Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 3

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Par la création de la Banque, par la Dette publique, par la formation de plusieurs Compagnies patronnées de l'État, un monde nouveau fut évoqué et sortit de la terre, suspendu uniquement à la cause de la liberté, à la révolution protestante et parlementaire, nullement flottant ou divisé, mais serré en masse compacte par l'identité redoutable des idées et des intérêts. Ce fut le coeur, le nerf des whigs. Ceux-ci avaient fait _au dernier vivant_ avec la liberté publique. Que le roi catholique revînt, le propriétaire restait propriétaire, et même l'évêque anglican serait resté évêque, mais le rentier ne restait pas rentier. Il savait cela à merveille. Ce fut sa ferme foi que le gouvernement de droit divin ne payerait nullement les dettes de la Révolution.

Mais pour comprendre bien cette singularité anglaise, il faut envisager dans la généralité de l'Europe, un grand fait qui commence, sous ses deux caractères, l'épargne et le placement, la spéculation et le jeu.

Le jeu précède l'épargne. Qui a peu, garde moins, mais risque, hasarde volontiers, afin d'avoir beaucoup.

On a vu quelque chose de cela du temps d'Henri IV, et pendant la guerre de Trente ans, les fameuses loteries d'Italie, où jouait toute l'Europe, les jeux de cartes et jeux de guerre, la manie furieuse de chercher la fortune par toutes les voies du hasard, intrigues ou batailles. Au fond même génie. Waldstein fut un joueur, Mazarin un tricheur. Le froid calculateur, Turenne, trouva l'art et les règles; il tint académie du grand jeu de la mort.

Tout cela n'était rien en comparaison de ce qui se vit à mesure que le jeu, la loterie, l'amour de la spéculation, atteignirent des peuples entiers. Dans la longueur des guerres, tous les rois, forcés d'emprunter, devinrent des tentateurs qui par des primes et des usures énormes forcèrent l'argent timide à devenir hardi, à s'associer aux grands hasards. L'épargne, accumulée par la sobriété ou l'avarice, sortit, s'aventura, se jeta aux coffres publics. Les aventures cruelles de banqueroutes, de réductions effrayaient un moment, l'attrait des gros gains ramenait. Une maladie secrète, propre à nos temps modernes, titillait, stimulait, démangeait en dessous,--le prurit des loteries, la douceur du gain sans travail.

L'incertitude même, le plaisir du péril, était pour plusieurs un vertige qui, loin d'arrêter, entraînait. Nombre de sots glorieux trouvaient beau de prêter au roi, de l'aider aux hautes affaires, de guerroyer du fond de leurs greniers, de régenter et d'insulter l'Europe. Cela commence en France un peu après Colbert. Le rentier apparaît partout. À la place Royale, aux Tuileries, aux cafés, des bataillons de nouvellistes, petits bourgeois, mal mis, de tenue légère en décembre, n'en étaient pas moins fiers et cruels aux combats de langue, terribles au roi Guillaume, à la Hollande, informés de l'Europe jusqu'au fond du Nord même et suivant de l'oeil Charles XII.

Les cafés (nés de la _Cabale_, 1669) s'ouvraient partout en Angleterre, et à côté, la tabagie turque, hollandaise. Le gin fut trouvé en 1684, et bientôt, sans doute, le rhum, si cher à Robinson. On chercha une ivresse moins épaisse que celle de la bière, moins bavarde que celle du vin. On préféra la forte absorption de l'eau-de-vie. Cependant on fumait, on rêvait de report et de dividende. Sombre béatitude, où le spéculateur, au gré de la fumée, voyait monter ses actions.

Tous ces muets, tous ces sauvages, au fond insociables, s'associaient pour les intérêts. Deux terrains se créèrent, où, sans se connaître, on put se rencontrer dans des combinaisons communes:

Premier terrain, _la Dette_. Elle commence en 1692, et elle fait bientôt un milliard.

Second terrain, _la Banque_ (simplement de change et d'escompte), mais qui soutient l'État, lui prête de grosses sommes sans intérêt. Elle suspend un moment ses payements, mais bientôt renaît plus brillante.

J'ai montré au dernier volume la large exploitation que firent les _patriotes_, sous la reine Anne, de ces deux terrains financiers, le jeu immense qui se fît sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie, la mort. La vente des consciences au Parlement et la vente du sang (obstinément versé parce qu'il se transmutait en or), c'est le grand négoce du temps. Jeu permis et autorisé. Les plus austères, les hommes à cheveux plats, à noirs habits, qui ont l'horreur des cartes, n'en ont plus horreur, quand ces cartes sont des vies d'hommes, les parties des massacres et le tapis vert Malplaquet.

Les grosses fortunes d'argent qui se créèrent et les grandes fortunes territoriales firent une alliance tacite qui écarta les petites du gouvernement du pays. Cette révolution profonde, décisive pour l'avenir, passa presque inaperçue, en 1696. Les Communes avaient adopté (à grand'peine et à une faible majorité) un bill qui eût ouvert le Parlement aux petits riches qui avaient une centaine de mille francs. Ceux-ci, la plupart gentilshommes de campagne, eussent été aisément élus pour représenter la ville voisine. Il semblait que les lords, les Norfolk, les Sommerset, les Bedford, les Newcastle, hauts barons de la terre, dussent favoriser ces élections patriarcales de leurs petits voisins ruraux, qui, dans la vieille Angleterre, appartenaient, comme eux, au parti territorial (landed interest). Ce fut tout le contraire. Les lords rejetèrent le bill qui rendait éligible ces petits propriétaires, voulant mettre aux Communes leurs fils cadets, leurs intendants, ou des fonctionnaires dont ils avaient besoin, laissant aussi les marchands riches, les gros banquiers, entrer au Parlement par les achats de votes et la puissance de l'argent.

Les Communes cédèrent. Et, dès lors, _ce fut fait_. L'Angleterre fut menée par cette ligue de grosses fortunes ou de terre ou d'argent, sans égard aux petits gentilshommes de campagne, où se trouvait la masse du parti Jacobite, beaucoup de catholiques, amis du Prétendant. Ses ennemis, surtout les banquiers, rentiers, spéculateurs, etc., qui croyaient son retour synonyme de la banqueroute, furent au gouvernail de l'État. Ils y constituèrent un grand parti, attentif, informé, qui, d'un oeil perçant, regardait le continent, la France, et constituait pour l'Angleterre ce qu'on peut appeler une garde armée.

Ce qu'ils avaient le plus à craindre, et bien plus qu'une invasion du Prétendant, c'était que la France ne refît ces terribles nids de corsaires qui, sous Jean Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Cassart, avaient rendu le commerce impossible, la mer intraversable. Ces gros riches qui gouvernaient, étaient en vrai péril, si la masse maritime et commerciale chômait, languissait dans les ports. Elle se fût retournée sur eux. L'Anglais n'est pas mauvais, s'il mange; mais s'il ne mange pas, c'est un étrange dogue. De là la crainte extrême que le gouvernement eut de Dunkerque, dont la destruction fut le premier, le plus important article de la paix. De là la rancune et la rage (fort naturelle, fort légitime) avec laquelle ils poursuivirent la mauvaise foi de Louis XIV, qui ressuscitait Dunkerque tout doucement par la création de Mardick.

Quant au Prétendant, lord Stanhope écrivait: «Je prie Dieu que, si jamais la France nous attaque, elle mette le Prétendant à la tête de l'invasion; cela seul la fera échouer.» En effet, le grand parti whig, avec d'énormes capitaux disponibles, pouvant du jour au lendemain avoir d'en face (de Hollande) des régiments disciplinés, craignait peu les bandes légères qui seraient descendues d'Écosse. Même après un succès, entrant dans l'épaisse Angleterre, elles n'auraient pas beaucoup mordu.

Loin de craindre le Prétendant, le parti de la guerre l'aurait plutôt encouragé. L'homme à deux visages, Marlborough, lui souriait, tâchait qu'il compromît la France. Il y avait son neveu Berwick, et ces deux hommes de guerre eussent été charmés de reprendre leur métier, de se faire vis-à-vis, et de se tirer amicalement des coups de canon. Marlborough envoyait au Prétendant de petites charités et l'assurait de ses très-humbles services. Appât grossier pour tout autre poisson, mais qui était avidement avalé par la mère du Prétendant, sa béate cour et ses Jésuites. Cette cour de Saint-Germain était un monde de romans, de miracles. Il s'en faisait (de tout petits) au tombeau de Jacques II. Jacques III, né d'un voeu, était l'enfant du miracle, fils de la sainte Vierge, disait son père. Et, comme tel, il ne pouvait manquer d'être tôt ou tard aidé d'en haut. S'il avait échoué jusqu'alors, c'est qu'on avait compté sur les moyens humains. Le ciel n'avait daigné agir. Mais maintenant la situation étant telle, la France tellement à bout de ressources, le ciel ne pouvait certes rien désirer de mieux. Quelle magnifique occasion de montrer seul le bras divin!

Dangereuse folie, mais qui ne fut nullement un léger coup de tête. Longuement le _sage_ Torcy, commis obéissant, en avait conféré avec notre envoyé à Londres. On avait préparé quelques vaisseaux, donné les autorisations nécessaires aux commissaires de la marine. On avait cherché de l'argent, et au moins on avait eu du papier; le banquier Crozat avait donné des lettres de crédit pour l'Écosse. Tout cela n'était nullement ignoré. L'envoyé de George criait. On niait l'évidence. Mais le Prétendant était tout botté et allait partir de Lorraine, débarquer le 15 à Newcastle.

Le roi rendit à la France un immense service en mourant le 1er. S'il était mort le 10, le Prétendant ne l'eût pas su à temps, fût parti tout de même, et nous eût irrémédiablement enfournés dans le piége qu'on nous tendait.

La mort de Louis XIV nous replaça dans le bon sens. Loin de rompre la paix, le Régent dit fort raisonnablement à l'Angleterre: «Garantissez-moi le maintien de la paix, et j'éloigne le Prétendant.» L'amiral Bing se présentant au Havre et demandant qu'on lui livrât les vaisseaux préparés pour l'expédition, le Régent, sans les livrer, les désarma. Il fit arrêter le Prétendant par son capitaine de gardes, le fit reconduire en Lorraine, pour l'en rappeler, bien entendu, si l'Angleterre voulait rompre la paix.

La cour de Saint-Germain, étourdie du coup, tâcha d'ébranler le Régent par son côté le plus prenable, l'influence des femmes. On fit parler une mademoiselle de Chausseraie, infiniment adroite et spirituelle. C'était une dame riche, indépendante, avec qui le feu roi aimait fort à causer, et qui, sans paraître y toucher, se mêlait de toute intrigue. Elle était vieille, fit peu d'impression. On détacha alors une certaine Olia Trant, une Anglaise belle et galante, qui vivait à Paris et de plus d'un métier (_Mahon_). Le Régent écouta, sourit, devina tout. Enfin la sainte cour de Saint-Germain, à bout, en vint à un moyen étrange et bien grossier. On chercha là-bas, on fit venir une vraie rose d'Angleterre, pas même épanouie, vierge, à ce qu'on disait, et on mena cette victime au Palais-Royal (_Bolingbroke_). On supposait que la pauvre petite, innocente, ignorante, par cela même, aurait plus d'action. Mais la place était plus que prise. La vertu du Régent était gardée par nombre de dames, bien autrement brillantes et d'esprit et d'audace, de grâce aussi. L'une d'elles, la Parabère, venait justement de le prendre.

Le Régent et ses amis les plus sensés, comme le duc de Noailles, voyaient que, dans un tel état de ruine, de désorganisation, il fallait à toute condition assurer la paix, ménager l'Angleterre et s'entendre avec George. Qui avait fait cette situation, sinon Louis XIV, et toutes les fautes du grand règne? La honte, s'il y en avait, revenait à lui seul.

George était contre nous. Aux moindres démarches du Régent pour obtenir de lui une garantie positive de la paix, il exigea une condition impossible: que le Régent se mît la corde au cou, qu'il bravât le grand parti qui lui avait disputé la Régence, _qu'il publiât de nouveau les renonciations de Philippe V_, le proclamât à jamais exclu du trône. C'était déclarer la guerre à l'Espagne et à une partie de la France. Le Régent, dans sa position désarmée et chancelante, eût été vraisemblablement réduit à un triste secours, celui d'une garde anglaise, que George lui avait offerte au moment de la mort du roi. Il serait devenu vassal de l'Angleterre, et son lieutenant en France. Il crut qu'en tout cela George ne voulait que tendre un piége, mettre la guerre civile ici avant de nous attaquer. Il hasarda de lui rendre la pareille et il lâcha le Prétendant.

Il le laissa partir (12 décembre), mais seul et comme individu, donc avec peu de chances. Les Jacobites avaient déjà eu des revers. Le prince leur arrivait en plein hiver, trop tard. Sa défiance pour les gens les plus avisés du parti (pour le spirituel et hardi Bolingbroke) l'affaiblissait encore et l'annulait. Sa pâle, mince figure, avec un air douteux, d'étranges yeux italiens qu'il tenait de sa mère, ne parlaient guère pour lui, et jamais il ne souriait. Il venait sans secours. Ce n'était plus le candidat de la France et de l'Espagne, ayant pour arrière-garde deux grandes monarchies. Il se rembarqua à la hâte.

L'effet de cette déplorable expédition fut de fortifier George extrêmement. L'Angleterre témoigna à cet Allemand, qui ne savait pas sa langue, une confiance qu'elle n'eut jamais pour aucun roi anglais. On lui donna cet étonnant pouvoir de ne renouveler le Parlement que tous les sept ans.

La France faisait contraste. Tandis que l'Angleterre s'asseyait dans sa force, elle enfonçait dans son naufrage, plongeait dans la banqueroute, la grande débâcle. Il eût fallu, pour se tirer de là, réformer, non les finances seulement, mais refondre l'État et le refaire de fond en comble. Terrible opération. Si on l'avait tentée, on eût eu contre soi la nation elle-même, affaissée d'esprit, énervée de misère, et qui, comprimée sous un monde énorme de privilégiés, aurait préféré le mal au remède.

Ce n'était pas l'audace ni l'idée qui manquait. Le Régent, au plus haut degré, était un libre esprit. Il n'avait nulle ambition; ses vices déplorables n'étaient nuisibles qu'à lui-même. Ils ne l'avaient pas endurci. Il était très-ouvert à toute bonne innovation. On peut en dire autant du duc de Noailles, qui, dans un meilleur temps, aurait été peut-être un grand réformateur.

C'est par l'Église qu'on eût dû commencer la réforme. Noailles avait très-bien compris que le premier coup à frapper était de chasser les Jésuites. Le second eût été de se passer du pape pour l'institution des évêques; le Régent y songeait. Le troisième eût été de rappeler les protestants. Il y avait encore un monde de réfugiés, gens riches, utiles, laborieux, marchands, fabricants, ouvriers, qui ne demandaient qu'à rentrer. Un fleuve d'or eût coulé dans cette France ruinée; mieux encore, un fleuve de jeune sang, actif et chaud, pour réchauffer ses vieilles veines taries.

Cela ne se put pas. Même dans l'intérieur du Régent, Saint-Simon plaida en faveur des Jésuites et contre les protestants. Noailles, en ses projets, aurait eu contre lui les Jansénistes mêmes. Il aurait eu son oncle même, l'archevêque de Noailles, qui, déjà accusé de jansénisme et d'hérésie, n'aurait voulu pour rien favoriser les hérétiques.

Dans l'ordre civil et financier, la grande réforme proposée dès Colbert était la _taille proportionnelle_, la vraie égalité qui doit être inégale, c'est-à-dire peser sur le riche. Mais quel était le riche? le clergé, la noblesse. Il s'agissait de les mettre à la taille, de les rendre _taillables_! Horrible affront dans les idées du temps. Tel était le but, la portée de cette réforme (V. la proposition de 1665, dans nos notes). Le Régent et Noailles accueillirent les plans qu'on présenta, en ordonnèrent l'essai. Partout on trouva des obstacles, et dans qui? dans le peuple aveugle et ignorant, que les privilégiés ameutaient contre tout changement.

Il eût fallu pour réussir un gouvernement fort, très-fortement assis. Imaginez ce que c'était que de mettre à la taille un prince archevêque de Cambrai, un archevêque de Rohan, un Villeroi, vrai roi de Lyon, qui ne souffrait pas que le roi se mêlât pour la moindre chose de la seconde ville du royaume,--ce Villeroi, qui avait dans les mains l'enfant royal, qui faisait parler cet enfant, et pouvait, dès demain, le faire parler pour la régence d'Espagne et du duc du Maine.

On ne pouvait faire un seul pas, dans la réforme religieuse ou civile, sans trouver cette pierre sur le chemin, s'y heurter, s'y briser. J'entends la concurrence du roi d'Espagne, j'entends les Jésuites et les évêques (presque tous jésuitisés), le grand parti dévot, une masse de seigneurs et de nobles bouffis, gâtés, absurdes, dont le roi naturel était Philippe V.

Jugeons-en par le plus honnête, Saint-Simon[2], crevant de vain orgueil, sans lumières, malgré son talent, si arriéré, si imbu de l'idée que l'État est un bien de famille. Le régent légitime pour lui, c'est l'_oncle_ (Philippe V), et non le _cousin_ (Orléans). Quelque ami, serviteur, qu'il soit de celui-ci, il n'hésite pas à lui dire à lui-même que, si Philippe rentrait en France, lui, Saint-Simon, quitterait le Régent avec larmes, mais enfin le quitterait.

[Note 2: Il baisse infiniment à la mort de Louis XIV. Il est décidément déplacé, désorienté dans le monde nouveau, et il devient de plus en plus absurde. Il est d'amitié pour le Régent, de principe pour le roi d'Espagne. Il avoue que si celui-ci entrait en France, il quitterait le Régent.--Il ne veut pas qu'on chasse les Jésuites, et il demande les États généraux que demande le parti jésuite pour faire sauter le Régent. Étrange ami de la Régence qui s'oppose à tout ce qui pourrait la soutenir, par exemple, au rappel des protestants qui auraient rapporté leurs capitaux, leur industrie.--Il est honnête, et cependant il dévie un peu en pratique. C'est, je crois, ce qui le rend de si mauvaise humeur. Il nomme Tellier un scélérat, et il est son ami; d'Effiat, un scélérat et il le sert, la duchesse de Berry un monstre, et il lui laisse madame de Saint-Simon. Il déplore le pillage du Système, résiste, finit par accepter. Comment ne serait-il pas furieux contre le temps, contre lui-même?--Il omet, sciemment, je crois, des faits très-importants, non-seulement l'amour, si public, du Régent pour sa fille, mais l'infamie des petits Villeroi (août 1722), mais les vols de M. le Duc, la pension énorme que Dubois payait à madame de Prie. Il embrouille l'affaire de Leblanc et Bellisle.--Vers la fin, on était si embarrassé de Saint-Simon, de son humeur, de ses _spropositi_, qu'on le tenait en quarantaine, tout à fait isolé, sans lui rien dire. Il ne sait pas combien il est alors un personnage comique. On s'en amuse. On le consulte sur des choses résolues d'avance (comme l'enlèvement de Villeroi, le ministère de Dubois). Le Régent a la malice et la patience de l'écouter là-dessus pendant des heures quand tout est décidé sans lui.]

Trois mois d'essai montrèrent que toute grande réforme politique était impossible. On dut rentrer dans le fangeux ruisseau de Chamillart et Desmarets, dans les banqueroutes partielles. On avoua le vide, la ruine; on déclara que le dernier roi avait mangé l'avenir même (7 décembre). On fit, comme Desmarets, de la fausse monnaie; au moins on donna à celle qu'on frappa une valeur fictive. On annonça l'examen solennel, non-seulement de ce qu'on appelait les affaires extraordinaires, mais de tous les titres publics. Il y avait lieu d'examiner certainement. Les traitants avaient agi avec le dernier roi comme avec un fils de famille à peu près perdu; ils lui prêtaient à 400 pour 100. Ce n'est pas tout. La comptabilité était si mal tenue, qu'il y avait une infinité de doubles emplois, des titres doubles. Les receveurs généraux, sous prétexte d'avances (exagérées et mal prouvées), ne rendaient plus rien au Trésor, agiotaient avec l'argent des recettes; ils faisaient circuler un nombre infini de billets, et, sous noms supposés, prêtaient au roi son propre argent.

Noailles avait proposé de les supprimer, de les remplacer, Saint-Simon de faire venir un à un ces rois de la finance, à petit bruit, et de les étrangler entre deux portes, je veux dire de les faire dégorger, de les rançonner à la turque. Le Régent y répugna et se contenta d'abord de demander aux receveurs qu'ils payassent au moins la solde des troupes (chose si nécessaire dans les périls où l'on était). Ils promirent, ne tinrent pas, espérant que le soldat, ne recevant rien, se révolterait. Le grand parti de l'argent, dans ces bons sentiments, sournoisement employait son arme ordinaire en révolution, n'achetant rien, augmentant la misère, mettant le marchand, l'ouvrier, au désespoir.

Ainsi exaspéré, le plus doux des gouvernements n'eut de ressources que dans les moyens de terreur. Le 12 mars 1716, on établit une chambre de justice contre les traitants usuriers, les comptables agioteurs, les munitionnaires engraissés du jeûne de nos armées, etc. Grand bruit, force menaces. On montre la torture; on parle d'échafaud. On prétend faire payer 200 millions à 4,000 personnes. Mais ces sévérités n'étaient pas de ce temps. Nombre de seigneurs charitables, des femmes spirituelles et charmantes, s'intéressent pour les financiers. On entoure le Régent des plus douces obsessions. Ce n'est pas un barbare. Il faiblit; il trouve fort doux que cette justice tourne au profit de ceux qu'il aime. Les traitants sont sucés par ces agréables vampires, sans que l'État y gagne presque rien. Noailles, sa chambre de justice, sont sifflés, désespèrent. En vain, dans sa fureur, il encourage les dénonciateurs, jusqu'aux laquais, qui peuvent sous des noms supposés accuser et trahir leurs maîtres. Il fait plus, il appelle à lui le paysan (vraie mesure de 93); il promet aux communes où les traitants ont leur château une part dans les confiscations.

Le grand _visa_ des titres, des rentes, etc., avait mieux réussi. Il fut fait rudement, mais avec intelligence, par quatre aventuriers du Dauphiné, les frères Pâris. Ils épargnèrent autant qu'ils purent les militaires et les communes, frappèrent surtout les détenteurs de titres, passés par plusieurs mains, achetés à bas prix. La dette fut réduite à peu près à la moitié, et cette moitié convertie en titres nouveaux qu'on appela _billets d'État_.

Et avec tout cela, il manque cent millions à la fin de 1716. Pour comble, le Midi se révolte contre l'impôt du Dixième, et il faut le supprimer. On voudrait suppléer en faisant payer les exemptés, les magistrats et autres. Mais les Parlements mêmes, ces grands parleurs de bien public, donnent l'exemple de la résistance. Tout est impasse. Nul moyen de payer les _billets d'État_ qui soldaient la dette réduite. Ils tombent à rien. Pour ces chiffons, qu'offre-t-on? des chiffons, des promesses de rentes, des terres abandonnées, des actions de la Compagnie d'Occident, hypothéquées sur la savane américaine ou sur la peau de l'ours qui court les bois.

Noailles, _in extremis_, déclare que, pour se relever, il faudrait un miracle, quinze ans d'économie, donc, _toute une réforme morale_, un gouvernement ferme, une noblesse désintéressée, plus de luxe, plus de plaisirs[3]. Cette vieille société, gâtée par cent années de vices monarchiques, la réduire tout à coup à la vie de Caton!