérémiades amères de Pascal sur les maux de l'homme, il répond noblement: «L'homme est heureux... Je suis heureux.»
Comment heureux? _Par l'action._
_L'action, but souverain de l'homme_; avec ce mot il n'était plus besoin d'épigrammes, ni de petits combats. Cela renvoyait au néant les dogmes de l'inaction, de la contemplation stérile.
Le but, entendez-vous? ce n'est pas le plaisir; ce n'est pas l'intérêt (à vous! Helvétius, Holbach! À vous, les modernes écoles de la matière et du plaisir).
Voltaire se croit sensualiste et disciple de Locke. Il ne l'est point au fond. Il se sépare très-bien de lui et de tous ceux qui croient la morale variable, qui ne reconnaissent pas _une règle identique d'action_.
Il se moque de Locke qui, sur la foi de voyageurs suspects, a la crédulité d'admettre que les Mingréliens s'amusent à enterrer vifs leurs enfants. «Mettons cela, dit-il, avec le perroquet qui tint au P. Maurice ces beaux discours en langue brésilienne, que Locke a la simplicité de redire.»
Et il n'est pas moins ferme contre le fatalisme. Contre Wolf, contre Frédéric, il proclame _la liberté de l'action_.
«La liberté dans l'homme est la santé de l'âme.» Plus on a la santé morale, plus on croit à la liberté. Le fataliste est un malade.
C'est un état artificiel, contre lequel protestent _la conscience et la liberté intérieure_.
Tout cela, beau en soi, l'est encore plus dans la situation. Il soutient cette thèse contre un homme qui va régner, le jeune prince de Prusse (1737-1738). Il tremble de le voir persister dans ce fatalisme qui endurcit le coeur. «_Au nom de l'humanité_, daignez penser que l'homme est libre.»
* * * * *
La morale héroïque se prouve par les actes et les oeuvres, la liberté par l'énergie.
Frédéric, qui en fit un si terrible usage dans la guerre de Sept Ans, fut converti par la victoire. Déjà vieux, il avoue (1771, 16 septembre) que nos actes sont libres, et que Voltaire avait raison.
Mais il n'est pas moins beau de le sentir par les revers, par l'excès des malheurs. Le jeune et profond Vauvenargues, martyr de la cruelle retraite de Prague (1741), fut le témoin du nouveau dogme par sa vie et par ses écrits.
Voltaire, les recevant (1744), lui écrit: «Beau génie, j'ai lu, j'ai admiré cette hauteur d'une grande âme... Si vous étiez né plus tôt, mes ouvrages en vaudraient mieux. Mais, au moins, sur ma fin, vous m'affermissez...»
À 30 ans, le jeune homme avait déjà passé par deux âges. Un de concentration stoïque, dans l'enivrement d'énergie où le jeta la lecture de Plutarque. Il se dépeint lui-même dans une lettre, comme il était alors: _stoïcien à lier_, désirant un malheur pour s'assurer de sa force intérieure. Plus réfléchi, il eut le second âge, celui de la force expansive qui dit: _À tout prix l'action._
Là il est justement l'opposé de Pascal et du christianisme, de la morale d'abstention. Il accepte hardiment toutes les conditions de la vie, les passions comme aiguillons puissants de notre force active.
D'autres aussi, non moins anti-chrétiens, admettent la passion, mais l'emploient au bonheur. Vauvenargues l'emploie, comme degré pour s'élever, un escalier qui monte à la grandeur, aux nobles résultats qui serviront le genre humain.
Cette forte pensée ayant rempli son âme, et devenant lui-même, il donnait à sa personne modeste et réservée une autorité singulière. Le plus fougueux des hommes, Mirabeau (père de l'orateur), en écrivant à Vauvenargues (du même âge, ils ont 22 ans), lui parle en fils plutôt qu'en frère. Il l'appelle: «Mon maître.» Ce qui surprend bien plus, c'est que dans ce monde futile de jeunes officiers dissipés et rieurs, nul n'ait ri de la vie recueillie, des moeurs graves et pures de ce singulier camarade. Devant son austérité douce, ils ne sentaient que du respect.
Écoutons-le: «Blâmer l'activité, c'est blâmer la nature. Le présent nous échappe, nos pensées sont mortelles. Nous ne saurions les retenir. Si notre âme n'était secourue par cette activité infatigable qui répare les écoulements de notre esprit, nous ne durerions qu'un instant. Il faut marcher, suivre le mouvement universel. Nous ne pouvons retenir le présent que par une action qui sort du présent... L'activité qui détruit le présent, le rappelle et le reproduit.» (II, 94, éd. 1757.)
Et ailleurs, ce mot si fécond: «Agir n'est autre chose que produire. Qui condamne l'activité, condamne la fécondité. Chaque action _est un nouvel être_ qui commence ce qui n'était pas.»
Son destin fut cruel. Il ne put pas agir. Il languit à l'armée. Il languit en Provence. Sa famille pauvre et très-serrée lui refuse toute expansion. Il a des ailes et ne peut voler. Forte épreuve. Eh bien, il se dit: «C'est sur nous que nous devons travailler. Et la grandeur se trouve en ce travail. L'âme est grande par ses pensées et par ses sentiments. Le reste est étranger. Lorsqu'il lui est refusé d'étendre au dehors son action, elle s'exerce en elle-même d'une manière inconnue aux esprits faibles et légers. Semblables à des somnambules qui parlent et marchent en dormant, ces derniers ne connaissent pas cette suite impétueuse et féconde de pensées qui forment un si vif sentiment dans le coeur des hommes profonds.»
Ce mot qui, dans le calme, fait sentir le combat, montre aussi fièrement qu'en cette grande morale, tout est compris, que l'âme souveraine sait et lancer et retenir le char, créer à l'action refoulée le champ illimité de l'activité intérieure,--qu'elle peut dire au monde: «Je suis un monde aussi.»
Que de coups l'accablèrent! La funeste retraite de Prague lui avait coûté son ami, un jeune élève aimé, créé de sa pensée. Il quitta le service, rechercha un emploi. Par Voltaire, il l'obtint. Mais le voilà gisant. Une cruelle petite vérole le dévaste, le défigure. Ses jambes, gelées à la retraite, s'ouvrent, ont des plaies. Et avec cela, poitrinaire, presque aveugle! La pauvreté cruelle pèse encore par-dessus ces maux!
Voltaire ici est admirable de bonté, de chaleur de coeur. Il va, vient, court, à Paris, à Versailles. Il intéresse les puissants à la publication nouvelle (1746). Il remue les ministres et la reine elle-même. À ce moment où il entrait en cour, s'agitait tellement, il a du temps pour le malade.
Aucun plus grand spectacle que celui de ce lit et de cette mansarde derrière l'École de médecine. Plusieurs en profitaient; le jeune, l'aimable Marmontel, Chauvelin, l'âpre chef des batailles parlementaires, venaient voir volontiers ce stoïcien si doux. «Je l'ai vu, dit Voltaire, le plus accablé des hommes, et le plus tranquille.»