Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)

Chapter 18

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Dans cet état bizarre le roi pourtant communiait. Plusieurs en étaient étonnés. Mesdames communiaient, et firent avec la reine les dévotions du Jubilé (la cinquantième année du siècle). Grande occasion de pénitence. La reine y était absorbée. Elle était souvent seule, enfermée, disait-elle, avec sa favorite, la _Mignonne_, une tête de mort, qu'on croyait celle de Ninon de l'Enclos. Ces impressions funèbres devaient troubler fort la malade Henriette, Adélaïde, si imaginative, peu rassurée dans son triomphe. Le clergé usait, abusait, d'un si violent état de conscience. Il fallait le payer, et d'une monstrueuse indulgence il voulait un prix monstrueux, une chose excessive, imprudente, où Mesdames risquaient de choquer fort le roi. Le clergé exigeait qu'on déclarât son _Droit divin_ d'exemption. Il élevait son égoïsme avare à la hauteur d'un dogme: _Divine immunité._ Symbole exactement opposé à celui du roi, à la foi de Louis XIV et de Louis XV: «Tout appartient au Roi de France.»

Une telle thèse devait brouiller tout. On était à Compiègne, aux chaleurs de juillet qui bientôt le 2 août éclatèrent en terrible orage. Adélaïde en avait un bien autre. Elle dit à son père: «Je serai Carmélite. Je veux entrer au couvent de Compiègne.» Était-ce dévotion? ou menace? Posait-elle un _ultimatum_ pour obliger le Roi de céder au Clergé? Il lui dit sèchement: «Pas avant vingt-cinq ans, ou bien si vous devenez veuve.»

Lutte violente. Le Roi piqué alla à Crécy chez la Pompadour, et y eut un peu de goutte. On vit qu'on avait fait fausse route par cet excès de zèle. À Fontainebleau, lieu de plaisir, on le reprit, on sut le regagner. Si bien qu'à Versailles en novembre, l'âme d'Adélaïde (colérique, intrépide) parut en lui, un démon provoquant. Il veut décidément brusquer la grande affaire qui livre Paris au Clergé. Mais ce n'est pas assez. En dépouillant le Parlement, il lui faut l'insulter. Ordre au Président d'apporter les Registres, les délibérations intérieures de la Compagnie.

Cette collection vénérable est triple, comme on sait. _Arrêts_, _Édits_ enregistrés, enfin _Conseil secret_. En la dernière partie est l'âme même du corps, mille choses délicates et scabreuses qu'on agitait portes fermées. Les minutes en petits cahiers restaient et ne sortaient jamais. Mais cette fois le président (Maupeou), disant que la copie n'était pas faite encore, prit les originaux, remit au Roi ces dangereuses notes où tout était, les choses et les personnes, les noms, les mots compromettants. Le Roi avec dédain regarda, prit, froissa, mit le tout dans sa poche (pour en faire faire sans doute un sévère examen). Puis la défense hautaine de s'occuper de cette affaire.

Grave outrage. Le Parlement ne rend plus la justice. La lutte, de religieuse, deviendra révolutionnaire. Barbier confond les mots _janséniste_ et _républicain_. De plus en plus, on s'en prend au Roi même. On était indigné de voir en pleine paix durer les impôts de guerre, en plus de nouveaux emprunts. Une vaine dépense de bâtiments, de petites maisons, Choisy et autres lieux, où tout coûtait trois fois plus qu'à Versailles. Un million dépensé pour amener Victoire, la moitié pour l'Infante. Dix-huit cent mille francs à Bellevue pour l'appartement du Dauphin! Et cela au moment où l'on réduit _le pain des prisonniers_! Une révolte de ces affamés a lieu au For-l'Évêque. On tire tout au travers. Force blessés, deux femmes tuées!

Triste augure qui salue la naissance du fils du Dauphin. Barbier trouve lugubre le tocsin de réjouissance. Versailles, aux fêtes qu'on en fit, se trouva lugubre lui-même (21 déc). La bise avait éteint les illuminations (_Arg._). Dans la grande galerie, huit mille bougies fumeuses éclairaient, noircissaient les peintures de Lebrun. Mais placées extrêmement haut, elles éclairaient moins les vivants, cavaient les yeux, creusaient les joues, donnaient à tous l'air vieux. Beaucoup d'habits riches et usés. Plus usé était le dessous. Des trois femmes régnantes, nulle qui ne fût malade. La reine et son infirmité, la Pompadour, fade et terne, blanchâtre, n'égayaient pas. Mais combien affligeait la pauvre victime Henriette, pâle, éclipsée, déchue, muette, et bien près de sa fin... Le Roi, triste et jauni. Le Dauphin sous la graisse couvant la maladie (bientôt la petite vérole).

Dans cet affaissement, le nerf évidemment, l'ardeur, la volonté, c'était Adélaïde avec ses dix-huit ans, un attrait d'énergie. Elle était plutôt rouge que dans la fraîcheur de son âge. Ses portraits sont tragiques, d'une personne dont on peut tout attendre, ayant l'esprit court, faux, impétueux et ne mesurant rien. Leurs flatteurs (Saint-Séverin, un Italien bavard), parlaient fort de potences et d'exécutions.

Comment Adélaïde traitait-elle Henriette, dans cet enivrement? Elle l'aimait. Mais des mots imprudents, insolents, purent lui échapper. Madame, qui vivait fort à part, et ne lui confiait rien de ses misères de femme, voulut en grand secret essayer de se relever, se faire belle à tout prix en supprimant cette petite gourme qui par moment lui déparaît le front. L'Infante pour cela lui avait laissé un remède fort dangereux, qui la tua (_Luynes_, XI, 397, février 1752).

Elle fut, aux derniers moments, douce, sans fiel comme toujours. On n'entendit dans ses délires que ces mots: «Ma soeur! ma chère soeur!»

Comme elle agonisait, on alla au Roi, fort troublé, et on lui fit entendre que Dieu la sauverait peut-être, s'il voulait faire une bonne oeuvre: _supprimer l'Encyclopédie_. Il le fit de grand coeur. Le 13, après la mort, un Arrêt du Conseil légalisa et proclama la chose.

Cette grâce fut sans doute obtenue par l'homme qui avait en main la pauvre âme, les confessait tous trois, le bon P. Pérusseau.

Le Roi était comme égaré. Il se laissait conduire où on voulait. Mais il n'eut nullement l'explosion de douleur de septembre 1741. Adélaïde et lui furent troublés bien plus qu'affligés. Elle ne pleura pas, et seule de la famille elle fut exemptée d'aller au service funèbre. Si la reine fut triste, ce ne fut pas longtemps. Elle reprit le jeu le 9 mars, un mois après cette mort. Le 12, Adélaïde étant incommodée, on joue dans ses appartements (_De Luynes_, XI, 440, 455).

CHAPITRE XVI

MADAME ADÉLAÏDE--LES BIENS ECCLÉSIASTIQUES SONT SAUVÉS

1752-1756.

Les tragiques et bizarres portraits d'Adélaïde la feraient croire capable de grands crimes (que certes elle ne fit jamais). Si l'on ne sait son nom, on dit en la voyant: «A-t-elle fait la Saint-Barthélemy?»

Le vrai, c'est que le signe d'une fatalité très-mauvaise, d'une grande discorde de nature, d'esprit, de race, est là. Elle resta sauvage, extrême et violente et dans la haine et dans l'amour. Mais derrière tout cela, certain mystère physique existait qu'il faut expliquer.

Sa mère naquit, grandit dans les alarmes, les plus terribles aventures. Petite et au berceau, dans les fuites de Stanislas, on l'emportait, on la cachait. À chaque instant, on se croyait atteint par la férocité des Russes. Elle fut même un jour oubliée par ses femmes égarées qui perdaient l'esprit. Ébranlements trop forts pour une enfant qui jamais n'en revint. Son sang troublé parut impur dans ses enfants, la plupart très-malsains. Avant le mariage, elle avait des tendances à l'épilepsie. Même mariée, la nuit, agitée de peurs vaines, elle se levait, allait, venait.

Madame Adélaïde semble avoir hérité beaucoup de cette agitation. Elle eut (dans l'expression, le geste, la parole), le bizarre et le saccadé de ces tempéraments. Ni l'âme ni le corps n'obtinrent leur harmonie. Elle était courageuse, avait l'audace de sa race, avec certaines peurs enfantines (du tonnerre, par exemple). Elle avait la manie, une vraie furie de la musique, sur tous les instruments, mais tous dans sa main discordaient.

La reine aimait son père et en était aimée extrêmement, rendait sa mère jalouse. Adélaïde eut d'elle encore cela, aima éperdument son père, sans mesure ni raison. Ce fut sa sombre destinée.

À six ans, elle jura qu'elle ne le quitterait pas, se jeta à ses pieds, pleura, le fit pleurer. Seule de toutes les soeurs, elle fut dispensée du couvent. Elle resta toujours avec lui. Elle logea, vécut chez lui pendant quinze ans, dans ses belles années de jeunesse. Et après, quand il eut la dureté de la renvoyer (1768), elle resta la même.

À sa dernière maladie (horrible et répugnante), elle vint s'enfermer dans cette dangereuse chambre; elle voulait mourir avec lui.

On vit combien elle l'aimait, à l'âge de douze ans, dans sa grande maladie de Metz (1744). La famille ayant eu ordre de s'arrêter à Verdun, elle eut la fièvre, de douleur, d'impatience. Il fallut la ramener à Metz.

Ce fut un grand malheur pour cette nature passionnée de rester à Versailles, dans le mauvais air de la cour, gâtée et écoutée, et toujours applaudie. Tout ce qui chez sa mère était si contenu, chez elle eut un complet essor. Enfant, on la craignait. Elle s'emportait au moindre mot, frappait du pied. (Voyez Campan, pour l'histoire du _menuet bleu_.)

Elle n'avait que onze ans lorsque la guerre fut déclarée à l'Angleterre. Elle prit quelques louis et partit. On la rattrape, on lui demande: «Où allez-vous, madame?»--«Je vais me mettre à la tête de l'armée. J'amènerai l'Anglais aux pieds de papa Roi.--Mais comment?» Elle savait l'histoire de Judith. Elle dit: «Je ferai venir les lords pour coucher avec moi, dont ils seront fort honorés, et je les tuerai tous l'un après l'autre.--Ah! Madame, en duel plutôt?...--Papa Roi défend les duels, et le duel est un péché.» (_Rich._, VIII, 77, 78.)

Si fière, elle méprisait tout. Nul, hors le Roi, ne fut homme pour elle. Elle avait quatorze ans, quand une de ses femmes eut l'indignité de lui prêter un livre obscène, de honteuses gravures. Mais on ne voit pas qu'elle ait eu de petites faiblesses vulgaires. Sa passion innée et l'orgueil la gardaient. On la prenait par là. Ces femmes corrompues ne faisaient que parler du Roi. Sa beauté était le grand texte, même en son âge mûr où la chose était ridicule. On le voit par les madrigaux que fait pour lui la Pompadour. Dans les grandes scènes populaires où il fut nommé Bien-Aimé, dans l'ivresse de Fontenoy, la tête polonaise de l'enfant dut se prendre encore.

Nul doute qu'on ne lui ait inculqué de bonne heure ce qu'Henriette d'Angleterre (Voy. _Cosnac_) disait (et ce que tant de princes ont pratiqué dans la famille): qu'ils avaient leur morale à eux, libre de tout et de la nature même. Pourtant, dans une foi si large, un point lui semblait réservé, le droit supérieur de l'aînée. Elle fut jalouse, on l'a vu, mais pour son aînée Henriette. La Reine étant infirme, incapable des chasses et des soupers du Roi, elle croyait qu'Henriette devait y figurer. Au défaut d'Henriette, elle-même. Une crise approchait où des mesures hardies, violentes, deviendraient nécessaires. La cabale dévote connaissait bien le Roi, ne pouvait s'y fier. Elle ne pouvait plus prendre, comme Fleury, la clef de son appartement. Une autre idée leur vint, celle de lui donner un gardien, de nuit, de jour, de loger près de lui, chez lui, cette énergique Adélaïde.

L'appartement royal est fort serré. Elle n'y eût pu loger que seule, sans ses dames et son monde, aux derniers cabinets du Roi. Chose contre toute convenance, mais qui, si on l'osait, la faisait maîtresse absolue. La Pompadour était terrifiée. Un mois avant la mort d'Henriette (janvier 1752), elle fit une démarche bien singulière, de s'adresser à la cabale même, de rappeler le parti jésuite à la pudeur, et de lui faire sentir qu'il se démasquait trop. Elle osa demander comment le confesseur pouvait laisser le Roi communier dans cet état. «J'assurai que si le P. Pérusseau n'enchaînait le Roi par les sacrements (_en les lui refusant_), il se livrerait à une façon de vivre dont tout le monde serait fâché[36].»

[Note 36: _Al. de Saint-Priest, Jésuites_, chap. II.--Notez que ce mot n'a qu'un sens. Il ne s'agit que de maîtresses: on proposa une Choiseul; mais cela avorta. Et il s'agit encore moins des petites filles, de la Murphy qui ne commence guère qu'en 1753, encore moins du Parc-aux-Cerfs dont Barbier parle en 1753, mais dont la maison n'est achetée qu'en 1755. (Voy. l'acte de vente, _Le Roy, Rues de Versailles_, p. 452.)]

On fit la sourde oreille. Mais à la mort d'Henriette, en février, la Pompadour habilement sut couper court. Elle pria, demanda à genoux que Madame, si nécessaire à la consolation du roi, prît au _rez-de-chaussée_ une partie de l'appartement qui possédait l'escalier dérobé,--_en attendant_ qu'on lui fît au premier (_Arg._, IV, 448) un appartement digne d'elle. Cela gagnait du temps. Il eût fallu trois mois. La Pompadour eut soin que l'on y mît deux ans.

Machault, en cadence avec elle, contre Madame et contre la cabale, montrait combien d'un jour à l'autre on allait forcément avoir recours au Parlement. La guerre venait, les grands besoins d'argent. Depuis un an, deux ans, on se battait déjà en Amérique entre colons, Anglais, Français. Les premiers étendaient outrageusement leur Acadie dans notre Canada. Cela alla au point que (le 11 mai 1752) l'on dut autoriser les nôtres à repousser la force par la force. On eût pourtant voulu la paix. Elle était difficile dans la tentation que donnaient aux Anglais leurs cent vaisseaux, leur cent frégates. En 1748, la France était réduite... à un vaisseau!

Ajoutez l'intérieur, des troubles pour les blés, un souci personnel du Roi qui sans doute le rendait modéré. Il exhortait les prêtres à se conformer aux Canons qui n'exigent nulle part cette inquisition tracassière. Il blâmait, sans plus de succès, le Parlement pour les saisies, amendes, prises de corps, lancées contre les prêtres. Il imposait silence. En vain. Le Parlement allait toujours, offrait sa démission. Aix et Rouen suivaient, et Toulouse même allait devant, en saisissant son archevêque.

À Paris, où le Parlement est traîné par les Jansénistes, on attaque à la fois l'Archevêque, l'Encyclopédie. De Prades, un encyclopédiste qui, dans une thèse de Sorbonne, _humanisait_ trop Jésus-Christ, est décrété et s'enfuit à Berlin. Les prêtres _refusants_ sont frappés d'arrêts graves. Irait-on jusqu'à l'archevêque qui provoquait et défiait? On n'en était pas loin. Le 6 mai, scène pathétique: la famille royale, tremblant pour le martyr, vient se jeter aux pieds du Roi.

L'embarras est pour lui que les emprunts nouveaux, que les impôts de guerre exigeront l'enregistrement parlementaire. Donc, il ménage encore le Parlement. Le 31 juillet, pour lui plaire, il fait rechercher chez tous les imprimeurs une presse clandestine (qu'on sait être à l'Archevêché). Un pas de plus, le seuil sacré était franchi, et l'on allait trouver dans ce lieu vénérable la machine aux pamphlets, aux libelles ecclésiastiques. La cabale employa près du Roi un moyen puissant, l'indignation d'Adélaïde. Avec une décision brusque, surprenante à son âge (dix-neuf ans), elle quitta le logis de faveur, l'escalier si commode, et s'éloigna du Roi. Comme Achille irrité, elle se retira sous sa tente, je veux dire dans l'appartement lointain, toujours vacant, de la duchesse du Maine (_Luynes_).

Cette férocité dura un mois ou deux. Le Roi vint à composition. Fontainebleau, lieu fatal, fait toujours ces miracles. Cette fois, sans retour. Le Roi, dès ce moment, put feindre, varier d'apparence, traîner, flatter le Parlement. De coeur, d'intention, il fut pour le clergé. On ne fit rien à temps. On ne prépara rien. La guerre nous trouva désarmés.

À ce brillant Fontainebleau (le plus brillant qui fut jamais), le roi ne parlait guère. Elle parlait à sa place, et très-haut. Elle ordonnait en reine, disant du roi et d'elle: «Nous»--réglant le présent, l'avenir: «Nous ferons ceci ou cela.» (_Argenson._)

Elle avait un mordant, autant que la Pompadour en avait peu.

Elle aimait la musique, comme son frère le Dauphin. Mais, comme lui, elle était baroque. Elle apprit tous les instruments avec une ardeur furibonde. Son père souvent par jeu lui mettait dans les bras un violon (_Luynes_, XI, 168). Son excès d'ardeur, déréglée, était trop dissonante. Elle ne put arriver à rien.

La majesté surtout lui manquait et la grâce. Hautaine, s'il en fut, c'était pourtant toujours, à vingt ans, un page de quinze, un mutin petit page. Elle avait beaucoup moins le charme d'une femme que d'un ardent petit garçon, âpre, colère. La colère rend vulgaire; elle avait des mots lestes, qui n'allaient guère à son sexe, à son rang. Ses risées de la Pompadour étaient souvent très-basses. Elle l'appelait: «Maman putain.» Les petites Mesdames le répétaient. Et le roi l'entendait. Cela faisait penser à tous que c'était fini d'elle, qu'elle serait chassée de la cour (_Arg._, sept. 1752).

Que ferait-on pour elle, pour lui donner les Invalides? Elle eût voulu être duchesse, ne l'obtint pas; mais seulement prit son tabouret chez la reine, qui la souffrait chrétiennement.

Le signe le plus fort qu'on crut voir de sa chute, c'est que ses parrains, ses patrons, les Pâris, crurent prudent de lui tourner le dos (ils lui revinrent plus tard). Pâris Duverney, le guerrier de la famille, voyant venir la guerre, apporta ses offres et ses plans à l'ennemi de la Pompadour, à d'Argenson cadet. Pâris Montmartel apporta sa bourse, offrit sa caisse à l'archevêque de Paris, en cas qu'il fût saisi et frappé dans son temporel.

L'Autriche, parfaitement au courant de la situation, au moment décisif du triomphe d'Adélaïde (sept. 1752, Fontainebleau), crut que nous revenions aux alliances catholiques. Pour nous brouiller à fond avec l'Angleterre et la Prusse, elle envoya Kaunitz, le magnifique ambassadeur, attentif à se faire Français.

Un mois après Kaunitz, arriva notre infante de Parme, tout aussi Autrichienne, possédée du grand rêve de faire sa fille impératrice. Elle fut très-habile, enveloppa Adélaïde. Elle pleura dans ses bras (_Luynes_, XI, 161), ne voulut loger qu'avec elle et chez elle (où était la vraie royauté).

Tel est Fontainebleau dans ce mémorable moment. La représentation du _Devin du village_, le succès de Rousseau, applaudi de la cour, en est la forte date. Un philosophe avait contre les philosophes levé le drapeau rétrograde (le _Discours contre les sciences_), frappé sur son parti. En cette même année 1752, Frédéric fait brûler un livre de Voltaire! Quelle joie pour les dévots! Montesquieu et Buffon plient devant la Sorbonne.

Diderot, enfermé à Vincennes (1749), ne commence l'Encyclopédie qu'en prenant pour patron un ministre jésuite (1751), ne la sauve du coup de mars 1752 qu'en acceptant des censeurs prêtres. Il la continuera à travers les saisies, les défections (celle de d'Alembert, et les mortels coups de Rousseau 1757).

L'opposition a bien peu d'unité. Le Parlement n'est pas moins divisé que le parti philosophique. Avec son vieux fond janséniste et sa jeune minorité politique, révolutionnaire, il marche de travers, il boite ridiculement. Tout en attaquant l'archevêque, il attaque l'Encyclopédie; il s'affaiblit ainsi, et tue sa popularité.

Les Jésuites et leurs hommes, les meneurs du Dauphin (la Vauguyon), leur machine Argenson cadet, croyaient pouvoir oser. Leur organe indiscret, violent, madame Adélaïde, put dire: «Nous voulons... Nous ferons.»

Elle lança le roi, bride abattue, dans le plan du parti: «Exaspérer le Parlement, amener une crise où ce corps se ferait broyer. Chasser Machault, sauver les biens d'Église.»

Un coup sec fut frappé (déc. 1752). Paris était ému, indigné contre l'archevêque qui refusait les sacrements à une pauvre vieille religieuse. Que fait-on? On enlève du grabat la mourante; on la livre aux béguines du parti opposé. Paris est furieux. Le Parlement saisit l'archevêque dans son temporel, veut l'arrêter, ne peut; car il est pair, et les pairs ne veulent siéger. On remonte plus haut. On examine le droit royal d'arrestation, les _Lettres de cachet_! Discussion violente qui ne finira plus qu'à la prise de la Bastille.

Attaque au Roi. Un conseiller obscur, plus hardi, attaque l'homme même, la question brûlante des blés et des spéculateurs en blé. La majorité janséniste veut l'arrêter. En vain. Il montre qu'à côté des greniers d'abondance légaux, officiels, on cache des magasins secrets, quatre-vingts repaires d'affameurs (_Barbier_, V, 314).

Le roi aigri refuse d'écouter de telles remontrances. Le Parlement refuse de siéger, de juger (7 avril 1753).

Ce corps se sentait nécessaire. La guerre venait. Pas un moment à perdre pour les nouveaux impôts. Deux intérêts immenses étaient en jeu: En Amérique, la longue voie des fleuves qui vont du Canada à la Louisiane. Aux Indes, un vaste empire que Dupleix nous fondait, et dont le grand Mogol eût été tributaire. Mais il fallait armer; donc, avoir de l'argent; donc, ménager le Parlement. Cela fut agité la nuit du 8-9 mai.

Qui trancha? On ne sait. Mais le roi immola deux mondes.

Quand le Dauphin l'apprit, il embrassa son père (_Arg._, IV, 136).

Le 9 mai, à quatre heures, on enlève tout le Parlement.

En juin, on dit Madame enceinte (_Arg._, IV, 143)[37].

[Note 37: Même dans les journaux que l'on écrit pour soi, on pense à la cage de fer où l'auteur d'un distique sur madame de Maintenon finit ses jours, cette cage où Desforges vient tout récemment d'être mis. D'Argenson prudemment ajoute: «Les médisants le disent.» Mais dit aussi: «Le matin, elle a mal au coeur.» On accuse, dit-il, le cardinal Soubise. D'autres en nomment _un autre_ encore moins à nommer.» (_Arg._, IV, 143.)]

Ces choses ne se prouvent jamais. Ce qui est plus certain, c'est la ruine du Parlement.

Ce n'est pas l'exil débonnaire du Régent qui leur envoyait de l'argent pour faire bonne chère. C'est une cruelle dispersion. Quatre dans les cachots. Tous jetés dans je ne sais combien de villes. Un exil combiné, non contre le corps seul, mais pour appauvrir, ruiner, affamer les individus.

Le Parlement fut vraiment admirable. La Grand'Chambre que seule on avait épargnée, eut honte et se fit exiler. De là rigueur nouvelle. Tous sont cruellement exilés de l'exil. Il faut en plein hiver (avec leurs familles ruinées, tel faisant deux cents lieues!) qu'ils aillent s'interner à Soissons. Quel résultat? Aucun. Le pouvoir est vaincu. Une _Chambre royale_ qu'il substitue au Parlement reste oisive, honnie, ridicule. Personne ne veut y plaider.

Et cependant la crise arrive. Le _mob_ de Londres hurle la guerre. La _Compagnie anglaise de l'Ohio_, sur les fleuves intérieurs de l'Amérique que nous croyons à nous, établit son commerce et ses postes armés. L'assassinat d'un Français, Jumonville, envoyé en parlementaire, va commencer bientôt la grande lutte des deux nations.

CHAPITRE XVII

SUITE D'ADÉLAÏDE--FOURBERIE DU ROI--DÉCEPTION DU PARLEMENT

1753-1755

La fatale embrassade du Dauphin avait eu son fruit. Le Roi se voyait, en décembre 1753, comme perdu, ne sachant plus que faire, au fond d'un cul-de-sac, sans moyen d'en sortir. Comment rappeler le Parlement? comment le calmer, l'apaiser? Mais comment s'en passer, frapper l'impôt nouveau sans enregistrement?

Paris était terrible cet hiver. La fermeture de tous les tribunaux, le chômage du monde énorme du Palais, avocats, procureurs, greffiers, notaires et gens d'affaires, écrivains de toute sorte, affamait une classe nombreuse, et indirectement toutes les classes qui s'y rattachaient. Grande était la fermentation, et bien plus générale qu'en 1750, quand on avait crié: «Allons brûler Versailles.» Ce monde de parleurs traînait dans les cafés, ne se gênait pas, pérorait. La police, devant une telle tempête, avait peur.