Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 6

Chapter 63,788 wordsPublic domain

Aïssé avait vingt-quatre ans, et elle avait déjà assez souffert pour souffrir peu. Elle était résignée et douce, enjouée même. Elle avait l'air très-jeune, une figure ouverte, aimable, où l'esprit rayonnait. Ses beaux yeux d'Orient, avec sa grâce toute française, c'était un contraste piquant, une chose singulière, unique, dont beaucoup étaient fous. Et, avec tout cela, on eût pu entrevoir combien la pauvre créature était brisée. Elle avait des bras maigres et pauvres. Son sein (V. le portrait) semblait, malgré cet âge, celui d'une petite vierge de quinze ans. On la sentait très-neuve, presque enfant par certains côtés.

Ce qui servait les dames, c'était sa grande déférence pour elles. À une haute liberté intérieure, elle était, dans sa vie, ses actes, toute dépendante de la famille de son maître, de cette étrange mère, madame de Fériol, que (telle quelle) elle ne voulut jamais quitter. On supposait que la jeune fille, depuis six ans soumise à tout caprice d'un homme désagréable et plus âgé que le Régent, ferait peu de façons. Cela n'arriva point. Il paraît que l'esclave parla en femme libre et se fit respecter. Le Régent n'était pas homme à profiter d'un guet-apens. Et les dames, d'ailleurs, auraient craint d'employer la violence. Si elle eût dit un mot à son ambassadeur, il eût éclaté certainement et les aurait déshéritées.

Elles eurent beau faire et beau dire, la gronder au retour, la rendre malheureuse, lui faire honte de son obstination à refuser une si haute fortune. Elle se jeta aux genoux de la Fériol, jura que, si on la poursuivait ainsi, elle se sauverait dans un couvent.

Elle resta fidèle à son tyran. Elle le soigna vieux et malade finalement jusqu'à sa mort, en 1722.

Il lui laissa une petite rente, et le billet d'une forte somme qui pouvait être sa dot, si elle se mariait. Mais voyant que madame de Fériol gémissait d'avoir à payer tant d'argent, elle alla chercher le billet et le jeta au feu.

Cette noble et charmante femme[5] eut une destinée bien tragique. Nous achèverons en son temps sa douloureuse histoire.

[Note 5: La plume m'a glissé; mais je ne m'en dédirai pas. Dans un pareil milieu, entre la Tencin et la Fériol, Aïssé, qui se tient si haut, si noble, si désintéressée, est digne du respect de la terre. Ce mépris de l'argent, ce billet déchiré, serait une chose fort belle dans une vie quelconque; c'est sublime dans la situation dépendante de l'infortunée, qu'un peu d'aisance aurait affranchie. Son refus obstiné d'épouser celui qu'elle aime, sa délicatesse qui lui fait craindre qu'il ne se fasse tort en l'épousant, tout cela la rend adorable. La seule faiblesse de sa vie fut la reconnaissance. Pure et froide (ayant tant souffert), elle s'impose de faillir un moment pour ne pas laisser sans récompense une persévérance de tant d'années. Personne ne s'y trompe, ni son frère adoptif, Argental, l'ami de Voltaire, ni Bolingbroke, dont l'excellente famille couvre le petit mystère. Elle n'en est pas moins un objet de culte. Bolingbroke, qui ne croit à rien, croit à elle et lui est dévot. Il porte envie au trop heureux amant, et tous lui portent et porteront envie. MM. de Goncourt parlent d'elle avec une admiration passionnée (p. 177). Sainte-Beuve (dans sa belle notice) en est si amoureux, qu'il s'efforce de croire que Fériol était trop vieux et qu'il respecta son esclave. Je voudrais bien croire aussi cette chose improbable.

Ce Fériol avait passé toute sa vie dans les guerres turques en Hongrie, près de Tékély (V. Hammer), et n'était guère moins Turc que le pacha Bonneval. En 1699, il devint notre ambassadeur à Constantinople. Il n'y eut jamais un homme plus fier, plus violent. Jamais il ne voulut paraître sans épée devant le sultan, selon le cérémonial d'usage. Saint-Simon en raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, année 1708). Le grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande, celui-ci voulut se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malgré l'intime union des deux États, refusa de lui donner asile. Ce fut son ennemi, le Français Fériol, qui lui ouvrit son palais, le reçut et le protégea.--Je reviendrai sur Aïssé et sa fin si touchante. Que de fois j'ai lu et relu ses dernières lettres, pour y pleurer encore et me laver des sottes larmes que me coûtait _Manon Lescaut_!

À propos de cette _Manon_, Aïssé la désigne, la lit dès 1727, ce qui ferait croire que Prévost avait détaché et publié des parties des _Mémoires d'un homme de qualité_, qui ne parurent entiers qu'en 1732. Cette date de 1727 me paraît très-vraisemblable. _Quand on sait lire_, on lit très-clairement que _Manon_ est de la Régence, et nullement du temps de Fleury.]

Aimée de l'amour le plus tendre qui fut jamais, elle eut cet étrange supplice de ne pas s'estimer assez pour accepter les offres d'un amant accompli qui, douze années durant, lui demanda sa main. En s'immolant à lui, elle refusa le mariage. Son coeur, haut et très-pur, s'accusant jusqu'au bout des hontes involontaires, des fatalités de sa vie, s'obstina à se croire indigne, mourut d'amour et de vertu.

CHAPITRE IV

LA FILLE DU RÉGENT--WATTEAU--LA RÉVOLUTION DE JANVIER

1718

La révolution qui bientôt va renverser Noailles et d'Aguesseau et leur substituer l'homme de Dubois et des Jésuites, le lieutenant de police Argenson, le destructeur de Port-Royal, cette révolution est traitée beaucoup trop légèrement et dans Saint-Simon et partout.

Elle est un retour net au règne de Louis XIV, dont les ordonnances cruelles sont de nouveau exécutées. En ce même mois de janvier 1718, qui change le ministère, le sang recommence à couler. Un ministre protestant, Étienne Arnaud, est exécuté à Alais. D'autres le seront tout à l'heure.

Où donc est le Régent, si doux de sa nature, trop-bon pour ses ennemis? le Régent qui naguère enlevait de la chaîne les protestants condamnés aux galères par le Parlement de Bordeaux?

Dubois lui avait arraché l'exil des évêques jansénistes qui faisaient appel contre Rome, sous prétexte du bien de la paix. Et ici, tout à coup, c'est la guerre qu'on reprend.

On recommence gratuitement les agitations du Midi; on lâche le clergé, le peuple du clergé. Le protestant malade entend sous ses fenêtres la foule qui réclame son corps par ce cri sauvage: «À la claie!»

Que fait le Régent cette année? Il publie _Daphnis et Chloé_, ses gravures, signées _Philippus_.

Que fait-il? Il fait sa fille reine de France. Il ne la contient plus. Il la laisse marcher sur sa mère, éclipser, effacer le Roi.

Sa tête était visiblement hors des affaires publiques. Il ne savait lui-même comment expliquer, colorer la révolution qu'on lui faisait faire. Faible, faux par faiblesse, il disait craindre que le parti de Rome n'appelât le roi d'Espagne. Saint-Simon lui ferma la bouche par ce mot sans réplique: «Que nulle concession ne changerait ce parti: qu'il serait toujours espagnol.» Et tous deux rougirent d'insister, de toucher le bas-fond réel, honteux qui était sous cela.

Dira-t-on que ce fond, c'est la seule influence du vieux coquin Dubois qu'il connaissait si bien? ou bien que c'est le rêve d'or que Dubois lui donnait en appuyant le _Système_ naissant? Ces deux choses pesèrent, mais il y en eut une troisième certainement. On va le voir par les actes de cette année. C'est la dernière où vécut sa fille, la duchesse de Berry. Elle avait près d'elle un Jésuite. Elle avait pris un appartement aux Carmélites. On la poussait au mariage, à la conversion. Par elle, sans nul doute, on travaillait son père. Et que pouvait-elle alors? Tout.

Le chroniqueur de Richelieu, Soulavie, un auteur léger, qui pourtant a su beaucoup de choses, en dit une bien grave, qu'il altère, défigure, mais qui mérite attention: un étrange traité entre le Régent et sa fille. S'il se fit, ce fut, sans nul doute, la veille de la réaction, à la fin de 1717[NT-1] (ni avant, ni après).

[Note NT-1: Page 85: Dans la présente édition du "Project Gutenberg" la date de 1717 a été substituée à celle de l'édition originale (1617) incompatible avec les évènements décrits.]

Le Régent, dit sa mère, était un homme fort léger, qui n'eut guère de sérieuse passion. Au vrai, il n'en eut qu'une, déplorable: sa fille. Elle l'ensorcela dès l'enfance. Il n'aima qu'elle au fond et ce qu'il tenait d'elle. S'il garda si longtemps la Parabère, c'est parce qu'elle venait de la maison de sa fille. Celle-ci avait l'attrait terrible que souvent ont les demi-folles, avec d'incroyables caprices. Mais ni caprices, ni rebuts, ni outrages ne rompirent cette chaîne fatale qu'il traînait misérablement. Rien ne l'affranchit que la mort.

On comprendrait peu ce qui suit, si je ne reprenais à son origine cette étrange créature.

Tout ce qu'on pouvait chercher de conditions pour faire une folle s'y trouvait au complet.

Elle était impure par sa mère, _l'enfant du jubilé_, conçue d'un moment trouble et faux. Impure par son grand-père, Monsieur, le vrai roi de Sodome. Mais ce qui en elle domina tout, ce fut l'orgueil. Madame, sa grand'mère, la fière palatine de Bavière, ne lui donna pas sa vertu, mais sa hauteur allemande. Dans ce sang de Bavière, je l'ai déjà remarqué, il y avait beaucoup de maniaques, d'excentriques, de mélancoliques, dont plusieurs eurent des attaques d'épilepsie.

La naissance fut pire que la race. Son père, par mariage forcé, en pleine discorde domestique, l'eut du Judas femelle qu'il savait son espion. D'un tel amour naquit la discorde incarnée.

On trouva à sa mort qu'elle avait le cerveau incohérent de forme, disparate et fêlé.

Et son éducation fut pire que sa naissance. Ce fut le vice à la troisième puissance. Son grand-père et son père avaient déjà été élevés par des scélérats. On le voit par les lettres de Madame que le roi de Hanovre vient de confier à Ranke (1861). Elle fut laissée aux mains d'une femme de chambre perverse, la De Vienne, qui l'instruisit à poignarder sa mère d'injures, d'affronts. Éducation néronnienne. On s'étonne qu'elle n'ait pas été jusqu'au fer, au poison.

Elle eut tout le chaos du siècle qui commence et a peine à se débrouiller. Elle vivait dans le cabinet de son père, c'est-à-dire au pêle-mêle du laboratoire de Faust. En 1709, tout à coup passant du drame de la guerre à la plus triste inaction, il rôdait à travers Babel, l'infini des sciences et des arts, comme eût fait l'Esprit (anticipé, déclassé, malheureux) du siècle de Diderot. Il voyait les savants, et il voyait les charlatans, des fripons qui faisaient de l'or, ou faisaient voir le diable. Il n'avait à chercher. Le diable était chez lui, en son lit par sa femme, et par l'enfant sur ses genoux.

Elle avait une chose de son père: charmante et dangereuse,--en contraste avec sa malice, sa violence;--une sensibilité facile, le don des larmes. Tous deux pleuraient fort aisément. Nous la voyons pleurer pour sa mère même, qu'elle déteste (_Saint-Simon_, 1719). Combien plus pour son père, et avec lui, dans les chagrins réels qu'il eut, quand on lui arracha sa maîtresse, quand on lui imputa d'horribles crimes. Ces derniers temps semblaient la fin du monde pour lui, comme pour la France. Plus sa femme s'éloignait de lui, plus la petite s'en rapprocha, mettant à le consoler la passion qu'elle mettait à toute chose. Seule amie et seule camarade, fière de suffire à tout, elle buvait avec lui vaillamment, voulait lui faire raison et luttait, au hasard de certaines misères à faire mourir de honte (_Saint-Simon_), étranges abandons où l'on s'attendrissait, s'éblouissait, s'ignorait tout à fait.

En quel temps se passaient ces choses? Non en 1708, il était encore en Espagne; non en 1710, elle était déjà mariée. Il s'agit de l'année 1709. Il avait trente cinq ans, elle quatorze.

La punition fut cruelle: il resta pour toujours serf et la chaîne au pied. Serf d'une folle, qui, au contraire, de plus en plus mobile, divaguait de tous côtés.

Avec cela pourtant, elle avait infiniment d'esprit, et dès l'enfance, ayant été pour tout la seule confidente de son père, elle savait les choses et les hommes. Si, à la mort du roi, qui la mettait sur le trône pour ainsi dire, elle eût agi de concert avec sa grand'mère, si elle avait tourné au bien son énergie, la France ne fût pas retombée où la jetait Dubois, à la seconde banqueroute, au joug misérable de Rome.

Dans une excellente gravure de 1716, faite au début de la Régence, on trouve exprimée à merveille ces idées du moment. Le Régent tout pensif et plein des douleurs de la France, l'a devant lui assise, et qui s'appuie sur ses genoux. La France est une belle petite fille de quatorze ans, dans la prime fleur d'enfance.

Ce sont les traits idéalisés de la fille du Régent, telle qu'elle dut être quelques années plus tôt (juste en 1709). On l'a faite un peu grasse, comme elle était, à l'allemande, et non sans rapport à Madame, sa grand'mère, à qui elle ressemblait autant que la beauté peut ressembler à la laideur. Elle est drapée d'hermine et couronnée de lauriers. Elle rêve; ses beaux yeux sont fixés au ciel, dans le trop poignant souvenir de tant de maux soufferts. Mais elle a trouvé comme un port, un abri, un soutien, et, de fatigue, d'affection, elle se laisse aller tendrement sur les genoux de son bon protecteur. Au total, l'effet est très-grave. Le Régent est bien mûr, presque vieux, et elle bien jeune. Il est sombre, soucieux et tout à sa pensée.

Mais elle était indigne de jouer ce beau rôle. Elle n'avait pas la grande, la haute ambition. Son orgueil éclata en choses vaines, scandaleuses. Et, avec tout cet orgueil, elle n'avait d'amants que des sots; la première fois, son écuyer, sans figure ni mérite; puis son capitaine des gardes, Riom, un gros poupard. Le Régent aisément aurait dominé ce garçon assez bonasse, mais il était mené par sa première maîtresse, la Mouchy, confidente de la duchesse de Berry, et qui, lui voyant je ne sais quel accès de dévotion, poussait au mariage. Les Jésuites trouvaient leur compte à y aider.

Dès longtemps un petit Jésuite s'était glissé au Luxembourg. Il entra comme un rat par on ne sait quel trou de garde-robe. Il devint une espèce d'animal domestique à qui on jette des morceaux sous la table. On le trouva bon compagnon et il eut petite place aux soupers. Là il en entendait de dures. Mais rien de sale ne l'étonnait, aucun blasphème (à faire crouler le ciel). Il riait doucement et faisait rire; lui-même il excellait aux saillies libertines.

Tout échoit à qui sait attendre. Ce bouffon vit finement qu'elle avait des jours tristes, des ennuis, des langueurs. Il dit ou il fit dire qu'une grande princesse comme elle devrait avoir ce qu'avait eu Anne d'Autriche, un appartement royal dans un couvent, par exemple aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, cette retraite illustre de madame de Longueville, de la Vallière et de tant d'autres dames. Il n'y avait pas loin du Luxembourg aux Carmélites. On l'y mena tout doucement. Ces dames étaient charmantes, caressantes et baisaient ses pieds. On lui en attacha, pour lui faire compagnie, deux, jolies, gracieuses, de très-noble famille, discrètes et qui s'avançaient peu.

Elles surent bien le faire à propos. La voyant éprise de Riom, elles entraient dans ses idées, mais pour la _bonne fin_, le mariage. Les exemples ne manquaient pas. Il se trouvait justement que Riom était neveu de Lauzun, que la grande Mademoiselle épousa secrètement. Et le feu roi lui-même n'avait-il pas épousé madame de Maintenon?

Elle prit feu à cette idée royale. Quel roman glorieux de braver tous les préjugés, le monde! et couronner l'amour! Riom vaut bien plus que Lauzun. Mais, fût-il le dernier des hommes, tant mieux! D'autant plus beau sera-t-il, plus hardi de l'approcher du trône!... Et c'était moins Riom encore que l'idée qu'elle aimait, l'absurde de la chose, le miracle, la lutte et la difficulté vaincue.

Son père ne l'embarrassait guère. C'était son nègre pour obéir en tout, ou plutôt sa nourrice pour adorer tout d'elle, jusqu'au plus rebutant. Elle lui avait fait avaler cette pilule amère de trouver là toujours Riom, amant en titre, officiel, quasi-maître de la maison. Il avait humblement tâché d'apaiser la jalousie de ce redoutable Riom et lui avait donné un beau régiment. Il ne s'attendait pas à cette ambition, cette folie d'un mariage, et d'un mariage public!

Quand la chose lui fut intimée, terrible fut son embarras. Il se trouva entre deux peurs: il eut peur de sa fille, mais non moins de sa mère. Il comptait fort avec Madame, et devant elle il était chapeau bas. Elle était étonnamment haute et de naissance et de vertu. Elle haïssait et méprisait ce temps, ne vivait qu'avec ses aïeux, de la fière pensée de sa race, de ses alliances royales, impériales. Elle ne bougeait guère de Saint-Cloud, solitaire sur les hauts sommets, mais comme la tempête qu'il ne faudrait pas provoquer. Orléans se souvenait avec frayeur de l'épouvantable colère où elle entra, lorsque son fils accepta la bâtarde de Louis XIV, du soufflet qu'il reçut de sa puissante main. Soufflet retentissant. Toute la grande galerie de Versailles en trembla; on baissa le dos, comme à un éclat de la foudre. Mais qu'était-ce, bon Dieu! et quelle chute si, de cette fille du grand roi, on regardait en bas, jusqu'à cet insecte, Riom! Qu'il en revînt un mot à Madame, tout était perdu.

Dans un beau livre (récent), la _Folie lucide_, on voit ce qu'est une idée fixe. Nulle chimère et nul crime où cela ne puisse mener. On y voit de plus une chose, c'est que ces demi-fous sont rusés, très-propres aux intrigues. Ce sont d'excellents instruments pour ceux qui savent s'en servir.

Par celle-ci bien dirigée, ne pouvant pas de front emporter le Régent, on fit une attaque indirecte. On pensa qu'il serait plus docile et plus malléable, si préalablement on avait sur lui cette prise, de le tenir par un secret d'État.

On croyait qu'il en était un, dangereux, redoutable, qui pouvait servir aux Jésuites, et qui sait à l'Autriche? C'est le secret que Marie-Antoinette voulut plus tard tirer de Louis XVI; secret que, seuls, quatre hommes ont su: _Louis XIV, le Régent, Louis XV et son petit-fils._

La fille du Régent, l'enlaçant et le caressant, lui aurait dit: «Si vous m'aimiez, vous me diriez une chose dont je suis curieuse. Je donnerais tout pour la savoir ... le secret du _Masque de fer_.»

Soulavie dit qu'elle n'avait d'autre but que d'en amuser un amant. Et d'autres sots ont dit que le secret était sans importance. Mais alors comment expliquer qu'il ait été si bien gardé de roi en roi, avec tant de mystère? J'ai dit ce que j'en pense. Ce ne put être autre chose que la suppression d'un premier enfant d'Anne d'Autriche, enfant adultérin qui, se trouvant l'aîné, eût supplanté Louis XIV. La maison de Bourbon aurait été dépossédée. Ses ennemis trouvaient piquant, utile, de savoir par le Régent même que l'_ordre de succession avait été interverti_, que Louis XIV et Monsieur n'_étaient que des cadets_[6].

[Note 6: La cour de Sceaux, la cour d'Espagne, l'Europe entière croyait à l'inceste du Régent avec ses filles.--Cela est très-peu vraisemblable pour mademoiselle de Valois, absurde pour l'abbesse de Chelles. Quant à l'aînée, duchesse de Berry, il n'y a que trop de vraisemblance. Madame de Caylus dit qu'elle posa pour les dessins de Daphnis et Chloé. Duclos croit que le Régent craignait les indiscrétions de sa fille. Ceux qui écrivent hors de France, comme Du Hautchamp, sont très-affirmatifs et très-explicites là-dessus. Mais ce qui en dit bien plus qu'aucune affirmation particulière, c'est l'ensemble de mille détails, qui, rapprochés, mènent là invinciblement.--Quand Saint-Simon lut au Régent la satire de Lagrange-Chancel, il fut ému, indigné de l'accusation d'empoisonnement, mais non de celle d'inceste.--Pour le fait tiré de Soulavie, je ne l'emprunterais pas à cette source moderne et suspecte, si l'opinion des contemporains sur l'amour du Régent ne le rendait très-vraisemblable. Les autres anecdotes du même auteur, sur les filles du Régent, sur le sacrifice qu'aurait fait mademoiselle de Valois pour tirer Richelieu de prison, semblent imaginés uniquement à la gloire du vieux fat, dont Soulavie avait les lettres et les papiers.--Il est à regretter que Lemontey n'ait point complété son mémoire sur les filles du Régent (_Revue rétrospective_).--Les lettres de Madame, publiées en 1862, donnent de curieux détails sur l'insolence et l'esprit brouillon de la duchesse de Berry.--C'est en rapprochant Saint-Simon de Du Hautchamp, etc., qu'on peut dater et l'entrée de madame d'Arpajon chez la duchesse, et l'époque de la tentative qui faillit coûter un oeil au Régent; enfin, la plaisanterie de d'Aguesseau et sa sortie du ministère (janvier 1718)--sur l'embonpoint de la duchesse. V. Saint-Simon et Duclos, éd. Michaud, p. 503, note d'un contemporain.]

Il avait trop d'esprit pour ne pas deviner qui la poussait. Mais elle avait trop de violence pour céder, subir un refus. Elle cria, ordonna et pleura. Et enfin elle employa l'_ultima ratio_ des femmes. Elle se mit dans ses bras, dit qu'elle mourrait sans cela, qu'il le fallait, qu'enfin pour l'obtenir elle donnerait tout au monde. Le Régent ébranlé s'attendrit, se troubla, et la furieuse, en échange, jura encore de donner tout. Il n'y tint pas, dit le fatal secret.

Elle avait oublié Riom, ou pensé qu'après tout, maîtresse absolue du Régent, elle dédommagerait amplement son amant en faisant sa fortune. Mais Riom, déjà sur le pied d'un mari, se fâcha. Elle dut s'ingénier, chercher quelque expédient qui la dispensât de tenir parole.

Elle venait de recevoir parmi ses dames (en septembre 1717) une jeune dame belle et dévote, mal mariée, très-vertueuse, madame d'Arpajon. C'était la petite-fille de l'architecte Mansart (_Saint-Simon_). Vertu humble et humiliée. La duchesse s'amusait à l'appeler «ma bourgeoise.» Pauvre personne qui semblait ne pouvoir résister en rien.

Les grands, pour pécher sans péché, font par leurs gens certaines choses. Les casuistes ont la bonté de conniver à ce genre d'équivoque. La duchesse, alors en si bonnes mains, eut l'idée d'immoler cet agneau à sa place, de se la substituer. On parlait fort alors d'une affaire de ce genre. (V. _Madame_, sur la duchesse de Retz.)

Elle pensait que le Régent, qui admirait cette dame, profiterait avidement de l'occasion. Mais elle-même, par l'imprévu, par sa brusquerie sauvage, fit manquer tout. Elle renverse violemment la chaise de la dame, s'en empare et la tient, qui crie et se débat. Lui, étonné, myope, hésite. L'oiseau au piège, pris des mains, de la tête, ne pouvant mieux, jette ses pieds «et rue». Il reçoit un coup juste à l'oeil,--la fine pointe du petit talon que l'on portait alors,--et juste à son bon oeil; il voyait à peine de l'autre.

Duclos appelle cela un coup d'éventail. Mais en Hollande, où des témoins, qui avaient vu ou entendu, contèrent la chose à Du Hautchamp; on dit tout simplement la honteuse aventure.

On ajoutait un mot invraisemblable. Le lendemain, au Conseil, d'Aguesseau aurait fait cette plaisanterie: «S'il est aveugle, faisons régent M. le Duc, qui, du moins, n'est que borgne.» Le Régent se serait fâché, et le hasard eût précipité la chute du ministère.