Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 9

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Les six mille nobles de Bretagne, démocratie sauvage où tous votaient, le clergé et le Parlement (qui étaient deux noblesses encore), s'agitaient à l'aveugle au moment même où l'impôt fort réduit aurait dû calmer la province. Il était descendu de douze millions à sept (en 1718). En outre le Régent, malgré l'agitation, avait poussé la confiance jusqu'à autoriser des assemblées locales qui prépareraient le travail de l'assemblée générale (rouverte en juillet 1718). Celle-ci n'en fut que plus turbulente, et on fut obligé de la dissoudre. Pour qu'elle soulevât le peuple, il eût fallu deux choses, que les curés, le bas clergé, prêchant contre le Régent, lui montrassent sa foi en danger sous un prince si impie, et qu'en même temps une grande manifestation navale et militaire de l'Espagne apparût sur les côtes, une flotte de Philippe V sous le drapeau des fleurs de lis[7].

[Note 7: L'histoire très-détaillée et très-instructive de Coxe, tirée des sources espagnoles, fait connaître la parfaite indifférence religieuse d'Alberoni et de la reine, l'indignité des deux intrigants italiens, qui, tout en relevant l'Inquisition, rallumant les bûchers, recherchent l'alliance hérétique. Saint-Simon est curieux sur l'intérieur de cette cour, mais très-suspect. Comblé de caresses et de faveurs, espagnolisé tout à fait par la grandesse qu'on donne à un de ses fils, il peut compter pour un ami personnel de Philippe V et de la reine. Le plus vrai, le plus clair, c'est Lemontey qui nous le donne, d'après les correspondances diplomatiques. La singulière révélation d'Alberoni sur les moeurs de ce roi dévot et les complaisances de la reine, est appuyée et confirmée par ce qu'on sait d'ailleurs des remords fréquents de Philippe V, etc.--Quant à la conspiration de Cellamare, dans Lemontey, c'est un véritable chef-d'oeuvre (de même que sa peste de Marseille, son histoire du chapeau de Dubois). On serait bien mal instruit de cette conspiration, si on s'en tenait aux jolis Mémoires de mademoiselle Delaunay (madame de Staal). Elle sait tout, et ne dit presque rien. Les souvenirs de la spirituelle femme de chambre, si charmants dans ses récits de jeunesse, naïfs même dans celui qu'elle fait de sa bienheureuse et galante prison de la Bastille, sont brefs et vagues sur la grosse affaire politique et les secrets de sa maîtresse.]

Ces deux choses manquèrent également. Dubois, comme on a vu, par ses avances à Rome, divisa les ultramontains. Si beaucoup restèrent espagnols, plusieurs furent gagnés au Régent. Ils n'agirent pas d'ensemble pour soulever la Bretagne. Quand on y prit les armes (trop tard, en 1719), les meneurs gentilshommes n'avaient avec eux que deux prêtres.

L'autre condition manqua de même. Point de troupes espagnoles. L'ambassadeur Cellamare, le 30 juillet, mandait de Paris à Alberoni qu'on ne pouvait rien sans cela. Et Alberoni répondit: «L'armée, la flotte sont en Sicile.» Le 11 août, la voilà détruite, cette flotte, et l'armée quasi prisonnière, qui ne peut plus sortir de l'île.

La Vendée de l'Ouest se trouve tout au moins ajournée. La Fronde de Paris, la cour de Sceaux, les chefs du Parlement liés avec Madrid et le Parlement de Bretagne, sont blessés pour l'instant avec Alberoni.

On ne pouvait savoir le désastre espagnol que le 22 ou le 23. Les meneurs de Paris, dans l'ignorance où ils étaient de ce grand coup, croyaient pouvoir en frapper un ici. Le 18 août, la duchesse du Maine envoyait de Sceaux sa célèbre femme de chambre, mademoiselle Delaunay, pour conférer encore avec eux. Elle les vit à minuit sous le pont Royal, et, sans doute, leur donna ses dernières instructions. On méditait une chose violente, qui eût atteint de très-près le Régent, une rapide exécution qui l'aurait avili en montrant sa faiblesse, et qui eût exalté le peuple (toujours admirateur de l'audace) pour le Parlement. Sanglante expérience; mais sur un étranger, sur un aventurier, _in animâ vili_.

Le 12, on avait renouvelé un arrêt de l'ancienne Fronde (porté alors contre le Mazarin), arrêt qui défendait à tout _étranger_ de s'immiscer au maniement des deniers royaux sous peine de mort, le condamnait sans forme de procès. Law, enlevé de sa Banque, amené dans l'enceinte du Palais, eût été pendu sur-le-champ. On a douté que la chose fût sérieuse. Elle eût été impossible, en effet, s'il eût fallu un jugement en règle de ce grand corps où il y avait nombre d'honnêtes gens; mais, sur l'arrêt déjà rendu le 12, nulle procédure nouvelle n'eût été nécessaire. Les présidents, un de Mesmes, un Blamont, un Lamoignon, n'eussent eu qu'à ordonner d'exécuter l'arrêt. Law, plus intéressé que personne à bien s'informer, se crut en vrai péril, et Saint-Simon l'y crut; car il lui conseilla de se cacher, lui fit chercher asile au Palais-Royal même, chez le Régent.

La chose était énorme d'injustice et d'ingratitude.

Et d'abord d'injustice. On prenait occasion de l'irritation qu'avait causée la monnaie de d'Argenson. Mais d'Argenson était justement rival de Law. En juin, avec les Duverney, il l'avait empêché d'avoir le bail des _Fermes et gabelles_, et il l'avait pris pour lui-même.

On avait cru habile de s'attaquer à l'_étranger_. Depuis les Concini et les Mazarini, le mot était puissant pour lancer à l'aveugle la meute populaire. Grande pourtant était la différence. Ces gens entrant en France n'avaient pas de chemise et moururent horriblement riches. Law entra riche en France et sortit pauvre, en galant homme.

Les jansénistes mêmes, les honnêtes gens du Parlement, étaient ici peu délicats. Ils avaient horreur de penser qu'un huguenot pût devenir contrôleur général. Law avait contre lui toutes les branches du parti dévot. Il était protestant; il était apôtre et prophète de certaines utopies économiques, humanitaires. Ses caissiers, ses commis, étaient souvent des réfugiés, qui, forts de sa protection, hardiment étaient revenus.

Je ne dis rien encore ici de lui, ni de ses précédents, rien du _Système_. Notons seulement que Law, alors, en 1718, n'avait marqué en France que par deux éminents services, se hasardant pour nous, engageant sa bonne chance, jusque-là très-heureuse, dans notre mauvaise fortune.

Il avait débuté par un bienfait qu'on ne pouvait nier. Il avait créé une Banque qui n'exigeait des actionnaires qu'un quart en argent, acceptant pour le reste nos malheureux _billets d'État_, résidu de la banqueroute, dépréciés dès leur naissance. Dès lors, ils furent moins rebutés. Le crédit public fut un peu relevé. L'industrie, le commerce, reprirent du moins espoir. Cette Banque, par son escompte modéré, supprima l'usure. Celui qui prenait ses billets (valeur fixe, réglée uniquement sur un poids d'argent) n'avait pas à craindre les variations ruineuses que les monnaies subissaient sans cesse.

L'État, comme les particuliers, trouvait ces billets fort commodes. M. de Noailles, quoique ennemi de Law, autorisa les comptables à recevoir les impôts en billets de sa Banque. On n'eut plus le spectacle barbare de voir l'argent voyager en nature, d'exposer de grosses voitures, chargées de métaux précieux, aux attaques des voleurs. Pour éviter ce danger, on n'avait jusque-là de ressources que des traites tirées par les receveurs sur les marchands de Paris, avec un bénéfice énorme pour les uns et les autres. Les billets de la Banque firent tout cela sans péril et sans frais.

Tout était libre et sûr dans cette institution. Contre les billets présentés, on vous donnait sur-le-champ des espèces. Et tout était lumière: les actionnaires eux-mêmes gouvernaient la Banque républicainement. De là, modération, sagesse. Ces billets si recherchés, on n'en crée en deux ans que pour 50 millions.

Les choses allèrent ainsi jusqu'en août 1717, jusqu'à l'agonie de Noailles. L'État, alors, dans sa détresse regarda vers cette Banque brillante et prospère, y chercha un secours.

Plus d'un gouvernement était alors au même point, et, dans sa défaillance, imaginait de se substituer une compagnie financière. L'Empereur accueillait le plan monstrueux d'une Banque qui eût payé pour lui, mais qui aurait été un État dans l'État. Cette Banque autrichienne, fondée sur des contributions forcées, le produit des confiscations, etc., était un horrible Grand Juge en matière financière, investie du pouvoir de condamner à son profit. Law, imploré par le Régent, n'exigea rien de tel.

Il ne demandait rien qu'à la vraie source des richesses, à la nature et au travail. Il s'adressait à la puissante nature du Nouveau Monde, non à la dangereuse Amérique tropicale, mais à celle qui, placée sous nos latitudes, est encore une Europe, une _nouvelle France_, le Canada, la Louisiane. On a fort durement jugé son entreprise. Rappelons-nous ceci: il y fallait un siècle, et il n'eut que deux ans.

Dans cette création, il faut le dire pourtant, la prudence éclata moins que la générosité. Sa _Compagnie d'Occident_, fondée au capital nominal de cent millions, acceptait la condition de les recevoir en mauvais _billets d'État_ qui perdaient les trois quarts, donc valaient seulement vingt-cinq millions. Et cela même, elle ne le recevait pas; mais (à la place) une simple rente annuelle de quatre millions. Notez encore qu'elle n'avait en tout que la première année, quatre millions, pour mettre à son commerce; la seconde année, les suivantes devaient être partagées entre les actionnaires. Ces quatre millions, c'était tout!

La _Compagnie d'Occident_, quelles que fussent ses chances de ruine, pour un moment fut le salut pour nous. Elle absorba une masse de ces billets sous lesquels on pliait. Elle permit de supprimer un impôt très-lourd, le Dixième.

Le Parlement, corps très-incohérent, en grande majorité honnête, mais de peu de lumière, très-ignorant (hors de son droit civil), était alors poussé par de fort dangereux meneurs. Après l'affaire populaire des monnaies, ils avaient cru que rien ne valait mieux, pour faire sauter le Régent, qu'un vaste procès criminel où l'on atteindrait plus ou moins tout ce qui l'entourait. Dans l'enquête, commencée mystérieusement, on poursuivait pêle-mêle et Law et les rivaux de Law. On attaquait avec le grand banquier nombre de gens qui l'exploitaient, le rançonnaient. On eût voulu pendre à la fois et les voleurs et le volé.

À la tête des voleurs qui pillaient Law était la maison de Condé. Le Parlement n'osait regarder si haut. Il s'en tenait à tel seigneur, tel duc et pair, par exemple un La Force, renégat du protestantisme, agioteur, accapareur. D'autres, avec les mains plus nettes, étaient attaqués par les parlementaires dans leur dignité, leur noblesse. Le président de Novion, dans ses enquêtes satiriques, prouvait la bourgeoisie de ces faux grands seigneurs, cruellement leur arrachait leurs noms.

Ces gens exaspérés poussaient tous le Régent contre le Parlement. Déjà, le 2 juillet, il avait dit nettement, ce qui était la vérité, «que ce corps n'était qu'une cour de judicature et d'enregistrement.» Depuis un demi-siècle il n'avait eu nulle connaissance d'affaires politiques, jusqu'à ce que le Régent, en 1715, lui reconnût le pouvoir de casser, annuler le testament du roi. De là cet orgueil insensé jusqu'en août 1718. Là il fit hardiment des actes de souveraineté, mettant le Régent en demeure de le briser ou de l'être lui-même.

Le Parlement se fût moins avancé s'il avait su le 12, à son premier arrêt, le désastre espagnol du 11. Mais il fallait au moins douze jours pour que la nouvelle arrivât. Le 21, il fit le pas le plus hardi, voulant que le Régent lui rendît compte, lui donnât un état des billets supprimés. Quel jour arriva la nouvelle? Nul ne le dit; mais les faits montrent que ce fut le 23.

Byng la manda à Londres certainement par le chemin le plus court, le plus sûr, c'est-à-dire par la France. Donc, comptons trois ou quatre jours de la Sicile à Marseille, et huit de Marseille à Paris. Cela fait douze jours, et nous arrivons au 23. Le 24, un changement subit, violent en toute chose, en dit l'effet profond. Law, à son grand étonnement, reçoit non des recors pour l'arrêter, mais des députés du Parlement qui le prient d'excuser la violence de leurs collègues, d'intervenir, d'intercéder, de leur concilier le Régent.

Dubois qui, le 19, était revenu d'Angleterre, et qui, dans son intimité avec les ministres anglais, certainement savait toute chose, attendait, désirait la noyade espagnole; mais, voyant leurs hésitations, à peine il osait l'espérer. Aussi, du 20 au 23, il resta flottant, indécis, disant qu'il vaudrait mieux n'agir qu'aux vacances en septembre. Le 24, lui aussi il est changé en sens inverse, ardent contre le Parlement, actif pour l'organisation d'un Lit de justice qui, le 26, l'écrasera au nom du Roi.

La chose n'était pas difficile en elle-même. Le Parlement était fort peu d'accord; les meilleurs de ses membres savaient parfaitement qu'il avait dépassé son droit. Il s'était avancé étourdiment, et ridiculement tout à coup avait reculé. On le tenait, et par l'argent. Les charges, achetées chèrement, et qui faisaient souvent tout le patrimoine de la famille, rendaient celle-ci fort craintive. Les femmes, au moindre danger, mères, filles, épouses, priaient, pleuraient, troublaient la vertu de Caton. Il suffît d'un mot du Régent à Blancmesnil, l'avocat général, pour le paralyser, le faire bègue ou muet. Mot simple, sans menace. Il lui conseilla «d'être sage.»

Le difficile pour le Régent était son parti même, son ami prétendu, M. le Duc, la férocité d'avarice que montraient les Condés, dangereux mendiants, de ces bons pauvres armés qui demandent le soir au coin d'un bois. Quand Henri IV eut la sotte bonté de les croire et les faire Condés (malgré le procès criminel qui les fait fils d'un page gascon), ils avaient douze mille livres de rente. Ils ont, sous le Régent, dix-huit cent mille livres de rente, et dans les mains de l'aîné seul, M. le Duc. Je ne parle pas des Conti.

Avec cela avides, insatiables, grondant, menaçant en dessous.

M. le Duc dit au Régent qu'il voulait le servir, mais qu'hélas! il était bien pauvre, n'était pas établi, n'ayant que le gouvernement de Bourgogne. Il lui fallait: 1º une petite _pension_ de 150,000 livres (600,000 fr. d'aujourd'hui) comme honoraires de chef du Conseil de Régence; 2º pour son frère Charolais, un établissement de prince; 3º enfin l'_éducation du roi_ enlevée au duc du Maine.

Saint-Simon, ami du Régent, et véritablement ami du bien public, fit les plus grands efforts pour défendre le duc du Maine qu'il détestait, pour empêcher que le Roi ne tombât en des mains si funestes, si dangereuses. Il se tourna et retourna habilement, de toute manière, avec art, adresse, éloquence, pour fléchir M. le Duc. Il le trouva plus sourd encore que borgne, ferme et froid comme la mort. Dans les conférences de nuit qu'ils eurent aux Tuileries, le long de l'allée basse qui suit la terrasse de l'eau, tout ce qu'il en tira par trois ou quatre fois, revenant à la charge le 21, le 22, le 23, c'est qu'à moins de cela «_il serait contre le Régent_.»

Ainsi, des deux côtés, les Condés, trop fidèles à leur tradition de famille, voulaient régner; sinon la guerre civile. Toute la bataille était entre Condé et Condé. La duchesse du Maine, comme le grand Condé, son aïeul, la préparait, appelait l'Espagnol; et son neveu, M. le Duc, ennemi acharné de sa tante, intimait au Régent que, s'il ne lui mettait en main le Roi et l'avenir, il passerait à l'ennemi.

M. le Duc gagné, comblé, soûlé, recevant du Régent le don fatal qui pouvait perdre le Régent, était-ce tout? Oui, ce semble. Car, quoique le duc du Maine eût tant de choses en main: l'artillerie, les Suisses, deux grands gouvernements (Languedoc et Guyenne), il était tellement mou, bas, faible, poule mouillée, qu'on était sûr qu'il lâcherait tout au premier mot, se laisserait dépouiller, si l'on voulait, saigner comme un poulet. Mais on n'avait pas même à craindre d'avoir cette peine. Il était sûr qu'il s'évanouirait, disparaîtrait au premier mot.

Restait un point qui peut sembler comique; mais en réalité essentiel et de haut mystère. Si haut que Saint-Simon n'ose rien dire ici, et tire habilement le rideau. Soyons aussi discrets, modérés, convenables; s'il en faut parler, parlons bas.

Ce qui restait de douteux et de grave, c'était la volonté du Roi.

Le Roi avait huit ans. Idolâtré au point où nul roi ne le fut jamais, maladif, entouré de tant de soins, de tant de craintes, se sentant si précieux, le point de mire et le centre d'un monde, il était déjà étonnamment sec, froid, muet, dédaigneux, indifférent à tout, et bientôt l'idéal de l'égoïsme malveillant. Il n'aimait rien, personne, ni Villeroi, ni le duc du Maine. Et pourtant, si l'affaire eût transpiré d'avance, on eût pu faire agir l'enfant d'une manière bien dangereuse. Villeroi l'aurait aisément effrayé de la révolution qu'on préparait, du bouleversement des Tuileries, de l'arrivée de M. le Duc, une figure qui faisait peur. Sans nul doute il aurait pleuré. Quel beau coup de théâtre on eût vu, si, en plein Parlement, quand on lui eut demandé sa volonté, au lieu d'une muette inclinaison de tête, il avait prononcé un _Non!_ Presque tous l'auraient appuyé, et plus qu'aucun, Villars. Grande scène d'effet miraculeux. La voix de ce petit Joas aurait paru celle d'en haut. Villeroi sanglotant aurait fait Josabeth, et Villars le fidèle Abner. Orléans risquait fort de rester Athalie.

Le secret, l'imprévu, la surprise, ici, c'était tout. Elle était difficile. Villeroi couchait dans la chambre du roi, et le duc du Maine dessous. Le fils de Villeroi, capitaine des gardes, était dans les Tuileries. Or c'était aux Tuileries même (et non au Parlement) que devait se faire le Lit de justice. On ne tendit la salle que le matin même à six heures, avec si peu de bruit, que Villeroi, à huit, n'avait rien entendu.

Le Conseil de Régence s'assembla. Mais d'avance il était dompté. Le duc du Maine, averti d'un péril (et ne sachant lequel), était déjà blanc comme linge. Il fut ravi de pouvoir s'échapper, s'enfuir chez lui. On avait charitablement averti Villeroi et Villars qu'ils pourraient bien être arrêtés. Ils en mouraient de peur. Le second, si brave à la guerre, ne craignant le fer ni le feu, avait tant peur d'un petit séjour à la Bastille, qu'en quelques jours il en maigrit.

On croyait le Régent peu capable de résolutions violentes. Mais quand on le vit tellement d'accord avec cette sinistre figure, M. le Duc, on crut que tout était possible. Chacun baissa la tête. Tout passa sans difficulté.

Un seul danger restait. Villeroi pouvait, s'échappant, parler au petit roi, troubler l'enfant craintif, préparer la scène de larmes qui aurait tout perdu. À cela, le Régent trouva un remède bien simple, odieux, il est vrai, ridicule. Ce fut de tenir prisonnier le Conseil de Régence. Il défendit de sortir, et quelques-uns essayant d'échapper, aidé de Saint-Simon qui lui servait de chien de garde, il se posta au seuil, se constitua sentinelle et geôlier.

Enfin arriva le Parlement, bien morne et tête basse, en écolier qui tend la main pour les férules. Il vint à pied pour émouvoir la foule, mais le peuple ne bougea pas. Il reçut sa leçon de cet ex-lieutenant de police, d'Argenson, qu'il avait lui-même parfois tancé, censuré de si haut. Au nom du roi, il fut durement renvoyé à ses petits procès, à la poussière du greffe. Défense de s'occuper de l'État. Puis il apprit la chute des bâtards, du duc du Maine, tombé du rang de prince, réduit à son rang de pairie, dépouillé de l'Éducation. L'étonnement, l'abattement, le désespoir des meneurs, tout est, dans Saint-Simon, peint avec une joie furieuse qui, tant ridicule qu'elle soit, en plusieurs traits touche au sublime. On voit pourtant que cet insulteur violent, haineux, du Parlement, ne connaît pas ce qu'il insulte. Ce grand corps, si mêlé, comptait d'honnêtes gens, austères de moeurs, qui applaudirent à la dégradation des enfants du double adultère. Il ne manquait pas de bons citoyens qui, malgré leurs préjugés parlementaires, auraient applaudi le Régent s'il eût poursuivi leurs chefs intrigants, éclairci leurs rapports avec Madrid, avec l'insurrection qui couvait en Bretagne.

La déroute du Parlement fut suivie de près de la destruction des Conseils. Personne n'y prit garde. Ces soixante-dix ministres, la plupart grands seigneurs, s'étaient montrés parfaitement incapables ou inutiles. Deux classes d'hommes ainsi disparurent des affaires, convaincus d'impuissance,--les juges routiniers, ignorants et bornés,--les grands plus paresseux, fats, impertinents, rétrogrades. Donc, plus d'hommes. Voilà la France qui nous reste de Louis le Grand. Mais il faudra bien peu de temps pour que les idées, les systèmes, les audaces de l'esprit nouveau, fassent germer du sol les nouveaux hommes, les suscitent du fond de la terre.

Sur le théâtre, on ne voit que Dubois qui devient secrétaire d'État. Ministère peu glorieux, mais nécessaire peut-être, dans un moment d'exécution, et dans une crise de police. Il ménagea la coterie de Sceaux, la duchesse du Maine, quoiqu'il la tînt déjà par ses agents secrets. Les rigueurs se bornèrent à l'enlèvement de trois parlementaires qu'on enferma pour quelques mois.

Le Régent n'était pas pour les mesures sévères. En cet unique jour d'effort et de vigueur, il s'était montré un peu faible. Même en frappant, il regrettait le coup. Il eut le coeur percé (il le disait lui-même) de ne pouvoir agir contre le duc du Maine, qu'en atteignant son frère, le comte de Toulouse, bon et digne homme qu'il aimait. Il lui laissa son rang, ses honneurs pour la vie.

Il fut bien plus sensible encore aux larmes de la soeur, madame d'Orléans, tellement attachée au duc du Maine et au rang des bâtards. Quoiqu'on le laissât très-grand prince, avec tant de gouvernements et d'établissements, elle pleurait jour et nuit, comme si l'on eût tué son frère. Toute sa vie elle avait travaillé pour lui et contre son mari. Cette fois elle ne désespérait pas de surprendre sa facilité débonnaire, de lui faire faire quelque fausse démarche qui relevât le duc du Maine. Elle sortit de sa vie immobile où elle restait enfermée et couchée, s'enivrant toute seule (dit Madame) trois fois par semaine. Elle voulut être femme encore, essayer ce qu'elle pouvait. Un peu replète, à quarante ans, elle avait quelque chose d'une seconde jeunesse, même des joues rebondies, dont Madame se moque par une comparaison cynique. Depuis cinq ou six ans, sans rapport avec son mari, elle n'en avait pas eu d'enfant. Elle se montra, dans sa douleur, extrêmement habile. Elle, si sèche, l'orgueil incarné, qui, dans sa langueur affectée, laissait tomber un mot à peine, elle devint tout à coup éloquente, humble, douce, finement flatteuse, s'excusant de pleurer, lui disant «que l'honneur extrême qu'il lui avait fait de l'épouser dominait en elle tout autre sentiment.» Parole caressante, timide, d'épouse et de femme modeste qui rappelait de meilleurs jours, faisait soumission, non sans délicatesse, et s'avançait pudiquement.

Une telle scène d'intimité, humiliante d'elle-même, l'était bien plus encore parce qu'elle se passait devant un tiers, devant celle qui la connaissait le mieux, l'aimait le moins, sa fille. La duchesse de Berry, dès l'enfance, détestait sa fausseté. Elle avait vu alors la servitude, les dangers de son père, l'espionnage de sa mère, ses rapports à madame de Maintenon. Du haut de son audace et de ses vices hardis, elle regardait, avec haine et mépris, ces vices lâches. Elle était venue justement pour soutenir son père, l'empêcher de mollir.