Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
Chapter 8
C'est l'intérieur de cette cour, l'obscure chambre du roi et de la reine, qui seuls en ce moment illuminent l'histoire. Saint-Simon, dans son ambassade, put voir de près, ayant été reçu par eux avec confiance, et presque familiarité. Favorisé, comblé, admis à tout, il put voir, entendre beaucoup. Devant lui, ils causaient de sujets un peu étonnants dans une cour si dévote, de prélats scandaleux, de leurs moeurs à la Henri III. Alberoni en apprend davantage. À son passage en France, il dit au chevalier de Marcien que Philippe V, dans sa vie sensuelle et sombre (celle au reste des nobles, Espagnols, Italiens du temps), usait largement des licences conjugales autorisées des casuistes.
Ces docteurs, dont les livres sont le parfait miroir de la vie du Midi, furent forcés de bonne heure de mollir là-dessus. En présence des monstrueux scandales qu'affichaient tant de princes et de princes d'église, avec leurs petits favoris, leurs pages ou enfants de chapelle, ils accordent infiniment aux libertés intimes du mariage. Dès lors rien ne paraît. Tout retombe sur la discrète épouse. Elle n'a pas à s'inquiéter. C'est sainteté à elle de pécher par obéissance. De Navarro à Liguori, en deux siècles, on la plie, muette, aveugle, à toute chose. En la femme, et la femme unique, s'épuise l'infini du caprice. Les cent maîtresses du Régent, les trois cents nonnes portugaises de Jean V, ne sont rien en comparaison de ce que ces maîtres autorisent, au ménage espagnol du plus grave intérieur, entre le lit et le prie-Dieu.
Une chose, chez ces docteurs subtils, est très-malsaine, c'est que leurs équivoques, et jusqu'à leurs réserves, sont autant de tentations. Ils accordent aux préludes des libertés glissantes qui vont fatalement droit à ce qu'ils défendent. Comme au bord de l'abîme, même la peur de tomber fait qu'on tombe. Mais dans la chute aucun repos. Le remords même est corrupteur. Il fait que le péché garde une âcre saveur et ne s'affadit pas, et le repentir même titille la tentation.
Nous venons de décrire ici Philippe V. Né honnête, et gardant une certaine loyauté de la France que n'a pas toujours le Midi, il a naïvement exprimé tout cela. Avec sa première femme, la vive Savoyarde, qui le tenait de haut, il ne fut qu'un mélancolique, enfermé, un peu maniaque. Avec la flatteuse Italienne, qui avait son but personnel, intéressé, et se courbait à tout, il eut de singuliers orages et de scrupules et de remords.
Ce but, tout politique, était souvent contraire à la foi de son mari. On l'a vu, en 1715, quand elle exigea qu'il s'offrît comme allié à l'hérétique. Et on le voit ici, en 1718. Au lieu de faire ce que ce prince dévot eût préféré certainement, au lieu de tenter d'abord la grande affaire romaine et catholique, l'affaire du Prétendant, elle l'oblige d'aller (malgré le pape) en Italie. Vrais tours de force, où elle ne pouvait réussir qu'en émoussant la conscience du roi par des arts énervants et de sensuelles complaisances qui le faisaient céder, mais le laissaient fort agité.
Elle avait déjà vingt-sept ans, avait eu deux couches de suite; de plus, la petite vérole, dont elle resta marquée. Le pis, c'est qu'elle avait maigri, n'était plus «la grasse Lombarde, bien empâtée,» l'idéal de Philippe V. On est tenté de croire qu'elle baissa. Dans une maladie, en la nommant Régente, il annulait cette régence par un pouvoir illimité qu'il donnait à Alberoni.
Elle restait très-agréable, et reprit fortement le roi. Élégante amazone à la guerre, à la chasse, elle changeait de sexe et de figure, pour ainsi dire. Avec des modes fantasques, qu'elle se faisait faire à Paris, sous un justaucorps d'homme qui lui marquait sa fine taille, elle semblait un enfant gracieux, mignon page italien. Gentille créature, joueuse comme un petit garçon, mais d'enfantine obéissance, soumise comme une petite fille.
L'énervante fascination, morbide, sous des formes si douces, absorba, acheva Philippe V. Mais, loin qu'il reposât dans son néant, il y trouva de plus en plus la fièvre, incessamment souffrant et stimulé de ces mauvaises faims de malade que nulle satisfaction n'apaise. En vain il l'avait à toute heure; en vain il la tenait sous son regard, passive, subissant même sans murmure certaines gênes un peu humiliantes de la vie de prisonnier. Nulle échappée. Aux fêtes ou dévotions de couvents, ils n'étaient pas moins enfermés, seuls au fond d'une obscure tribune. Dans leurs petites courses de chasse, dans ces déserts sinistres qu'on appelait maisons de plaisance, même prison. À chacune de ces maisons se retrouvait exactement la petite chambre de Madrid, et l'étroit petit lit, jusqu'à la garde-robe, «toujours, l'une à côté de l'autre, les deux chaises percées de Leurs Majestés Catholiques.» (_Saint-Simon._)
Alberoni dit durement: «Il la pervertissait.» Mais comment? perverti par elle, insidieusement provoqué. Plus bas elle pliait, plus relevée elle exigeait des choses contre la conscience ou l'humanité même, qui (on va le voir) furent des crimes.
Les douces règles des casuistes, les vastes indulgences du bon Père Daubenton et des confesseurs italiens rassuraient tout à fait la reine; elle riait, elle était gaie, badine. Le roi restait troublé. Il eût pu, d'après leurs maximes, pour une pénitence minime (une prière, un jeûne, une aumône) se calmer et dormir à l'aise. Mais, quoi qu'on pût lui dire, il avait cette faiblesse de consulter son âme, d'écouter la voix intérieure. Parfois il éclatait en bruyantes crises de remords qui n'embarrassaient pas peu la reine. Souvent on l'entendit pleurer, demander pardon aux muets témoins de la chambre, j'entends les saints bonshommes qui étaient figurés dans la tapisserie. Ces larmes, ces agitations, qui ne faisaient qu'amollir le pécheur, par un cercle fatal, le ramenaient aux chutes; il se croyait damné, et n'en péchait que davantage.
Comme le roi de Portugal, il exigeait que chaque soir l'absolution du moins le blanchit pour la nuit. Autrement toute approche des choses saintes lui paraissait un exécrable sacrilége. Un matin qu'un prêtre lui disait la messe dans sa chambre à coucher, ignorant son état de conscience, voulut lui faire baiser la _paix_, le roi s'indigna tellement, qu'il se jeta sur lui et faillit l'étrangler. Que dit le roi! On ne le sait. Mais la reine, humiliée, qui tremblait de fureur, s'écria: «Prêtre, si tu le dis, tu es mort.»
Alberoni, qui avait commencé sa fortune au privé de Vendôme, et qui plus tard amusait le roi de contes gras, eût bien voulu, en continuant son métier de bouffon, s'insinuer encore aux petits secrets du ménage. Il se serait fait craindre, eût pris ascendant sur la reine. Mais la porte sacrée de la chambre mystérieuse avait son chien, son dogue, la nourrice, grossière et violente, qui, s'il hasardait d'avancer, outrageusement le repoussait.
La reine, ne sachant rien, n'apprenant rien du dehors que par cette nourrice, ignorant l'Espagne et le monde, se figurait que ce royaume était redevenu en deux ans l'empire de Charles-Quint. En réalité, la surprenante activité d'Alberoni avait créé une belle flotte et une armée non sans valeur. Le revenu avait augmenté, parce qu'ayant supprimé les priviléges de l'Aragon et de la Catalogne, on faisait payer ces provinces. Qu'était-ce pour une grande guerre? Qu'étaient les petites réformes qu'avait pu faire Alberoni? Au fond, très-peu de chose. L'Espagne n'en était pas moins épuisée, stérile, un cadavre. L'ingénieux résurrectionniste la remettait debout, mais pour la faire choir sur le nez.
Ce qui trompait encore Madrid, c'étaient les romans insensés, les folles promesses qui venaient de la France par toutes sortes d'intrigants. Tout cela misérable. Reprenons d'un peu haut, mais en datant soigneusement.
À son avénement, le Régent avait promis aux princes du sang, à M. le Duc, qu'on ôterait aux faux princes, bâtards adultérins, le droit de succéder au trône que leur avait donné le feu roi. Cela fut exécuté en juillet 1717, et dès lors la duchesse du Maine, née Condé, et tante de M. le Duc, mais furieuse de voir son mari descendre, implora l'appui de l'Espagne.
Elle avait des amis au Parlement (le président de Mesmes et autres). Elle en avait dans la noblesse, où deux hommes ruinés, Laval et Pompadour, étaient déjà en rapport avec Cellamare, l'ambassadeur d'Espagne. Enfin, elle s'adressa au grand trio jésuite qui avait gouverné à la fin de Louis XIV. L'un des trois, le père Tournemine, lui donna un baron Walef, aventurier liégeois, peu sûr, fort étourdi, qu'elle envoya à Philippe V.
On voulait que ce prince mît le feu aux poudres en écrivant au Parlement et demandant les États généraux. La lettre, ayant fait son effet, aurait été suivie d'une armée espagnole.
Le Régent savait tout. Dans l'automne de 1717, il fit lui-même avancer des troupes vers les Pyrénées, encouragea les grands d'Espagne qui voulaient chasser l'étranger (Alberoni, la reine), s'emparer du roi, des infants. Seulement il refusait d'autoriser le coup qui, seul, eût tout tranché, l'assassinat d'Alberoni.
La corruption, la faiblesse du Régent ne peuvent faire qu'on oublie le contraste de sa douceur avec la férocité de ses ennemis. Tandis que dans leurs pamphlets on le désignait à la mort, lui, il était si peu haineux, qu'averti qu'un conspirateur violent, M. de Laval, était pauvre, il pensa que peut-être il ne conspirait que par misère, et lui donna une pension. Laval ne la refusa pas, mais il conspira de plus belle.
Tout en voulant obtenir de l'Espagne ce désarmement sans lequel il était impossible d'avoir la paix européenne, il négociait longuement, obstinément, pour les intérêts de son ennemie, la reine d'Espagne, quant aux successions de Parme et de Toscane. Cette dernière affaire irritait fort l'Autriche, et retarda longtemps les choses. Torcy (copié par Saint-Simon) dit que les Impériaux regardaient le Régent comme partial pour l'Espagne et refusaient de s'y fier.
Et cependant il fallait se hâter. Paris était fort agité. Il l'était par l'odieux des mesures financières que prenait d'Argenson, et par les menées des partisans du duc du Maine, par les résistances ouvertes du Parlement, par les sourdes intrigues des ambassadeurs étrangers.
D'Argenson, qu'on croyait ami de Law et conseillé par lui, dès qu'il entra au ministère, passa à ses ennemis, et, publiquement associé à une compagnie rivale, fit ses propres affaires avec une audace effrontée. Il donna le bail des _Fermes et gabelles_, à qui? à lui-même, ministre, représenté par son valet de chambre!
Cet homme de police, abusant de sa vieille réputation de dureté, et bien sûr d'être craint, n'eut ni ménagement ni pudeur. D'un coup il éleva la valeur de l'argent de 40 à 60, payant 60 livres avec 40 (empochant 20). Il fit un filoutage hardi sur la refonte des monnaies.
Le Parlement saisit l'occasion. Il défend d'obéir (20 juin 1718). Il appelle à lui les corps de métiers. D'autre part, d'Argenson envoie aux marchés des soldats pour faire prendre sa monnaie. Refus, violences et batteries.
On publiait alors, on lisait avidement les beaux Mémoires du cardinal de Retz. Tout ce qui aimait le mouvement regrettait de n'être pas né du temps de la Fronde. La petite duchesse du Maine, avec sa ridicule académie de Sceaux, les gens de lettres qui lui prêtaient leurs plumes, n'étaient guère propres à agir sur le peuple. Si pourtant le monde des Halles, poussé à bout par l'affaire des monnaies, s'était levé, si les Parlementaires s'étaient mis à sa tête, nul doute que le vieux Villeroi ne leur eût donné le petit roi. Villars eût appuyé de sa glorieuse épée, de sa renommée populaire. Et qui sait? le Régent se serait trouvé seul, ayant contre lui le roi même.
Cette cabale d'Espagne n'était pas tant à dédaigner. Des gens loyaux, comme Villars, ne croyaient pas du tout trahir en appuyant Philippe V, le frère du duc de Bourgogne, prince honnête et pieux, qui, sans nul doute, eût sauvegardé les droits de l'enfant Louis XV. Ils se sentaient en tout cela fidèles à la pensée du feu roi.
Le Prétendant, pour qui Louis XIV écrivait encore à son lit de mort, avait son agent le plus sûr, le duc d'Ormond, caché près de Paris. Il était en rapport avec les ambassadeurs d'Espagne et de Russie. Dans le récit prolixe, obscur, mal lié, de Torcy, on voit que les rapports d'Alberoni avec le czar et Charles XII, interrompus un moment, se renouaient. Il ne dit pas la cause de ces variations qu'a révélées Alberoni. Rien n'eût pu faire renoncer celui-ci à son plan du Nord. Même en juin, par Paris, il envoya un émissaire à Charles XII.
Le czar était tout Espagnol en ce moment par sa haine de l'Autriche, par son extrême crainte que la France ne prit avec elles des engagements définitifs. Le Régent l'amusait, faisait croire et à l'Espagnol et au Russe qu'il n'était pas décidé à signer. Mais, dès le commencement de juillet, le comte de Stanhope, confident du roi George, était arrivé à Paris, et, dans une parfaite intimité, ils avaient réglé la future _Quadruple Alliance_.
Le vrai sens de ce traité était celui-ci: la France, l'Angleterre et la Hollande commandaient, au besoin, _exécutaient_ la paix définitive.
L'Autriche, victorieuse des Turcs, bouffie de ses victoires, et qui rêvait toujours et l'Espagne et les Indes, on l'obligeait enfin d'y renoncer, en recevant un joli joyau, la Sicile.
Malgré l'Autriche, on assurait à la reine d'Espagne pour ses enfants, non-seulement la succession de Parme, mais celle de Toscane. Clause obstinément repoussée de l'Empereur, à qui les ports de la Toscane semblaient une porte ouverte par où la France rentrerait à volonté en Italie.
L'Autriche refusa longtemps, et même, après avoir signé, elle voulait encore revenir sur ses pas. L'Espagne refusa bien plus obstinément encore. Alberoni, pressé là-dessus par les Anglais, se fâcha, menaça. Il croyait les tenir par l'intérêt commercial, croyait que les ministres et les chefs politiques n'oseraient, par une rupture, compromettre les banquiers, marchands et armateurs de Londres, qui exploitaient l'Amérique espagnole.
Il se trompait. George, avant tout, voulait servir l'Empereur et ne ménageait rien. Les grands meneurs anglais voulaient frapper la marine d'Espagne, frapper Philippe V, affermir le Régent. C'était leur homme. Il ne tenait pas à eux qu'il ne fût plus que Régent. L'ambassadeur anglais, Stairs, à la mort de Louis XIV, aurait voulu qu'il se fît roi.
Stairs avait préparé le traité. Vers le 1er juillet, le comte de Stanhope, confident de George, mais qui avait aussi la pensée des chefs du Parlement, arriva à Paris, et put dire au Régent des choses qui ne s'écrivent point: Premièrement, qu'une forte flotte anglaise suivait celle d'Espagne, pour l'empêcher d'agir, sinon pour la mettre au fond de la mer. Deuxièmement, que, quelle que fût la faiblesse de George pour l'Empereur, le lien fort, unique, de l'Angleterre était avec la France; qu'elle traiterait au besoin avec elle pour contraindre l'Autriche à la paix.
Et les Anglais n'entendaient par la France que celle du Régent et de la maison d'Orléans. Le Régent seul leur donnait confiance contre le Prétendant, contre les Jacobites, contre la guerre civile, contre les coups de main que l'Espagne et le czar pouvaient tenter sur eux, en leur lançant un Charles XII.
On a dit qu'en cela ils ne voulaient rien autre chose que se faire ici un vassal. Mais en réalité c'était pour eux une question de vie et de mort. L'opinion, en France, était, je l'ai dit, généralement faussée et pervertie. Elle s'intéressait au roman du Stuart. Beaucoup mêlaient sa cause à celle du roi d'Espagne. Des hommes, en divers genres, illustres ou éminents (comme Villars, Saint-Simon, Torcy), étaient de coeur Jacobites, Espagnols, donc absurdement rétrogrades. Stanhope et Stairs, qui voulaient Orléans (quels que fussent ses vices, et ses faiblesses pires encore), étaient dans la vraie voie du siècle et du nouvel esprit.
Tout fut conçu à un souper qui (chose bien significative) eut lieu dans la maison natale et patrimoniale des Orléans, au palais de Saint-Cloud. Ce palais, alors si petit, logeait l'été toute la famille, Madame, mère du Régent, sa femme, souvent sa fille. Elles reçurent Stanhope et le traitèrent. Cette fraternisation solide et qui semblait définitive se fit à la table de famille. On se sentit dès lors bien ferme contre les mouvements de Sceaux, du Parlement. On avait la sécurité d'un joueur qui s'amuse et tient les cartes encore, mais qui déjà a gagné la partie. Et quelle partie? la grande, celle de la couronne; on la voyait si près! on croyait la toucher. Vive joie, moins pour le Régent (fort désintéressé) que pour les trois princesses, pour l'orgueil impérial de sa mère, pour l'ambition profonde, souffrante, de sa femme, et bien plus pour la folle ivresse de la duchesse de Berry. Elle crut Orléans déjà roi, et (comme un fait de cette date le prouve trop malheureusement) elle perdait tout à fait l'esprit.
Nous reviendrons là-dessus. Remarquons seulement que ni l'excès du vice, ni la bonne fortune n'endurcissait le Régent. Il eut, à ce moment (peut-être attendri du bonheur), un rare mouvement de bonté. Il eut pitié de l'ennemi.
Quoiqu'il lui fût hautement désirable que l'Espagne fût coulée à fond, quoiqu'un grand coup frappé par l'Anglais sur Alberoni dût aussi effrayer, abattre ici ses ennemis, il fit, par son agent, Nancré, avertir cet aveugle au bord du précipice. Il le pria de ne pas se perdre, de ne pas lui donner, à lui Régent, cet avantage décisif et cruel.
Nancré ne trouva à Madrid que des sourds et des insensés. Ils nageaient en pleine victoire. Victoire peu difficile. Le duc de Savoie, qui avait encore la Sicile, mais qui était près de la perdre ou par l'Espagne ou par l'Empereur, en retirait ses troupes. Vainqueur sans combat (3 juillet), le pavillon d'Espagne flotte à Palerme. La conquête paraissait certaine. Mais les preneurs risquaient fort d'être pris. Les Anglais n'en faisaient mystère. Stanhope lui-même (24 juin), plus tard l'amiral Byng, arrivé à Cadix, avaient fait dire aux Espagnols qu'aux termes des traités, à tout prix, on défendrait l'Empereur.
L'envoyé des Anglais serrant de près Alberoni pour obtenir une réponse, celui-ci ne décida rien de lui-même. Il a dit, après sa disgrâce: 1º qu'il eût voulu retarder et ne faire la guerre qu'après s'être assuré de plus grandes ressources; 2º qu'il n'eût pas voulu qu'on commençât par l'Italie, mais par l'affaire du Prétendant. Or, c'était justement l'Italie que voulait la reine, et à tout prix, sur-le-champ. Elle était si aveugle, qu'elle ne voulait de la Sicile que comme d'une conquête préalable qui lui ferait faire celle du royaume de Naples. Le pape s'y opposait: chose grave pour Philippe V. N'importe. La fée dangereuse, sans doute par un coupable échange de honteuses faiblesses, avait acheté celle-ci. Le triste roi remit tout au destin, et sobrement répondit à l'Anglais: «Que Byng exécutât ce qu'avait commandé Sa Majesté Britannique.»
Cruelle, imprudente parole! Il était aisé à prévoir que, de ce mot, il noyait son armée. Cette brave armée d'Espagne qui, pour lui obéir, était en pleine mer, en tel danger, ne lui inspirait-elle donc aucune pitié?
Pouvait-il croire qu'une marine créée d'hier tiendrait contre la vieille marine anglaise? Jadis, les Basques, il est vrai, si étonnamment hasardeux, firent du pavillon espagnol le premier du monde. Philippe II les découragea, et, dans l'affaire de l'Armada, les soumit à ses Castillans. Philippe V les découragea, et, dans cette affaire de Sicile, confia de hauts commandements à des intrigants jacobites, des aventuriers irlandais.
Du reste, les moyens humains semblaient fort secondaires. On comptait sur le ciel, et l'on exigeait un miracle. On sommait Dieu d'agir. L'Inquisition à ce moment fut terrible d'activité. En une seule année, cent et quelques personnes furent brûlées vives, quatre cents autres diversement suppliciées.
Des Juifs ou Maures, des misérables qui se croyaient sorciers, des _luthériens_ (libres penseurs), voilà ce qu'on brûlait. Jamais de vrais coupables. L'Inquisition était fort douce pour le libertinage. Sodome était ménagée à Madrid beaucoup plus qu'à Paris. En 1726, un homme fut brûlé ici en Grève pour une faute que les juges, en Espagne et en Italie, négligeaient comme peccadille, affaire de confessionnal. On payait cela avec quelque aumône aux couvents, quelque délation, un service au clergé.
Les pêcheurs, quoi qu'ils fissent, expiaient par un fanatisme cruel, horriblement sincère, par le dévouement à l'inquisition.
Madame de Villars vit, aux auto-da-fé, des seigneurs sauter des gradins, tirer l'épée, piquer, larder les victimes hurlantes, qu'on précipitait au bûcher.
Le roi, s'il n'agissait, du moins assistait, présidait, avec sa gracieuse reine. Un tel jour expiait des nuits. S'ils avaient des scrupules pour les péchés d'hier ou ceux qui se feraient demain, ils les compensaient par leur zèle, mettaient aux pieds de Dieu et les douleurs des autres et le petit supplice de voir tant de choses effroyables.
Ils comptaient que le ciel, touché de ces offrandes, bénirait leur expédition.
Certes, si les sacrifices humains, la chair brûlée, pouvaient lui plaire, jamais il n'eût dû être plus favorable.
Cette flotte d'Espagne allait rendre la Sicile aux moines qu'avait chassés le duc de Savoie, et y raviver les bûchers. Tout lui réussissait. Elle avait pris Palerme et elle allait prendre Messine, quand elle se vit suivre de près par Byng, par sa flotte, plus forte en canons. Byng avait demandé un armistice de deux mois et ne l'avait pas obtenu.
Le 11 août, l'amiral d'Espagne, incertain de ses intentions, avait quitté Messine, se trouvait devant Syracuse. Il voit Byng aller droit à lui, couper sa flotte, et, sans tirer encore, pousser ses vaisseaux au rivage. Un d'eux fit feu, et donna à l'Anglais le prétexte qu'il désirait.
Coïncidence singulière.
Le même jour, 11 août, le comte de Stanhope, premier ministre d'Angleterre, arrivait à Madrid voulant sauver Alberoni. Les vives plaintes du commerce anglais l'avaient changé, lui faisaient craindre une rupture avec l'Espagne. Il venait traiter, mais trop tard.
L'immense désastre avait eu lieu. Surpris et séparés, ne pouvant même combattre, les Espagnols, avec toute leur vaillance, furent irrésistiblement poussés à la côte, ou coulés. Un de leurs capitaines irlandais s'enfuit le premier. Plusieurs vaisseaux furent mis en feu. Vingt-trois périrent ou furent pris, avec 700 canons et 5,000 hommes. Byng renvoya les officiers, s'excusant froidement «de ce malentendu, pur accident, survenu par la faute de ceux qui tirèrent les premiers.»
Cruel, déplorable désastre,--mais qui faisait la paix du monde.
La mort de Charles XII qui survint en décembre, en fut une autre garantie.
Elle ne fut qu'un peu retardée en 1719, par notre courte expédition d'Espagne et celle des Russes en Suède. Elle arrivait fatalement.
Un seul homme rit. Ce fut Dubois.
La France fut touchée. Et l'homme du Régent, Nancré, qui seul eut le courage de l'apprendre à Alberoni, ne le fit qu'en versant des larmes.
CHAPITRE VI
TRIOMPHE DU RÉGENT SUR LES BÂTARDS ET LE PARLEMENT
Août 1718.
Madame de Maintenon, dans sa pieuse retraite, octogénaire et si près de sa fin, suivait de l'oeil les destinées du duc du Maine, son élève, ne désespérait pas de voir renverser le Régent. Elle accueillit avec bonheur la nouvelle des agitations de la Bretagne (24 janvier 1718). Les conjurés de Sceaux comptaient en profiter. M. de Laval, en Bretagne, M. de Pompadour, en Poitou, voulaient créer _une Vendée_.