Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)
Chapter 14
Union discordante, au fond, et sans solidité. Le roi de France, qui venait de mettre tout son coeur et sa sincérité dans le sot traité de famille pour l'Espagne contre le Piémont, allait maintenant s'allier à la Prusse, ce Piémont du Nord. Ce roi, tout catholique, qui tenait son Conseil chez un cardinal, chez Tencin, allait contre sa conscience jouer le rôle faux de relever le parti protestant, en s'unissant à la Prusse, à la Suède, à la Hesse et au Palatin. On pouvait croire qu'il y avait là-dessous quelque chose. Au fond que voulait-on? Une seule chose, conquérir la paix, s'aider de la pointe hardie que Frédéric voulait faire en Autriche, ne point irriter George en touchant son Hanovre, ne point fâcher Marie-Thérèse, la toucher seulement au point le moins sensible, à ses extrémités éloignées, excentriques (aux Pays-Bas), bref l'alarmer assez pour en tirer la paix et le Milanais pour l'Infante.
En tout Noailles était mis en avant et semblait diriger. Derrière était Tencin. Le Roi ne se fiait qu'au cardinal, ne parlait que de lui, disant à toute chose: «Mais Tencin le sait-il? Tencin, qu'en pense-t-il?» etc. Tout Paris le savait (_Nouvelles à la main, Rev. r. V_).
Jamais on ne vit mieux combien cette tête de roi était creuse.
Du Tencin d'autrefois, l'intrigant, le rusé, la ruse même avait disparu. Il restait un grotesque, vieux galantin fardé, la ganache amoureuse. Sa cervelle affaiblie, à travers le grand plan de l'alliance de Prusse (plan protestant), en jeta un autre contraire, tout catholique, d'une descente en Angleterre, d'une restauration des Stuarts. Le Roi y mordit fort. Il était trop visible que cette tentative si incertaine allait avoir l'effet certain de nous faire perdre les amis protestants que nous tâchions de nous faire dans l'Empire. N'importe. On passa outre. Noailles insista pour qu'on fît chef de l'expédition l'aventurier Maurice, l'homme à la mode, protestant, mais qui par là même offrait à Tencin l'appât d'une éclatante conversion. Maurice marchandait peu, eût daigné imiter Turenne. Il promit de se faire instruire (_Taillandier_). Folle de soi, l'affaire fut faite encore plus follement, comme croisade et restauration des Stuarts, ce qui devait doubler et décupler les résistances. On ne songeait pas même à s'aider de l'Écosse. Directement Maurice devait aller dans «la rivière de Londres.» Le secret était impossible. Rassembler une armée, enlever de Nantes à Dunkerque toutes les embarcations, c'était suffisamment avertir les Anglais. Ils eurent deux mois pour eux. Une grosse flotte anglaise fut mise «dans la rivière de Londres.» Les nôtres, pour passer, prennent judicieusement le moment des tempêtes, l'équinoxe de mars, et le passage est impossible.
Le ridicule qu'ils auraient eu dans la Tamise, ils l'eurent au continent. Quoi de plus sot que de ménager George en ne l'attaquant pas où il est vulnérable, en son Hanovre, mais de menacer l'Angleterre, d'alarmer ce grand peuple, d'exaspérer sa haine? Nos alliés d'Empire, les protestants du Rhin furent furieux de cette sottise catholique. Le Hessois, loin d'être avec nous, voulait, de sa personne, aller défendre l'Angleterre.
Il y avait de quoi dégoûter Frédéric. Il pouvait deviner qu'on n'agirait qu'aux Pays-Bas. Le simulacre de descente avait eu cet effet de faire rappeler en Angleterre ce qu'il y avait d'Anglais en Flandre, et l'on pouvait dans ce pays dégarni à bien bon marché réaliser le plan des courtisans, arranger pour le Roi une belle campagne, lui dire qu'il avait égalé Louis XIV son aïeul et surpassé le roi de Prusse. Qui eût triomphé? La Tournelle, sa chance, son bonheur, _son étoile_.
Frédéric s'obstinait à nous croire de bonne foi. On croit ce qu'on désire. Les belles lettres qu'il écrivait alors sont un peu juvéniles. Il y a du calcul, et le calcul de la sagesse, mais aussi très-visiblement une chaude espérance, une passion. Avec son air prudent et doucement moqueur qu'il eut toujours, il était ivre de la France. C'était entre lui et Voltaire la fraîcheur du premier amour. Il ne marchande pas les protestations à Louis XV, se posant comme inférieur même, comme allié fidèle et dévoué. Il écrit à Noailles: «S'il ne tenait qu'à moi, vous auriez pris vingt mille hommes et gagné trois batailles.» Il dit qu'il ne demande que le rôle des anciens Suédois, dont l'épée fut toute française. Tout cela est sincère. La Prusse et la vraie France auraient eu le même intérêt.
La comédie des conquêtes de Flandre par le Roi s'était faite en mai. Entouré du corps du génie (alors le premier de l'Europe), armé des foudres de Vallière et d'une artillerie supérieure, le Roi fit sa rapide et brillante promenade par des villes fort peu défendues. Courtrai, Menin, Ypres, Furnes, sont pris en trois semaines. Tout ce qui arrêta Louis XIV est trop facile à Louis XV. Tout cède à son _étoile_. Cette _étoile_ pourtant reste encore à Paris. Elle étale son deuil et pleure à l'Opéra. Elle s'établit chez Duverney, pour avoir les premières nouvelles. Elle pousse contre Maurepas qui l'a fait retenir ici les plus sinistres plaintes et des cris de vengeance. «Il faut nous en défaire,» dit-elle (lettre du 3 juin, ap. Goncourt). La reine condamnée à rester, obéit; mais la Tournelle perd patience. Elle part, sûre d'être pardonnée.
Une guerre plus sérieuse nous venait sur le Rhin. Coigny, son vieux gardien, l'avait fort mal gardé. L'Autrichien était dans l'Alsace et la Lorraine ouverte. Stanislas en danger s'enfuit de Lunéville. Pour le coup Frédéric croit que l'on va agir. Il écrit (12 juillet) au roi directement une lettre qu'on croirait d'un ami. «Il va prouver cette amitié, va partir le 13 août, et il sera le 30 à Prague. Il espère que le roi ne le laissera pas seul dans un pas aussi grave, qu'il fait en partie pour la France. Il faut frapper trois coups, en Bavière, Bohême et Hanovre, mettre Bellisle à la tête de nos armées, comme l'homme qui a la confiance de l'Allemagne. Il faudrait employer Maurice «ou quelqu'un de déterminé» pour l'expédition de Hanovre.--Et surtout cette fois agir à temps.--Mais plus de défensive; on a péri par là. L'offensive donnera le succès. Elle fut le secret de Condé, de Turenne, de Luxembourg, de Catinat, qui donnèrent tant de gloire aux armées de la France.»
Ces excellents conseils ne furent point écoutés. On donna à l'ardent Maurice le poste de l'immobilité, la garde de nos côtes. Bellisle fut retenu à Metz «pour préparer les vivres.» Deux vieillards, Noailles et Coigny, eurent le poste de l'action, la forte armée du Rhin, avec un grand renfort du Nord. Énorme supériorité sur l'Autrichien qu'on eût pu par des coups rapides accabler, enterrer en France, empêcher à jamais de rejoindre Marie-Thérèse. Les deux podagres furent chargés de cela; Noailles, lourd, gros comme un tonneau; Coigny, usé et indécis. Si l'ennemi fuyait, le suivrait-on, prendrait-on l'offensive? Notre armée d'Italie, en ce moment, en donnait bel exemple. Chevert (commandé par Conti), avec autant d'élan qu'il fut ferme dans Prague, avait vaincu les Alpes à leurs pas les plus rudes, forcé (contre le roi de Sardaigne en personne) les gorges âpres de la Stura, les batteries, barrières et barricades d'un nid d'aigle, Château-Dauphin (18-19 juillet 1744). L'armée du Rhin a moins d'ambition. Son offensive en Allemagne sera sur notre frontière même, le siège de Fribourg, à deux pas. Opération certaine que le Génie fera en tant de jours devant le roi, qui seul aura l'honneur de la campagne.
Le roi de France apprit l'invasion à Dunkerque où il se délassait près des deux soeurs. Celles-ci, amenées à l'armée dans un royal cortége de dames, de princesses du sang, y trouvèrent un accueil de risées si cruel qu'elles rentrèrent en France, ne se rassurèrent qu'à Dunkerque. Les Suisses, dans leur jargon, d'abord firent de gros rires «sur les putains du roi.» Nos soldats rechantèrent les vieux refrains moqueurs sur Montespan et Maintenon. Les honnêtes Flamands voient avec horreur ces deux soeurs dont l'aînée donne au roi la cadette, cet accord dans l'inceste. La Tournelle, toujours guindée haut, toujours reine, eût ennuyé le Roi si ses goûts de bassesse, sa trivialité n'avaient eu leur détente avec la Lauraguais, sa soeur, petite, grosse, mal tournée, cynique, un avorton rieur, qu'il appelait _la rue des mauvaises paroles_, une laide avec qui on ne se gênait pas. Il alternait ainsi de la tragédie à la farce. Plus de réserve. Il a cassé les vitres. À chaque ville, on loge les deux soeurs à portée. Tout près aussi son confesseur, le bon Jésuite Pérusseau. Non que le roi s'en serve (il ne fait même plus ses prières). Mais il le veut tout près, en cas de maladie, de mort, pour être sur-le-champ absous.
Au départ de Versailles, il tenait tellement à ne pas faire un pas sans mettre en ses bagages cet homme indispensable, qu'il ne lui donna pas le répit d'un seul jour pour se préparer.
Près de ce douteux personnage, un autre qui l'était beaucoup moins suivait le roi, son aumônier, Fitz-James, évêque de Soissons, pour l'administrer au besoin.
Caractère violent, et figure menaçante. Fitz-James, à la Tournelle, donnait l'effroi constant du parti des dévots. Ce parti la suivait. Il eut un grand régal à voir les risées de l'armée et la Tournelle en fuite, à voir cette orgueilleuse, «haute comme les monts,» poursuivie des sifflets. Pour comble, arriva à Dunkerque un témoin plus haineux, plus malin, de sa honte, celui qu'elle appelait _Faquinet_, qu'au fond elle craignait, Maurepas. Ennemi capital et de famille, qui naguère, avant sa faveur, héritant de l'hôtel où elle logeait, l'avait chassée, jetée sur le pavé. La brouille était à mort. Elle n'avait pas pu obtenir du roi son renvoi. On l'avait éloigné en exigeant qu'il fît sa tournée de ministre dans nos ports. Il eut des ailes, la fit en un moment, et quand elle le croyait bien loin, il lui apparut à Dunkerque, pour l'observer humiliée, la tenir sous son froid regard.
Voilà le roi forcé d'aller du Nord au Rhin, et précipitamment, et pour la guerre la plus terrible. Ce n'est pas la place des femmes. Mais la Tournelle avait trop peur, le voyant ainsi entouré, le connaissant si faible. Elle jura qu'elle suivrait le roi, qu'on ne l'en arracherait pas. Dans ce brûlant mois d'août, le sang déjà aigri de mortifications, de fureurs, d'orgies obligées, elle tomba malade en route, et retarda le roi. Il lui fallut, à Reims, s'aliter, se purger. La médecine lui parut si mauvaise qu'elle se croyait empoisonnée. Le roi, très-froid, porté aux idées funéraires, entretint la malade de son futur tombeau, en discuta la place. Bref, il partit devant, pour Metz.
Les deux soeurs, établies à Metz fort scandaleusement dans l'abbaye de Saint-Arnould, communiquaient avec le roi par une longue galerie de bois, que le prieur bâtit «pour que Sa Majesté pût aller à la messe.» La galerie extérieure et en vue fut plus choquante encore en barrant quatre rues. Forces murmures du peuple, justement indigné de ces plaisirs impies qui, en tel moment, narguaient Dieu.
Le 3 août, à un long souper qui dura dans la nuit, on fit boire le roi sans mesure. Excès fatal. Il s'y joignit, dit-on, un coup de soleil d'août, et très-probablement le triste abus, l'effort d'un amour refroidi auprès d'une malade au sang tourné, qui portait un germe de mort.
Le 4 août, le roi tombe. C'est la fièvre putride. Alarme immense.--Que va-t-on devenir?
On a fait cent récits de la douleur du peuple, des églises assiégées, des prières, des pleurs, des sanglots. Il est sûr qu'on gardait alors beaucoup encore de cet amour de mère que la France avait eu pour l'enfant Louis XV. Mais on a dit trop peu que, dans cette douleur entrait (et pour beaucoup aussi) la terreur de l'invasion, l'irruption horrible de ces bandes de mutilateurs, l'effroyable récit de ce qu'ils faisaient en Alsace. On les crut à Paris. Lamentable faiblesse d'une grande nation qui se croit ou perdue ou sauvée dans un homme! grand contraste à ce qu'on a vu cette année aux États-Unis. Le premier magistrat assassiné, nul trouble. Nulle crainte, et point d'émotion. Une chose éclata, c'est qu'en les Républiques la vie, la mort d'un homme pèse peu. Le salut subsiste en chose moins fragile: _l'immortalité de la Loi_. Avec la monarchie, le gouvernement personnel, on doit toujours attendre les revirements dangereux et soudains qui tiennent au hasard de la vie d'un individu.
Du 4 au 12, le mal va son chemin, et nul médicament n'agit. Les deux dames tiennent le roi, portes closes. Les princes du sang, les grands seigneurs, restent dans l'antichambre, exclus et indignés. Cependant le grand chirurgien, la Peyronie, déclare que peut-être le roi n'a pas deux jours à vivre. Il dit: «Il faut l'administrer.»
Le long et beau récit original (de Richelieu lui-même certainement _Mém._, VII) ne peut être abrégé. Seulement il ne dit pas assez combien dans ces alternatives déjà pesait le futur roi, le dauphin, que l'on attendait. Cela fait comprendre l'extrême embarras du Jésuite quand la Tournelle le pria de ne pas exiger dans la confession qu'elle fût renvoyée avec honte. Pendant qu'elle parlait il voyait le dauphin absent. Tous le voyaient, ce lourd enfant sévère, le vrai juge de Louis XV, vrai croyant, intraitable, que rien ne ferait reculer. Il arrivait. Cela enhardissait et les princes, et les prêtres. Fitz-James, pour en finir, alla jusqu'à user des moyens populaires, faisant à la paroisse fermer le tabernacle, même ameutant le peuple, enfin de sa personne à grand bruit déclarant aux soeurs que le roi les chassait.
Le roi eut une peur extrême. Il fit, dit tout ce qu'on voulait, même un peu plus encore. Les médecins l'avaient abandonné. On le jugeait perdu. On démolissait sans façon la fameuse galerie. Déjà la solitude se faisait autour du mourant. Les ministres emballaient, et les princes partaient pour l'armée. L'absence des médecins fut le salut du roi. Un empirique lui donna l'émétique. Et dès lors il fut beaucoup mieux.
La reine était venue, et il lui demanda pardon. Pour le dauphin, on craignait que la vue du successeur ne fît mal au malade. Au nom du roi, il lui fut défendu d'avancer plus loin que Verdun. Il y est le 15 août, et ses soeurs. La petite, Adélaïde, fort passionnée pour son père, se mourait d'être arrêtée là. Châtillon, le dévot gouverneur du dauphin, prit sur lui de continuer. Mais la vue du dauphin fut peu agréable à son père.
Promptement rétabli, le roi put passer en Alsace. Noailles et Coigny, inquiets, trop occupés de Metz, bien moins de l'ennemi, l'avaient (malgré leur force supérieure) laissé partir, laissé apporter à Marie-Thérèse un renfort redoutable qui accabla le roi de Prusse. Sans souci de son allié, Louis XV s'en tint à la petite affaire marquée pour but de la campagne. Il vit prendre Fribourg (octobre), ennuyé de la guerre et fort impatient de revenir à ses plaisirs.
Son retour fut une vraie fête. On lui savait un gré infini, non d'avoir rien fait, mais de vivre. L'invasion n'avait pas eu lieu. On fut ivre de joie. La cour l'appela le Bien-Aimé. Paris lui arrangea un triomphe d'empereur romain. Il entra lentement, et dans les carrosses du Sacre, pour qu'on pût jouir de le voir, qu'on se rassasiât de sa présence. Une part dans ces transports évidemment revenait à la reine, à ses douces vertus domestiques qui touchaient fort le peuple, à l'union rétablie de la famille royale. La maîtresse au contraire lui était un objet d'horreur. Au retour sa voiture fut arrêtée à la Ferté, elle faillit être mise en pièces. À Paris, elle osa aller voir la rentrée du roi, se mêler à la foule; elle fut accablée d'affronts, on lui cracha au nez. Elle rentra désespérée. Tout son orgueil l'abandonna. Elle écrivait à Richelieu (pour le montrer au roi) que, si elle pouvait rentrer, elle ne demanderait nulle vengeance, ne ferait nulle condition, se rendrait «à l'ordre du maître.» (_Rich._, VII, 51.)
Elle était à ses pieds. Mais d'autre part le Roi, qui avait vu à Metz la bonté de la reine, sa passion pour lui, qui voyait la foule si heureuse de leur réconciliation, ne pouvait qu'hésiter à rompre encore, à mécontenter tout le monde. Loin de disgracier les amis du Dauphin, il avait désigné (octobre) M. de Châtillon pour l'honorable mission d'aller recevoir la Dauphine.
Tout cela agissait si bien qu'après ce long sevrage d'amour physique, il pensa à la reine. C'était la nuit du 9 novembre. La reine était couchée. Ses femmes entendirent gratter à la porte de la chambre. Elles dirent: «C'est sûrement le Roi.» La chose était peu vraisemblable après une interruption de quatre années. La reine, fort timide (de son infirmité), en avait presque peur. Elle dit: «Vous vous trompez. Dormez.» Avertie une seconde fois, elle fit même réponse. À la troisième fois où l'on gratta plus fort, elle se décida à faire ouvrir. C'était trop tard. Le Roi était piqué. Il traversa le Pont-Royal et alla tout droit rue du Bac, où sa maîtresse demeurait (_Rich._, VII, 53).
Elle s'y attendait si peu qu'elle fut comme foudroyée, s'évanouit. Puis, sentant mieux son avantage, elle reprit toute sa hauteur. Il s'excusait. Elle dit: «Je me tiens contente de ne pas être envoyée par vous pourrir en prison. Quant à retourner à Versailles, il faudrait pour cela faire tomber trop de têtes.» À grand'peine il obtint qu'il n'y aurait que des exils. Un coup sur le duc de Chartres, en son gouverneur qui venait de se distinguer à Fribourg. Un coup sur le Dauphin, en son gouverneur Châtillon, durement exilé pour toujours. Exil des ducs de Bouillon, de la Rochefoucault, etc. Il ne disputa pas, se hâta de dire oui.
Cette nuit d'émotions de tout genre lui rendit ou doubla sa fièvre. Elle eût voulu qu'il exilât les princes, l'évêque de Soissons, qu'il chassât Maurepas. Là, le Roi résista. Il ne fut pas moins ferme à refuser ce que la Nesle avait eu seule (_Rich._, VII, 79). Ses transports, ses fureurs ne lui valurent pas d'être enceinte. De telles alternatives lui portèrent le sang au cerveau. Au matin sa tête éclatait.
Le roi, pour lui complaire, sans chasser Maurepas, imagina pour lui une cruelle mortification, une exquise torture, celle de porter à la maîtresse sa lettre d'excuse et de rappel. Le _Faquinet_ plia, s'efforça dans la honte de garder sa grâce légère, voulut baiser la main. Il n'eut de la malade qu'un mot: «Donnez... Allez-vous-en!»
Elle le croyait son assassin. Dans ses délires de fureurs, de regrets, elle criait qu'à Reims, il avait empoisonné sa médecine, soutenait que la lettre du Roi était aussi empoisonnée. Richelieu le croyait comme elle, et il l'a dit à Soulavie (VII, 72). Accusation peu vraisemblable. Maurepas, incapable de crimes autant que de vertus (comme le disait très-bien Caylus), n'usa, pour tuer l'orgueilleuse, que de ponts-neufs et de chansons. Sa vie n'avait pas l'importance de celle de sa soeur la Nesle. Sa mort importait moins au salut de l'Autriche et aux intérêts du clergé. On savait la Tournelle, ainsi que Richelieu, vouée uniquement à sa propre fortune, plus qu'aux idées d'aucun parti.
Le Roi la regretta dans la mesure de son mérite. Le 6 décembre, jour de sa mort, il alla à la chasse, il alla au Conseil et puis à la Muette souper avec quelques amis.
Il tint à peu de chose qu'une mort autrement importante ne changeât la face du monde, celle de Frédéric, que notre abandon accabla. En un mois, il prend un royaume, occupe la Bohême, mais sur-le-champ la perd. Son agent envoyé près de Noailles et de Coigny les prie d'exécuter le traité, d'occuper celle des deux armées autrichiennes qui est de ce côté du Rhin. Ils la laissent échapper. Au moins il eût fallu la harceler, la ralentir. Ils la laissent marcher, leste et libre, et rejoindre Marie-Thérèse. Le roi de Prusse était déjà embarrassé par les troupes légères de l'Autriche qui voltigeaient autour, prenaient ses magasins, ses vivres. Quand la seconde armée arriva, il se vit à la lettre noyé d'un océan de guerre. Grande et terrible épreuve pour l'armée prussienne qui eut vraiment besoin d'une solidité merveilleuse. Le Roi, dans sa retraite, fut lent et redoutable, faisant ferme ici, là prenant des postes importants, là menaçant et offrant la bataille (24 octobre). On ne combattait pas. On aimait mieux l'user, l'affamer, guettant un moment de désordre où le lion, effaré de cette âpre chasse, irait tombant dans quelque fosse. Sa garnison de Prague, qui en sort (26 novembre), meurt de froid. La moitié est gelée. Notre cruelle retraite de 1742 se renouvelle pour la Prusse (déc. 1743). Frédéric, un moment, manqua de peu la mort. Il était entré dans Kolin avec ses gardes, le quartier général et beaucoup d'embarras. Toute la plaine autour était couverte de la cavalerie des barbares. Ils chargent les gardes avancées, les refoulent, fondent dans la ville (_Trenck_). Si cette attaque aveugle eût été plus habile, le roi pouvait périr ou (pis encore) aller à Vienne.
Combien il dut maudire l'abandon de la France! Par elle il eut pourtant une grande gloire, de se sauver seul par des coups de génie. Réunir, maintenir unie une armée poursuivie de cette effroyable nuée, en combiner sans cesse le vaste mouvement rétrograde, de manière à serrer et rapprocher les corps pour arriver ensemble en Silésie, en présentant toujours un redoutable front,--là, recevoir la grande invasion à la pointe des baïonnettes, la relancer si bien qu'elle fût trop heureuse d'échapper à son tour en couchant cinq nuits sur la neige,--ce fut chose admirable, et plus que dix victoires.
CHAPITRE XIII
LA POMPADOUR ET FONTENOY--VOLTAIRE ET L'ORIGINE DE L'ENCYCLOPÉDIE
1745-1746.
L'opposition du roi et du dauphin s'est fortement marquée à Metz. Elle nous donne le fil intime de l'histoire de Versailles et de nombre de faits qui autrement seraient inexplicables.
Le roi, imprudemment, ne chasse le gouverneur du dauphin que pour lui donner un homme beaucoup plus dangereux. Jusque-là le dauphin n'avait pas son guide-âne. Il l'eut dans ce nouveau venu, la Vauguyon, homme de trente-neuf ans, et de certain mérite. Voilà l'inséparable ami du prince, ou, disons mieux, son âme, et il sera plus tard le gouverneur de Louis XVI. Dévot peu scrupuleux, il se démasquera en se faisant compère et patron de la Du Barry.
En février la Vauguyon arrive et la cour du dauphin plus que jamais est le foyer des critiques contre Louis XV. En février, le parti opposé offre au roi, au bal de la Ville, la brillante maîtresse qui, malgré le Dauphin, va régner vingt années. Le roi, fort peu séduit, ne l'accepte pas moins (de la main des banquiers, des Pâris, ses patrons), en haine de ses censeurs dévots.
Il était naturel que le roi, à la longue, las de ses hautaines maîtresses, la Nesle et la Tournelle, peut-être aussi trouvant un peu nauséabondes les facilités de Choisy, acceptât ce que jeune il avait refusé, une femme d'esprit, une intelligente amuseuse.
Mademoiselle Poisson, filleule des Pâris, et la fille du Poisson pendu (en effigie), était de race de bouchers. De là de sots lazzis sur la viande et sur le poisson. Elle n'avait nullement la fraîcheur des belles de la boucherie. Dans ses portraits, elle est gentille et fade, d'agréable médiocrité. Elle crachait le sang de bonne heure; c'était peut-être la faute de sa mère (une grosse beauté hardie et forte) qui, spéculant sur elle, la fit trop travailler. On lui fit prédire à neuf ans «qu'elle serait maîtresse du roi.» Sa mère, dont la maison attirait fort les gens de lettres, sans cesse faisait l'exhibition du prodige, vantant ses talents et ses charmes, disant: «C'est un morceau de roi.»
La mère Poisson, qui ne rougissait guère, autour de Louis XV, fit comme un siège, une attaque en tout sens. Elle l'essaya en Diane, on l'a vu. Elle l'essaya en musicienne. Elle brillait sur le clavecin, enchanta la bonne Mailly. L'effet fut tout contraire sur la Tournelle. Une dame ayant eu l'imprudence d'admirer, la Tournelle lui marche sur le pied et lui écrase un doigt.