Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)
Chapter 22
Cela irrita fort. Les deux partis voulaient qu'il accusât leur adversaire. Ayen (Noailles), c'est le parti jésuite, comptait qu'il parlerait contre les jansénistes. Il dit, montrant le feu: «Chauffons cet homme-là!»--Machault, le garde des sceaux, qui survint, supposait que c'était un coup des jésuites pour faire régner leur prince, le Dauphin. Tout Paris le croyait, voyait dans Damiens un second Ravaillac, à ce point que le collège Louis-le-Grand fut insulté et menacé. Les parents y coururent, en retirèrent deux cents enfants (_Barb._, VI, 434). Machault, dur, entêté, voulait à toute force que l'assassin se dît jésuite. Il fit un acte étrange. Il prit le patient, il fit rougir des pinces par des gardes (à qui il promit de l'argent) et il lui fit brûler le gras des jambes. Cette atroce douleur n'en tira que des hurlements et ce mot: «C'est toi qui es un misérable!... Si tu avais soutenu ta Compagnie (le Parlement), cela ne fût pas arrivé!» (189-190.)
Machault était si furieux qu'il cria: «Deux fagots!» Et il allait le brûler vif. Cependant un homme pris dans Versailles devait être jugé par la Prévôté de l'Hôtel. C'est ce que dit le prévôt qui survint et qui sauva le patient (131-132). Le prévôt était le beau-père d'un des maîtres de Damiens.
Il n'en put cependant tirer grand'chose, le nom d'aucun complice, seulement des prophéties. Il avait l'air de voir le 21 janvier: «M. le Dauphin périra et bien d'autres... De grands événements arriveront!» Seulement il croyait que tout viendrait bientôt (61). «Et qui fera cela?--Je le dirai si j'ai ma grâce.» (61-62.)
Ainsi il mollissait. La nature agissait et la douleur aussi. Car on lui avait mis des menottes de fer horriblement serrées (180-181). La nuit, qui rend tout plus terrible, l'accabla. Un certain Belot, un exempt doucereux, lui témoigna de l'intérêt, lui fit tout espérer, s'il parlait franchement. Il écrivit pour lui une lettre de repentir (68-69), feignit de la porter au Roi; puis, lui dit: «Le Roi est content. Mais il faut davantage. Quel conseiller _connaissez-vous_?» (77, 78, 163.) Damiens lui dicta quelques noms. Et alors on lui fit cette étrange question qui lui montra le piége: «Et ces messieurs qui vous payaient, où tenaient-ils leurs assemblées?» (78.) Il fut saisi d'horreur, jura qu'ils n'étaient pas complices (79, 157, 372), qu'ils étaient incapables d'un tel complot. Dans la confrontation, il accabla Belot, qui ne sut plus que dire (288).
Cependant, le Roi, sur son lit, noyé des pleurs de Madame et de la Dauphine, amolli, détrempé, donnait répétition de la scène de Metz. Il se crut mort, cria: «Un prêtre! un prêtre!» On trouva aux Communs un chapelain de domestiques; il le prit tout de même, se confessa _prestissimo_. Mais son jésuite qu'on cherchait bride abattue arrivait de Paris. Et il se confessa encore. Le bon Père, lui aussi, fait sa scène de Metz. Il n'absout pas gratis. Le Roi renverra la maîtresse. Accordé sans difficulté.
En ce moment, il était tellement sous la main du Clergé, sous l'influence aussi de ses pleureuses, Madame et la Dauphine, qu'il oublia ses défiances, envoya chercher le Dauphin, le nomma _lieutenant général du royaume_, lui dit: «Gouvernez mieux que moi.»
Grand changement qui ne pouvait venir qu'_in extremis_. Le Roi, plus que jamais, était éloigné du Dauphin. Dans les épines qu'il trouvait au confessionnal, il sentait le Dauphin, la peur que les Jésuites avaient du futur Roi. À cause du Dauphin, il avait déserté ses cabinets secrets où Madame voyait tout ce qu'il écrivait, et il allait écrire tout seul à Trianon. C'est la cause réelle qui l'éloignait d'Adélaïde, le séparait de celle qui l'aimait tant, mais le surveillait trop. Ici, croyant mourir, il se remit si bien au frère et à la soeur, que d'Argenson, leur homme, reçut de sa main même la clef de Trianon pour en rapporter ses papiers (_Arg._, IV, 330).
Il se croyait toujours en danger, et Madame, exagérée en tout et d'imagination terrible, augmentait la peur par la peur. Sur un mot vague de Damiens on craignait ses complices. Au fond de son chapeau on avait lu _numéro_ 1. Les autres? où étaient-ils? Autour du Roi peut-être? Dans la foule suspecte de tant de valets, d'employés? Et dans ce noir Paris, gouffre ignoré, profond, combien de gens perdus peuvent, avec Damiens, avoir aiguisé le couteau! Ce Paris qui criait en 1750: «Allons brûler Versailles!» n'est-il pas du complot? Et son âme homicide ne s'est-elle assez révélée (contre Madame même) au gibet de la Lescombat?
Cette terreur dura du 5 au 9. Le Roi, tout ce temps, près de lui, se croyant en péril, gardait l'aumônier de quartier qui l'absolvait de minute en minute (_Besenval_), le tenait prêt à partir pour le ciel. Le 9, une scène touchante et bouffonne changea les pensées. Les États de Bretagne, jusque-là en révolte, apprenant l'accident, eurent un coup à la tête, un mouvement de folie généreuse (comme on n'en voit qu'entre Rennes et Quimper), pleurèrent le Roi, crièrent qu'ils accepteraient tout: «Prenez nos biens! nos vies.» Leur sensibilité grotesque imagine d'envoyer au blessé un don d'amour... une robe de chambre. La Reine en fut aux larmes, et Madame, jalouse de n'en avoir pas eu l'idée. Elle dit avec passion: «Oh! je voudrais être Bretonne!» (_Richelieu_, VIII, 359.)
L'effet fut déplorable. Le roi se crut toujours le Bien-Aimé. Rassuré, attendri par les larmes de ces imbéciles, voyant là la bonne vieille France, il ne crut devoir faire aucune concession au public, à la justice, à la raison. Jusque-là il avait quelque velléité de se fier au Parlement (_Arg._, IV, 325). Mais cela lui passa. Le Dauphin avait présidé le 6 le Conseil des ministres. Modeste et réservé, discret pour tout le reste, il avait opiné nettement sur un point (le point grave en effet): Faire le procès _par une commission_ dont le travail serait couvert, sanctionné, par quelques magistrats valets qui seuls restaient de la Grand'Chambre. C'était étouffer le procès, l'étrangler doucement entre deux murs, entre deux portes.
Les vrais Parlementaires s'étaient offerts pourtant. Leur chef, l'illustre Chauvelin, avait dit: «Il faut que l'on sache qui est coupable et qui est innocent. Il ne faut pas qu'on fasse comme pour Ravaillac, la Grand'Chambre s'y déshonora, ne laissant du procès qu'obscurité, nuages. Il y faut la lumière et tout le Parlement.»
Le 9, le roi décide (avec le Dauphin, les Jésuites) que le procès serait fait dans un coin, croqué entre Meaupou, Molé et deux comparses, signé de cette ombre de Chambre. Puis, pour donner le change, on en lira extrait aux pairs et aux princes, qui seront appelés pour honorer la chose, un semblant de publicité.
Qui voulait-on couvrir avec tant de précaution? Pour qui avait-on tant de crainte? Le bon sens du public posa la question ordinaire du jurisconsulte: «_Cui prodest?_ Qui peut y avoir intérêt?»
On se répondait: «Les Jésuites, selon la vraisemblance. Damiens, de son canif, eût fait un roi jésuite. Il avait fait du moins un quasi-roi, _lieutenant du royaume_ (le titre de Henri de Guise).»
«Les Jansénistes auraient été bien fous de tuer Louis XV pour faire arriver le Dauphin, celui qu'ils redoutaient le plus et leur capital ennemi.»
L'attitude des Parlementaires, certes, disait qu'ils n'étaient pas coupables. Tout en s'offrant au roi pour juger Damiens, ils ne voulaient rentrer que par la porte d'honneur, en maintenant tous les droits de leur corps, les libertés publiques. Là ils furent intrépides, il faut l'avouer. C'était un moment de trouble, de terreur, de réaction. Le Dauphin, un Jésuite, était lieutenant du royaume. Argenson, un Jésuite, outre la Guerre, avait Paris et la Police. Argenson avait fait un pas grave, _de faire tenir le Conseil des ministres dans l'appartement du Dauphin_, de transférer là le pouvoir. Que fût-il advenu si Meaupou et Molé, regardant le soleil levant, pour brusquer la fortune, eussent fourré les Parlementaires dans le Procès Damiens? Notez que Damiens avait été leur domestique. Au milieu des tortures, pour être ménagé, il pouvait déposer contre eux. Superbe occasion de transférer le crime du domestique aux maîtres, de les faire assassins, de régaler le Gesù de leur sang!
Une chose aida fort à sauver les Parlementaires, c'est que la cabale autrichienne crut devoir travailler pour eux. Par la Dauphine et la maison de Saxe, l'Autriche avait gagné un peu le Dauphin, Argenson, mais les trouvait fort tièdes. Ils refusaient les cent mille hommes. Pour les avoir, Marie-Thérèse devait renverser Argenson, abaisser le Dauphin, faire remonter la Pompadour et le parti du Parlement.
La Pompadour, ainsi ancrée, ne risquait guère. Avertie par Machault assez durement de son renvoi, au lieu de faire ses malles, elle donnait de grands dîners (_Arg._, IV, 330). Le roi ne sortait pas encore, n'y allait pas. Mais par Bernis, son homme, elle lui avait fait trouver bon qu'on tâtât les gens des Enquêtes, qu'on vît si justement entre ces grands crieurs la corruption ne mordait pas. Il voulait vivre. L'affaire de Damiens, où l'on ne voyait goutte, l'inquiétait et de plusieurs façons. Par Bernis ou par d'autres, il lui revint qu'on n'accusait que les Jésuites, le parti du Dauphin. Un jour il oublia qu'il était blessé, s'habilla, alla se promener... chez madame de Pompadour (15 janvier).
Cette infortunée, toute en larmes, fut difficile à consoler. Elle voulait, exigeait pour cela que le roi chassât Argenson. Grande était la difficulté. Le roi se souvenait de la tragique scène qu'il avait eu de sa famille pour le renvoi de Maurepas. Il est vrai qu'il était frappé de l'empressement de d'Argenson pour le Dauphin. Il s'en voulait un peu lui-même d'avoir, étant si peu blessé, donné le pouvoir, et à qui! Moins à ce gros enfant qu'aux Jésuites de robe courte. Muy le fanatique, et l'intrigant la Vauguyon. Les Pères eux-mêmes ne lui plaisaient pas trop avec leur fausse austérité. Gens trop connus pour leur peu de scrupule. Dans sa correspondance étroite avec l'Espagne, qui ne cessa jamais, il savait l'audace inouïe des Jésuites (1753), lorsque leur Paraguay fit la guerre à deux rois.
Cela trancha. Mais en immolant Argenson, il compensa la chose par une autre fort agréable à la famille: l'exil de seize conseillers, la destitution de Machault, du fameux ennemi du Clergé, contre qui depuis huit années on employait Adélaïde. Cela la calmait à coup sûr; la tempête était désarmée.
Pendant que cette affaire se brasse (du 15 au 31 janvier), on transporte Damiens à Paris. La nuit du 18, à deux heures du matin, par la barrière de Sèvres, c'est comme un tourbillon, un tremblement de terre. Force carrosses, force cavalerie qui va le pistolet au poing, comme en ville prise. Paris apparemment est du parti de Damiens et voudrait le sauver? Malheur aux curieuses en bonnet de coton! Gare aux fenêtres! Fermez, ou l'on fait feu! (_Barbier_, VI, 345.)
C'est un mystère d'État. Silence. La _Gazette de France_ n'ose en dire que trois mots. Et le _Mercure_ n'en parle que pour dire qu'il n'en peut parler. La magistrature le défend.
Les magistrats bien décidés à plaire hésitent encore. À qui plaire? Qui est la cour en ce moment? Le gouvernement existe-t-il? Argenson et Machault sont à cent lieues de croire qu'ils vont tomber en même temps, Choiseul, l'agent zélé de Vienne, qui venait d'arriver pour seconder la Pompadour, se donna le plaisir d'aller voir Argenson et de lui dire sa chute. Il n'en voulut rien croire. «Bah! dit-il, le roi m'aime.» Il se croyait _le favori_. Choiseul sort. Une lettre du roi, sèche et dure, lui dit de partir. La lettre, au contraire, pour Machault était affectueuse, il partait honoré, remercié, avec pension.
Ainsi la Pompadour, faisant la part du feu, sacrifiant Machault, fut rétablie, et plus haut que jamais. Avec son Autrichien Choiseul et son ami Bernis, pendant tout février, elle fit un travail très-agréable au roi, un maquignonnage secret pour gagner les Enquêtes, calmer le Parlement et désarmer les fanatiques. Le roi désirait vivre, et Vienne désirait tourner tout vers la guerre. La Pompadour voulait se venger, s'affermir en brisant le Dauphin, les Jésuites. Elle faisait entendre secrètement aux Parlementaires qu'elle était avec eux, intéressée comme eux à la suppression des Jésuites. Damiens réellement leur avait porté un grand coup; les deux cents enfants retirés le 6 janvier de leur collège n'y rentrèrent pas; l'herbe poussa dans les cours de Louis-le-Grand (_J. Quicherat_). Leur guerre américaine à l'Espagne et au Portugal rappela leur passé régicide et leur élève Jean Châtel. Kaunitz était contre eux, donc Choiseul et Bernis. Sur ce terrain commun, on put négocier avec les Jansénistes en février, en août (_Rich._, VIII, 363-399).
Le 1er février, l'exil de d'Argenson marquant bien la situation, et montrant le Dauphin et les Jésuites en baisse, on sut comment on ferait procès. On n'employa pas Damiens à écraser les jansénistes avec qui on négociait. On ne compromit point les conseillers chez qui Damiens avait servi. Leur présence, en effet, leurs paroles fières et imprudentes auraient pu gâter tout. Maupeou et ses consorts craignaient l'éclat, le bruit. Le peuple leur était si hostile que le 29, tenant une audience publique, ils n'osaient plus sortir; ils s'esquivèrent par certaine porte de derrière.
Leur plan pour Damiens, dont ils ne sortirent pas, quoiqu'il fût démenti en tout, fut de supposer qu'il était l'instrument gagé d'un parti. Quel parti? anglais? janséniste? jésuite? on ne l'éclaircit point.
On tenait fort à faire de Damiens un vaurien et un libertin. On fit comparaître les siens, père, frères, femme, fille, pour le charger et parler contre lui. On les terrifia, les faisant _accusés_, et non simples témoins. Épouvantés, ils dirent le pis qu'ils purent, au fond très-peu de chose. Sa vieille femme surtout lui reprocha d'être souvent six mois sans revenir coucher.
Ses maîtres ne l'accusèrent que de manies, mais plusieurs déclarèrent qu'ils tenaient fort à lui. Et lui aussi il fut souvent attaché à ses maîtres. Quand il revit M. de Maridor, il s'attendrit beaucoup et s'essuya les yeux. On voit, par la déposition remarquable de ce témoin, le bien, le mal. Il servait bien. Il avait de l'esprit et de la piété, mais n'avait pas passé impunément par les Jésuites: il dissimulait par moment, et se mêlait de trop de choses (194).
Ce qui surprend, c'est que la petite dame entretenue qui lui fut si fatale «et lui jeta un sort,» ne lui reprocha rien dans sa déposition, sauf d'avoir montré répugnance à faire certaines commissions, autrement dit de n'avoir pas aimé le métier de mercure galant. Il avait l'air sinistre, parlait seul et se regardait dans les glaces. Du reste, point méchant, ni adonné au vin, dit-elle (182).
Ainsi les maîtres, pas plus que les parents, ne le chargèrent. De lui et de lui seul, on pouvait tirer quelque chose. Précieuse occasion pour les juges de montrer tout leur zèle, leur amour pour le Roi. Maupeou en sentait le besoin, passant pour homme double qui jouait à la fois et la cour et le Parlement.
Damiens est resté pour la physiologie un exemple célèbre de ce qu'on endure sans mourir, un singulier et curieux patient. Chacun y prouva son amour par l'excès de la cruauté. On avait commencé (je l'ai dit) par griller ses jambes. On lui mit des menottes de fer si dures, qu'ayant la fièvre et le délire, il n'eût rien dit du tout. On desserra un peu. Alors, se frottant les poignets, mordant son drap, il lança un regard enragé et désespéré (181). À Paris, enfermé dans la tour régicide (de Montgommery et Ravaillac), il y fut sanglé jour et nuit étroitement sur un lit de fer. Ses gardes, tout autour, étaient là attentifs, écrivaient ses mots ou ses cris: «On me fait parler, disait-il, quand j'ai le transport au cerveau.» Cependant, à côté, dans cette terrible tour, on mangeait, buvait et riait. Il y avait un cuisinier du Roi, et table pour quinze personnes.
Aux interrogatoires, il mentit d'abord quelque peu dans l'idée de faire croire qu'il n'avait aucune famille, craignant pour sa fille et sa femme. À cela près, il parut franc et vrai, et non sans présence d'esprit. Le maladroit Maupeou lui disant: «Vous étiez dans de bonnes maisons où vous ne sentiez guère cette misère du peuple.» Il répliqua: «Qui n'est bon que pour soi, n'est bon pour rien.»
Sauf la nuit où l'homme de police le surprit et le fit mollir, il n'espéra et ne demanda rien. Mais, avec ce courage, il n'injuria point, ne récrimina point sur la Sodome de Versailles, les enfants enlevés, vendus, etc. Il gardait le respect. L'effronté président, sûr qu'il ne dirait rien, osa le mettre là-dessus, pour bien isoler cette affaire du mouvement de 1750. Damiens en effet ne dit rien (147), du moins s'il faut en croire le Procès imprimé.
«Point de complices ni de complot.» Sur cela il fut immuable. Grand chagrin pour la cour. La famille restait inquiète. La Pompadour eût donné tout pour qu'il compromît les Jésuites. Mais pas un mot. Les juges humiliés, «pour le faire chanter,» demandèrent, firent venir d'Avignon une savante machine papale, admirablement calculée pour donner d'horribles douleurs. Seulement elle était si parfaite qu'elle eût trop abrégé. Les médecins d'ici, pour cette vie précieuse, aimèrent mieux qu'on s'en tînt aux coins, qui, serrant peu à peu, faisant craquer les os, donnaient un spasme atroce, mais mesuré à volonté, et aggravé ou répété. On lui poussa jusqu'à huit coins, et on ne s'arrêta qu'au point où les hommes de l'art dirent qu'il pouvait mourir. Cependant, dans l'horrible épreuve, pas plus que dans ses souffrances de deux mois, il ne céda à la nature, n'acheta nul adoucissement en se supposant des complices. Il n'articula rien qu'un propos léger d'un Gauthier, le jeu de mots banal du temps: «Le point, c'est de _toucher_ le Roi.»
Tout fini, arrangé à huis-clos par les quatre, on joua, au moyen des quarante coquins qui simulaient le Parlement (_la carcasse_ de la Grand'Chambre, dit Argenson), une scène de séance solennelle, où siégeaient les pairs et les princes.
Devant cette auguste assemblée, on apporta Damiens et on le fixa par des sangles à des anneaux de fer scellés dans le parquet. Il ne fut point déconcerté. Au contraire, sorti des tortures, et léger de sa mort prochaine, il parut assez gai. Il nomma plusieurs pairs: «Voici MM. d'Uzez, de Boufflers, que j'ai servis à table.» À M. de Noailles: «Monsieur, n'avez-vous pas froid avec des bas blancs? Approchez de la cheminée.» À M. de Biron qui lui demandait ses complices: «Vous, peut-être,» dit-il en riant. Cette gaieté alla un peu loin pour les quatre: «M. Pasquier, il faut le dire, parle bien, parle comme un ange. Il devrait être chancelier.» (_Rich._, IX, 29.)
On lui fit quelques questions; mais Maupeou craignait tant qu'il ne répondît mal, qu'il parlait à sa place, lui laissait à peine dire un mot.
On assomma les princes d'un rapport qui dura vingt-six heures à lire et ne leur apprit rien. Orléans et Conti furent indignés. Conti, alors disgracié et qui le 13 décembre avait opiné hardiment, eût été volontiers le chef des résistances. Il demanda où était le journal tenu par les gardes. Il demanda pourquoi on ne faisait pas comparaître «ceux avec qui Damiens avait eu des rapports.» Cela voulait dire les Jésuites.
Le procureur du Roi, au nom du Roi, demanda et obtint arrêt,--l'arrêt de Ravaillac, l'arrêt le plus cruel du plus complet supplice qui fut jamais (brûlé et tenaillé, rompu, tiré et démembré, enfin brûlé encore et mis en cendres). L'imagination défaillante ne put rien au delà. Les juges, en leur amour ardent pour le meilleur des rois, cherchèrent en vain, ne trouvèrent mieux.
Le Roi souffrirait-il cette abomination? «On a dit qu'il eut quelque idée d'enfermer Damiens chez les fous.» (_Hausset_, 165). Il aurait fait un acte sage. Emporter l'infamie d'autoriser cela, pourquoi? pour assurer sa vie? c'était prendre sur soi, sur son nom, sur son âme, un horrible fardeau, et pour tous les mondes à venir.
Damiens, et son petit canif (qui n'entra pas, glissa, Richelieu le dit au _Procès_), Damiens avait rendu au Roi un vrai service. Il l'avait relevé. _Avant_, huit Parlements lui refusaient l'impôt. Ses financiers ne trouvaient plus d'argent. Chauvelin avait dit: «C'est le dernier soupir de la monarchie expirante.» (_Argenson._)
Mais _après_ l'écorchure, quel changement! Les femmes pleurent. Le Parlement, bon gré mal gré, se calme, ayant peur qu'on ne dise: «Ils sont pour Damiens.»
Le Roi d'ailleurs était quelque peu engagé. Il avait dit au moment: «Je pardonne.» C'est qu'il croyait mourir, paraître devant Dieu. Guéri, il écouta tous ceux qui le priaient de se garder par la terreur.
Donc, cette chose horrible eut lieu le 28 mars. J'aime mieux que le greffier raconte. Il suivit l'homme, et il vit tout, tant qu'il en resta un morceau:
«Descendu dans la chapelle de la Conciergerie, l'accusé n'a rien déclaré. Là, les prières chantées, et la bénédiction du Saint-Sacrement donnée, l'arrêt lu dans la cour, et le cri fait par le bourreau, il a été mené en tombereau à la porte Notre-Dame. Je lui ai dit, «qu'ayant porté ses mains sanguinaires sur l'Oint du Seigneur et le meilleur des rois, ses supplices suffiraient à peine pour venger la Justice humaine; que la Justice divine lui en réservait de plus grands, s'il ne révélait ses complices.--_Réponse._ Ni complot, ni complices. Mais j'ai insulté M. l'archevêque. Je lui en demande pardon.»
«Les commissaires (Maupeou, Molé, Pasquier, Severt) étaient à l'Hôtel de Ville pour l'écouter. Il ne dit rien de plus (quoique la tentation fût grande de retarder de si excessives douleurs). Sur l'échafaud, on lui brûla d'abord la main qui tenait le couteau. Je lui demandai ses complices. Il ne dit rien, fut alors tenaillé aux bras, cuisses et mamelles; et dessus on jetait huile, poix, cire, soufre et plomb fondus. Il criait: «Mon Dieu, de la force! Seigneur, ayez pitié! Dieu! donnez-moi la patience.»
Il était fort. Et quatre forts chevaux ne purent l'écarteler. On en ajouta deux, avec peu de succès. Le bourreau, excédé, peut-être ayant pitié (de quoi il fut puni), monta et demanda aux commissaires «la permission de donner un coup de tranchoir aux jointures,» ce qui fut refusé d'abord «pour le faire souffrir davantage.» (_Barbier_, VI, 507.) Cela aurait trop abrégé. Nombre d'amateurs distingués, de grandes dames, qui avaient loué cher les croisées de la Grève, n'auraient pas eu pour leur argent. Les commissaires auraient paru peu zélés pour le Roi. Cependant à la longue, pour en finir avant la nuit qui venait, on permit de trancher. Les deux cuisses partirent les premières, puis une épaule.
Il expira à six heures un quart, le jour finissant (28 mars 1757).
Il n'a pas blasphémé, dit Barbier, ni nommé personne. Mais pour la religion, les confesseurs n'en sont pas trop contents (_Barbier_, VI, 508).
Pour le confesser et l'absoudre, on exigeait qu'il en devint indigne, qu'il nommât des complices (qu'il n'avait jamais eus). Il s'en passa. Et il resta visible, par son procès, qu'il n'était ni de l'un, ni de l'autre parti théologique, qu'il avait cru agir «pour Dieu et pour le peuple (65)... Ayant été touché de voir à Paris, à Arras le peuple vendre tout ce qu'il a pour vivre.» (103, nºs 156-157.)
Les quatre commissaires furent payés après le supplice, reçurent des pensions du Roi (_Barbier_). L'affaire fut excellente pour Meaupou, dont le fils deviendra plus tard chancelier.
Rien de mieux mérité. Ils rendirent le service de laisser le procès dans l'obscurité désirée. Ils permirent au greffier de le publier, écourté, avec un précis inexact, faux, de la vie de Damiens, que tous les historiens ont religieusement copié.