Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)
Chapter 17
La France agonisante pria ces fiers seigneurs de payer quelque peu. Machault voulut d'abord que l'impôt du _Vingtième_, commun à tous, s'étendît au Clergé (1749). Puis il lui demanda une _Déclaration de ses biens_ (1750).
L'obstacle était que, nulle réforme ne se faisant dans les dépenses, plusieurs (d'Argenson, par exemple) croyaient qu'on ne ferait qu'augmenter le gâchis. L'obstacle était la défiance qu'opposaient les pays d'États, leur attache à leurs privilèges. L'obstacle était surtout la désespérée résistance du grand privilégié, du plus gras, le Clergé.
Si celui-ci eût été prévoyant, par quelque sacrifice, il se fût honoré, soutenu sur la pente où il glissait. Il préféra l'abîme. Il mit son adresse à périr. Il sut, par deux moyens, entraîner le Roi avec lui. Moyens grossiers, qui réussirent:
1º Dès qu'on parle d'argent, le Clergé, calme depuis dix ans, redevient fanatique. Il alarme le Roi, se bat avec le Parlement, reprend la guerre aux Jansénistes, aux Protestants, bref, fait craindre une Fronde.
2º Il obsède le Roi directement par la famille, employant sans scrupule l'_ultima ratio_, la seule force efficace auprès d'un homme si vicieux, l'énervante influence, l'aveugle dévouement de Mesdames qui s'y immolèrent.
Mesdames Henriette, Adélaïde, vrais jouets de l'intrigue, de la fatalité, avaient le coeur très-haut, n'avaient ni adresse ni ruse. Leur soeur l'Infante fort justement disait que c'étaient «deux enfants.» Celle-ci était tout autre formée par la Farnèse, si dépravée. C'est depuis son voyage en France (1748-1749) que le Roi vécut cyniquement à l'italienne, ne ménagea plus rien.
L'Infante, presque chassée d'Espagne, et pas encore en Italie, existait comme en l'air. Elle venait mendiante, affamée, sans chemise, demandant de l'argent, beaucoup d'argent, une grosse pension, puis des grandeurs, un trône, et le premier vacant, Naples? Espagne? Pologne? la Corse au moins. Elle était prête à tout. Ayant vu la faiblesse du Roi pour Henriette, elle, la préférée, comptait avoir bien plus. Elle disait venir pour quinze jours. Elle resta un an, serait restée toujours, si elle eût pu, eût oublié sans peine son ennuyeux Infant qu'elle n'avait presque jamais vu. Elle était partie si petite que le Roi, qui lui écrivait sans cesse, ne la connaissait pas. Il alla au-devant et eut l'agréable surprise de la trouver fort belle, grande, fraîche, parée d'une gentille petite fille. Elle avait un grand air, et ses soeurs à côté semblaient de maussades bourgeoises.
Elle avait fort bien deviné que la Pompadour, en haine de Mesdames, lui ferait bon accueil, ne lui nuirait pas près du Roi. Elle eut en effet tout d'abord (chose mortifiante pour Henriette) la chose que celle-ci demandait, que le roi hésitait de lui donner, l'appartement de l'escalier secret qui permettait de le voir à toute heure. Faveur inestimable pour l'Infante qui avait tant à dire, tant à demander.
Ce qui fut bien plus dur pour Henriette et pour la famille, c'est que la Pompadour fit chasser Maurepas (avril 1749), Maurepas, leur homme, leur ministre. La reine et ses filles en pleurèrent. Le prétexte de la maîtresse fut certaine chanson sur ses infirmités de femme, «sur les fleurs (les fleurs blanches) qui naissaient sous ses pas.» Plus, une accusation ridicule de poison, renouvelée de la Tournelle. Ce que celle-ci n'avait pu, si belle, au moment le plus tendre, la Pompadour fanée le fit, mais par l'appui sans doute de l'escalier secret à qui on ne refusait rien.
L'Infante paraissait s'établir tout à fait. Le Roi, que cela plût ou déplût à la reine, lui faisait rendre mêmes honneurs. Elle siégeait l'égale de sa mère, près de ses soeurs humiliées. Elle usait, abusait, demandait toujours davantage. Elle eut la forte pension. Il eût fallu de plus que le lendemain de la guerre, on y rentrât pour la faire reine. Reine? c'est peu. Son idée fixe était de conquérir l'Empire, de faire sa fille _impératrice_.
Funeste idée! Elle en viendra à bout, et pour cette sottise le sang coulera par torrents. Mais il y faut le temps. Sa folle impatience fatiguait, excédait le Roi. Son départ fut pour lui et pour tous un soulagement (octobre 1749).
Elle fut très-funeste à ses soeurs. Le Roi, fait au laisser aller du Midi, se lâcha, et pour le ressaisir, Mesdames durent descendre beaucoup. C'était Fontainebleau, et le moment des chasses qui finissaient le soir par de longs soupers de chasseurs où l'on buvait la nuit. Il fallut que Mesdames subissent et la fatigue de ces courses, et l'orgie, où, jeunes demoiselles, elles étaient tellement déplacées. On s'y contenait peu; car, depuis cette année, on trouva que la Pompadour même gênait: on ne l'emmena plus.
M. de Luynes, si timide, n'ose omettre pourtant ce qui crevait les yeux. À ces _retours de chasse_, le Roi n'eut plus personne que Mesdames, toutes seules, aux petits cabinets (_Luynes_, 22 déc. 1749, 12 nov. 1750).
Quels étaient ces repas? D'Argenson nous l'apprend (III, 550); il parle d'une _cuisine nouvelle_, ailleurs du goût des salaisons, âcres, irritantes, qu'elles prirent, des vins dangereux d'Espagne qu'elles buvaient. Indigne amusement de voir ces pauvres dames enivrées par obéissance. Adélaïde, si jeune, ayant six ans de moins, était vaincue sans doute par le vin, le sommeil. La malade Henriette, elle-même bientôt frappée et aveuglée, endurait cette veille et ces excès forcés qui la menèrent vite à la mort.
Une chose surprend, c'est que le Dauphin, si pieux, et qui avait tout pouvoir sur ses soeurs, n'ait pas essayé quelque chose pour les sauver, n'ait pas obtenu d'elles que, par excuse de santé ou autrement, elles éludassent cette honteuse tyrannie. Le Roi ignorait tout à fait ce qu'il était ou faisait dans l'ivresse (Voy. _Hausset_, l'aventure du privé et de la d'Estrades à Choisy). Le matin, aucun souvenir.
Versailles tâchait de ne pas voir. Mais le Roi, comme le Régent, eut besoin de montrer les choses. Parfois, ayant soupé sans elles, il lui passait l'idée de les voir, et il les voulait, mais telles qu'elles étaient, _sans paniers_ (_Luynes_, X, 173, 23 déc), dans le déshabillé de cette heure avancée.
Les paniers étaient tellement dans l'habitude, qu'une femme sans cela semblait nue. À Choisy, il était permis de s'en passer, d'aller en robe flottante (de là plus d'un scandale). Mais à Versailles, lieu de cérémonie, c'était bizarre, choquant. Elles obéissaient, et traversaient ainsi appartements et corridors, non sans pâtir sans doute, et faire pâtir aussi d'excellents serviteurs qui voyaient et baissaient les yeux.
La Pompadour, un vrai premier ministre, et partant responsable, sentait la royauté s'avilir, s'abîmer. Elle n'entreprit pas, comme la Nesle, de défendre au Roi l'orgie du soir. Elle priait qu'au moins la chose ne fût pas solitaire, dans le secret des cabinets. Elle voulait que le Roi soupât en bas, et dans une belle salle, moins fermée, qu'on faisait exprès (_Luynes_, _ibid._). Le Dauphin aurait dû, ce semble, y aider fort, obtenir par ses soeurs que l'on se rangeât à cela. Sa cabale montra une étrange immoralité, et on peut dire aussi une grande dureté pour la malade, cet instrument qu'on immolait. On voulut l'employer à mort et jusqu'au bout. Elle était bien commode pour le parti dévot. Tant muette fût-elle, on la faisait parler. On cachait le Dauphin. On montrait Henriette, comme la personne dirigeante de la famille, et _le chef du conseil_ (_Arg._, III, 311).
Tout cela était peu connu hors de Versailles. Paris savait en général que le Roi menait une vie déplorable. Le public arriéré en restait au temps éloigné, à ces vilains jeux d'écoliers, qui jadis par deux fois ont fait chasser les camarades. On disait: «C'est un Henri III.» D'autres aussi, par un pressentiment trop précoce mais non erroné, supposaient que déjà il avait commencé ces vols ou ces achats d'enfants qui n'eurent lieu que plus tard (1754-1764). On était d'autant plus disposé à le croire que des princes, seigneurs ou fermiers généraux, enlevaient, séquestraient réellement des enfants, des filles, des dames même captives (ex. Charolais, Clermont, Melun, etc.). Une fille, à Noël (_Barbier_, IV, 407), s'échappa, effarée; elle avait dix-sept ans, et on l'avait tenue dès l'enfance à l'état sauvage. Que souffraient ces victimes? On le sut par de _Sade_ (1754). Horrible histoire, certaine. Dans les razzias qu'on faisait d'enfants pour le Mississipi, l'imagination populaire s'exalta et reprit les vieilles histoires du Moyen âge, de lèpres et de bains de sang. Les enleveurs étaient des exempts déguisés. Ce mystère faisait dire: «C'est lui, c'est cet Hérode, épuisé de débauche, qui est devenu ladre et qui veut se refaire par le sang innocent.»
Il n'y a jamais eu, dans les plus sombres jours de la Révolution, un jour où le coeur du peuple ait été si atteint. Dès novembre 1749, on avait vu des filles enlevées par la police, filles publiques d'abord, puis pauvres servantes sans place ou jeunes ouvrières, et enfin de petits enfants. On dit que les archers, pour chaque tête, avaient 15 écus. Ce métier progressa. Un archer qui avait volé un petit écolier trouva plus lucratif, pour 30 écus, de le rendre aux parents (février 1750, _Barbier_, IV, 437). D'autres furent volés par des femmes, vendus à des gens riches (448.) De là, de furieuses batteries. Au quartier Saint-Antoine, un enfant enlevé crie, on sort des boutiques, on poursuit les exempts. Les gens du port leur cassent bras et jambes. Dès lors, tous les matins, la foule est dans les rues.
Au 22 mai, quatre batailles. Rue de Cléry, un commissaire a sa maison dévastée, saccagée. À la Croix-Rouge, un cocher crie qu'on lui prend son enfant. Les laquais, qui portaient l'épée, dégainent. Avec le peuple, ils forcent la maison d'un rôtisseur chez qui un archer s'est sauvé. Deux hommes y furent tués dans les caves, tout brisé. Rien de pris. On rapporta au rôtisseur son argenterie le lendemain. Autre combat aux Quatre-Nations et au Palais. Et là le peuple tend les chaînes, veut faire des barricades, brûler le commissaire dans sa maison. Il tue plusieurs archers.
Mais le combat terrible a lieu (23 mai) à Saint-Roch. Là, on tire sur le peuple, et on est forcé pourtant de lui livrer un archer qu'il a pris en flagrant délit d'enlèvement. La foule traîne le corps à l'hôtel de Berrier, lieutenant de police, puis s'arrête, se laisse amuser. La cavalerie vient, charge, balaye la rue Saint-Honoré.
Le peuple a le coeur gros. L'orage s'amoncelle. Quoique en mai, il faisait un vent sec, froid, du Nord. Chose très-grave en révolution. Sur le bruit que Berrier est allé à Versailles, la foule va au Cours l'y attendre. Plusieurs, moins patients, se mettent à dire: «À Versailles!»--D'autres: «Brûlons Versailles!» Cela chauffait très-fort.
La peur était grande à la cour. D'abord, on n'en avait rien dit. Puis, on avait dit: «Ce n'est rien.» Et là-dessus la Pompadour était venue voir sa fille à Paris, dîner chez un ami. Tout pâle, il lui dit: «Mais, madame! ne dînez pas ici. Vous allez être mise en pièces.» Elle fuit, elle vole, rentre jaune à Versailles. Tous sont pénétrés de terreur.
Le 23 mai, ce fut bien pis. Ayant toute la Maison du Roi, une armée, on tremblait. On mit des gardes au pont de Sèvres et au défilé de Meudon.
On eût dit que déjà la Bastille était prise, ou que les affamés du _6 octobre_ étaient en marche. Versailles est confondu. Les femmes se suspendent au Roi, l'enlacent. Il ne faut pas qu'il fasse le voyage de Compiègne. Qu'il reste avec ses gardes, bien entouré de sa Maison armée. Elles obtiennent que l'on n'ira pas. Puis on change d'avis. On prend le parti pitoyable d'y aller furtivement. Le soir, il couche à la Muette, puis avant le jour, rasant Paris sans y entrer, il fait son échappée qui a l'air d'une fuite. Il disait aigrement: «Qu'ai-je besoin de voir un peuple qui m'appelle Hérode?» À Paris, on disait: «Est-ce mépris? C'est peur.» Donc, tout s'envenima, et ce fut un divorce. Madame Adélaïde, «haute comme les monts,» blessée dans son orgueil, dans son amour pour son père, fut ulcérée à mort. Et elle ne pardonna jamais.
Ce nocturne passage du Roi le long des murs, on en assura la mémoire par un large chemin. Beau monument du règne. C'est le _chemin de la Révolte_.
On put juger de l'état violent où se trouvait le peuple par le mépris qu'il fit des affiches du Parlement, les injures qu'il lui adressa. Dans son irritation la foule s'en prend à tout le monde, poursuit comme mouchard, comme enleveur, le premier passant (_Barb._, 429). Rien pourtant ne calma autant que la justice du Parlement sur quelques misérables, un archer qui vendait, revendait des enfants. La foule s'amusa de voir fouetter de rue en rue des enleveuses infâmes. Elle eut plaisir à voir étrangler et brûler deux petits Henri III, je veux dire deux garçons qui trop naïvement avaient singé Versailles et les jeunes seigneurs si mollement punis (en 1724). Dure leçon pour les moeurs de cour (6 juillet). Mais en même temps le Parlement, pour relever l'autorité, consoler la police, fit pendre trois pauvres diables qui, légitimement, justement, avaient résisté.
On eut beau faire. L'autorité était blessée, à n'en point relever. Elle-même s'avilit, se contredit, se démentit. D'une part, Berrier vint déclarer au Parlement qu'il n'y avait eu nul enlèvement. D'autre part, les archers, craignant l'enquête et la potence, vinrent montrer les ordres de Berrier pour qu'on fît les enlèvements, ordres royaux qui venaient de Versailles, de d'Argenson cadet, ministre de Paris (20 juillet 1750, _Barb._, IV, 455).
Cette agitation violente donnait une grande force aux résistances du clergé, décidé à ne payer rien. Dans sa grande Assemblée qui se tenait ici, il trônait, pérorait à l'aise, voyant Paris contre le Roi, et d'autre part les États provinciaux qui ne voulaient pas plus sacrifier leurs privilèges à l'uniformité d'impôt. L'Assemblée ecclésiastique se posait fièrement le chef des résistances, le parti de la liberté. Audace révoltante en tout sens. Dans le Clergé, ainsi qu'en ces États, le haut rang écrasait le bas. Fausses et dérisoires républiques au profit des privilégiés!
Si terrible était le Clergé d'opposition républicaine, si emporté ce corps où les sots devenaient des fous, que la cour en tremblait. Plusieurs osaient parler des États généraux (imprudents idiots!)--D'autres ne parlaient pas, mais pensaient au Dauphin, au vrai roi du Clergé. Ils avaient hâte, se disaient: «Louis XV n'a que quarante ans.» Le Roi savait leurs voeux, se souvenait de Jacques Clément, disait parfois tout haut: «J'aurai mon Ravaillac.» La crainte alla au point qu'ordre fut donné à Versailles de ne laisser entrer aucun abbé (_Argenson_, III, 362).
Le Dauphin était en disgrâce. Suspect en ce moment, le lourdeau avait fait de plus une étrange balourdise, d'écrire à Maurepas, l'exilé, le futile oracle de l'intrigue, où la famille et le Clergé voyaient l'homme du futur règne. On pinça l'envoyé, valet de chambre du Dauphin. Le roi le fit fourrer aux cachots de Saumur, ne dit rien à son fils, mais le suspecta d'autant plus.
Jamais le Roi n'avait été si triste. Entouré de tant de dangers, il recula, réduisit ses demandes. Il fit dire au Clergé «_qu'il n'exigerait pas le vingtième_, qu'il se contenterait de la Déclaration des biens.» Il déclara dissoute l'effrayante assemblée, renvoya chez eux ces Brutus au plus tôt dans leurs diocèses (15 sept.).
Ainsi il retombait pour jamais dans l'impasse dont Machault voulait le tirer. Il se fermait les mines d'or, les milliards du Clergé. Les affaires étaient tristes, l'intérieur encore plus, Henriette toujours plus languissante. Un mortel ennui le saisit. Il avait beau aller, voler d'un lieu à l'autre, la tristesse l'y attendait (_Arg._). En vain la Pompadour voulut l'amuser de Bellevue, petit palais de poche, improvisé. On y joua la farce des _Pots de chambre_ (ou petites voitures) de Paris. Mais le Roi ne rit guère. Bellevue avait le défaut d'être trop bien placé, au point de mire des Parisiens qui d'Auteuil le voyaient illuminé, le maudissaient. Ils en faisaient mille contes, exagérés et faux, par exemple, qu'on y avait mis pour un million de fleurs de porcelaine. Tout cela ennuyeux. Elle aurait bien voulu le tirer de ce noir nuage par quelque jolie petite femme. Elle fit à Verrières de galants pavillons pour une ménagerie en ce genre. C'était trop tôt encore. Il était sombrement engagé dans la tragédie, un drame obscur qui n'éclata que vers la fin de février.
En octobre 1750, Henriette succombait à la situation. Les meneurs le sentaient. Il leur fallait un autre appui. Quoique le Roi eût reculé, le Clergé renvoyé n'en voyait pas moins s'écouler le délai de six mois qu'on lui donnait pour déclarer ses biens. Le Dauphin était en disgrâce, et cela au moment où, devenant majeur, il serait entré au Conseil. S'il n'y entrait, s'il n'était là pour contenir, intimider Machault, celui-ci (armé du besoin) pouvait bien passer outre, faire lui-même et par des laïques cette terrible enquête que redoutait tant le Clergé. On allait découvrir le mystère, ouvrir l'Arche, pleine d'or, étaler cette grande pauvreté du Clergé qui montait à quatre milliards.
Le temps pressait. On n'avait pas deux mois jusqu'au 28 octobre, jour décisif où l'on verrait si le Dauphin entrerait au Conseil, ou si le roi le tiendrait à la porte (et l'excluant exclurait le clergé).
Comme en septembre 1742, un miracle se fit en octobre 1750. Le Dauphin, le Clergé obtinrent ce qu'ils voulaient. Mais bien plus, le roi, le Conseil, l'autorité publique, tout alla dans un sens nouveau. Tout fut retourné comme un gant.
Explique qui pourra. Dans une révolution si brusque, je ne sens plus la main douce, faible, malade, la molle influence d'Henriette. Je sens déjà une jeune main, violente, et qui veut casser tout. Je sens celle qui emportera d'un tourbillon l'année suivante (1751), et qui en février va avoir son avènement. C'est le règne d'Adélaïde.
Enfant, elle avait rêvé d'être une Judith. Il en fallait une pour le Dauphin, pour le Clergé, pour tous les honnêtes gens. Elle dut s'avancer et sauver le peuple de Dieu.
Elle avait dix-sept ans, Henriette vingt-quatre. Elle ne l'avait jamais quittée, et révérait son droit d'aînée. Mais Henriette gisait inutile, servait trop peu la cause. On la dédommagea, on tâcha de la consoler, en lui donnant enfin sa Maison princière et royale. Elle fut enterrée dans l'honneur.
Même procédé pour Machault, avant de s'en débarrasser. Par-dessus les Finances, il eut la belle place, lucrative, de Garde des sceaux, porte d'or, porte de sortie, par laquelle il quitterait bientôt les Finances.
Cela se fit très-vite, au moment de Fontainebleau, moment trouble des grandes parties, des chasses et des _retours de chasse_ où le roi était moins lucide. On arriva le 7. Le roi mollit le 12, permit au Dauphin de venir. Le recevant pourtant il lui inflige encore une petite misère, une épreuve, demande ce qu'il pense de Maurepas. Le gros baissant la tête: «Je ne m'en souviens plus.» Le roi, content de ce mensonge, le croyant aplati, le 28, l'admit au Conseil, et d'abord aux Dépêches. Et, pour l'initier, il lui donna Machault, sa bête noire.
Mais cela ne fait rien. Cette masse de chair, même muette, pèse énormément. Car il est l'avenir. Et il n'a que faire de parler. Les ministres agiront de manière à lui plaire. Il est là le 28 octobre, et déjà en novembre, Saint-Florentin reprend la persécution du Midi. (Voy. _Sismondi_, _Peyrat_, etc.) Les troupes revenues de la guerre vont faire la guerre aux Protestants. Le sévère intendant qui pendait les pasteurs, ne suffit plus. Il faut des courtisans, des zélés, qui troublent le peuple. Celui que l'on envoie fait sa cour par une ordonnance qui veut qu'on rebaptise, qui provoque follement une inquisition des curés.
Ceux de Paris, de même brusquement réveillés, faisaient la chasse aux Jansénistes, épiaient les mourants, ne se contentaient plus d'un billet de confession. On leur faisait subir un interrogatoire. Pour réponse ils agonisaient.
On fit mourir ainsi un véritable saint, Coffin, le bon recteur qui obtint du Régent que l'instruction fût gratuite, Coffin, l'auteur des hymnes qu'a adoptés l'Église. Chose odieuse qui criait au ciel. Des rassemblements se formaient. Le peuple s'indignait, voulait intervenir. Le Parlement, dans ce cas évident où la Paix publique est troublée, appelle les curés refusants. L'un, ne daignant répondre, il le met aux arrêts. Le roi blâme le curé sans doute? non pas, le Parlement. Le roi goûte l'affront qu'on a fait à ses juges, enhardit la persécution.
Est-ce la peine de dire que la fameuse _Déclaration des biens d'Église_ qu'il exigeait va à vau-l'eau? Changement ridicule. Elle ne se fera pas pour le roi, mais seulement _du Clergé au Clergé_, tout à fait en famille, et par ses agents seuls, estimant les biens à leur guise (déc. 1750).
Que le Clergé doit rire! Il l'a échappée belle. Le voilà qui n'a plus besoin de se défendre. Il va devenir conquérant.
Et conquérant sans peine. Le roi qui le chassait en septembre, se trouve, en mai, si bien son homme, que lui-même il lui livre le droit des magistrats.
Un droit énorme, immense. Quel? la charité de Paris.
Paris, c'est un royaume de maux, d'infirmités, de vices. Par le doux mot chrétien de Charité, on entendait non-seulement _la bienfaisance_ et les hospices, mais _la pénitence_, la correction, Saint-Lazare et le nerf de boeuf (Voy. Blache), les filles, même filles de théâtre, disciplinées à la Salpêtrière, les enfants, apprentis ou pages, qu'on moralisait par le fouet, c'était un triste monde, obscur, l'_anima vilis_ infinie. Sept mille à la Salpêtrière! Le gouffre d'arbitraire était depuis cent ans soumis du moins à l'oeil du magistrat, à une certaine surveillance de la Justice. Cet oeil était gênant. On le crève un matin, si j'ose ainsi parler. Et le roi remet tout aux prêtres.
Autre chose. Minime, mais sensible à Paris. Les dons des fêtes (aux naissances des princes) ne passent plus par les mains parisiennes des magistrats municipaux. On marie six cents filles. Les dots sont données aux curés, qui les distribueront à mesure par parcelles, selon qu'ils sont contents du mari, de la femme. Belle réjouissance qui devient un pouvoir de chicane et d'inquisition!
Le roi marchait si bien, vite et roide, aux voies du clergé, que c'eût été dommage de le distraire. Le Dauphin devient admirable. Il s'assouplit. Il se fait tout petit. On dirait qu'il retient son souffle. On en est très-content. Il est tellement discipliné qu'au besoin il se prête à couvrir de son caractère, de son austérité connue, certaines choses. Le roi, allant aux parties solitaires de la Muette, Choisy, Compiègne, montant avec ses filles en voiture à Versailles, pour imposer aux langues, fait monter le Dauphin. Mais là, au bout d'un jour, le Dauphin sent discrètement qu'il peut gêner, et revient seul (_Luynes_, 1750, 4 janvier, 1er juin).
La comédie de la cabale était d'effacer le Dauphin. Ce sont Mesdames qui conseillent le roi. Elles posent en homme d'État. Leur singe, la petite Louise, une soeur de dix ans, prend la gravité d'un ministre (_Luynes_, XI, 6). On fait pour les aînées des extraits du P. Barre, de sa nauséabonde Histoire et autres. Henriette y succombe. Adélaïde en prend ce qui plaît à son père, les généalogies, le cérémonial, l'étiquette. Elle en est l'oracle. En cela, et en tout, elle prime. Elle est la favorite. La _déclarer_, c'était annoncer l'action dominante ou régnante désormais du parti dévot. Ce pas hardi fut fait le 17 février 1751. Toute la cour était sur la glace, ou glissait. Elle monta dans le traîneau royal, où l'aînée jusque-là était toujours avec le roi. Elle se fit aînée, siégea près de son père. Henriette eut le second traîneau.