Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
Chapter 7
Mais d'Aguesseau, poli, doux et respectueux, n'eût pas dit un tel mot. D'autre part, le Régent savait peu se fâcher. Il y eut certainement autre chose. Pour le bien de l'Église et la chute des Jansénistes, pour faire Riom un prince, on ne disputa plus, on fit trêve aux scrupules. L'accord dont parle Soulavie dut avoir son entier effet.
Ce moment se caractérise de deux façons fort expressives:
D'abord, les dons faits à Riom pour le rendre patient. Le Régent lui donna le gouvernement de Cognac, lucratif et sans charge, avec un nouveau régiment et le plus brillant de l'armée: _Dragons Dauphin_.
Il lâcha à sa fille tout ce qu'elle aimait le plus: les honneurs de la royauté et l'humiliation de sa mère.
L'étrange publication de _Daphnis et Chloé_, faite à ce moment même, dut donner à penser. De 1714 à 1718, il avait gardé pour lui seul ce monument d'art (ou de volupté) dans le mystère du portefeuille. Mais alors il l'en tire, fait sa confidence au public.
Ce livre en dit beaucoup. Ce ne sont pas là les amusements qu'un solitaire fait pour lui-même. Tant de détails charmants, caressés d'un crayon ému, ne sont pas des caprices, mais des choses d'amour pour l'unique et l'aimée. Le texte, comme on sait, naïf en apparence est très-attendrissant, mais de tendresse si faible que l'amour ne veut ce qu'il veut. Chloé est courageuse, veut donner le bonheur; Daphnis résiste, n'ose, craint de la faire pleurer. Mollesse byzantine ou faiblesse excessive, comme d'une mère pour une enfant chérie.
Il lui donna alors un bien autre don qu'aucun livre,--un homme, et le grand magicien, le seul qui eût l'âme du temps. Il venait de nommer Watteau _peintre du roi_ (en 1717), et il le mit à la Muette pour peindre et décorer la _petite maison_ où il avait placé l'idole, au plus près de Paris, pour l'y voir à toute heure.
Ce peintre des _fêtes galantes_ (c'était son titre officiel), si justement goûté pour ses pastorales délicieuses, ses ravissants Décamérons, avait autre chose en dessous. Son portrait est d'un grand garçon sec et âpre, d'air peu rassurant. Méchant? non. Mais il a souffert. Ce temps terrible a trop mordu. Il est exquis, maladif et _sinistre_ (mot de Laurent Pichat). Dans ses dessins, dans ses _Études_, il y a des choses trop senties. Il ne pourra pas vivre, car sa pointe lui perce le coeur. Voyez même ses dessins d'enfants, ces petites filles malignes et d'avance si _aiguisées_. Voyez ces femmes _amères_, si fâchées, si chagrines au fond. Elles ne pleurent que de peur d'être laides. Mais qu'elles ont souffert! pauvres soeurs de Manon Lescaut! L'amour vendu se venge. Qui se consolera de l'amour?
La scène dont parle Soulavie dut se passer à la Muette,--non pas au Luxembourg, où régnait la confidente de Riom,--encore moins à Saint-Cloud, où résidaient Madame et la duchesse d'Orléans.
La Muette (la _Meule_ d'abord, puis _Muette_ ou discrète) était la maison du capitaine des chasses du bois de Boulogne, mais arrangée par un riche financier avec les recherches du luxe privé, que n'avaient nullement les maisons royales.
Dans quel état Watteau vit-il cette maison? Où en étaient alors les arts du mobilier, si admirables dans ce siècle? Ils n'ont pris leur essor qu'après Law, chez les enrichis. Mais déjà le changement capital a eu lieu. L'ancien grand lit français, solennel, incommode, où recevaient les dames couvertes de dentelles, ce lit en plein salon, avec sa barrière, sa ruelle, où passaient les privilégiés, cela n'existe plus. Le lit serre la muraille, bientôt, frileusement, se blottit dans l'alcôve.
Le lit perd de son importance. La femme s'est levée en ce siècle. Elle n'est plus couchée; elle est _assise_. Des sièges moelleux sont inventés. Des sièges à deux commencent, où deux amies pourront causer dans l'intimité tendre.
Le changement des modes précède celui du mobilier. En 1718, Dubois, comme séduction diplomatique, a porté aux dames de Londres nos riches robes à parements d'or. De Londres, il nous revient la jupe ballonnée, mode anglo-allemande, que nos Françaises allégent et font tout aérienne. Dernier coup aux gênes maussades, aux solennités du grand règne. De la vieille prison à la Maintenon, on a déjà rogné la partie supérieure, la haute coiffure échafaudée. Le corset seul résiste, mais la jupe est émancipée.
L'ancien fourreau, étroit, serrait la personne en dessous, et s'était encore surchargé (vers 1700) d'une trousse extérieure, pesante aux reins et échauffante. Aux moindres occasions, il fallait quitter tout. Gêne si incommode, dit Saint-Simon, que madame de Soubise ne s'y soumit jamais. Au contraire le ballon, largement évasé derrière, donne aisance aux mouvements. Ses cercles de baleine, souples, infiniment minces, se prêtent en tout sens, et reviennent d'eux-mêmes par leur propre élasticité. L'appareil, si léger, loin de peser, soulève. La femme, en ballon, va légère, désormais comme ailée, oiseau qui pose à peine.
Et c'est là justement ce qui choquait les Jansénistes. Ils regrettaient la pesanteur dont nos aïeules avaient été lestées. La démarche trop libre, disaient-ils, n'a plus d'équilibre. Elle flotte, elle nage incertaine. En chaire, ils allaient jusqu'à dire qu'une telle mode si complaisante, de facilité moliniste, était un défi aux hasards, une excuse aux défaites, à ces chutes presque involontaires, où l'on n'eût pas glissé s'il fallait vouloir tout à fait.
Grand embarras pour les dames jansénistes, placées entre l'anathème et le ridicule de garder les vieilles modes. Par un juste milieu, elles portaient de petits ballons, qui auraient bien voulu, eux aussi, se gonfler, mais restaient timidement à la mesure des audaces prudentes, gênées, contenues, du parti.
Les autres gonflèrent sans mesure. Les ballons donnaient aux grandes de la majesté. Ils affinaient les grasses et les faisaient paraître minces. La reine de l'époque, madame de Berry, n'était nullement une ombre transparente. Elle donna l'essor à la mode. Cette royale ampleur, commandant à la foule et se faisant faire place, pompeuse aux galeries, aux descentes solennelles des escaliers, allait merveilleusement aux prétentions superbes qu'elle étalait alors.
L'envieuse rivale, l'infiniment petite duchesse du Maine, vraie naine, fut accablée. À son étroite cour de Sceaux, étouffée, elle s'agitait, faisait écrire, dessiner, chansonner. Dans ses pamphlets et ses caricatures, la fille du Régent est roulée dans la boue. Dans l'une, salement cynique, Riom possède et le Régent soupire; il lui mange les mains de baisers. Mêmes attaques et plus furieuses dans les _Philippiques_ de Lagrange-Chancel, qui vont venir à la fin de l'année. Ajoutez certaines malices, respectueuses en apparence, d'autant plus injurieuses. Un M. Serviez traduisait, compilait, pour les dédier au Régent, les _Vies des douze Impératrices_, de Messaline, etc. Voltaire achevait son _Oedipe_.
Ce grand moqueur n'avait que vingt-trois ans. Pour certaine satire contre Louis XIV qu'on lui attribua, il venait de passer un an à la Bastille, où il avait rimé quelques chants de la _Henriade_, et son imitation, faible et facile, de la tragédie de Sophocle. Sorti de prison en avril 1718, il avait hardiment demandé au Régent de lui dédier sa pièce. C'était un de ses tours. De même que plus tard il offrit l'_Imposteur_ (Mahomet) au pape, il offrait l'_Inceste_ au Régent. Sans être directement de la coterie de Sceaux, il en avait l'écho et l'influence par la maison où il vivait le plus, celle du vieux maréchal de Villars. Il lui faisait sa cour, écoutait ses récits, dont il fit son _Louis XIV_. Ce château enchanté, près de Melun, tenait Voltaire par son Alcine, la belle et jeune maréchale de Villars dont il se croyait amoureux. Elle était quelque peu dévote, donc contraire au Régent.
Voltaire fut aisément animé et lancé. Par lui on prépara, pour être jouée en novembre, la pièce qu'on supposait terrible, et dont la représentation serait (on l'espérait) une torture pour la princesse, pour le Régent une humiliation.
C'était peu le connaître, peu connaître le temps. Dans cette violente échappée des libertés nouvelles, toute chose audacieuse, contraire au monde ancien, tant fût-elle hardie et cynique, était fort peu blâmée. Rien n'étonnait. On souriait, et c'était tout.
D'après nombre d'exemples illustres du siècle précédent (déjà cités), l'inceste était vice de prince, fort bien porté et à la mode. On l'érigeait en théorie. Montesquieu, qui alors écrivait ses _Lettres persanes_, publiées peu après, hasarde, entre autres paradoxes, l'excellence des amours antiques entre proches parents et surtout l'union du frère et de la soeur (Histoire d'Aphéridon et Astarté).
Le Régent, loin de démentir les bruits qui couraient, les satires, faisait, disait plutôt ce qui pouvait les confirmer. Vers avril 1718, il dit, d'un coeur trop plein, un mot que ne comprit pas Saint-Simon: Que les fameux _soupers_ l'ennuyaient désormais, qu'il aimait mieux vivre en famille.
Une folie non moindre que cette étrange passion l'avait saisi à ce moment, la découverte d'une prodigieuse mine d'or: le merveilleux Système qui changeait en or tout papier.
Le Moyen âge, avec la foi, avec du pain, un mot, un souffle, sut faire Dieu. Law ne voulait qu'un peu de foi pour diviniser son papier, en tirer l'or, ce dieu du monde, susciter la nouvelle Hostie.
Il soufflait. Et déjà les Billets de la Banque, ses actions du Nouveau monde, fortement se gonflaient et montaient de valeur. La fortune soufflait avec lui.
Folie, fortune, ces mots vont bien ensemble. Éole engendra ces deux soeurs.
Chacun a lu les pages scintillantes où Montesquieu admire le puissant fils d'Éole, qui sut si bien souffler. Mais personne, je crois, n'a remarqué que Watteau, bien avant les _Lettres persanes_, avait dit tout cela, et mieux.
Dans une admirable arabesque, le dieu de l'air, aux ailes de zéphyr, vient amoureusement couronner un objet charmant, qui, sur d'épais coussins (par le procédé de Virgile), conçoit de l'air, et déjà gonfle. Quel en sera le fruit? aérien? direz-vous.
Non, dans l'arabesque voisine, le fruit fleurit, une vraie rose, une beauté voluptueuse, la Folie. Pour la première fois, la Folie costumée décemment, richement, et l'on dirait en reine, la Folie fraîche et grasse (ce que n'a fait nul peintre), comme fut la fille du Régent.
CHAPITRE V
ALBERONI ET CHARLES XII--DÉFAITE D'ALBERONI--LA PAIX DU MONDE
1718.
La forte laideur de Dubois, c'est sa dualité étrange et violemment contradictoire. Véritable Janus, il montre deux faces opposées, deux politiques, au dehors, au dedans.
Il joue en même temps deux pièces dont chacune se moque de l'autre, en est la satire, la dérision. Grande fatigue pour l'histoire, qui, plus elle est fidèle, plus elle paraît inconséquente. Cela rappelle le laborieux amusement de Léon X qui, sur son théâtre, divisé en deux scènes, à la même heure faisait jouer la Mandragore et je ne sais quelle autre facétie de Machiavel.
À l'intérieur, Dubois, tendre pour les Jésuites, amant de la Tencin, est épris de la Bulle. Il prend leur d'Argenson, sacrifie d'Aguesseau, Noailles. Il leur lâche la main dans leur plus cher plaisir, la chasse aux protestants.
Il est donc bien zélé pour Rome? c'est le contraire. Tout le travail de sa diplomatie, le sens de ses traités de Triple et Quadruple Alliances, c'est d'exclure à jamais les candidats de Rome, le Prétendant et l'Espagnol des trônes de France et d'Angleterre; c'est d'affermir ou de fonder la dynastie protestante et la dynastie _libertine_, la maison de Hanovre, la maison d'Orléans. De concert avec l'hérétique, il accable l'Espagne, la vraie puissance catholique, lui brûle ou noie son _Armada_, met au fond de la mer ce dernier espoir du papisme.
Aussi fort raisonnablement les Ultramontains, peu touchés de ses sourires, de ses caresses, des avances serviles qu'il leur faisait pour le chapeau, restaient ou Espagnols, ou Autrichiens, ennemis de Dubois et de la Régence. Au moment même où le Régent prit leur homme pour ministre, les gros Jésuites, le Comité des trois qui gouvernaient, leur secrétaire, l'intrigant Tournemine, liaient les deux conspirations, celle de Sceaux avec celle d'Espagne; et le nonce Bentivoglio, dans un pamphlet atroce, condamnait le Régent à mort et le marquait pour le poignard.
Rome, faible, caduque, idiote, serrée, étouffée de l'Autriche, n'osait encourager l'Espagne, son meilleur défenseur, son champion. Elle était effrayée de l'audace plus qu'aventureuse d'Alberoni. Elle comprenait peu ses vrais amis. Mais, par une peur instinctive, elle sentait fort bien ses ennemis, son profond ennemi, la France, qui, dans son sein, portait la grande révolution critique. Elle ne se méprenait nullement sur les faiblesses, les faussetés de Dubois, du Régent. Elle y voyait les _libertins_, au fond les tolérants, indifférents ou philosophes. Derrière le ministère, tout provisoire, de d'Argenson, les vrais ministres pointaient à l'horizon, Dubois et Law. Celui-ci bien plus qu'un ministre: l'apôtre éloquent, le prophète de cette religion, qui, un moment, fit oublier l'ancienne. Moment d'effet profond. Un million d'hommes qui prit part au _Système_, pendant deux ans, n'eut aucun souvenir de Rome ni de théologie. Le _Système_ passa. Resta l'esprit nouveau.
Law et Dubois arrivaient par la force des choses. Pourquoi? c'est que seuls _ils voulaient_.
Ceux dont on avait essayé, les Conseils et les Parlements, admirables pour empêcher ou blâmer, ne proposaient rien.
Law croyait, voulait, proposait. Il avait sa foi: le crédit.
Dubois (que l'on en rie ou non) était aussi un croyant, à sa manière. Fripon, ambitieux, voué à l'Angleterre, flatteur de Rome, faux de toute manière, il eut pourtant certainement un idéal qui fit son âpre passion, il poursuivit (par des moyens indignes) un but très-beau, très-grand: le solide établissement, la fondation de la paix du monde.
Tant qu'elle n'existait pas réellement, ni la France, ni l'Europe ne pouvaient se relever. Pour atteindre ce but, il fit des choses incroyables. Lui, qui n'adorait que l'argent, il en donna! jusqu'à payer des subsides à l'Autriche! jusqu'à payer le czar, pour qu'il fît grâce à la Suède. La France ruinée trouva de l'argent pour donner à tout le monde, pour acheter partout la paix, pour en assurer le bienfait à cet extrême Nord, qui alors (après Charles XII) ne nous touchait en rien que par l'intérêt de l'humanité.
Pour terminer l'interminable guerre, il eût fallu surtout désarmer à la fois les deux principaux combattants, l'Autrichien, l'Espagnol. Mais l'Autriche, avec son Eugène, qui vient de gagner sur les Turcs deux grandes batailles, crève alors de force et d'orgueil. Reste l'Espagne. Dubois n'hésite pas. Il paye l'Autriche et noie l'Espagne. Tout finit. Le monde a la paix.
Elles se battaient pour l'Italie. Et souvent l'on a dit: «_Ne devait-on pas affranchir l'Italie de l'une et de l'autre?_» Sans doute recommencer la guerre générale contre l'Autriche et l'Angleterre, alors unies? la reprendre dans des conditions pires que celles de Louis XIV? Ceux qui disent ces choses vaines ont l'air de croire qu'en deux années, la France avait repris des forces. Idée très-fausse. La France était entre deux banqueroutes; elle en avait fait une, et elle marchait vers la seconde.
«_Du moins, il valait mieux aider les Espagnols à s'emparer de l'Italie._» Mais cela revenait au même. L'Espagne était si faible encore, qu'en l'assistant dans cette guerre, la France en eût pris tout le poids.
L'Espagne de ce temps, bigote et sanguinaire, était-elle un gouvernement si désirable aux Italiens? L'Autriche, tout odieuse, brutale et barbare qu'elle fût, avait du moins cela de bon, qu'en Italie elle resta toujours à la surface, n'entra jamais au fond; c'était comme un corps étranger dont on sent la blessure et qui sortira tôt ou tard. Mais l'Espagne, par l'analogie de moeurs, de langue, une certaine attraction morbide, risquait trop de s'assimiler. À la corruption italienne (vivante encore, féconde, qui donne Pergolèse et Vico), elle eût mis le sceau de la mort. Quel? la férocité. Cela sèche, stérilise tout. Il faut songer que les étrangers qui successivement gouvernaient l'Espagne, Alberoni, par exemple, durent, pour flatter le peuple, lâcher l'Inquisition, multiplier ses fêtes exécrables, les auto-da-fé.
En travaillant contre l'Espagne, Dubois incontestablement eut pour raison suprême l'intérêt de ses maîtres, le solide affermissement de George et du Régent, la _fondation définitive des maisons de Hanovre et d'Orléans_. Mais cette politique personnelle était le salut de l'Europe, celui de l'Humanité. Supposons l'Espagne à Paris, et Philippe V régent: quelle nuit profonde, affreuse! quelle servitude épouvantable de la presse, de toute société, du clergé même. L'archevêque de Tolède avouait en pleurant à Saint-Simon que, sous l'Inquisition et la Terreur de Rome, l'Église espagnole était un corps mort. Les molinistes eux-mêmes se seraient trouvés écrasés. Que fût-il advenu des Jansénistes et des libres penseurs! Je vois d'ici Voltaire, Fontenelle, sous le san-benito, et l'auteur des _Lettres persanes_ descendre dans un _in pace_.
L'Espagne, c'était l'ennemi. Elle conspirait contre le monde. Elle portait, avec le Stuart, le drapeau de la barbarie, et elle était partout l'alliée des barbares, des dangereux aventuriers. Elle revenait toujours à son rêve de l'Armada, qui eût en Angleterre rétabli le papisme,--par contre-coup, en France, assommé le Régent.
Lemontey, si spirituel, si instruit, si fin sur le menu, mais qui sent peu le grand, a tort de parler de tout cela légèrement. C'était bien autre chose que la Conspiration des poudres. Les jacobites anglais voulaient solder Charles XII, et, ce vrai diable aidant, faire sauter l'Angleterre. Alberoni avait repris ce plan. On l'a dit romanesque, ridicule, impossible, parce qu'on suppose qu'il y fallait une grande flotte et une armée. Cela n'était pas nécessaire. Le nom seul du Suédois avait un prestige incroyable de terreur. Si, par un mauvais temps, un brouillard, il avait passé, avec sa bande personnelle, une poignée de ses soldats terribles, il aurait emporté l'Écosse comme une trombe, fondu vers Londres. Il eût été rejoint à coup sûr par un monde d'aventuriers, d'Irlande, de toute nation. De l'un à l'autre pôle, il était la légende de tout ce qui n'a de droit que la force.
Dans l'état effroyable où était la Suède, dépeuplée, désolée, elle n'avait guère à craindre. Le czar lui-même traitait, ne sachant plus qu'y mordre, ne pouvant que s'user les dents sur ce dur bloc, tout fer, glace et granit. Charles XII, si bien ruiné, n'en était que plus libre. Il avait fini comme roi. Mais il lui restait un bien autre rôle où il entrait à peine. Sa renommée bizarre pouvait le faire un grand chef d'aventures, lui donner un vaste royaume, le royaume des désespérés.
Pour comprendre ce temps, il faut mettre en lumière le point essentiel, la faim du Nord, sa terrible indigence. Pierre, mal nommé le grand, avait plus de besoins peut-être encore que le Suédois, par la disproportion énorme de son petit revenu et de cent choses nouvelles, coûteuses, qu'il essayait. Tous deux étaient des mendiants. Ils rôdaient autour de l'Europe, comme les ours blancs du Spitzberg viennent la nuit gratter à la cabane du pêcheur, grondant, montant dessus, pour entrer par le toit.
En 1717, le czar était venu tâter la France, tendant la main pour recevoir ce qu'elle avait coutume de payer aux Suédois, promettant un meilleur service si on le préférait. Le Régent l'accueillit avec sa grâce accoutumée. Les Français admirèrent _ce créateur d'un monde_. Beau créateur qui, avec de la vie, savait faire de la mort, qui, de sang et de chair broyés, faisait une machine, un impossible monstre. Sa Russie ressemblait au char grotesque qu'il avait charpenté et où il voyageait, charrette informe et disloquée d'avance, qui allait branlant et grinçant, par cahots, chocs, secousses. Si de droite et de gauche, nombre d'hommes, qui se relayaient, ne l'avaient soutenu, le triste véhicule, à chaque pas disjoint, eût mis à terre son constructeur.
Éconduit par la France, il était d'autant mieux disposé à écouter l'Espagne, à entrer dans le grand projet de bouleverser tout l'Occident. Pendant cette tempête, qui eût pétrifié l'Allemagne, il aurait fait ses affaires d'Orient, aurait rançonné la Pologne, où il eût mis un homme à lui, un tout petit roi tributaire. Il se fût arrondi et complété sur la Baltique, eût pris le Mecklembourg, fait établissement dans l'Empire en face de l'Empereur. Projets vagues, grossiers, incohérents. Tandis qu'il bouffonnait à Moscou la fête burlesque où l'on brûlait le pape, il entrait dans ce plan pour le faire triompher dans Londres!
Le candidat de Rome et de Madrid, le Prétendant ne se fit pas scrupule de s'allier à ce barbare couvert de sang et qui alors justement fit mourir son fils. Il lui envoya le duc d'Ormond pour obtenir sa fille Anne Petrowna. Qu'eût-ce été pour l'Europe si ces accouplements monstrueux avaient réussi! si le bigotisme jésuite eût épousé l'Asie sauvage! si l'esprit de l'Inquisition eût fait pacte avec Attila!
Deux fléaux menaçaient, d'une part, une répétition de l'invasion des barbares, la descente des masses faméliques du monde des neiges; de l'autre, le renouvellement de la guerre de Trente Ans, mais sans fin, recrutée par les soldats à vendre.
Leur vrai roi, leur héros, leur Alexandre le Grand, était tout prêt dans Charles XII. Il mourut jeune, manqua sa destinée. Elle était d'être, en pleine Europe, un Pizarre, un Cortez, un grand pirate de terre. Nous avons de son étrange figure un bon portrait à Versailles. Avec ses gants de buffle, son habit grossier de drap bleu, ce grand corps sec, nerveux, semble d'abord un dur soldat. Puis on voit davantage: on retrouve, on comprend l'indestructible, qui prenait son plaisir à jeûner plusieurs jours, à dormir par terre sans abri dans les hivers de Suède. Il a tel trait plus que sauvage, le dirai-je? bestial, qui fait penser à un terrible orang-outang. Ses yeux, d'un azur cru, ne se retrouverait ni chez l'homme, ni chez l'animal. Il tient fort du satyre, mais (tout au contraire du satyre) sa peau tannée est en-dessous riche d'un sang très-pur, implacablement virginal (j'entends, des vierges de Tauride). Nulle amitié. Nul amour. Buveur d'eau. Un seul sens, le péril, le meurtre.
Le portrait nous le donne à l'âge où il meurt (36 ans), tel qu'il était alors, dans la fortune la plus désespérée, avec une redoutable hilarité qui fait trembler. Il en était au point de ne plus choisir les moyens. Son ministre, Goertz, un homme à tout oser, forçait de prendre sa monnaie de cuivre pour deux cents fois ce qu'elle valait! Il escroquait ce qu'il pouvait aux Jacobites pour acheter des vaisseaux (il en acheta six en Bretagne). Il avait, pour son maître, accepté le patronage d'une compagnie de flibustiers. Il les entretenait et les gardait tout prêts. Troupe d'aventureux scélérats, une élite d'audace et de crimes.
Charles XII avait reçu des arrhes d'Alberoni, un million, somme énorme pour sa misère. Le czar, qui déjà négociait avec les Suédois (mai 1718), l'eût au moins laissé faire, y trouvant tellement son compte. L'Espagne n'avait qu'à croiser les bras, et solder Charles XII, qui, sans nul doute, aurait passé.
Tel aussi fut le plan d'Alberoni. Il ne varia pas là-dessus. Il soutint que l'affaire d'Angleterre devait précéder tout, qu'on ne pouvait agir en Italie, en France, qu'à la faveur de ce grand coup de foudre. J'en crois là-dessus Alberoni lui-même plus que Torcy (que copie Saint-Simon).
Qui empêcha? uniquement la sottise de la cour d'Espagne qui n'écouta pas son ministre, l'impatience de la reine italienne qui le força d'agir en Italie.