Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)

Chapter 21

Chapter 213,846 wordsPublic domain

Ils ont vu et appris. Ils ont vu au Système monter, descendre les fortunes. Ils se sont vus eux-mêmes, du comptoir, du ruisseau de la rue Quincampoix, sauter d'un bond aux Fermes générales. Des hasards de bassesse souvent les élevaient. L'un naquit d'un soufflet, l'autre d'un coup de pied. Ce coup bien appliqué vous lance un petit domestique de Colbert le prélat au grand Colbert, qui le fera commis, caissier, traitant, fermier, millionnaire.

Nul milieu dans leur sort: ou comblés, ou brisés, favoris ou souffre-douleurs (on en voit quelque chose dans Rousseau et la Delaunay). Leur sort, au XVIIIe siècle, s'est aggravé sous un rapport. On ne les veut plus mariés (voir _Melon_). Ce siècle, si sociable, devient pour eux l'état sauvage. D'ennui, d'oisiveté, plusieurs deviendront fous. Dans le petit trou noir où couche la femme de chambre (_Staal_), d'où elle entend et voit l'excès des libertés, on peut croire que la servitude fut bien sentie, que fut rêvé, couvé bien souvent le _Discours sur l'inégalité_, les mots que Pascal et Rousseau lancent contre la propriété. Cela se traduisait par le vol domestique, leur maladie commune.

Guerre à l'autorité, c'est toute la pensée des laquais. Portant l'épée comme les gentilshommes, ils ont leurs rixes, se battent en attendant aux portes des théâtres. Rien de plus mobile que ce peuple. Sous la Régence, ils se plaignent de ce qu'on les exclut de la milice. Sous Fleury, ils se plaignent de ce qu'on veut qu'ils en soient (1742), et ils parviennent à se faire exempter. On se moque de leur épée; et d'autant plus, ils aiment à dégainer. En 1750, aux razzias d'enfants, ils tirèrent l'épée pour le peuple. On put prévoir qu'un jour ils tireraient aussi le poignard.

Celui qui le tira, Damiens, était d'Arras. Cette frontière wallone et picarde n'est point du tout flamande. Au contraire. Les Wallons sont plus midi que le midi. Ils donnaient à l'Espagne ses plus impétueux soldats. Ils donnèrent à la France de chaleureux artistes (les Watteau, les Valmore, les Foy, les Camille Desmoulins). Ils ont donné, par contre, des têtes souvent étroites et dures, fortes, âprement systématiques, les Calvin et les Robespierre. L'Artois spécialement est marqué dans ce sens. Outre un grand mélange espagnol, les séminaires d'Irlande y ont laissé leur trace, la grande machine régicide, terrible au temps d'Élisabeth. C'est la garde avancée des jésuites contre l'Angleterre. Là fut aiguisé le poignard des amis de Marie Stuart, là plus d'un siècle travaillèrent les écoles de l'assassinat.

À côté des jésuites, chez ce peuple dévot, ne manquaient pas les jansénistes. Le frère aîné de Damiens, pauvre ouvrier en laine, honnête, homme de bien, était un fervent janséniste, n'ayant pour meubles _que des livres_, livres de piété. Damiens lui-même fut longtemps très-dévot, entendant tous les jours la messe. (Je tire tout ce qui suit mot à mot du _Procès_.)

Sa figure aisément l'eût fait prendre pour un Espagnol. Il avait la peau assez brune (p. 350), les cheveux noirs, frisés (250), et volontiers coupés sur le devant en vergettes très-rases (350). Son visage allongé, marqué de petite vérole, le dessous de la lèvre inférieure très-creusé, un nez d'aigle et des yeux profonds, faisaient une figure distinguée, belle (_Argenson_), tragique. Il était grand (cinq pieds cinq pouces) mais paraissait très-grand, étant mince et fort élancé. Il portait la tête un peu basse. Il n'était pas campé bien solidement sur ses jambes. Avec des yeux hardis, il était pourtant vacillant.

Sa famille de bons fermiers d'auprès d'Arras était fort en débine. Son père, de chute en chute, devint, de fermier, ménager, puis misérable moissonneur et enfin portier de prison. Il avait dix enfants qui moururent presque tous. Le second, Damiens, petit _diable_ indomptable (et qu'on nommait ainsi), jusqu'à seize ans travaillait à la ferme, cruellement battu de son père, qui, dans ces récidives, allait jusqu'à le pendre par les pieds, la tête en bas. Un oncle, cabaretier à Béthune, eut pitié de l'enfant, le prit, voulut le faire étudier. À seize ans, c'était tard. Il apprit à lire, à écrire, mais peu et mal. S'il devint cultivé, ce fut par l'expérience seule, la conversation, les voyages. Qu'en faire? On eût voulu le faire perruquier, serrurier. On essaya aussi de lui faire apprendre la cuisine dans une grasse abbaye, Saint-Vast. Un matin, il s'engage, et quoique racheté par son bon oncle, il reste domestique d'un officier avec qui il voyage quatre ans dans la guerre d'Allemagne (124). Il y put voir l'horreur du retour meurtrier de Prague.

Né en 1715, à la fin de la guerre, en 1737, il avait vingt-deux ans. Il resta domestique, changeant souvent de maître et n'étant bien nulle part. Honnête cependant et désintéressé, à ce point qu'il partait souvent sans demander ses gages (32).

Les témoignages de ses maîtres (M. de Maridor, madame de la Bourdonnaie, la maréchale de Montmorency, etc.) sont excellents. Il n'avait aucun vice ordinaire des laquais; seulement il buvait; quoiqu'il bût sans excès, alors il était disputeur. (Déposition de M. de Maridor.)

Il avait quelque temps servi chez les Jésuites, au collège Louis-le-Grand, où un de ses oncles était maître d'hôtel. Il y resta quatre ans. Les Jésuites voulaient «le mettre à l'eau» (lui refusaient le vin). Il sortit. Cependant, comme bon sujet, ils le reprirent, le mirent chez un élève qui avait chambre à part. Il ne put y rester, s'étant brouillé avec le précepteur.

Il resta estimé, protégé des Jésuites qui parfois le placèrent. Cependant il avait fait preuve d'une grande liberté d'esprit, s'exprimant sans ménagement «sur leurs doctrines relâchées, qui sentaient le libertinage» (p. 145, nº 305). Il affirma toujours qu'il ne servit chez eux que malgré lui, par nécessité de gagner son pain (p. 242, nº 266).

Son austérité naturelle et ses traditions jansénistes le portaient beaucoup plus du côté des Parlementaires. Il en servit plusieurs, surtout M. Bèze de Lys, pendant trois ans. Celui-ci est un des héros de la petite, intrépide minorité, politique plus que janséniste, et déjà révolutionnaire, qui frappa au coeur la royauté par la dispute des _Lettres de cachet_, la question (première et capitale) de la liberté personnelle. Dans l'enlèvement général du Parlement (en mai 1753), M. Bèze eut cette distinction d'être des quatre que l'on n'exila pas, mais qu'on mit aux plus rudes prisons d'État. Nulle n'était plus dure et plus sombre que Pierre-en-Cise, près Lyon, où on le conduisit (_Barb._, V, 383). Damiens était le seul domestique de M. Bèze. Il vit de près cet acte, cette désolation des familles, les femmes en pleurs tâchant de suivre leurs maris dans ce coûteux exil, et à Paris le monde du Palais ruiné. Il devint ardemment et violemment parlementaire. Il échappait souvent de chez ses maîtres pour aller au Palais le soir, la nuit, attendre aux jours de crise la fin des délibérations (328). Il errait dans les groupes où on lisait tout haut la _Gazette de France_ (147).

Les deux partis étaient très-irrités. Damiens entendit avec horreur, comme il servait à table chez un sorboniste jésuite, les convives dire qu'ils voudraient être les bourreaux des Parlementaires, et tremper les mains dans leur sang (136). Deux jansénistes d'autre part parlaient de tuer l'archevêque (_Barbier_). Damiens voulait qu'on le jugeât. Avec l'ordre du Parlement, il se faisait fort, disait-il, d'aller arrêter le prélat. On aurait trouvé deux cents hommes bien aisément pour le mener à la Conciergerie (143, nºs 287, 288).

Quelque effort que l'on fît pour croire le roi trompé, on savait bien la haine qu'il avait pour la robe. La cour savait lui plaire quand, à Versailles, les croisées se peuplaient de visages moqueurs à l'arrivée du Parlement, au débarqué «des singes» en robes rouges. Damiens était avec son maître, M. Bèze, au jour où, le Parlement arrivant, le roi sortit, dit qu'il allait dîner à la Muette, se fit attendre tout le jour. Il vit les magistrats seuls, affamés, errer au château et au parc. Un courtisan humain eut honte de cette indignité. Il fit excuse pour son compte, fit chercher, apporter quelques vivres trouvés par bonheur.

On eût dit qu'un hasard terrible menait Damiens partout où l'on pouvait amasser la colère. Resté seul sur le pavé, quand son maître fut arrêté, il trouva place justement dans la maison, et la plus digne, et la plus maltraitée, celle de l'ex-gouverneur de l'Inde, la Bourdonnaie. Douloureuse Iliade! trop longue pour la conter ici. Qu'il suffise de dire que ce grand homme, puni de ses victoires, disgracié, prisonnier de guerre, dès qu'il apprit à Londres qu'on avait l'infamie de faire son procès à Paris, obtint de revenir, de venir voir si on lui couperait la tête. On fit pis. On le tint trois ans à la Bastille, et on le lâcha mort, mourant du moins, ruiné et de santé et de fortune. Il mourut de chagrin et du déshonneur de la France (10 nov. 1753).

La mort de cette grande et illustre victime criait contre le ciel, et Damiens parut le sentir. Pendant la maladie, il se montra zélé. Il s'échappait à peine pour aller à deux pas s'informer des nouvelles «à la terrasse du Luxembourg.» Sa préoccupation des affaires politiques était visiblement extrême. Il ne resta pas chez la veuve, qui eût voulu le retenir (183-184). Que devint-il? Ce qu'on en sait alors, c'est qu'il écrivit à quelqu'un une lettre contre le despotisme (_Barb._, VI, 481).

Pendant deux ans, je perds sa trace. Quelques mots seulement font croire qu'il s'affranchit, qu'il vécut des petits métiers de Paris. Quelqu'un dit l'avoir vu colporter des manchettes, vendre au Pont-Neuf des pierres à dégraisser. Il était là au grand passage, à portée de savoir les nouvelles, près du palais, au centre de l'agitation parisienne.

L'idée de tous était qu'on devait _avertir_ le roi. Mais comment? Le pauvre janséniste Carré de Montgeron s'était bien mal trouvé de l'avoir essayé. Pour un livre offert à genoux, mis dans un cachot pour toujours! On avait dit alors: «Si le roi n'est _touché_ d'un livre, Dieu le _touchera_ autrement.»

Personne cependant n'eût voulu le _toucher_ à mort, pour avoir à la place un autre pire, dangereux personnage, très-propre à faire un fou. On eût voulu non que le roi mourût, mais fût ou malade ou blessé, qu'il se souvînt de Dieu, de ses devoirs, qu'il se dît, comme à Metz: «J'ai péché, j'ai mal gouverné!» Mais qu'il le dît sérieusement. Qui le ferait rentrer en lui? Qui se constituerait le bras de Dieu pour le frapper? lui donnerait le coup dont le corps saignerait et dont guérirait l'âme? Damiens se dit en lui: «C'est moi.»

Il se le dit trois fois; à l'enlèvement du Parlement, en mai 1753,--en mai 1756, au traité autrichien,--en décembre de la même année, lorsque, le Parlement décidément brisé, on crut la tyrannie établie pour toujours.

Mais, on l'a vu, il y eut un entr'acte. Pendant vingt ans et plus (1734-1755), le roi amusa le public. Damiens se calma, ajourna. Cette détente eut l'effet ordinaire. Après la grande exaltation, la nature se relâche, souvent tombe assez bas. Jusque-là, il était (au témoignage de ses maîtres), un rare laquais, exempt de tous les vices de sa classe. Dès vingt ans, il s'était rangé et marié, épousant en secret une femme beaucoup plus âgée et il en avait une fille. Elle était cuisinière, et tous deux se faisaient passer pour non mariés, il la voyait fort peu; beaucoup plus une femme de chambre avec qui il avait servi. Il portait cependant parfois de l'argent à sa femme pour l'aider à nourrir l'enfant.

Dans la misère croissante (sept. 1755), son commerce en plein vent dut manquer tout à fait. Il se refit laquais. On le plaça dans l'hôtel équivoque d'une belle dame à la mode. Il avait été jusque-là, pour parler en style parisien, homme de la _rive gauche_, des vieux quartiers rangés. Cette fois, transplanté à la _rive droite_, aux boulevards, à la rue Grange-Batelière, il vit un nouveau monde. La dame, avec un nom très-aristocratique, était une petite femme de commis. On ne voyait pas le mari qui, prudemment, se tenait à Versailles, dans sa vie d'humble plumitif. Mais on voyait son chef, le brillant, joufflu Marigny, frère de la Pompadour, qui avait enlevé la belle au quatrième jour de mariage, et venait sans façon rire, souper, coucher là.

Maison joyeuse, quand tout était si triste. Éternel mardi gras. C'était juste ce qu'il fallait pour assombrir encore cet esprit sombre, lui ramener l'idée fatale. Il fit tache dans cette maison. Il y devint la bête noire. Il se tenait à part, ne parlant guère que seul, et marmottant tout bas, s'en allant au plus loin coucher dans un grenier.

Laissa-t-il échapper quelque signe imprudent de mépris pour cette maison, pour l'entreteneur Marigny? On ne sait. Mais il est certain qu'on le persécuta, qu'on le poussa à bout, qu'on fit ce qu'il fallait pour que, de maniaque, il fût fou tout à fait. La dame était menée par une femme de chambre coiffeuse, une Henriette qui se mêlait de deviner et de prédire. Elle lui dit: «Tu seras pendu. On le voit bien aux lignes de ta main.» La dame écervelée se mit de la partie, voulut aussi regarder dans sa main, et elle y vit qu'il serait rompu vif. Un autre jour, du haut d'un escalier, jetant un panier plein de bûches, elle dit: «Ramasse! ramasse!... C'est signe que tu seras brûlé.»

Sa faible tête fut frappée. Il dit dans le Procès: «On me jeta un sort.» Il jugea qu'il aurait un horrible martyre. Mais ce qui lui fut plus cruel, c'est que, quittant cette maison, il entendit la haineuse Henriette lui dire: «Va!... tu feras un vol!»

Le coup porta comme en pleine poitrine. Il était sali, c'était fait; sa destinée perdue. Ce fatal mot disait: «Tu ne seras point un martyr... Tu mourras dans la honte, et, tout en t'immolant, tu resteras déshonoré!» Le trait entra, et il n'eut pas la force de le lui rejeter, de rire. Il la crut, il fut furieux. Il sentit bien qu'il volerait... Il aurait voulu la tuer! Il dit: «Je la tuerai!» Il ne lui fit rien cependant. Seulement, en partant, il jeta des pierres dans les vitres.

Où en était Paris? La trahison d'Autriche, le viol de février, c'est ce qui sans doute occupait. Damiens n'y tenait pas. Sa main avait soif du couteau. Il eut l'idée de fuir loin de Paris et d'aller à Arras. Et d'ailleurs, dût-il faire le coup, il fallait avant tout qu'il réglât ses affaires de famille, ramassât pour sa fille ce qu'on lui redevait là-bas sur certaine succession. Comment faire le voyage? Il servait un M. Michel, négociant de Saint-Pétersbourg, de passage à Paris. Cet étranger, sans coffre-fort, avait son or dans un portefeuille, simplement fermé de rubans. Nulle serrure à forcer. L'or était disponible. Quoi de plus aisé que d'en prendre pour le voyage, sauf à le remplacer avec l'argent d'Arras? Tel fut le conseil du démon qui le travaillait au dedans. Il dit, répète et jure avec persévérance qu'il prît seulement cent trente louis (p. 104, nº 162; p. 556, nº 2). Il y avait encore douze mille francs en or auxquels Damiens ne toucha pas.

C'était le vol d'un maniaque. Il n'eût su à quoi dépenser. On ne voit pas qu'il ait joui ni profité en rien, sauf un habit et cent écus de laine qu'il acheta afin que son frère l'ouvrier travaillât à son compte. Mais son frère, très-honnête, fut pénétré d'horreur quand une lettre d'un jeune frère qu'ils avaient à Paris lui fit savoir que cet argent était volé. Damiens fut foudroyé. Il essaya par trois fois du suicide: il se saigna, laissa couler son sang; il prit de l'arsenic; il alla à la mer, avec l'idée de s'y jeter. Mais son frère le gardait, ses parents le forçaient de vivre. Ils voulaient que plutôt il fit restitution. Pour qu'il en eût le temps, ils proposaient que lui-même se mît dans une maison de force. Il pleurait, s'y laissait mener comme un mouton. Malheureusement, cette maison qui était un couvent ne voulut pas le recevoir.

Alors, craignant toujours qu'il ne fût arrêté, ils le menèrent vers la frontière. Au moment d'y passer, la maréchaussée lui barre le passage, et il était happé, s'il n'avait donné cent écus.

Son état était effroyable. Il se faisait saigner de mois en mois pour calmer son agitation. Mais les nouvelles de Paris la ravivaient. Le _Consummatum est_, la fin des fins, semblait arrivé, et par le Parlement brisé, et par les cent mille hommes qu'on livrait à l'Autriche, et par le mariage autrichien (_Barbier_). Damiens retourna à Paris.

Il y mit quatre jours. Il arriva le soir du 31 décembre. Son jeune frère, domestique d'un conseiller, le reçut durement. Sa femme, qui était chez un négociant du quartier Saint-Martin, lui fit meilleur accueil, lui fit du feu, le coucha avec elle. Elle était allée se jeter aux pieds du sieur Michel avec sa fille, et demander grâce pour lui. Cette fille, grande et jolie, mais boiteuse, était placée rue Saint-Jacques chez un enlumineur, client et agent des jésuites. Elle y colorait des découpures d'estampes (sotte mode d'alors pour détruire souvent des chefs-d'oeuvre). Avertie, elle vint (1er janvier); elle lui demanda s'il lui apportait des étrennes, puis, n'en recevant pas, elle l'accabla de reproches. Il pleura, et reçut encore même semonce d'une ancienne amie, qui s'attendrit pourtant en le voyant abîmé de douleur. Elle se tira du cou une médaille de la Vierge, la lui passa, en l'assurant qu'avec cela il n'avait rien à craindre. Sa femme eût voulu le garder, mais elle n'était que cuisinière, et la femme de chambre lui avait reproché de l'avoir fait coucher à l'insu de ses maîtres.

Il avait dit aux siens: «J'irai parler au Roi.» Puis pour les rassurer: «Je m'en retourne en Flandre.» Il part le 3 janvier au soir. Ils le conduisent à mi-chemin, à la Cité. Là adieu éternel.

Il continue et soupe rue de la Comédie dans une auberge; mais à dix heures, on ferme et on le fait sortir. Il errait dans les rues, le froid était très-vif. Au coin de la rue de Condé une grosse et joyeuse fille l'appelle, le fait monter chez elle. Il y attend l'heure de partir, muet, immobile et lugubre. Enfin, honteux de faire veiller pour rien la pauvre créature, il part avant une heure, va aux voitures publiques, prend à lui seul un de ces méchants cabriolets qui menaient à Versailles. Il y arrive à trois heures du matin.

Il paya très-bien le cocher, et pour le réchauffer de ne voyage dans une si froide nuit, il lui fit boire deux fois du ratafia, causa: «Je vais aux îles... dans telle île... bien loin. Mais j'y serais pourtant dans vingt-quatre heures.»

À l'auberge, il apprit que le Roi était à Trianon pour quelques jours. «Maudit Versailles! dit-il. On n'y trouve jamais ce qu'on veut.» Il avait l'air fort égaré, et dit à son hôtesse: «Je me sens bien incommodé, madame. Ne pourrait-on me procurer un chirurgien qui me saignât?» Elle rit: «En effet, joli temps pour se faire saigner.» Au fait, il gelait à pierre fendre.

Il se promenait dans le parc, sinistrement désert, sans rencontrer autre personne qu'un pauvre diable d'inventeur qui avait trouvé une machine, voulait la montrer au comte de Noailles et pour cela guettait, comme Damiens, le retour du Roi. Il sut (sans doute par cet homme) que, Madame étant enrhumée, le Roi la viendrait voir (5 janvier). Il l'attendit à la tombée du jour sous la voûte qui mène aujourd'hui au Musée. Damiens paraissait de sang-froid, causait avec les gardes, les postillons de la voiture qui était attelée, ce qui lui permettait de rester et de s'approcher. Il dit, voyant un garde qui cherchait son manchon, croyant l'avoir perdu: «Il cherche ici ce qu'il n'a pas laissé.» (263.) Il n'avait pris aucune précaution et ne comptait point fuir. Il était fort reconnaissable, surtout par une culotte rouge. Tout le monde avait le chapeau bas, lui seul le chapeau sur la tête.

Le roi descend appuyé sur le bras du grand écuyer Béringhen (64). Il avance vers la voiture, se sent poussé, et dit d'un ton doux, ordinaire (76): «On m'a poussé le dos. C'est cet ivrogne-là qui m'a donné un coup de poing.»

Damiens ne bougeait pas. Personne n'avait vu qu'il donnait un coup de canif; il le ferma, le remit dans sa poche. Son chapeau seul frappait. Un garde: «Qui est cet homme qui ne se découvre pas devant le Roi?» Il lui jette son chapeau par terre (51, 76).

Cependant, avant de monter, le Roi dit: «Est-ce qu'une épingle m'aurait piqué? (131.) Il mit la main sous ses habits, la retira moite et sanglante. Puis, montrant Damiens qui ne bougeait, il dit: «C'est ce Monsieur (_Hausset._) Qu'on l'arrête, qu'on ne le tue pas.» Puis il remonta l'escalier au lieu de se mettre en voiture.

Un garde avait saisi Damiens, puis deux ou trois, et Richelieu, qui le secouèrent, le jetèrent contre un pilier, puis sur un banc, le lièrent, le traînèrent à la salle des gardes. On lui arracha ses habits, et on le mit tout nu.

Ayen (Noailles), capitaine des gardes, était là. Damiens lui dit avec grande assurance: «Oui, c'est moi! Je l'ai fait pour Dieu et pour le peuple. (65.)

«C'est pour la religion.--Qu'entendez-vous par là.

J'entends que le peuple périt. N'est-il pas vrai, monsieur, que la France périt?» (45.)

On insiste. On demande: «Quel principe de religion[40]? Mon principe, ce fut la misère qui est aux trois quarts du royaume.» (146.)

[Note 40: «La pitié qui estoit au royaume de France.» C'est la fameuse réponse de celle qu'on ne veut pas nommer ici.]

On lui trouva un petit livre (Prières et instructions chrétiennes) que son frère le janséniste lui avait donné. Mais il avait refusé à Arras un confesseur janséniste (234), et il méprisait les jésuites (145, 242), n'était d'aucun des deux partis religieux. Barbier a très-bien dit: «Il est parlementaire plutôt que janséniste.»

Il avait un couteau-canif, des petits ciseaux et vingt-cinq louis. Un garde les voyant, dit: «Misérable, tu as reçu cela pour faire le coup?--Je répondrai devant mes juges.» (52-53.)

Se voyant houspillé, il écarta les mains avec un mot adroit: «Qu'on songe à M. le Dauphin!--Eh bien! si tu conserves quelques bons sentiments, dis tes complices, le Roi te fera grâce.--Non, il ne le peut pas, et il ne le doit pas. Je veux mourir dans les tourments, dans les douleurs, comme Jésus.» (72.)

Il soutenait qu'il aurait pu bien aisément tuer le Roi, mais qu'il ne l'avait pas voulu. Cela était très-évident. Il avait sur un même manche deux lames, un couteau, un canif, et il ne s'était servi que du canif. Il eût pu redoubler le coup, et il ne le fit pas. Il ne frappa nullement pour aller jusqu'à la poitrine. Il érafla le dos en remontant sur une longueur de quelques pouces (75-76). Déchirure si légère et si superficielle que les médecins dirent: «Si ce n'était un roi, il pourrait dès demain aller à ses affaires.» Mesdames étaient en larmes, mais la reine, très-froidement: «Allons, sire, dit-elle, calmez-vous.»

La peur du Roi était que le canif ne fût empoisonné. On envoya deux fois le demander à Damiens, qui répondit: «Non, sur mon âme!»

Il disait avoir grand chagrin de ce qu'il avait fait, que, si le Roi eût pendu quatre évêques, cela ne fût pas arrivé. Du reste, il assurait n'avoir aucun complice. Il accentua même étrangement son affirmation: «Je l'exécutai seul, parce que seul je l'avais conçu.»