Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)
Chapter 13
Donc le traité traînait. Une chose juge cette femme, c'est que, craignant que le Roi à la longue ne perdît patience, elle usa d'un moyen étrange, de lui donner un passe-temps comique autant qu'infâme. Elle lui envoya à sa place sa soeur, amusante et cynique, laide et drôle, qu'il eut à Choisy.
Mais le Roi enfin fait effort. La grande exécution s'accomplit. Le secours de Prague? Point du tout. Une chose bien plus importante à Versailles, l'expulsion de la Mailly (10 novembre 1742). Tencin, dit-on, en eut l'honneur. Le clergé volontiers en eût chanté des _Te Deum_. Car, tant que la Mailly restait, la Nesle n'était pas enterrée. Il y avait un coeur pour la France.
Le désastre de Prague ne fut plus qu'un fait secondaire. Marie-Thérèse y usait son armée. Elle voulait à tout prix sa vengeance. Les supplications sottes de Versailles avaient ajouté à son orgueil bouffi. Ne sachant plus que faire, nos ministres écrivent qu'il faut revenir...
Mais comment revenir?... Plus de routes. Tous les ponts détruits. Des montagnes à passer. Très-hautes, car elles versent des rivières opposées, au Nord et au Midi, à la Baltique, à la mer Noire. À ces hauteurs, le froid est redoutable. C'est peut-être ce qu'on calcula. Couler Bellisle à fond, c'était la pensée de Versailles. S'il meurt là, c'est fini; c'est l'audace insensée. S'il passe en laissant derrière lui une armée gelée et détruite, ce sera mieux. Car il vivra condamné, flétri et maudit.
Mais enfin voici l'ordre. Il faut partir. C'est la nuit du 16 décembre (1742). Bellisle dit à Chevert: «Garde tous les malades. Tu ne te rendras pas.--Certes, non, général.» Il en était bien sûr. Il se fût fait sauter.
Maintenant le voilà, l'homme de l'entreprise, ce Bellisle, qui emmène la nuit ses quatorze mille hommes, les seuls qui marchent encore, affaiblis, amaigris. C'était la miniature du retour de Moscou. Bellisle n'en fût jamais sorti s'il n'y eût eu avec lui un homme de génie, Vallière, vrai créateur de notre artillerie. On emmenait trente canons. On ne sait pas comment, mais il leur mit des ailes. Partout où les affreuses bandes de la cavalerie de l'Autriche se présentaient sur nos gelés pour faire leur petite récolte de têtes, et de nez, et d'oreilles, nos canons volants y étaient pour faire voler leurs escadrons. C'est la première fois qu'on vit ces canons animés, pleins de verve française. Le très-attentif roi de Prusse, studieux, et qui aimait son art, en profita, en fit autant, et d'un bout de l'Europe à l'autre dans la guerre de Sept Ans. Il imita Vallière, fut imité de Bonaparte.
On perdit énormément d'hommes. Mais on arriva à Égra, fièrement. On sauva le drapeau. Chevert se défendit à Prague, et si bien que Marie-Thérèse, le coeur crevé, y manqua sa vengeance, dut le laisser aller.
Le Roi, pendant ce temps, avait eu sa victoire. La victoire achetée et que d'autres avaient eue. Les chiffres parlent. Il l'eut le 10. Du 17 au 27 notre armée fut gelée. Le 19, cette fille se montra triomphante à l'Opéra qui l'applaudit. Vingt jours après, le dévoiement de Fleury évacua le peu qu'il avait d'âme. Tous en rirent, et dans l'antichambre, chez le mort même, on en fit des chansons. Chacun se sentit soulagé. Le Roi aussi. Il fut fort gai, et dansa une ronde à la Muette, d'après un air nouveau qu'on avait fait sur Maurepas, sur son sexe équivoque, son incapacité d'amour (_Revue rétr._, t. V, 213).
Cela ressemble à Charles VI.
C'est lui faire tort. Au moins Charles VI était fou.
CHAPITRE XII
FRÉDÉRIC LE GRAND--FURIE DE L'ANGLETERRE--LA TOURNELLE--LE ROI MALADE
1743-1744
Frédéric ne pouvait être accusé de nos désastres, c'est lui qui pouvait accuser. On avait constamment agi sans lui et contre lui. On l'avait laissé seul au moment décisif d'avril 1742. Certes il avait le droit de nous tourner le dos.
Cependant il n'abandonna nullement notre Empereur, rendit même à la France de signalés services dans les derniers mois de Fleury et dans le long gâchis qui suit (1743). Services, en conscience, beaucoup trop oubliés.
Il suivit en cela son intérêt sans doute; mais, reconnaissons-le aussi, sa partialité pour la France, très-forte au début de son règne. Ce sentiment intime, de son mieux il le cache. Il plaisante Voltaire et Bellisle. Mais tous ses actes sont français.
Il était un des nôtres, constamment inspiré et imbu de la France. Jusqu'à quinze ans, il est fils du Refuge, élevé par nos protestants. Excellente influence, austère, qui, plus que tout le reste, créa en lui le nerf de l'indomptable volonté. De quinze à vingt, il copia Versailles. Sa grand'mère, la spirituelle Sophie-Charlotte, qui y avait été, qui fut près d'y régner en épousant le Grand Dauphin, lui laissa trop sans doute l'admiration de cette cour. Sa charmante soeur Wilhelmine, plus âgée, qui put tout sur lui, fut élevée par une Italienne, et l'aurait fait plus que Français. La prison, la persécution du barbare Allemand son père, le changèrent, mais toujours dans le sens de la France. Il fut, dans sa longue retraite (de dix années), le disciple de nos philosophes. Les lourds convertisseurs que son père avait mis dans sa prison pour l'aplatir chrétiennement, le firent solidement anti-chrétien. _Français_ signifiait pour lui _libre penseur_. Être un roi tout français, cela lui paraissait être _roi des esprits_ et de l'opinion, grande puissance qu'il cultiva toujours et qui n'aida pas peu au beau succès de ses affaires.
Ce qui est grand en lui bien plus qu'aucun succès, c'est cette suprême victoire d'avoir, plus qu'aucun homme, prouvé, réalisé, la profonde pensée de ce siècle «_L'homme est son créateur._ Toute-puissante est la volonté pour se faire, en dépit du monde.»
Deux choses auraient pu l'annuler, les deux énervations de vices et de misère. Ce prisonnier, ce vicieux, ce misérable, ce mendiant, par-dessus tout cela, fut de bonne heure marqué d'un signe qui promet peu l'activité. Dès vingt ans, il fut gras. Il parut prendre un sens, celui des femmes et de l'amour. Ses ennemis pouvaient le croire brisé. Mais c'était le contraire; le cerveau fut doublé. La volonté terrible qui fut en lui, dompta l'inertie naturelle, en fit un type unique, extraordinaire d'activité, jusqu'à vouloir supprimer le sommeil. Solitaire dix ans à Rheinsberg, et n'ayant nulle affaire encore, il se levait déjà en pleine nuit. À quatre heures, on le réveillait, et durement, en lui appliquant une serviette mouillée. Il travaillait huit heures, portes closes, jusqu'à midi. Il lisait, pensait, écrivait. Il se trempait d'un fatalisme dur (que Voltaire en vain combattait). Il écrivait des lettres, des histoires, des mémoires, un entre autres: _Comment faire la guerre à l'Autriche._
Devenu roi (mai 1740), il se trouva recevoir de son père une bonne armée disciplinée, qui ne s'était jamais battue, de très-bons généraux, mais qui avaient peu guerroyé. Fort ridiculement on le compare à Bonaparte. L'heureux Corse eut la chance unique d'hériter de Masséna, d'Hoche, d'avoir à commander les vainqueurs des vainqueurs. Favori du destin, il reçut tout d'abord de la Révolution l'épée enchantée, infaillible, qui permet toute audace, toute faute même. L'armée de Frédéric, qui n'avait fait la guerre que sur les places de Berlin, était dressée sans doute (et sur les idées excellentes du vieil Anhalt). Mais tout cela n'est rien. Une armée ne se forme qu'en guerre et sous le feu. Son roi, non moins qu'elle novice, l'y conduisit, l'y dirigea, lui apprit plus que la victoire, _la patience_, la résolution invincible, et en réalité c'est lui qui la forma. Ce que ne fut pas Bonaparte, Frédéric le fut: _créateur_.
Bonaparte eut en main l'instrument admirable, homogène, harmonique, de la France si anciennement centralisée. Frédéric eut en main un damier ridicule, fait d'hier et de vingt morceaux, une armée composée et de recrues forcées, et d'hommes de toute nation. Il eut un pays sans frontière, bigarré, bref un monstre. C'est la création d'un besoin. Contre le monstre Autriche, il a fallu le monstre Prusse. Comment eût-il agi, ce corps dégingandé, s'il n'eût en Frédéric trouvé l'unité, le moteur?
Ses contemporains sont sévères dans leur jugement sur lui. Ils en parlent comme d'un roi. Mais il fut encore plus le grand chef des résistances européennes. Dans l'odieux moment où l'aveugle Angleterre se déclara pour Vienne et pour la catholique Autriche contre les libertés de l'Allemagne (1742), au moment où l'intrigue fit cet indigne coup d'accoupler l'Autriche et la France (1755), que devenait l'Europe sans l'homme extraordinaire qui seul la vainquit, la sauva?
Cet homme tellement maître de lui, fait un frappant contraste avec son temps. La violente Angleterre de George, l'Autriche colérique, rancuneuse, de Marie-Thérèse, la furie de Madrid, l'ineptie de Versailles, bref l'aliénation de tous, ne laisse voir qu'un homme en Europe. Un seul a son bon sens. Il a l'air du gardien des fous pour empêcher à chaque instant qu'eux-mêmes ne se blessent et se brisent.
On ne dit pas assez tout ce qu'il fit pour nous en ce moment. Il se compromit même (_Dover_). De sa personne, il alla visitant les princes de l'Empire, les engageant à se confédérer, à faire une armée neutre qui aurait couvert la Bavière, découragé la pointe que l'Autriche voulait faire en France. Son influence ôta deux armées à nos ennemis: 1º celle du Hollandais que l'Anglais voulait leur donner et que le roi de Prusse paralysa plus d'une année; 2º les troupes anglaises de Flandre que George, ce furieux Allemand et plus Autrichien que l'Autriche, envoyait à Marie-Thérèse. Pour nous sauver ce coup, Frédéric eut besoin de menacer et de dégainer presque. Il signifie à George que s'il fait un pas dans l'Empire sans l'aveu de l'Empire, la Prusse à l'instant même saisira son Hanovre. George avala sa rage. Mais sa jalouse haine pour Frédéric, s'envenimant, le fit de plus en plus, contre tout intérêt anglais, serviteur de l'Autriche, et bourreau (s'il eût pu) pour détruire la Prusse et la France.
L'Angleterre (d'elle-même calculée, raisonnable, et sérieuse dans les intérêts) avait en ce moment un accès singulier, allait comme un homme ivre qui suit non pas sa route, mais de droite et de gauche, poussée ici et là. Après la torpeur de Walpole, sous Carteret et Pitt, elle s'était éveillée de fort mauvaise humeur. Comme un boxeur méchant, fort, sanguin, qui veut des querelles, elle cherchait à qui donner des coups. Fureur instinctive et aveugle, que de façon diverse on travaillait habilement. D'une part, la banque maritime, les noirs comptoirs de Londres qui dans l'Amérique envoyaient leurs contrebandiers, commanditaient le vol, voulaient que leurs brigands fussent inviolables aux Espagnols. Il fallait écraser l'Espagne qui criait: Au voleur!--D'autre part, une masse plus désintéressée, mais sotte et violente, au nom de la _famille_, s'émouvait pour Marie-Thérèse contre l'intérêt protestant, contre le roi de Prusse. Son oncle George II était à corps perdu dans ce courant.--Un troisième mobile, commun à tout parti, c'était la haine de la France, l'idée que cette France qui flottait sans pilote allait recommencer Louis XIV, la monarchie universelle. On n'avait jamais su ici-bas ce que peut la haine tant que cette Angleterre ne donna son héros, l'enragé M. Pitt, ce furieux malade, de colère calculée. Tous les plans de ruine et de démembrement, rêves de Marlborough et d'Eugène, étaient au coeur de Pitt. Deux vieilles gens de soixante-dix ans, Stairs, Sarah Marlborough, ressuscitèrent pour hurler avec lui. Stairs, l'Écossais camus, un dogue à figure d'assassin (qui tua son frère à douze ans), avait eu à quarante la jouissance unique de marcher sur le pied, au grand roi qui ne pouvait plus remuer. Et la furie Sarah, l'impudique exploiteuse de la pauvre reine Anne, ce vampire enrichi de carnage, du sang de la France, en avait soif encore. Elle fut d'autant plus une plaideuse pour Marie-Thérèse, prête à lui donner tout. Pour son impératrice, elle courait les rues, lui ramassait l'argent, pleurait, priait pour elle. La _famille_ est en cause et la _propriété_. Vingt peuples délivrés de l'Autriche, rentrés dans le droit naturel de la liberté élective, sont proclamés par l'Angleterre la propriété de la femme, de son fruit né, à naître, de ce ventre plein de tyrans.
Dans cet accès bizarre, la terre de la Loi, l'Angleterre, se déclara contre la Loi, contre l'élection régulière que l'Allemagne unanime fit de son Empereur à Francfort. Elle biffa le choix des Allemands, nia la liberté germanique. Couronné à Francfort, et couronné à Prague, l'Empereur bavarois avait pour lui le Droit incontestablement. Force énorme, si son défenseur, si la France n'eût été trahie.
Fleury mort, l'Espagne voulait nous donner un ministre. D'autres timidement auraient insinué Chauvelin. Mais qu'en a-t-on besoin? «N'avons-nous pas le Roi?» C'est le texte qu'en choeur chantèrent les deux partis, Noailles d'un côté, de l'autre Richelieu. Merveille! le Roi parle. On le pousse, on le presse, et on obtient cela. Il parle. Il parle haut et sec. À propos de Tencin, il dit d'un ton bref: «Plus de prêtre.» Il est donc bien changé? Point du tout. Pure imitation. Il copie assez bien la sèche impertinence de Richelieu, de la Tournelle.
Il n'en reste pas moins ce qu'il fut, un jouet, l'automate de Vaucanson.
Lorsque la vieille madame la duchesse osa (février et avril) lui présenter les lettres, les mémoires francs, hardis, que lui adressait Chauvelin, on lui fit croire sans peine que cela blessait son honneur. Maurepas et Noailles, les plus intéressés à exclure Chauvelin, y réussirent sans doute par d'adroites insinuations. Le Roi, si peu sensible, indifférent même à l'outrage (on l'a vu en 1730), crut avoir de lui-même une royale colère, et fit ce qu'on voulait. Il aggrava l'exil de Chauvelin (avril), fit entrer Noailles au Conseil.
La Tournelle avait _une étoile_, et y croyait, bien sûre de faire du Roi le plus grand roi du monde (V. sa lettre dans Goncourt). Admirons les premiers effets de cette étoile: Chauvelin en disgrâce, et Noailles au Conseil.
Noailles, qui, sous la Régence, avait eu des vues saines, d'heureuses lueurs, n'avait dans sa vieillesse gardé que ses défauts, une imagination mobile, une versatilité bizarre, qui le faisait sans cesse voltiger d'une idée à l'autre. Brillante, étourdissante, sa parole était la tempête. Pour ajouter l'éloquence du geste, il jetait son chapeau en l'air (_Arg._). Bref, homme de talent et d'esprit, de vaste connaissance, sans coeur, ni fond, ni caractère, faux dévot (et flatteur de la trahison de famille), il offrait la grotesque image d'Arlequin à soixante-cinq ans.
Richelieu, la Tournelle, se montrèrent là très-lâches. Dans la terrible crise où nous entrons (avril 1743), lorsque l'invasion de toutes parts nous menace et gronde, ils laissent la famille et le parti dévot remettre à ce vieil étourdi la défense de nos frontières.
George, Marie-Thérèse, ne doutent plus de rien. Ils sont sûrs de finir en une campagne. C'est moins que la guerre, c'est la chasse, c'est la curée. Qui veut des morceaux de la France? Mais sa ruine n'est pas ce qui plaît à Marie-Thérèse. C'est bien plus la vengeance. À Prague, à Égra, on le vit. Il lui faut des Français vivants à outrager. Cette femme de vingt-huit ans, toujours grosse ou nourrice, avec sa beauté pléthorique, ivre de sang et bouffie de fureur, a beau être dévote; on voit déjà ses filles en elle et le fantasque orgueil de Marie-Antoinette, et les emportements de la sanguinaire Caroline. Elle sème; les siens récolteront. Elle fonde sur le Rhin et chez nous l'exécration du nom d'Autriche. Ses manifestes terroristes, des pères aux fils, jusqu'en 93, s'imprimeront dans la mémoire, ses menaces de mutilations, le nom de son Mentzel, choisit par elle pour aplanir la route, décourager les résistances par d'horribles excès de férocité calculée. On réclame. Elle en rit, et désavoue Mentzel en l'avançant et le récompensant. Dans ses proclamations, il dit au paysan que, _qui ne vient à lui, sera forcé lui-même de se tailler en pièces, de se couper le nez et les oreilles_. Nombre de ces barbares, sous l'habit musulman, avec charivari de tambour et de tamtam, donnaient une agonie de peur au paysan, qui dans ses cris au ciel mêlait confusément le Turc avec Marie-Thérèse.
Invasion hideuse, à laquelle le sot George, la brutale Angleterre n'eurent pas honte de s'associer. Ce grand peuple a des temps où il ne voit plus goutte, va comme un taureau, cornes basses. Le portrait ridicule que nous donne Comines des Anglais arrivant en France avec Édouard IV pour faire la guerre à Louis XI, convient (quatre cents ans après). Bravoure et gaucherie, maladresse incroyable, foi sotte à la force physique. Tel vous allez les voir à Dettingen. George, par une savante manoeuvre, veut couper Noailles d'avec Broglie, empêcher leur jonction. Et il se fourre dans une impasse. Le loup a voulu prendre, est pris. Voilà qu'il ne peut plus ni nourrir son armée, ni avancer, ni reculer.
Ce joli coup était moins de Noailles que du très-habile de Vallière qui sut placer ses batteries de façon que la masse anglaise, bien exposée en espalier sur la rive opposée du Mein, devait, défilant en arrière, subir en plein le feu, avaler tout jusqu'au dernier boulet. Qui sauva George? L'étourderie de nos brillants courtisans de Versailles. Le neveu de Noailles, Grammont, et la Maison du Roi, ne voulurent pas que l'artillerie eût l'honneur de l'affaire. Cette cavalerie dorée s'élança, elle alla charger justement devant nos canons et les empêcha de tirer. L'avant-garde, sans ordre de même, suivit ce mouvement. Nos pauvres jeunes milices, amenées d'hier à l'armée, tinrent peu, et, ce qui étonna, nos fiers gardes françaises, superbes au pavé de Paris.
Même perte de chaque côté, mais George était sauvé. Des Autrichiens allaient le joindre. Noailles, pour n'être pas saisi entre les deux, dut repasser le Rhin. Triste nécessité, et on la rendit ridicule. Le Roi dit que notre Empereur, le Bavarois, traitant avec Marie-Thérèse, il ne voulait pas les gêner et rappelait les armées de l'Empire. Cette déclaration chrétienne et pacifique de conciliation enhardit nos ennemis. Elle n'aida pas peu à décider le traité du Piémont et de Marie-Thérèse. Le Piémont sentait bien que nous étions trop Espagnols, que nous ne travaillions en Italie que pour notre fille, l'Infante. (13 septembre 1743.)
Grand coup contre Madrid, grand coup contre Versailles, c'était juste l'endroit sensible des deux cours, l'affaire de la famille. L'Infante (poussée par la Farnèse), dans sa tendre correspondance qui était constamment en route de Madrid à Versailles, dut tremper son papier de larmes. Le Roi embarrassé, voyant que le Conseil craignait de prendre avec l'Espagne des engagements compromettants, ne consulta qu'un homme, celui que la Tournelle appelait _Faquinet_, Maurepas. Il méritait ce nom. L'heureuse occasion de faire contre la France l'affaire de la famille, Maurepas la saisit aux cheveux, dressa docilement, ou plutôt copia le traité insensé. C'était déjà le _Pacte de famille_ qui mariait la France à l'Espagne, l'associait aux aventures de la patrie de Don Quichotte. Rien de stipulé pour la France, mais généreusement elle donnait _tout le Milanais_ à l'Espagne (donc guerre éternelle au Piémont).
Guerre déclarée à l'Angleterre, et dès lors maritime (la guerre jusque-là n'était qu'hanovrienne). Article grave, qui eût du faire trembler Maurepas, comme ministre de la marine; il avait construit des vaisseaux, mais en bois si mauvais que nos amiraux déclaraient qu'ils ne pouvaient tenir la mer.
Le comble de l'imprudence c'était qu'on s'engageait à ne jamais traiter avec l'Anglais _qu'il n'eût restitué Gibraltar_. Donc on fermait la porte à tout arrangement possible.
Ce fut le premier acte du _Roi gouvernant par lui-même_, acte accordé à la famille, acte de père plus que de roi. Et en même temps, chose bizarre, il en faisait un autre absolument contraire. Richelieu, la Tournelle eurent l'autorisation d'une démarche (indirecte et secrète) auprès du roi de Prusse. Le Roi sut, approuva que leur homme, Voltaire, allât à Berlin, «comme persécuté de Boyer.» Il lut et goûta même la risée que Voltaire faisait de ce Boyer, le vrai chef du clergé qui, depuis Fleury, avait la _Feuille_, c'est-à-dire en réalité donnait comme il voulait évêchés, abbayes, et tous les biens d'Église, disposait de ce fonds énorme. Ce sot gouvernait le Dauphin. Peu à peu, autour d'eux, une cour se formait dans la cour, de gens pieux qui ne censuraient pas le Roi tout haut, mais qui pour lui priaient, levaient les yeux au ciel. Tout le travail de Richelieu était de bien montrer au Roi cette cour opposée à la sienne, ayant déjà tout prêt son successeur, le petit saint, le nouveau duc de Bourgogne. D'autre part, la Tournelle avec sa hauteur, son audace, le sommait d'imiter Frédéric, d'être vraiment roi.
Il se trouvait précisément que le roi de Prusse à Berlin renouvelait l'Académie que sa grand'mère créa sous les auspices de Leibnitz. Il fut ravi de recevoir Voltaire. Il savait parfaitement la puissance de l'opinion dont Voltaire devenait de plus en plus le maître. Les tragédies de l'un et les victoires de l'autre avaient coïncidé. On jouait _Mahomet_ à Lille le jour où l'on apprit la victoire de Molwitz; Voltaire dit la nouvelle; la salle enthousiaste applaudit à la fois Frédéric et Voltaire. Acquérir celui-ci, c'était conquérir un royaume, le grand peuple penseur, dispersé, il est vrai, mais fort, et qui ne donne pas seulement la fumée de la gloire, mais toujours à la longue la réalité du succès.
Frédéric, malgré tels côtés petits ou ridicules, vu de près, saisissait au moins d'étonnement. En arrivant de France et de la molle vie de Versailles, on ne pouvait voir la vie rude et forte du roi de Prusse, son énorme labeur, sans être frappé de respect. Cet homme qui, dans les froides nuits du Nord, déjà à quatre heures du matin siégeait en uniforme (et tout botté), à son bureau, devant une montagne de lettres, de dépêches, d'affaires privées, publiques, avant qu'il fût onze heures, avait fait chaque jour ce qu'un autre eût fait en un mois. Le tout annoté de sa main pour les bureaux qui le soir même devaient avoir fait les réponses. N'ayant nulle confiance en personne, il lui fallait entrer dans un détail extrême. Seul général, seul roi, seul administrateur, il était encore juge dans les affaires douteuses. Gouvernement étrange, absurde ailleurs. Ici, comment faire autrement? Roi du chaos, d'un État discordant de pièces qui hurlaient d'être ensemble, d'un État tout nouveau où rien n'était encore, ni les institutions, ni les personnes, il lui fallait périr ou bien jouer le rôle du _Grand esprit_, de l'âme universelle du monde (_Mirabeau_). Du reste simplicité extrême. Nul faste et point de cour. Nulle crainte même que ses goûts d'artiste ne le diminuassent aux yeux des plus intimes. Il était bien sûr d'être grand.
Ce qui est amusant, bizarre, c'est qu'avec cette vie terrible, tendue de stoïcisme, il se croyait épicurien. Il était en paroles plus que mondain, cynique, imitant un peu lourdement ce qu'il croyait le ton des salons de Paris. Quant aux réalités, il est bien difficile de croire ses ennemis en ce qu'ils ont dit de ses vices. Il n'aurait pas gardé cette âme forte et ce nerf d'acier. Il n'eût pas eu dans son palais (avec la vie d'Héliogabal) pour amis personnels les plus honnêtes gens et les plus graves de l'époque, lord Keith et lord Maréchal.
Frédéric était favorable. Il se savait l'objet personnel des colères, des haines de Marie-Thérèse et de George surtout, qui, dans sa bassesse envieuse, eût voulu ruiner de fond en comble la naissante grandeur de la Prusse. Avec le misérable Auguste de Saxe, ils complotaient non-seulement de lui ôter la Silésie, mais de démembrer son royaume. L'arrangement ne fut pas difficile entre deux parties dont chacune se voyait absolument seule. C'était un mariage de nécessité, de raison.